ANNÉE 1647. 16 Janvier, Mazarin à M. de Longueville: le Roi lui

envoie un gentilhomme, ainsi qu'à Mme de Longueville pour lui

annoncer la mort de M. le Prince. 15 Mars, Mazarin mande à M. de

Longueville qu'on ne peut lui donner la charge de colonel général

des Suisses, mais qu'on lui donne en compensation le château de

Caen. 22 Mars, Mazarin informe Servien de la «sollicitation de M.

Esprit pour être de la maison de Monsieur.» 25 Mars, M. de

Longueville à la Reine, sur la charge de colonel général des

Suisses. Le même, à Mazarin sur le même sujet. Mécontentement de M.

de Longueville; il demande un congé; on le lui accorde. 17 Mai. M.

de Longueville remercie Mazarin du congé qu'il lui a procuré; il ne

partira que quand il sera temps. 22 Juin, Mazarin se plaint à M. de

Longueville de sa dernière lettre où il est taxé de ne pas vouloir

la paix; il proteste du contraire, et montre son ressentiment de la

manière dont les Espagnols ont agi. «La France vent la paix et la

fera glorieuse.» 1er Juillet, M. de Longueville assure Son Éminence

que sa lettre est entièrement éloignée de l'interprétation qu'il

lui a donnée; qu'il n'est pas connu de lui, ce qui l'a obligé de

souhaiter son retour en France. Le même jour d'Avaux écrit à

Mazarin qu'il n'a eu aucune part à la lettre de M. de Longueville.

2 Juillet, Servien à Mazarin. L'accident arrivé à M. de Turenne

(abandonné de son armée, composée de Weymariens et autres alliés

allemands qui n'avaient pas voulu aller servir en Flandre), cause

beaucoup de joye aux Hollandais. Cela et le prochain départ de M.

de Longueville obligent de conclure avec les États. La Hollande

pourrait conclure seule et même faire une ligue avec l'Espagne. 13

Juillet, Mazarin à M. de Longueville: Il est bien aise que

l'intention de sa lettre ait été telle qu'il l'a dit; il ne

souhaite au monde rien avec tant de passion que la paix, et

voudrait que Pegnaranda (l'ambassadeur d'Espagne) partît de Münster

pour lui donner cette occasion de faire un tour à Paris. Même jour,

Mazarin témoigne à d'Avaux le plaisir qu'il a de s'éclaircir avec

ses amis. Même jour, dépêche importante de Mazarin à Servien où il

expose toute sa pensée: Traiter avec l'Allemagne, ou en obtenir au

moins une trève dans les Pays-Bas. «Si on n'avoit rien à faire en

Flandre et en Allemagne, on feroit avec facilité la guerre en

Espagne et en Italie.» 22 Juillet, M. de Longueville à Mazarin: On

ne peut satisfaire les Suédois sans leur donner des assurances

positives de l'établissement du luthérianisme. Les protestants

proposent de conclure sans la France. Le départ du comte de

Trautmansdorf (ambassadeur impérial) lui donnant la liberté de s'en

aller, il la prendra le plus tôt qu'il pourra. 29 Juillet, Mazarin

prie M. de Longueville de différer son départ. 9 Août, Mazarin à M.

de Longueville: Comme on doit se conduire avec les Suédois. On a

arrêté et conduit à Nancy un gentilhomme de M. de Vandôme, qui

portait des lettres à l'Archiduc. Les Espagnols sont très éloignés

de la paix. Le roi d'Espagne fait changer la manière d'agir de

l'Empereur. Trautmansdorf pourrait bien avoir conclu quelque chose

d'avantageux pour la Suède aux dépens de la France. 19 Août, M. de

Longueville à Mazarin: Les Napolitains ont chassé les Espagnols.

Pegnaranda ne fera rien qu'à la fin de la campagne. Il prendra ce

temps pour aller voir Son Éminence. 30 Août, Mazarin exprime à M.

de Longueville quelque crainte sur le dessein de son voyage. Même

jour, lettre confidentielle de Lyonne à Servien: Il le prie de

découvrir les cabales que M. d'Avaux a faites contre Son Éminence.

