passionnément souhaité les bonnes grâces, je veux aussi, en vous
rendant compte de mes actions, vous faire voir que je n'en ai jamais
fait aucune qui vous puisse empêcher de me les continuer, et je
confesserois moi-même en être indigne, si j'avois manqué au respect
que je dois à monseigneur le Cardinal après que notre maison en a reçu
tant de grâces, _et moi tant de protection dans ma prison, et dans
plusieurs autres rencontres_, dont vous-même avez été témoin. Je
prétends donc ici vous faire voir le sujet que mes ennemis ont pris de
me nuire, et vous supplier, si vous trouvez que je ne sois pas en
effet si coupable qu'ils ont publié, d'essayer de me justifier auprès
de Son Éminence, et de lui protester que je n'ai jamais eu de pensée
de m'éloigner _du service que je suis obligé de lui rendre_.»
[416] Voyez le portrait qu'il a tracé de lui-même, et le charmant
émail de Petitot, gravé par Choffart, en tête de l'édition des
_Maximes_ de 1778.
[417] _Mémoires_, collect. Petitot, t. LI, p. 353.
[418] Mme DE HAUTEFORT, chap. Ier.
[419] Mme DE CHEVREUSE, chap. Ier.
[420] Voyez l'APPENDICE, notes sur le chap. IV.
Il y a là, ce semble, plus d'une expression qui va au delà du respect
et de la prudence, et témoigne de quelque engagement. La Rochefoucauld
raconte ensuite à M. de Liancourt dans les plus petits détails toute
son entrevue avec le gentilhomme envoyé par Mme de Chevreuse. Il
s'applique à bien établir qu'il refusa assez longtemps de recevoir la
lettre qu'elle lui adressait; et le soin qu'il y met nous porte à
penser qu'il n'était si promptement sorti de la Bastille qu'en
promettant de n'avoir plus le moindre commerce avec la dangereuse
duchesse. «Je dis (à ce gentilhomme) que, bien que je fusse le très
humble serviteur de Mme de Chevreuse, néantmoins je pensois qu'elle ne
dût pas trouver étrange si, _après les obligations que j'ai à
monseigneur le Cardinal_, je refusois de recevoir de ses lettres, de
peur qu'il ne le trouvât mauvais, et que je ne voulois me mettre en ce
hasard-là pour quoi que ce soit au monde.» Enfin, en congédiant ce
gentilhomme, il le prie de dire à Mme de Chevreuse «qu'elle n'avoit
point de serviteur en France qui souhaitât si passionnément que lui
qu'elle y revînt avec les bonnes grâces du Roi et de monseigneur le
Cardinal.»
En 1642, La Rochefoucauld, toujours attaché à la cause de la Reine, se
lia par son ordre avec de Thou[421], et se trouva ainsi indirectement
engagé, mais non pas compromis dans l'affaire de Cinq-Mars et du duc
de Bouillon. Quand de Thou eut expié sur l'échafaud son imprudente
amitié, il n'y eut pas un honnête homme en France qui ne gémit sur son
sort. Son frère, l'abbé de Thou, reçut, en cette triste occasion, une
foule de lettres de condoléance. Le savant Dupuy les a recueillies.
Elles nous apprennent les noms de ceux qui, ayant plus ou moins
partagé les sentiments de de Thou, se crurent obligés de donner au
moins cette marque d'intérêt à sa famille. Tous les Importants y sont:
Beaufort, Béthune, Montrésor, Fiesque, La Châtre et sa femme, M. de
Longueville lui-même, bien entendu avec Mme de Chevreuse, Mme de
Montbazon, Mme de Soissons, etc.[422]. Nous y avons rencontré ce
billet inédit de La Rochefoucauld qui témoigne d'une liaison assez
intime avec le mélancolique ami du brillant et léger Cinq-Mars.
«Monsieur,
«J'ai une extrême honte de vous donner de si faibles marques de
la part que je prends en votre déplaisir, et de ce qu'_étant
obligé de tant de façons_ à monsieur votre frère, je ne puis
vous témoigner que par des paroles la douleur que j'ai de sa
perte et la passion que je conserverai toute ma vie de servir ce
qu'il a aimé. C'est un sentiment que je dois à sa mémoire et à
l'estime que je fais de votre personne. Je vous serai
extraordinairement obligé si vous me faites l'honneur de croire
que j'aurai toujours beaucoup de respect pour l'un et pour
l'autre, et que je suis, Monsieur, votre très humble et très
affectionné serviteur,
«MARCILLAC.»
[421] _Mémoires_, _ibid._, p. 363.
