combats de géants qu'il livra à Mercy autour de Fribourg. Impossible
de séparer aucune des divisions de l'armée impériale, adhérentes entre
elles et formant une masse à la fois mobile et serrée derrière des
retranchements formidables. Il les attaqua lui-même avec cette furie
française à qui tout cède; en même temps, il avait envoyé Turenne, la
nuit, à une très grande distance, à travers des gorges effroyables,
comme Bonaparte dans les marais d'Arcole[436], pour prendre en flanc
et sur ses derrières l'armée ennemie, qui était perdue, si Mercy,
averti à temps et confondu d'une telle manœuvre, ne se fût bien vite
échappé. Au second combat de Fribourg, Condé renouvela cette même
manœuvre en envoyant Turenne à une distance bien plus grande encore
que la première fois, afin de fermer toute issue à Mercy pendant qu'il
l'attaquait de front, et de l'écraser dans son camp ou de le forcer à
capituler. Le vigilant Mercy échappa une seconde fois, mais sa
retraite, tout admirable qu'elle est, n'en ressembla pas moins à une
déroute, car il perdit non-seulement l'honneur des armes et le champ
de bataille, mais toute son artillerie et une partie de son armée.
[436] La manœuvre de Napoléon quittant Vérone pour aller tourner
Caldiero, qu'il ne pouvait emporter de front, et surprendre Alvinzy
sur ses derrières dans des marécages où la valeur pouvait compenser
le petit nombre, a été beaucoup louée, et elle ne peut assez
l'être. Tout y est, prudence et audace. Le général Bonaparte, se
sachant perdu s'il ne passait le pont d'Arcole, y fit tuer ses
meilleurs lieutenants et manqua de s'y faire tuer lui-même. Là, il
fut doublement grand par le génie qui conçoit et par l'héroïsme qui
exécute, et il se plaça d'abord au rang des Alexandre et des Condé.
En 1645, Mercy et Condé se retrouvèrent en présence. Mercy venait de
battre Turenne à Mariendal. Cette victoire avait enflé le courage des
Impériaux, et l'Empereur et le roi de Bavière ne voulaient plus faire
la paix. Condé, en allant prendre de nouveau le commandement d'une
armée battue, comme il avait fait l'année précédente, la trouva
composée de 5,000 Weymariens, reste de Mariendal, de 4,000 Suédois, de
6,000 Hessois, et il amenait avec lui 8,000 Français. Avec ces 23,000
hommes, il conçut le plan de campagne que Moreau exécuta depuis en
partie et qu'accomplit Napoléon. Il résolut de livrer à Mercy une
grande bataille, et, après l'avoir dispersé, de marcher sur Munich et
sur Vienne, et de dicter la paix à l'Empereur dans sa capitale. Ce
plan échoua parce que Condé était à la tête d'une armée combinée, que
les Suédois et les Hessois refusèrent de suivre aussi loin le général
français, et que les Suédois même se retirèrent. Condé ne pouvait
attendre aucun secours de la France, qui s'était épuisée pour faire
cinq armées en Espagne, en Italie, en Lorraine, en Flandre et sur le
Rhin. Il renonça donc à sa plus grande conception militaire avec
douleur et en frémissant, comme Annibal lorsqu'il fut forcé de quitter
l'Italie. Il voulut exterminer du moins l'armée de Mercy. Celui-ci,
qui savait à qui il avait affaire, avait pris une position tout aussi
forte que celle de Fribourg et qui le mettait à l'abri des deux
manœuvres favorites de Condé: couper l'armée ennemie ou aller la
surprendre au loin en flanc ou sur ses derrières. Turenne déclara
qu'attaquer un ennemi ainsi retranché, c'était courir à sa ruine, et
Napoléon, qu'on n'accusera pas de timidité, est de l'avis de
Turenne[437]. Condé répondit en politique plus qu'en militaire, qu'en
vain on entreprendrait, quelque manœuvre qu'on pût employer, de faire
sortir Mercy d'une position savamment choisie, qu'il fallait donc ou
l'attaquer ou se retirer, et que se retirer serait de l'effet le plus
déplorable dans l'ébranlement de toutes nos alliances, après la
déroute de Mariendal et la défection des Suédois. La France avait
besoin d'une victoire. Condé gagna celle de Nortlingen, mais il la