Ordre à M. de Turenne d'abolir le nom de Weymariens. Qu'on ne doit

pas différer de conclure la paix pour l'absence de M. de

Longueville. Que M. d'Avaux s'agite et cherche la protection de M.

le Prince et de M. le duc d'Orléans. 6 Septembre, Mazarin à M. de

Longueville: Bons effets que semble produire le retardement de son

voyage. 16 Septembre, M. de Longueville se plaint du peu

d'avancement des affaires; il recommande à Mazarin le maréchal de

La Mothe (qui venait d'être arrêté). 7 Octobre, nouvelles

sollicitations de M. de Longueville pour le maréchal de La Mothe.

15 Octobre, M. de Longueville à Mazarin: Il craint que les

Hollandais n'achèvent leur traité sans la France. Les ennemis ont

reçu avec une joie singulière la nouvelle de la mort de M. de

Gassion (tué devant Lens). Le 18 Octobre, Mazarin fait part à M. de

Longueville de la promotion de sept cardinaux, parmi lesquels est

son frère le cardinal de Sainte-Cécile. 29 Octobre, M. de

Longueville recommande son beau-frère le prince de Conti pour le

siége de Trèves ou de Liége. 1er Novembre, Mazarin informe M. de

Longueville que toutes leurs dépêches sont tombées entre les mains

des Espagnols. 8 Novembre, Mazarin fait part à M. de Longueville

d'une proposition de mariage de l'Empereur avec Mademoiselle (voir

les _Mémoires_ de Mademoiselle, et plus haut, chap. Ier, p. 104).

22 Décembre, Mazarin à M. de Longueville: Les Espagnols ne veulent

pas la paix. Tâcher d'avoir une déclaration que si la paix ne se

termine, c'est l'Espagne qui ne l'a pas voulu.

ANNÉE 1648. 6 Janvier, M. de Longueville à Mazarin: Il ne tient

qu'aux Impériaux et aux Espagnols que la paix ne s'achève; tout le

reste la veut. 17 Janvier, Mazarin fait part à M. de Longueville

d'une proposition de mariage entre sa fille Mlle de Longueville et

le duc de Mantoue. 28 Janvier, lettre confidentielle de Lyonne à

Servien: On est mal satisfait de M. d'Avaux; on le rappellerait,

s'il n'avait engagé M. de Longueville dans son opinion; tâcher de

regagner M. de Longueville. 3 Février, M. de Longueville annonce

son départ. 23 Février, arrivé à Trie, il écrit à Mazarin une

lettre de compliments. 23 Mars, d'Avaux trouvé trop favorable à M.

de Lorraine et trop empressé de faire la paix à tout prix,

s'apprête à partir. 27 avril, Mazarin informe Servien qu'il est

nommé ministre et chargé d'achever les négociations. Dans la

correspondance du mois de juillet, il est souvent fait mention des

troubles du parlement. Mazarin prie Servien de ménager quelque

chose en Alsace pour M. de Turenne, afin de l'attacher. 14 Août,

Servien expose à Mazarin les raisons pour ne pas presser le traité

avec l'Espagne. 21 Août, dépêche de Mazarin: M. le Prince vient de

gagner une bataille contre l'Archiduc. La France ne laisse pas pour

cela de vouloir la paix. 4 Septembre, dépêche de Mazarin. Son

intérêt et son inclination sont pour la paix. Si les Espagnols la

veulent, ils la concluront aux conditions proposées, sinon il ne

servirait de rien de se relâcher. 17 Septembre: Il invite Servien à

presser la paix avec l'Allemagne à cause des troubles.

[446] Le P. Bougeant, t. III, p. 141, etc.

