puissantes et les plus directes de la Fronde. Il appartenait à
Colbert de la signaler; et il l'a fait avec force dans un Mémoire
sur les finances où, en attaquant la conduite du contrôleur général
d'Emery, alors en possession de la confiance de Mazarin, il ne
tient pas assez de compte des circonstances et des nécessités
impérieuses sous lesquelles il plia lui-même dans les derniers
temps de son ministère. «Le sieur d'Emery, dit-il, quoique
d'ailleurs homme d'esprit et connoissant l'État, se servit plus
qu'aucun autre de ses prédécesseurs des maximes pernicieuses sur
lesquelles la conduite des finances étoit établie... En suivant ces
mauvaises maximes il fit des traités pour le renouvellement des
tailles; quelquefois il donnoit le quart de remise, et comme le
paiement de ce qui revenoit au Roi, ces grandes remises déduites,
ne se faisoit qu'en dix-huit mois, il donnoit quinze pour cent pour
en faire l'avance. Il observa la même chose pour les fermes; en
sorte que les revenus ordinaires étant diminués presque de la
moitié, et sa complaisance ne lui permettant pas de s'opposer aux
dépenses, il se trouvoit qu'en une année de dépense, il consommoit
toujours la recette d'une année et demie, et ensuite les intérêts
et les remises augmentant par le reculement, celle de deux années.
Cet état, qui menaçoit une ruine entière en cinq on six années,
l'obligeoit d'avoir recours aux affaires extraordinaires qui ne
consistoient qu'en des aliénations des revenus ordinaires, des
créations d'offices nouveaux, en augmentations d'impositions, des
taxes, et en toutes autres affaires de cette qualité, pour
lesquelles il falloit en toutes occasions avoir recours aux
vérifications des compagnies souveraines. Les fortunes prodigieuses
que les gens d'affaires faisoient par les grandes remises, intérêts
et autres voies, et leurs dépenses immenses, aigrissoient les
compagnies, aliénoient les esprits des peuples, et leur donnoient
en toute occasion des mouvements de révolte et de sédition.»
MÉMOIRE AUTOGRAPHE DE COLBERT, Bibliothèque nationale, _supplément
français_, Ms. 3695.
La Fronde n'est point du tout, comme se l'est imaginé un homme
d'esprit[451] par un étrange anachronisme, l'aurore de la révolution
française; tout au contraire, ainsi que nous l'avons dit
ailleurs[452], ç'a été le suprême effort et comme le dernier soupir du
moyen âge. Qu'étaient-ce que les Frondeurs de 1648? les Importants de
1643[453]. Et ceux-ci qu'étaient-ils sinon les anciens ennemis de
Luynes et de Richelieu, le reste des vieux Ligueurs, qui, après la
mort d'Henri IV, avaient tenté d'abolir son œuvre, et de faire
revivre d'anciens abus, tout autrement intolérables que ceux dont on
se plaignait sous Mazarin, c'est-à-dire une espèce de république
féodale qui opprimait et la royauté et la nation. Sans doute les
parlements y jouaient un noble rôle; mais ce rôle et leur existence
même ils les devaient à la royauté; ils étaient nés et ils avaient
grandi avec elle; ils étaient et ils s'appelaient la justice du Roi.
Ils avaient été particulièrement institués pour combattre et réprimer
ces grands seigneurs qui se croyaient au-dessus de la loi, et ne se
soumettaient en apparence à la royauté qu'à la condition de
l'asservir, toujours prêts à se révolter, dès que le chef de l'État
tentait de ramener leur pouvoir en ses justes limites, fomentant des
troubles perpétuels, et tendant la main sans rougir à l'étranger, les
grands seigneurs catholiques à l'Espagne et les grands seigneurs
protestants à l'Angleterre. Et c'étaient là les alliés que se
donnaient les parlements de France! C'était à eux qu'ils remettaient
le commandement des armées et le gouvernement de l'État! C'était sous
ces nobles auspices que le parlement de Bordeaux sollicitait de
l'Espagne des subsides, des régiments et une flotte, et que le
parlement de Paris recevait sur les fleurs de lis un envoyé de
l'Autriche, introduit par un prince du sang, à la honte de la vieille
magistrature indignée[454]. Étonnez-vous après cela qu'au bout de
quelques années le jeune Louis XIV entre un jour dans ce même
parlement en bottes et un fouet à la main, sans que personne daigne y
faire attention et s'émeuve le moins du monde! Il faut bien le savoir:
la démagogie amène nécessairement la tyrannie; et, ce qu'il y a de
plus triste, elle l'amène avec le consentement ou dans le silence
universel, froissant le cœur de ceux-là seuls qui ne l'avaient pas
mérité, et n'avaient voulu qu'une liberté modérée!