gagna grâce à deux accidents sur lesquels il n'avait pas droit de
compter, grâce aussi à l'inspiration d'un grand caractère. Il faut
avouer que, dans l'exécution, jamais Condé ne fut plus grand. D'abord
il comprit que toute l'affaire reposait sur le centre de Mercy et
qu'il fallait en avoir raison à tout prix. Il se chargea lui-même de
l'attaque. Il eut un cheval tué sous lui, deux de blessés, vingt coups
dans ses armes et dans ses habits. Marsin, qui sous lui commandait le
centre, fut dangereusement blessé, et l'intrépide La Moussaye mis hors
de combat. Les Français et les Impériaux, tour à tour vainqueurs et
vaincus, firent des prodiges de courage. Ce fut une effroyable
boucherie. Mercy y périt. Sur ces entrefaites, Jean de Wert, qui
commandait l'aile gauche impériale, descend de la hauteur qu'il
occupe, écrase l'aile droite française, disperse notre réserve malgré
les efforts de ses deux chefs, Chabot et Arnauld[438]. C'en était
fait de l'armée tout entière, si, au lieu de s'amuser à poursuivre les
fuyards et à piller les bagages, Jean de Wert se fût jeté sur les
derrières de notre centre à moitié détruit, et pressé notre aile
gauche entre ses escadrons victorieux et la division encore intacte du
général Gleen. Cette faute et la mort de Mercy sauvèrent Condé, parce
qu'il sut en profiter avec une promptitude incomparable. Il vit
qu'après avoir perdu son aile droite, sa réserve et une grande partie
de son centre, tenter de faire sa retraite avec son aile gauche était
une opération en apparence prudente, en réalité téméraire, devant un
ennemi qui avait encore de grandes masses d'infanterie, beaucoup
d'artillerie et une cavalerie redoutable, qu'il valait donc mieux
maintenir le combat, et qu'en s'exposant à périr il était possible de
vaincre. Ce coup d'œil rapide d'une âme forte qui saisit et embrasse
l'unique moyen de salut, quelque périlleux qu'il soit, est le trait
caractéristique du génie de Condé. Tout blessé qu'il était, harassé de
fatigue, mais puisant une vigueur nouvelle dans la grandeur de sa
résolution, il se met à la tête de l'aile gauche de Turenne, se
précipite, comme s'il était au début de l'affaire, sur l'aile droite
de l'ennemi, l'enfonce, fait prisonnier son commandant; puis, tournant
à droite, se jette sur le centre des Impériaux, dégage le sien, le
rallie, le ramène au combat, et, maître du champ de bataille,
s'apprête à faire face à Jean de Wert, qui, revenant de sa poursuite
inutile, apprenant la mort de Mercy[439] et la prise de Gleen,
consterné du désastre causé par son absence, n'ose ni attaquer ni
attendre Condé, se borne à recueillir les débris de l'armée et se
sauve à Donawerth. Condé avait encore eu dans ce second combat un
cheval tué sous lui; il avait reçu un coup de pistolet, et il manqua
de ne pas survivre à sa victoire. C'est alors qu'il fit cette grande
maladie au sortir de laquelle il se trouva avoir perdu avec son sang
et ses forces toute sa passion pour Mlle Du Vigean[440].
[437] _Mémoires_, tome V, p. 20.
[438] Ce même Arnauld, le mestre de camp des carabiniers, dont nous
avons tant de jolis vers dans le genre de ceux de Voiture, et dont
Mme de Rambouillet regrette l'absence pour répondre à Godeau dans
son style. Voyez plus haut, chap. II, p. 127, et surtout LA SOCIÉTÉ
FRANÇAISE, t. II, chap. X.
[439] Qu'il nous soit permis de rappeler que Mercy, comme Fontaine,
dont les Espagnols ont fait le comte de Fuentès, sont deux
gentilshommes français, l'un lorrain, l'autre bourguignon.
[440] Voyez plus haut, à la fin du chapitre II, p. 195 et
196.--Veut-on avoir une idée de la modestie de Condé? qu'on lise
cette lettre inédite où quelques jours après la victoire de
Nortlingen il s'empresse de féliciter le duc d'Orléans de ses
succès en Flandre, et lui parle à peine des siens. Bibliothèque
nationale, armoire de Baluze, paquet I:
«Au camp de Nortlingue, ce 7 aoust 1645.