Les conférences de Münster avançaient ou reculaient selon les

vicissitudes des combats, et notre ambassadeur le plus persuasif était

la nouvelle d'une victoire. La défaite inattendue de Turenne à

Mariendal avait abattu notre diplomatie; elle se releva en apprenant

que le général de Rocroy et de Fribourg allait prendre le commandement

de l'armée du Rhin. Bientôt la victoire de Nortlingen, remportée le 5

août 1645, lui rendit son ascendant, et le duc de Bavière, la seconde

puissance catholique de l'Allemagne, qui avait rompu les négociations

après Mariendal, les reprit avec empressement après Nortlingen. La

cession de l'Alsace était alors presque gagnée; mais Mazarin tenait

invinciblement à l'agrandissement de notre frontière du Nord et à

l'acquisition des Pays-Bas. C'est là en quoi résidait toute la

difficulté, le nœud qu'aucune habileté ne pouvait résoudre, et que

l'épée seule pouvait trancher. Il était réservé à Louis XIV, à la fin

du XVIIe siècle, après avoir perdu les trois hommes d'État qui firent

longtemps sa force et sa gloire, Mazarin, Lyonne et Colbert,

d'abandonner la pensée de ses devanciers, et, quand on lui proposait

les Pays-Bas en retour de ses droits sur l'Espagne, de rejeter cette

faveur de la fortune que Mazarin et Richelieu eussent embrassée avec

des transports de joie, et cela dans un frivole intérêt de famille,

jouant comme à plaisir sa propre couronne pour en mettre une sur la

tête de son petit-fils, et manquant de perdre la France sans lui

donner même pour un quart de siècle l'alliance de l'Espagne. Pour le

dire en passant, cette résolution incroyable, mal couverte d'une

apparence de grandeur, ainsi que la révocation de l'édit de Nantes,

sont les deux grandes inspirations personnelles de Louis XIV: elles

jugent sa politique intérieure et extérieure, comparée à celle de

Mazarin, de Richelieu et d'Henri IV. On ne peut pas dire tout ce que

fit Mazarin en 1647 et 1648 pour amener l'Espagne à nous céder les

Pays-Bas. Au fond il était disposé à rendre la Catalogne en tout ou en

partie, et il offrit même le jeune Louis XIV pour l'infante

Marie-Thérèse. En même temps il envoya en Hollande le futur

négociateur de la paix de Nimègues, le comte d'Estrades, avec lequel

nous avons fait connaissance[447], pour y faire agréer l'arrangement

qu'il désirait avec passion; il alla jusqu'à proposer Anvers au

commerce hollandais. C'était une bien puissante tentation: la Hollande

y résista: elle était lasse de la guerre, qu'il eût fallu continuer;

elle commençait aussi à ne plus tant redouter l'Espagne, et ne

trouvait pas un grand avantage à acquérir, au lieu d'un voisin fatigué

et affaibli, un voisin ambitieux et conquérant. L'Espagne, trop bien

informée, voyait poindre à l'horizon de nouveaux troubles parmi nous,

et sur cette espérance elle suspendit les négociations, fit un traité

séparé avec la Hollande, et persuada à l'empereur d'entreprendre avec

elle un dernier et puissant effort. Un seul homme pouvait encore une

fois sauver la France, tout aussi menacée qu'elle l'avait jamais été.

Cet homme était celui qui, en 1643, avait consolé l'agonie de Louis

XIII et raffermi le trône de son fils par une victoire extraordinaire,

celui qui, en 1645, avait réparé le désastre de Mariendal, et en 1646

commencé la conquête des Pays-Bas en s'emparant de Dunkerque. C'est

alors que Condé, qui connaissait parfaitement la situation des

affaires, livra dans les plaines de Lens, le 20 août 1648, la

mémorable bataille que nous avons racontée, où il fut à la fois aussi

prudent et aussi audacieux que les circonstances le commandaient.

Grâce à cette victoire, les négociations marchèrent vite. Le 24

octobre 1648 fut signé à Münster le traité de Westphalie, qui assura

pour un siècle la paix à l'Allemagne, y affermit la liberté

religieuse, et consacra toutes les conquêtes de la France sur

l'Empire[448].

[447] Dans le précédent chapitre, p. 240.

[448] Le traité de Münster donna à la France la souveraineté des

trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, dont elle s'était emparée

depuis longtemps; la souveraineté de l'Alsace tout entière, haute

et basse, bien entendu sans la ville libre de Strasbourg, mais avec

Brissac et Landau, et avec le droit de garnison dans la forteresse

de Philipsbourg; enfin la souveraineté de Pignerol, qui nous

ouvrait au besoin l'entrée de l'Italie.