[422] Bibliothèque nationale, Collection Dupuy, vol. 915. Ce
précieux manuscrit contient une lettre assez touchante de Marie de
Gonzagues; elle devait bien ce souvenir à l'infortuné confident de
son fol ami. Il est triste de voir que dans tous ces papiers il n'y
a pas une seule ligne de celle à qui de Thou mourant écrivit une
lettre si touchante, la princesse de Guymené.
Ainsi, quand même La Rochefoucauld aurait un peu exagéré son
dévouement, il est certain que, sans avoir eu la fidélité courageuse
d'un commandeur de Jars ou d'une Mme de Hautefort et encore bien moins
l'aventureux héroïsme de Mme de Chevreuse, il était en posture
d'attendre de la Reine, à la mort de Richelieu et de Louis XIII,
d'assez grandes récompenses. Il les manqua toutes par une conduite
équivoque. Il est impossible de le mieux peindre à cette époque de sa
vie qu'il le fait lui-même. Après s'être moqué des Importants, il
ajoute[423]: «Pour mon malheur, j'étois de leurs amis sans approuver
leur conduite. C'étoit un crime de voir le cardinal Mazarin.
Cependant, comme je dépendois entièrement de la Reine, elle m'avoit
déjà ordonné une fois de le voir; elle voulut que je le visse encore;
mais, comme je voulois éviter la critique des Importants, je la
suppliai d'approuver que les civilités qu'elle m'ordonnoit de lui
rendre fussent réglées, et que je pusse lui déclarer que je serois son
serviteur et son ami tant qu'il seroit véritablement attaché au bien
de l'État et au service de la Reine, mais que je cesserois de l'être
s'il contrevenoit à ce que l'on doit attendre d'un homme de bien et
digne de l'emploi qu'elle lui avoit confié. Elle loua avec exagération
ce que je lui disois. Je le répétai mot à mot au Cardinal qui
apparemment n'en fut pas si content qu'elle, et qui lui fit trouver
mauvais ensuite que j'eusse mis tant de conditions à l'amitié que je
lui promettois.» Mazarin avait bien raison. Une amitié hérissée de
tant de réserves et de conditions ressemble fort à une inimitié
cachée. Mais tout parti décidé et irrévocable répugnait à la nature de
La Rochefoucauld. Sa principale qualité était la finesse, et elle lui
faisait voir bien vite le mauvais côté des partis et des hommes. Il
était né Important et Frondeur, car il inclinait à la critique, bien
plus facile que la pratique en toutes choses. Il croyait aussi de son
honneur de ne pas abandonner d'anciens amis, alors même qu'ils
s'égaraient. Il les blâmait sans oser s'en séparer, n'admirant guère
Beaufort, mais n'étant pas pour Mazarin, serviteur très particulier de
la Reine et assez mal avec son ministre, ayant un pied dans
l'opposition et un autre dans la cour. Il recueillit les fruits de
toutes ces incertitudes. Mazarin, sans repousser ouvertement les
diverses propositions que lui fit en sa faveur Mme de Chevreuse[424],
les fit échouer tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre. Le
refus du gouvernement du Havre fut très sensible à La Rochefoucauld;
il se plaignit vivement[425], quitta peu à peu la modération ambiguë
qu'il avait prétendu garder, et dériva du côté des ennemis de Mazarin.
On suit dans les carnets manuscrits du Cardinal ce progrès de La
Rochefoucauld vers une hostilité de plus en plus marquée, et ce qui
prouve la sagacité merveilleuse de Mazarin ou ses exactes
informations, c'est que ses notes, écrites sur le moment même,
semblent aujourd'hui un commentaire fait après coup des Mémoires de La
Rochefoucauld. Dans le dernier passage que nous avons cité, La
Rochefoucauld s'exprime ainsi: «Comme je voulois éviter la critique
des Importants, je suppliai la Reine d'approuver que les civilités
qu'elle m'ordonnoit de rendre au Cardinal fussent réglées.» Mazarin
dans ses carnets semble traduire ces lignes en espagnol, mais la
traduction est encore au-dessus de l'original: «Marcillac, dit-il,
pèse dans la plus fine balance les visites qu'il doit me faire[426].»
On rencontre bien de temps en temps quelques mots, tels que ceux-ci:
«Une pension pour Marcillac[427].» Mais on lit quelques pages après:
«Marcillac est plus Important que jamais. Au reste, celui qui a été
une fois infecté de ce venin n'en guérit jamais[428].» Admirable
jugement dont Mazarin dut encore mieux reconnaître toute la vérité en
1648, quand il vit les Importants devenir les Frondeurs, et les mêmes
hommes, loin d'avoir été corrigés par l'expérience, faire paraître de
nouveau le même caractère et la même conduite.
[423] _Mémoires_, _ibid._, p. 378.
[424] Voyez Mme DE CHEVREUSE, chap. III, p. 142, etc.