«Monseigneur,
«Si j'eusse plustot apris les heureux succès de vos armes en
Flandre, et si le chemin eust été un peu plus libre, je n'aurois
pas manqué de vous envoier tesmoigner la part que j'y prens. Elle
est telle que le plus passionné de tous vos serviteurs y doit
prendre; je vous supplie de n'en pas douter, et de croire que j'ai
pour vous tout le respect que je dois. Le chevalier de Rivière
vous rendra conte de ce qui s'est passé en ce pais, et vous
assurera que je suis,
Monseigneur,
Votre très humble et obéissant serviteur,
LOUIS DE BOURBON.
Il appelle la victoire de Nortlingen _ce qui s'est passé en ce
pais_. Mais voici qui est plus grand encore. C'était, comme on
vient de le voir, avec l'aile gauche commandée par Turenne et
composée en grande partie de la cavalerie allemande, les fameux
Weymariens, qu'il avait rétabli le combat et remporté la victoire.
Sur le champ de bataille il rendit une éclatante justice aux
troupes et au général, et déclara qu'on leur devait le gain de la
journée. Nous n'avons pas trouvé au ministère de la guerre et nous
ignorons où peut être la relation de l'affaire qu'il avait envoyée
avec sa ponctualité accoutumée et dont il parle dans une dépêche à
Le Tellier, du 7 août 1645. Cette dépêche est très remarquable en
ce qu'elle expose en détail l'état et les besoins de l'armée sans
faire la moindre allusion à lui-même, à ses blessures, à sa
maladie. Elle est écrite par un secrétaire, mais en la signant,
Condé ne put s'empêcher, malgré sa faiblesse, d'ajouter de sa main
le suivant post-scriptum: «Je vous envoye le mémoire de ceux pour
qui je souhaite les charges vacantes. Je vous prie de le montrer à
M. le cardinal Mazarin. Vous m'obligerez en cela. Il faut
satisfaire la cavalerie allemande. C'est elle qui a gaigné la
bataille, et M. de Turenne a fait des choses incroyables.» DÉPOT DE
LA GUERRE, _Correspondance militaire_, 1642 à 1646.
Aussi grand dans l'art des siéges que dans celui des combats, en 1643,
après Rocroy, Condé avait pris Thionville, une des premières places
fortes du temps. En 1644, il prit Philipsbourg, qui commandait le haut
Rhin. En 1646, ayant eu la sagesse de consentir à servir sous le duc
d'Orléans pour ménager les ombrages et la vanité de ce prince, et
n'ayant eu le commandement de l'armée qu'à la fin de la campagne, il
la termina par un siége mémorable, où il se couvrit de gloire; il prit
Dunkerque le 11 octobre 1646[441].
[441] Nous avons fait voir, chap. Ier, p. 73, avec quel soin, dans
sa première jeunesse, Condé avait étudié la science de la
fortification, et dans LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier, chap. III,
nous avons raconté en détail le siége de Dunkerque. Les grands
siéges de Condé firent dans le temps l'admiration et l'entretien
des gens du métier. Depuis son retour en France, en 1660, il ne
cessa d'être consulté sur tous les projets de fortification, et son
nom ainsi que ses avis paraissent dans la correspondance officielle
de la guerre, surtout en 1664, 1670 et 1673 jusqu'en 1675, où il se
retira entièrement du service et laissa un des grands ingénieurs
formés à son école, Vauban, agir seul. Fontenelle, dans l'éloge de
Sauveur, dit que c'est dans ses fréquentes visites à Chantilly et
dans les conversations de Condé que Sauveur prit l'idée de son
traité de fortification.
Accoutumé à réparer les défaites des autres, Condé alla remplacer en
1647 le comte d'Harcourt, qui venait d'échouer devant Lerida. Mazarin
avait voulu plusieurs fois envoyer Condé en Catalogne; son père, M. le
Prince, s'y était toujours opposé, et tous ses amis le dissuadèrent
d'accepter ce commandement. Il montra certes une grande déférence
envers Mazarin en quittant le théâtre ordinaire de ses exploits pour
un pays où il fallait faire une petite guerre qui convenait mal à son
génie, avec une ombre d'armée incapable de livrer une bataille, et
bonne tout au plus à se soutenir devant l'ennemi. Quand tout le monde
s'était moqué du comte d'Harcourt, qui n'avait pu prendre Lerida,
Condé avait eu le bon sens et la générosité de défendre cet excellent
général; il s'était d'avance défendu lui-même. En effet, arrivé à son
tour devant Lerida, et n'ayant reçu de France ni les secours de
troupes qu'on lui avait promis, ni les munitions et l'artillerie qui
lui étaient absolument nécessaires, n'ayant pas assez de forces pour
aller au-devant de l'armée espagnole et ne pouvant songer à prendre
d'assaut Lerida avec des soldats éteints, il eut le courage de lever
le siége et de faire une bonne retraite, préférant le salut de l'armée
à sa propre réputation. Cette conduite, soutenue avec sa hauteur
accoutumée, lui fit le plus grand honneur, et prouva qu'il était
maître de lui et savait employer tour à tour la prudence ou l'audace,
selon les circonstances.