Après ce traité, Mazarin n'avait plus en face de lui que l'Espagne, et

il comptait l'amener bientôt à l'échange qui seul pouvait donner à la

France du côté du nord une frontière semblable à celle qu'elle venait

d'acquérir au midi de l'Allemagne. Il rêvait, au bout de quelques

campagnes heureuses, un traité bien autrement favorable que celui des

Pyrénées en 1660. Il avait dans sa main le vainqueur de Lens, qu'il

pouvait lancer sur les Pays-Bas; il pouvait porter en Espagne et en

Italie des généraux encore supérieurs à d'Harcourt et à Schomberg; il

comptait soutenir ou ranimer l'insurrection de Naples: un magnifique

avenir était devant la France. Qui lui a enlevé cet avenir? qui déjà à

Münster avait diminué l'autorité de ses victoires, longtemps arrêté

l'Autriche et encouragé la résistance de l'Espagne? qui a retardé de

dix ans le traité des Pyrénées, et l'a fait aussi peu avantageux à la

France, rendant la Catalogne sans obtenir ni les Pays-Bas ni même la

Navarre, l'héritage d'Henri IV? qui a divisé et épuisé nos forces?

qui nous a fait verser de nos propres mains notre meilleur sang? qui a

mis aux prises les uns contre les autres nos plus illustres

capitaines? qui a arrêté Condé dans sa course à vingt-sept ans,

lorsqu'il pouvait ajouter tant de nouvelles victoires à toutes celles

de sa jeunesse, et porter le drapeau français à Bruxelles ou à Madrid?

C'est la Fronde qui a commis l'inexpiable crime d'avoir suspendu

l'élan de Condé et de la grandeur française. Du moins en retour

a-t-elle agrandi et développé nos vieilles franchises nationales, nous

a-t-elle donné la noble liberté qu'elle nous avait promise? Loin de

là: par une réaction inévitable, elle a dégoûté pour longtemps la

France d'une liberté anarchique, incompatible avec l'ordre public,

avec la force du gouvernement et de la nation; elle a décrié et

abaissé le Parlement; elle a ôté à la Royauté tout contre-poids; elle

a enfanté le despotisme d'abord intelligent et utile, puis imprévoyant

et funeste de Louis XIV.

Et qui a donné naissance à la Fronde, ou du moins qui l'a soutenue?

qui a relevé l'ancien parti des Importants, étouffé, ce semble, sous

les lauriers de Rocroy? qui a séparé les princes du sang de la

couronne? qui a mis contre le trône, avec Monsieur, duc d'Orléans,

cette illustre maison de Condé, qui jusque-là en avait été le bouclier

et l'épée? Sans doute il y a ici bien des causes générales; mais il

nous est impossible de nous en dissimuler une, toute particulière, il

est vrai, mais qui a exercé une déplorable influence, l'amour

inattendu de Mme de Longueville pour un des chefs des Importants,

devenu un des chefs de la Fronde. Oui, nous le disons à regret, c'est

Mme de Longueville qui, passée avec son mari du côté des mécontents, y

attira d'abord une partie de sa famille, puis sa famille tout entière,

et la précipita ainsi de ce faîte d'honneur et de gloire où tant de

services l'avaient élevée.

M. le Prince était mort à la fin de 1646, et sa maison avait perdu en

lui son gouvernail politique. Mme la Princesse demeura attachée à la

Reine, et ses enfants suivirent d'abord son exemple et ses conseils.

Mme de Longueville est la première qui s'écarta du droit chemin. Dès

que La Rochefoucauld fut entré dans son cœur, il l'occupa tout

entier. Elle mit à son service tout ce qu'elle avait de séduction dans

sa personne, de ressources dans l'esprit, de hardiesse dans le cœur.