[451] M. le comte de Saint-Aulaire, dans son _Histoire de la
Fronde_, écrite en quelque sorte sous la dictée des deux beaux
esprits du parti, Retz et La Rochefoucauld.
[452] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, t. Ier, chap. V, p.
230.
[453] Sur les Importants, voyez plus haut, chap. III, p. 224, etc.,
Mme DE CHEVREUSE, chap. III et IV, et Mme DE HAUTEFORT, chap. V.
[454] Voyez cette scène déplorable dans Retz lui-même, t. Ier, p.
247.
S'il y a jamais eu un spectacle ridicule c'était celui de graves
magistrats, vieillis dans l'étude des lois civiles et étrangers à la
politique, tout novices et comme égarés dans d'aussi grandes affaires,
s'agitant sous la main des jeunes conseillers des Enquêtes travestis
en tribuns du peuple. On ne rêvait que le sénat de Rome et le
parlement d'Angleterre. On mettait en mouvement la populace de Paris;
on l'ameutait aisément contre la cour, il est vrai; mais dès qu'il
était question de la convocation des États Généraux, la vraie
puissance politique de la nation avec la royauté, tous ces grands
patriotes prenaient l'épouvante, sentant bien qu'avec les États
Généraux leur rôle finirait et qu'ils n'auraient plus qu'à rendre la
justice, au lieu de se mêler de la paix et de la guerre et du
gouvernement de l'État[455]. Un moment Mazarin, poussé à bout par le
parlement et par une partie considérable de la noblesse, eut la pensée
d'en appeler à la nation contre les partis. Alors on aurait été
véritablement sur la route de l'Angleterre, comme aussi dans les
grandes voies de la tradition française; alors peut-être nous nous
serions approchés sans secousse de la monarchie constitutionnelle.
Mais Mazarin victorieux ne songea plus aux États Généraux, et il
trouva plus commode de gouverner sans contrôle: il semble que dans les
lois de l'ordre éternel et pour le malheur de la France, il fallait
qu'une entreprise démocratique, sans sincérité, ourdie par des
gentilshommes, fomentée et soutenue par l'étranger, tournât contre
elle-même, accrût outre mesure la monarchie d'Henri IV et de
Richelieu, et reçût sa punition dans le pouvoir absolu.
[455] Voyez là-dessus un curieux passage de Mme de Motteville, t.
IV, p. 359, etc.
On aura beau faire: on ne réhabilitera pas la Fronde; elle demeurera
dans nos annales incomparablement inférieure à la Ligue. Là au moins
deux grandes opinions, deux grandes causes étaient aux prises. Aussi
la Ligue a fécondé les esprits, elle a trempé les caractères; elle a
été une école de politique et de guerre; elle a préparé les fortes
générations de la première moitié du XVIIe siècle. La Fronde n'a formé
personne, ni un homme de guerre ni un homme d'État; c'est une mêlée
confuse d'intérêts particuliers, et souvent un passe-temps de
gentilshommes, de beaux esprits et de belles dames. C'est aux dames
surtout qu'appartient la Fronde; elles en sont presque toujours les
mobiles à la fois et les instruments, les plus intéressantes actrices,
et parmi elles le premier rôle est incontestablement à Mme de
Longueville.