C'est ainsi qu'en 1648, à Lens trouvant l'archiduc Léopold dans une
position formidable, comme celle de Mercy à Nortlingen, il reconnut
qu'il serait d'une souveraine imprudence de tenter une seconde fois la
fortune; et, sachant bien qu'il n'avait plus affaire à Mercy, il
entreprit d'attirer l'archiduc Léopold et le général Beck sur un
terrain plus favorable, dans une plaine où la principale force de
l'armée française, la gendarmerie, commandée par d'Andelot, devenu le
duc de Châtillon, devait avoir un grand avantage. Du côté des
Espagnols étaient le nombre, l'abondance et la discipline; du côté des
Français, la misère et l'audace. L'archiduc avait son centre adossé à
des bourgs et à des hameaux formant des retranchements naturels. Sa
droite composée de tout ce qui restait des vieilles bandes nationales,
s'appuyait à la ville de Lens. L'aile gauche était postée sur une
éminence à laquelle on ne pouvait arriver qu'à travers les plus
étroits sentiers. Il fallait manœuvrer avec un art infini pour faire
abandonner à l'ennemi cette position inexpugnable. Condé commanda une
fausse retraite[442] qu'expliquait parfaitement le désir d'une
situation meilleure. Beck trompé détache la cavalerie lorraine pour
inquiéter, et, s'il se peut, tailler en pièces notre arrière-garde,
qui est assez promptement enfoncée et s'enfuit en désordre. Châtillon
avec sa gendarmerie ramène vivement les Lorrains et menace d'en faire
un carnage. On ne pouvait les abandonner. L'archiduc envoie à leur
secours toute sa cavalerie. Le combat s'engage; toute l'armée ennemie
s'ébranle et descend dans la plaine. C'est là ce que voulait Condé.
Cette manœuvre, qui eût échoué à Nortlingen, réussit à Lens. L'armée
impériale avait encore l'immense désavantage d'être obligée de se
former à mesure qu'elle avançait, tandis que l'armée française était
depuis le matin rangée en bon ordre au bout de la plaine, sur un
terrain bien choisi. Condé comptait particulièrement sur la
gendarmerie de Châtillon; il l'avait rappelée bien vite après le
premier engagement, et l'avait mise à la seconde ligne pour lui donner
le temps de se rafraîchir; puis, quand les deux corps de bataille en
furent venus aux prises, il la lança de nouveau avec son intrépide
général; et, après avoir été si utile au début de la journée, elle la
décida en renversant tout ce qu'elle rencontra devant elle[443].
Restait l'infanterie espagnole, qui ne montra pas la même opiniâtreté
qu'à Rocroy, et demanda la vie. Le vieux général Beck se conduisit
comme Fontaine et Mercy: il se battit en lion, fut blessé et pris, et
mourut de désespoir. L'archiduc Léopold se sauva dans les Pays-Bas
avec le comte de Fuensaldaigne.
[442] Voyez l'explication détaillée de cette manœuvre, SOCIÉTÉ
FRANÇAISE, t. Ier, chap. IV.
[443] Après Lens, Condé fit comme après Nortlingen: il adressa à
Mazarin une relation officielle de la bataille; puis écrivant au
ministre de la guerre pour lui envoyer les drapeaux pris sur
l'ennemi, quand on lui donna cette lettre à signer, il ajouta de sa
main cette ligne: «Souvenez-vous des pauvres gendarmes; ils ont
bien gaigné ce qu'on leur doit.» DÉPÔT DE LA GUERRE,
_Correspondance militaire_, 1647-1648. Dans la relation, le
secrétaire du Prince avait mis: _nostre victoire_. Condé effaça ce
mot et le remplaça par celui de _combat_. _Mémoires_ de Lenet,
édit. Michaud, p. 499-515.