Insouciante de son intérêt, oublieuse même de ses plus justes

ressentiments, elle se tourna aveuglément, sous la main de La

Rochefoucauld, contre cette royauté dont sa famille avait été l'appui

et qui était encore bien plus l'appui de sa famille; elle se laissa

conduire dans le camp de ceux qui naguère avaient tenté de flétrir en

sa fleur sa jeune et pure renommée. On vit la fille des Condé livrée

aux Vendôme et aux Lorrains, faisant cause commune avec Beaufort et

Mme de Chevreuse, et s'exposant à rencontrer dans ce monde nouveau

pour elle son ancienne et implacable ennemie, Mme de Montbazon. Il ne

lui aurait manqué, si Guise n'eût pas alors été à Naples, que d'avoir

à serrer la main qui tua Coligny! Une fois égarée, elle entraîna

aisément à sa suite le jeune prince de Conti, qui, en attendant le

chapeau de cardinal, n'était pas fâché de faire du bruit, de jouer un

rôle, et d'acquérir une importance qui le relevât à côté de son frère.

M. de Longueville, amateur de toutes les nouveautés, blessé d'ailleurs

de n'avoir pas été nommé colonel général des Suisses, et qu'à Münster

on ne lui eût pas laissé faire la paix à sa guise, inclinait fortement

à la Fronde. Sa femme n'eut pas de peine à l'y engager davantage. Mais

la grande affaire était de gagner Condé.

Celui-ci croyait avoir beaucoup à se plaindre du cardinal Mazarin. A

la mort de son beau-frère, Armand de Brézé, en 1646, il avait demandé

à lui succéder dans la charge de grand amiral de France. On n'avait pu

ajouter cette charge à toutes celles que les Condé possédaient déjà;

mais par ménagement la Reine ne l'avait donnée à personne et se

l'était attribuée à elle-même. M. le Prince, qui vivait encore,

ambitieux et avide, avait vivement ressenti ce refus. L'impétueux

Condé n'avait pas dissimulé sa colère. Il était aussi fort irrité

qu'on l'eût envoyé en Catalogne remplacer d'Harcourt, en lui

promettant tout ce qu'il fallait pour y faire une campagne digne de

lui, et qu'on l'eût laissé, sans les secours promis et énergiquement

réclamés, entre une place forte qu'il ne pouvait emporter d'assaut

dans l'état de ses troupes et une puissante armée qu'il ne pouvait ni

attendre ni aller chercher, en sorte que sa vertu militaire l'avait

obligé à lever le siége de Lerida et à se replier en bon ordre devant

l'ennemi. Il sentait qu'il avait bien fait, mais c'était la première

fois qu'il reculait; malgré lui, sa gloire en souffrait, et il se

plaignait avec amertume de ce qu'il appelait la déloyauté du Cardinal.

Maintenant on l'envoyait en Flandre prendre le commandement d'une

armée assez faible, non pas sans courage, mais sans discipline. Enfin,

il faut bien le dire, le vrai génie de Condé était pour la guerre; là

il est le premier de son siècle, et l'égal des plus grands dans

l'antiquité et dans les temps modernes; mais, nous le reconnaissons,

il ne possédait pas les qualités du politique, et au fond il n'avait

pas d'ambition vraie et bien déterminée. Premier prince du sang dans

une monarchie telle que la monarchie française au XVIIe siècle, que

pouvait-il désirer que d'acquérir de la gloire? Et après Richelieu et

sous Mazarin, cette gloire ne se pouvait guère trouver pour lui que

sur les champs de bataille. C'est pour cela, et pour cela seul, que

son père l'avait élevé. Aussi ne s'était-il pas assujetti de bonne

heure à cette austère discipline de l'ambition qui enseigne à parler à

propos et à se taire, à n'avoir pas d'humeur, à se conduire les yeux

toujours dirigés vers le but suprême, sans s'en laisser détourner ni

par des intérêts secondaires, ni par des caprices d'imagination ou de

cœur. Tel est l'ambitieux; tels furent plus ou moins Henri IV,

Richelieu et Mazarin, car il est juste de mettre Mazarin dans cette

illustre compagnie. Tous les trois avaient un grand but à atteindre,

qu'ils poursuivirent avec constance. Condé n'avait pas de but, il ne

forma aucun grand dessein, étant né tout ce qu'il pouvait devenir,

tout ce qu'il pouvait jamais rêver, à moins d'être un insensé ou un

traître, et il avait l'esprit d'une justesse parfaite et le cœur à

l'unisson. Sa conscience et son bon sens lui disaient donc qu'il

n'avait rien à gagner à toutes les intrigues où on voulait l'engager,

que sa place était auprès du trône pour le couvrir de son épée contre

ses ennemis, quels qu'ils fussent, soit du dedans, soit du dehors.