Nous raconterons ce qu'elle a fait avec une entière sincérité; nous ne
tairons aucune de ses fautes, qui lui appartiennent bien moins que les
grandes qualités, la capacité, le courage, le désintéressement qu'elle
y a mêlés. Il nous en coûtera bien davantage d'être sévère envers
Condé, car un long commerce nous a fait connaître le fond de son
cœur; ce cœur était grand et bon; et nous ne pourrons nous défendre
d'une compassion douloureuse en voyant cette nature généreuse, cette
âme loyale, mais emportée et mobile, se laissant entraîner au milieu
d'intrigues pour lesquelles elle n'était pas faite. Nous l'avons dit:
Condé n'avait pas d'ambition fixe, il ne poursuivait aucun but
distinct, mais il avait peu à peu rêvé à côté du trône une puissance
incompatible avec la grandeur royale. Son mouvement naturel était du
côté de la cour; la Fronde proprement dite et les gens de loi lui
étaient odieux, et il ne les servit jamais qu'à contre-cœur. Son
ressort principal était la passion de la guerre, et c'est là ce qui,
après bien des délibérations et des hésitations, finissait presque
toujours par l'emporter. Comme Napoléon, pourvu qu'il eût dans sa
main une armée, il croyait pouvoir braver la fortune et refaire à son
gré sa destinée. Nous aurons pour lui une admiration sans bornes
lorsque dans les commencements de la Fronde il résiste à ses propres
griefs, à l'antipathie naturelle qu'il éprouvait pour Mazarin, aux
sollicitations de sa propre famille; mais nous n'hésiterons pas à le
blâmer en le plaignant, quand ensuite tournant le dos à sa fortune et
à sa gloire, sacrifiant le principal à l'accessoire, mettant l'humeur
à la place de la politique, il entrera dans les intrigues qu'il avait
d'abord repoussées, et se précipitera avec Mme de Longueville dans une
guerre impie où le frère et la sœur amasseront de longs remords, où
l'un se signalera par de tristes exploits qu'un jour à Chantilly il
lui faudra couvrir d'un voile, par respect pour lui-même et pour la
France, et où l'autre, en déployant les plus brillantes qualités de
l'esprit et du caractère, accumulera en trois ou quatre années assez
de fautes pour les pleurer pendant vingt-cinq ans aux Carmélites et à
Port-Royal!
APPENDICE
NOTES DU CHAPITRE Ier
LES CARMÉLITES
Voici les documents que nous tenons de la bienveillance de mesdames
les Carmélites du couvent de la rue d'Enfer, avec quelques notes
recueillies aux sources les plus sûres, telles que les Pièces
domaniales conservées aux _Archives générales_, l'histoire manuscrite
du couvent, fondations et vies, 2 vol. in-4º, surtout la collection
des lettres circulaires que les mères prieures adressaient à toutes
les maisons de l'ordre, pour demander des prières en faveur de chaque
religieuse décédée.
I
LISTE DES DIFFÉRENTS COUVENTS DES CARMÉLITES AU XVIIe SIÈCLE, D'APRÈS
L'ORDRE DE LEUR FONDATION.
VILLES. ANNÉES.
1. Paris, 1er couvent,
rue St-Jacques 1604.
2. Pontoise 1605.
3. Dijon 1606.
4. Amiens 1606.
5. Tours 1608.
6. Rouen 1609.
7. Bordeaux 1610.
8. Châlons 1610.
9. Dôle 1614.
10. Dieppe 1615.
11. Toulouse 1616.
12. Caen 1616.
13. Besançon 1616.
14. Lyon 1616.
15. Orléans 1617.
16. Paris, 2e couvent, rue Chapon 1617.
17. Bourges 1617.
18. Saintes 1617.
19. Riom 1618.
20. Bordeaux, 2e couvent 1618.
21. Nantes 1618.
22. Limoges 1618.
23. Beaune 1619.
24. Nevers 1619.
25. Narbonne 1620.
26. Chartres 1620.
27. Troyes 1620.
28. Châtillon 1621.
29. Marseille 1621.
30. Metz 1623.
31. Chaumont 1623.
32. Lectoure 1623.
33. Morlaix 1624.
34. Blois 1625.
35. Sens 1625.
36. Aix 1625.
37. Saint-Denis 1625.
38. Angers 1626.
39. Mâcon 1626.
40. Salins 1627.
41. Guingamp 1628.
42. Agen 1628.
43. Moulins 1628.
44. Auch 1630.
45. Troyes, 2e couvent 1630.
46. Poitiers 1630.
47. Gisors 1631.
48. Arles 1632.
49. Reims 1633.
50. Verdun 1634.
51. Montauban 1634.
52. Abbeville 1636.
53. Compiègne 1641.
54. Pont-Audemer 1641.
55. Gray 1644.
56. Arbois 1647.
57. Pamiers 1648.
58. Grenoble 1648.
59. Niort 1648.
60. Angoulême 1654.
61. Brive 1663.
62. Paris, 3e couvent,
rue du Bouloy,
transporté en
1682 rue de
Grenelle, au faubourg
Saint-Germain 1664.