La victoire de Lens était aussi nécessaire et elle fut tout aussi
utile que celle de Rocroy: on lui doit la reprise des négociations de
Münster et la conclusion du traité de Westphalie. Ce traité est le
suprême résultat des cinq grandes campagnes de Condé en Flandre et sur
le Rhin. Condé était en quelque sorte le négociateur armé, et M. de
Longueville le négociateur pacifique.
Le père Bougeant, dans son estimable histoire du traité de
Westphalie[444], suppose que Mazarin envoya le duc de Longueville à
Münster «pour éloigner de la cour un prince capable d'y exciter des
troubles.» Mais en 1643 le duc de Longueville se laissait conduire,
ainsi que tout le reste de la famille, à la politique de son chef, M.
le Prince. C'est le crédit de ce dernier qui fit donner l'ambassade de
Münster à son gendre, ainsi que l'entrée au conseil. Mazarin n'avait
pas choisi M. de Longueville pour sa capacité, bien qu'il n'en fût pas
dépourvu, mais pour faire marcher ensemble d'Avaux et Servien, qui ne
s'entendaient guère, et donner de l'éclat à la légation française. Il
demeurait toujours le maître des négociations, et les Condé devaient
être flattés d'être à la tête de la plus importante affaire
diplomatique, comme ils avaient déjà le commandement de la flotte de
la Méditerranée et celui de l'armée de Flandre.
[444] _Histoire des Guerres et des Négociations qui précédèrent le
Traité de Westphalie_, 3 vol. in-4º. A cet ouvrage il faut joindre
les _Négociations secrètes touchant la paix de Münster et
d'Osnabruck, ou Recueil général des préliminaires, instructions,
lettres, mémoires concernant ces négociations, depuis leur
commencement jusqu'à leur conclusion en 1648_, 2 vol. in-fol., La
Haye, 1725.
M. de Longueville avait à poursuivre le grand objet que se proposait
le cabinet français depuis Henri IV, l'affaiblissement de la maison
d'Autriche au profit de la France[445]. C'est dans ce dessein que le
Roi Très Chrétien, le cardinal de Richelieu et le cardinal Mazarin
avaient été vus s'alliant au protestant Gustave Adolphe, l'attirant et
le retenant dans le cœur de l'Allemagne, lui et après lui ses
lieutenants, et soutenant la Hollande protestante contre la catholique
Espagne. Cette lutte, qui parut avec tant d'éclat sur les champs de
bataille pendant trente années, eut lieu aussi pendant plus de douze
ans à Osnabrück et à Münster. D'un côté étaient l'Autriche, l'Espagne,
la Bavière, avec les électeurs ecclésiastiques de Mayence et de
Cologne; de l'autre, les puissances protestantes, le Brandebourg, la
Saxe, la Hesse, avec leurs alliés, la Hollande, la Suède et la France.
Le parti protestant voulait obtenir le plus de concessions, et le
parti catholique en faire le moins possible. Dès l'année 1640,
Richelieu avait désigné pour le représenter aux conférences de Münster
l'homme qui avait toute sa confiance, Mazarin, avec le comte Claude
d'Avaux, de la puissante famille parlementaire des de Mesme. Quand
Mazarin succéda à Richelieu, il nomma à sa place le comte Abel
Servien, oncle de cet habile et judicieux Lyonne qu'il connaissait
depuis longtemps et qui peu à peu lui devint ce qu'il avait été
lui-même à Richelieu. D'Avaux était certainement un de nos premiers
diplomates. Il jouissait de la plus haute considération et la
méritait. Ce n'était pas seulement un fort bel esprit, c'était à la
fois un homme de bien et un négociateur fin et insinuant, parlant et
écrivant à merveille; mais son zèle religieux, qui le faisait bien
venir des puissances catholiques, le portait un peu trop à
s'accommoder avec elles, et à rechercher l'avantage de l'Église au
delà de ce que permettait la politique, ainsi qu'il le montra dans un
malencontreux discours aux États généraux de Hollande, plus digne d'un
ministre du saint-siége que d'un ministre de la France. Servien
égalait d'Avaux avec un caractère et des talents tout différents.