S'il se fût tenu à cette place, il serait monté sans effort à un rang

bien autrement haut que l'usurpation même de la royauté. Ne craignons

pas de le répéter, pour mieux faire sentir la profondeur de sa chute:

à ses cinq années de victoires éclatantes en Flandre et sur le Rhin,

de 1643 à 1648, il eût sans aucun doute ajouté, dans le duel qui

demeurait entre la France et l'Espagne après le traité de Westphalie,

des victoires nouvelles qui, en deux campagnes tout au plus, vers

1650, nous eussent à jamais conquis la Belgique. Il se serait trouvé à

trente ans ayant gagné autant de batailles qu'Alexandre et César, et

il avait encore devant lui vingt années de force, vingt autres

victoires, comme celle de Senef, par exemple[449], qu'il remporta sur

le seuil de la vieillesse, avant de déposer l'épée, comme un monument

de ce qu'il eût pu faire de 1648 jusqu'en 1675. Incomparable destinée,

qui était infaillible, s'il eût su rester dans son rôle de premier

prince du sang, défenseur inébranlable de la couronne en même temps

qu'interprète loyal de la nation, portant auprès de la Reine, sans

l'effrayer, et auprès de Mazarin, en le soutenant, les griefs

légitimes de la noblesse, du Parlement et du peuple!

[449] Condé gagna la bataille de Senef, en 1674, avec 45,000 hommes

contre 65,000 commandés par Guillaume d'Orange. Si l'infanterie

suisse n'eût pas refusé de se battre, il détruisait toute l'armée

ennemie.

La Fronde, en effet, avait sa raison d'être, et Mazarin, égal à

Richelieu comme diplomate, n'avait pas le moins du monde le génie de

son maître pour l'administration intérieure de l'État. Incessamment

occupé du soin de se maintenir, de l'agrandissement du territoire et

de celui de l'autorité royale, il ne faisait guère attention à tout le

reste, et laissait s'introduire partout les abus et les désordres. De

si longues guerres, quatre ou cinq grandes armées, une flotte

considérable, tant de dépenses sans cesse renaissantes avaient épuisé

la France, que la gloire ne consolait pas toujours de la misère. Il

avait fallu augmenter les impôts, vendre même les emplois publics,

pour avoir de quoi payer les troupes[450]. On avait souvent éludé ou

désarmé la juste et nécessaire autorité des parlements. Le sang de la

noblesse avait coulé par torrents. Le peuple gémissait sous des

charges de plus en plus lourdes; et pour peu que le sentiment de la

grandeur nationale l'abandonnât un seul moment, l'excès du mal lui

arrachait des plaintes et le poussait à la révolte. Il y avait eu des

soulèvements en Auvergne, en Poitou, et sur d'autres points. Nous

n'avons pas le courage d'accuser le peuple, car ses maux étaient

extrêmes, et il n'avait pas tort de les ressentir vivement. En

général, il ne remue que quand il souffre, et ne s'agite que pour être

mieux ou moins mal. Ce sont les partis qui sont coupables, et qu'il

faut flétrir, lorsqu'au lieu de s'efforcer d'obtenir quelque

soulagement aux misères publiques, ils s'appliquent à les rendre plus

poignantes et plus amères par des déclamations enflammées, corrompent

les plus justes griefs, enveniment les plaintes les plus loyales, et

poussent insensiblement l'imprévoyance populaire du mécontentement à

la résistance et de la résistance à l'insurrection. Nous croyons

connaître l'état de la France en 1648, et la main sur la conscience,

en absolvant à peu près le peuple, fort naturellement irrité de

l'accroissement des impôts et des désordres de l'administration, nous

sommes hautement contre la Fronde, non-seulement parce qu'elle a fait

obstacle au développement de la grandeur française, raison suprême à

nos yeux pour la rendre à jamais condamnable, mais encore parce que la

Fronde était mauvaise en elle-même, dans sa fin comme dans ses

moyens, à la fois violente, menteuse et étourdie dans ses chefs civils

et militaires, à bien peu d'exceptions près.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 24 / 51 段