63. Trévoux 1668.
(Il n'y a pas eu d'autre fondation au XVIIe siècle.)
II
LISTE DES PRIEURES FRANÇAISES DU COUVENT DES CARMÉLITES DE LA RUE
SAINT-JACQUES PENDANT LE XVIIe SIÈCLE.
(Nous y avons joint la liste des sous-prieures, autant que nous
l'avons pu[456].)
PRIEURES. SOUS-PRIEURES.
Année de
l'élection.
1608. Madeleine de St-Joseph[457]. Marie de Jésus[458].
1611. Réélue. Réélue.
1615. Marie de Jésus. Anne du St-Sacrement[459].
Réélue plusieurs fois. Marie de St-Jérôme[460].
1624. Madeleine de St-Joseph. Marie Madeleine de Jésus[461].
Réélue plusieurs fois. Réélue.
1635. Marie Madeleine de Jésus. Marie de la Passion[462]
Réélue plusieurs fois Réélue.
1642. Marie de la Passion
1645. Marie Madeleine de Jésus Agnès de Jésus-Maria[463].
1649. Agnès de Jésus-Maria
1653. Marie Madeleine de Jésus Marie de la Passion.
1656. Réélue Marthe de Jésus[464].
1659. Marie de Jésus[465] La même réélue.
1662. Marie Madeleine de Jésus Agnès de Jésus-Maria.
1665. Agnès de Jésus-Maria
1669. La même réélue
1672. Claire du St-Sacrement[466]
1675. Agnès de Jésus Maria
1678. La même réélue
1681. Claire du St-Sacrement
1684. Agnès de Jésus Maria
1687. Réélue
1690. Claire du St-Sacrement,
morte en charge Marie du St-Sacrement[467].
1691. Marie du St-Sacrement
1694. Réélue
1697. Madeleine du St-Esprit[468]
1700. Marie du St-Sacrement
1703. Réélue
1705. Marguerite Thérèse de
Jésus[469]
1705. Anne de St-François[470].
1708. Réélue
1709. Madeleine du St-Esprit
1712. La même
1715. Anne Thérèse de
St-Augustin[471]
[456] Les prieures et les sous-prieures étaient en charge pour
trois ans. Elles pouvaient être réélues, rarement plus d'une fois.
La religieuse qui devenait prieure s'appelait Mère, et gardait ce
titre après être sortie de charge.
[457] Sur la mère Madeleine de Saint-Joseph, Mlle de Fontaines,
voyez ce que nous en avons dit chap. Ier, p. 86, et les documents
que nous recueillons plus bas.
[458] Sur la mère Marie de Jésus, la marquise de Bréauté, voyez p.
88, et plus bas sa vie.
[459] Mlle Anne de Viole. Elle était fille de Nicolas de Viole,
seigneur d'Osereux, conseiller au parlement de Paris, dont
descendait le président de Viole, et son frère l'abbé de Viole,
célèbres Frondeurs. Elle entra au couvent de la rue Saint-Jacques,
en 1606, à vingt-deux ans: fut sous-prieure en 1614, puis prieure à
Amiens, enfin à Saint-Denis, maison nouvelle qu'elle fonda avec sa
sœur, Mme de La Grange-Trianon. Morte à Saint-Denis en 1630.
[460] On ne dit pas son nom de famille. Nous savons seulement
qu'elle était de Tours, qu'elle entra aux Carmélites à l'âge de
dix-huit ans, et y mourut en odeur de sainteté.