Formé à l'école de Richelieu, rompu aux affaires, il était accoutumé à
poursuivre son but avec une constance qui ressemblait souvent à
l'opiniâtreté. Il ne s'entendit pas longtemps avec son collègue. M. de
Longueville, par la supériorité de sa naissance et de sa situation et
la parfaite politesse de ses manières, parvint à les concilier, du
moins en apparence; mais lui-même, et surtout sa femme, inclinait du
côté de l'aimable et pieux d'Avaux. Secondé par une ambassadrice telle
que nous l'avons dépeinte, M. de Longueville représenta magnifiquement
la France à Münster. Toute son ambition était d'attacher son nom à la
conclusion de la paix; mais n'en mesurant pas bien toutes les
difficultés, ou voulant les surmonter trop vite, il les aggravait, et
à ses premières vivacités succédait un prompt découragement. Ses
impatients désirs et sa loyauté inexpérimentée ne consultaient pas
toujours la prudence. Il outre-passait volontiers ses instructions et
compromettait son gouvernement. Prenant pour des avances sincères et
pour des engagements les politesses calculées du plénipotentiaire
espagnol, le comte de Pegnaranda, il lui communiqua sans ordre le
projet de paix auquel s'était arrêté sa cour, et ce projet[446]
indiscrètement présenté, sans séduire l'Espagne, indisposa les alliés
de la France qui s'imaginèrent qu'on voulait traiter sans eux. M. de
Longueville n'avait pas été plus heureux dans ses prétentions
personnelles. La charge de colonel général des Suisses étant devenue
vacante par la mort de Bassompierre, il l'avait demandée; mais on
n'avait pu se décider à remettre un emploi de cette importance en des
mains aussi peu sûres, et quoiqu'à la place de cette faveur on lui en
eût accordé une autre bien précieuse à un gouverneur de Normandie, le
commandement du château de Caen, il n'était point satisfait, et
n'avait guère tardé à revenir en France, y rapportant assez peu de
gloire et un grand fonds de mécontentement. D'Avaux l'avait suivi de
près. Ainsi Servien restait à Münster seul dépositaire de la pensée de
Mazarin, et Mazarin, comme son devancier, ne connaissait qu'un
intérêt, celui de la grandeur de la France. Il voulait d'abord obtenir
de l'empire la reconnaissance définitive de la souveraineté de la
France sur deux provinces depuis longtemps conquises, les
Trois-Évêchés et l'Alsace, avec quelques places fortes sur le Rhin,
pour achever à peu près le légitime et nécessaire développement de la
France de ce côté. Il s'agissait aussi de faire consentir l'Espagne à
l'annexion au territoire français du comté de Roussillon dont nous
étions les maîtres depuis plusieurs années. Enfin la secrète ambition
de Mazarin, celle que lui avait léguée son grand prédécesseur, et
qu'il légua à Lyonne, c'était d'acquérir à tout prix les Pays-Bas,
sans lesquels la France n'a réellement pas de frontière du Nord, et
peut voir, après une bataille malheureuse, une armée ennemie arriver
sans obstacle sous les murs de Paris. Voilà pourquoi Richelieu et
Mazarin avaient encouragé et soutenu la révolte de la Catalogne, et
établi à Barcelone une vice-royauté française, afin d'avoir entre
leurs mains un gage solide pour d'utiles échanges. Telles étaient les
pensées qui occupaient l'esprit de Mazarin, et qu'il poursuivait à la
fois par les négociations et par les armes, montrant la guerre pour
obtenir une paix glorieuse, et déployant tour à tour la finesse et la
vigueur qui caractérisent ce grand homme d'État.
[445] Dans le t. XXX des _Mélanges de Clerambault_, à la
Bibliothèque nationale, se trouve un dépouillement bien fait de
toute la correspondance du cabinet français et de l'ambassade. En
voici quelques extraits:
ANNÉE 1645. 3 Juin, Mazarin à M. de Longueville encore à Paris,
pour le presser de hâter son départ pour Münster. A peine arrivé,
M. de Longueville écrit à Mazarin, le 2 juillet, pour lui dire
qu'il a réconcilié d'Avaux et Servien. Dépêche de Brienne, du 19
août, sur la victoire de Nortlingen.
ANNÉE 1646. 22 Juin, Mazarin annonce à M. de Longueville le départ
de Mme de Longueville pour Münster. 24 Juillet, M. de Longueville
avertit Mazarin qu'il va au-devant de sa femme. Mazarin à d'Avaux,
le 20 juillet, sur le voyage de Mme de Longueville. 23 Octobre, M.
de Longueville remercie Mazarin de la promesse qu'il lui a faite de
la charge de colonel général des Suisses.