[461] Mlle de Bains était née en Picardie, au château de Bains, le
25 janvier 1598, et baptisée dans l'église de Notre-Dame de
Boulogne, diocèse d'Amiens. Elle se nommait Marie, et garda ce nom
au couvent; on y ajouta celui de Madeleine pour la distinguer de
Mme de Bréauté. Voyez ce que nous en disons, p. 91, et sa vie plus
bas.
[462] Mlle Du Thil. Elle était fille du président Du Thil. La
lettre circulaire, composée par la mère Claire du Saint-Sacrement,
ne nous fournit sur elle aucun détail historique. On y apprend
seulement que Marie de la Passion garda un cancer au sein quatorze
ans sans en parler. Morte à soixante-huit ans, dont quarante-huit
en religion; elle était donc entrée au couvent à vingt ans.
[463] Sur la mère Agnès de Jésus Maria, Mlle de Bellefond, voyez ce
que nous en disons p. 95, plus bas la circulaire de la mère Marie
du Saint-Sacrement, et Mme DE SABLÉ, chap. V, p. 253, etc. Voici
quelques détails nouveaux que nous tirons d'une déposition
juridique de la mère Agnès dans l'affaire de la béatification de la
mère Madeleine de Saint-Joseph:
«J'ai nom Judith de Bellefons dite en religion sœur Agnès de
Jésus-Maria. Je suis née à Caen, et âgée de près de quarante-quatre
ans. Mon père s'appeloit Bernard de Bellefons, seigneur de la Haye,
de l'Isle Marie, du Chef du Pont et du Guillin; ma mère avoit nom
Jeanne aux Espaules, sa légitime épouse. Je suis religieuse
professe du premier monastère des Carmélites de France dans lequel
j'ai exercé la charge de prieure..... Je ne suis point née à Paris,
ainsi que j'ai dit, mais j'y suis venue à l'âge de douze ans, et
j'y ai toujours demeuré depuis, excepté quelques voyages que j'ai
faits de plusieurs mois chacun en Normandie et en Bourbonnois. Dans
la demeure que j'ai faite en cette ville, avant que d'être
religieuse, j'ai en particulière connoissance du premier monastère
des Carmélites, et y suis allée plusieurs fois..... J'ai commencé à
connoître notre vénérable mère au commencement de l'année 1629
qu'elle me fit la grâce de me recevoir pour être religieuse en ce
monastère où elle étoit prieure. Elle me donna l'habit de novice au
mois de mars de cette même année, et me fit faire profession après
l'an révolu de mon noviciat. J'ai eu la très grande bénédiction de
demeurer avec elle jusqu'à sa sainte mort, qui arriva huit ans et
demi après mon entrée, pendant lequel temps il ne s'est passé quasi
pas un jour qu'elle ne me parlât..... Elle portoit les âmes avec
grande suavité à la pratique de la vertu..... Il m'est arrivé
plusieurs fois qu'en faisant des imperfections devant elle que je
ne croyois point fautes, je les ai vues telles par sa présence, et
me sembloit qu'elle étoit comme un flambeau qui éclaire au milieu
des ténèbres et fait voir et connoître ce qui est. Je ne puis
exprimer combien elle versoit une vertu solide dans les âmes et
avec quel soin elle cherchoit de l'y établir, ne prisant non plus
tout le reste, quand cela y manquoit, que de la poussière, quoique
ce fussent choses élevées et apparemment belles. Entre autres je me
souviens qu'elle avoit une très grande estime et affection pour la
condition religieuse, et qu'elle nous en parloit souvent avec tant
de lumière et d'élévation qu'elle nous en ravissoit de joie dans la
vue que nous possédions cette heureuse condition. Pour moi j'en ai
reçu un si grand contentement lorsque je l'entendois en parler, que
je ne sais à quoi le comparer. Elle m'imprimoit en même temps un
grand désir d'acquérir la perfection renfermée dans cet état si
saint, et nous faisoit voir les grandeurs de la terre comme de la
poussière, en sorte que je me souviens que quand quelque princesse
entroit dans ce monastère et qu'on m'ordonnoit d'aller avec elle,
j'en avois un si grand déplaisir que je cherchois toute voie pour
m'en exempter..... Quoiqu'elle fût extrêmement douce et familière,
on ne pouvoit abuser de sa bonté, car elle avoit une certaine
majesté qui donnoit respect aussi bien que confiance, et faisoit
que chacun n'osoit approcher d'elle qu'avec la vénération qu'on
approche des choses saintes. Les plus grands mêmes se tenoient si
au-dessous d'elle que j'ai vu Mlle de Bourbon lui parler à genoux,
et la Reine étoit devant elle comme une religieuse eût été devant
sa supérieure, ne s'osant pas même asseoir sans lui faire apporter
un siége.»
[464] Mlle Du Vigean. Voyez son histoire, chap. II, p. 180, etc.
Voyez aussi la note particulière que nous lui consacrons dans cet
Appendice, notes du chap. II.
[465] Mlle de Gourgues. Elle était petite-fille de Mme Seguier
d'Autry, sœur Marie des Anges, et fille de M. de Gourgues, premier
président au parlement de Bordeaux, et de Mlle Seguier, sœur du
chancelier de ce nom. Restée orpheline à dix-neuf ans, elle entra
aux Carmélites par le conseil du cardinal de Bérulle, qui était son
cousin germain. Elle mourut à soixante-huit ans, en ayant passé
quarante-huit en religion. Il y a sur elle une circulaire de la
mère Agnès qui met surtout en lumière son zèle pour l'ordre.
[466] Mlle Chabot de Jarnac. Son nom dit assez sa noble naissance.
Elle entra au couvent à dix-sept ans, y mourut prieure pour la
troisième fois à soixante-dix ans d'âge, et cinquante-trois ans de
religion. Voici sur elle un extrait de la circulaire de la mère
Marie du Saint-Sacrement: «Son esprit naturel étoit grand et
solide. La sagesse et la prudence faisoient son caractère propre.
Dieu, joignant aux dons de la nature ceux de la grâce, lui donna
une oraison très élevée et la conduisit par la voie de l'amour. Il
l'unit si intimement à lui qu'elle conçut un dégoût extrême de
toutes les choses de la terre, ne désirant plus que d'y être cachée
et oubliée. Sa profonde humilité lui donnoit les plus bas
sentiments d'elle-même, ne se croyant propre à rien..... Dieu lui
avoit donné un tel éloignement des charges que sans la déférence
qu'elle avoit pour la révérende mère Agnès de Jésus-Maria jamais
elle n'en eût accepté aucune..... Les vertus qu'elle avoit pris
tant de soin de cacher étant particulière ont paru avec éclat
lorsqu'elle a été à la tête de la communauté, ayant eu une
application extrême à en remplir les devoirs, surtout dans cette
dernière charge, qui étoit pour la troisième fois. Mais nous
n'avons pas joui longtemps de l'avantage de conserver un si grand
bien.»
[467] Mlle de La Thuillerie. Extrait de la circulaire de la mère
Marguerite Thérèse de Jésus sur Mlle de la Thuillerie: «... M. son
père, qui étoit homme d'un grand mérite et qui a servi le Roi et
l'État dans plusieurs ambassades considérables[467-a]; perdit Mme
sa femme lorsqu'il étoit ambassadeur à Venise. Se voyant chargé de
plusieurs enfants, il s'appliqua avec un soin particulier à
l'éducation de notre chère défunte, afin de la mettre à la tête de
la famille et de s'en reposer sur elle. Dès l'âge de douze ans,
maîtresse d'elle-même, et possédant toute la confiance d'un père
qui l'aimoit uniquement, considérée et aimée de tous ceux qui
abordoient dans sa maison, menant une vie douce et tranquille, elle
sentit son danger. Dieu par sa grâce puissante sut la soutenir et
la préserver des écarts qu'elle rencontroit à chaque pas. Son
esprit étoit grand et élevé, son jugement solide, sa compréhension
vive, ses expressions belles et naturelles, ses manières toutes
nobles, également capable des grandes et des petites affaires,
ayant un cœur d'une générosité inépuisable. Toutes ces grandes
qualités lui avoient attiré la tendresse et la confiance de M. son
père qui la regardoit non-seulement comme sa fille, mais comme une
personne en qui il trouvoit de très bons conseils. Elle l'aimoit
aussi de toute la tendresse de son cœur. Mais elle rompit tous ces
liens quand Dieu lui fit la grâce de l'appeler à la religion. M.
son père combattit son dessein, il lui représenta sa vieillesse et
ses infirmités; il lui dit qu'il n'avoit plus qu'un pas pour aller
au tombeau, et qu'elle feroit ce qu'elle voudroit après sa mort.
Elle nous dit plusieurs fois que c'étoit l'endroit de sa vie où
elle avoit le plus combattu; mais elle sentit intérieurement qu'il
falloit obéir à un autre père, et elle entra dans notre maison âgée
de près de vingt-cinq ans. Au bout de six mois il mourut; elle
porta cette affliction avec une soumission admirable aux ordres de
Dieu. Elle demanda la permission d'être plusieurs années sans avoir
aucun commerce avec le monde, même avec ses plus proches parents.
Ce fut dans cette solitude qu'elle se remplit de Dieu...» Elle a
été successivement portière, sacristine et infirmière, plusieurs
fois dépositaire, puis sous-prieure, enfin, prieure fort souvent.
Morte à soixante-dix huit ans et de religion cinquante-trois.
[467-a] Les _Négociations secrètes touchant la paix de Münster et
d'Osnabrug_. La Haye, 1725, in-fol., disent au t. II, p. 202, que,
pendant que M. de La Thuillerie était en Allemagne, il fut commis
un attentat sur sa personne.
[468] Mlle Lebouts. Extrait de la circulaire de la mère Anne
Thérèse de Saint-Augustin, Mlle Langeron de Maulevrier, qui la
remplaça comme prieure: «Elle avoit été élevée dans une célèbre
abbaye où deux de mesdames ses sœurs ou de mesdames ses tantes et
plusieurs autres de ses parentes, étoient religieuses. Messieurs
ses parents la retirèrent du cloître pour l'établir dans le monde.
Le penchant qu'elle sentit pour ce qui pouvoit la séduire lui en
fit sentir le danger, et la détermina à se faire religieuse et à
choisir un ordre austère. Un jour qu'elle entroit ici à la suite de
la Reine, son cœur fut touché d'un mouvement si extraordinaire
qu'il la détermina pour notre maison. Elle vint y demander place et
y fut reçue avec joie. Messieurs ses parents firent tous leurs
efforts pour la faire sortir, et ce ne fut pas sans beaucoup de
peine qu'elle demeura victorieuse dans un combat où la tendresse
maternelle mit tout en usage pour la vaincre... C'est la révérende
mère Marie de la Passion (Mlle Du Thil) qui la forma à la vie
intérieure. Elle découvrit dans cette âme tant de grâces et de si
hautes dispositions pour la contemplation qu'elle dit en mourant à
notre mère Agnès de Jésus-Maria, qu'elle ne connoissoit personne de
plus propre pour lui succéder dans l'emploi de maîtresse des
novices que la sœur Madeleine du Saint-Esprit, quoiquelle fût à
peine elle-même sortie du noviciat... Elle fut élue prieure la
première fois pour succéder à la mère Marie du Saint-Sacrement.
Après le premier triennal, elle ne put refuser de reprendre le soin
des novices dont elle s'étoit si dignement acquittée. Elle demeura
dans cet emploi jusqu'à la mort de la révérende mère Marguerite
Thérèse de Jésus qu'elle fut élue prieure de nouveau... Au mois de
juillet dernier, elle voulut faire une retraite pour se disposer à
la mort dont elle sentoit les approches. M. Hequet, notre médecin,
la trouvant fort foible, lui dit: Ma mère, votre métier gâte le
mien. Vous vous appliquez trop. Monsieur, lui répondit-elle, il y a
plus de cinquante ans que toute ma joie est de m'occuper de Dieu;
s'il falloit à présent travailler pour m'en distraire, cela me
feroit beaucoup de peine... M. Vivant, notre très honoré père
supérieur, étant venu lui donner la dernière bénédiction, la trouva
dans une présence de Dieu si élevée qu'il sortit d'auprès d'elle
dans l'admiration... Elle est morte âgée de soixante-quinze ans, et
de religion cinquante-cinq. Elle a été trente-deux ans maîtresse
des novices, et neuf ans prieure.»