[425] Mme de Motteville, t. Ier, p. 136.
[426] IIe Carnet, p. 78: «Marsigliac y otros que me han prometido
amistad, pesan en una balanza a onzas el modo con que deben venir
con migo.»
[427] IVe Carnet, p. 61.
[428] _Ibid._, p. 80.
La Rochefoucauld n'ayant pas partagé les excès et les violences des
Importants, n'avait pas été tout à fait enveloppé dans leur disgrâce.
Elle s'était réduite à son égard à des échecs d'ambition qui avaient
pu le blesser, mais que la Reine s'était appliquée à couvrir et à
adoucir par des manières affectueuses, et en le berçant de l'espérance
de quelque prochaine et éclatante faveur. Ces faveurs n'arrivant pas,
il prit le parti de conquérir, en se faisant craindre davantage, ce
que sa fidélité et ses services n'avaient pu lui faire obtenir.
C'est dans ces dispositions qu'il rencontra Mme de Longueville à son
retour de Münster, environnée d'hommages de plus en plus pressants. Le
comte de Miossens, depuis le maréchal d'Albret, beau, brave, plein
d'esprit et de talent[429], alors très à la mode, aussi entreprenant
en amour qu'à la guerre, lui faisait une cour très vive. La
Rochefoucauld fit sentir à Miossens, qui était un de ses amis,
qu'après tout, s'il surmontait les résistances de Mme de Longueville,
ce ne serait là qu'une victoire flatteuse à sa vanité, tandis que lui
La Rochefoucauld en saurait tirer un tout autre parti. Voilà certes
une bien touchante et bien héroïque raison d'aimer! Corneille ne s'en
était point avisé dans _le Cid_ et dans _Polyeucte_. Et pourtant nous
ne faisons que traduire, avec la plus parfaite exactitude, un morceau
de La Rochefoucauld lui-même que nous avons déjà cité et qu'il nous
est impossible de ne pas reproduire, et parce qu'il est décisif, et
parce qu'il tient lieu des passages semblables de Mme de Nemours et de
Mme de Motteville, de Guy Joly et de Monglat[430]: «Tant d'inutilité
et tant de dégoûts me donnèrent enfin d'autres pensées et me firent
chercher des voies périlleuses pour témoigner mon ressentiment à la
Reine et au cardinal Mazarin. La beauté de Mme de Longueville, son
esprit et tous les charmes de sa personne attachèrent à elle tout ce
qui pouvoit espérer en être souffert. Beaucoup d'hommes et de femmes
de qualité essayèrent de lui plaire; et par-dessus les agréments de
cette cour, Mme de Longueville étoit alors si unie avec toute sa
maison et si tendrement aimée du duc d'Enghien, son frère, qu'on
pouvoit se répondre de l'estime et de l'amitié de ce prince quand on
étoit approuvé de Mme sa sœur. Beaucoup de gens tentèrent inutilement
cette voie, et mêlèrent d'autres sentiments à ceux de l'ambition.
Miossens, qui depuis a été maréchal de France, s'y opiniâtra le plus
longtemps, et il eut un pareil succès. J'étois de ses amis
particuliers, et il me disoit ses desseins. Ils se détruisirent
bientôt d'eux-mêmes. Il le connut, et me dit plusieurs fois qu'il
étoit résolu d'y renoncer; mais la vanité, qui étoit la plus forte de
ses passions, l'empêchoit souvent de me dire vrai, et il feignoit des
espérances qu'il n'avoit pas et que je savois bien qu'il ne devoit pas
avoir. Quelque temps se passa de la sorte, et enfin j'eus sujet de
croire que je pourrois faire un usage plus considérable que Miossens
de l'amitié et de la confiance de Mme de Longueville. Je l'en fis
convenir lui-même. Il savoit l'état où j'étois à la cour; je lui dis
mes vues, mais que sa considération me retiendrait toujours et que je
n'essaierois point à prendre des liaisons avec Mme de Longueville s'il
ne m'en laissoit la liberté. J'avoue même que je l'aigris exprès
contre elle pour l'obtenir, sans lui rien dire toutefois qui ne fût
vrai. Il me la donna tout entière, mais il se repentit de me l'avoir
donnée quand il vit la suite de cette liaison.»
[429] Voyez-en quelques billets agréables, Mme DE SABLÉ,
_Appendice_, p. 409-411, et p. 484-493.
[430] Voyez l'_Introduction_.
La Rochefoucauld plut sans doute à Mme de Longueville par les
agréments de son esprit et de sa personne, surtout par cette auréole
de haute chevalerie que lui avait donnée sa conduite envers la Reine,
et qui devait éblouir une élève de l'hôtel de Rambouillet. Il
l'entoura d'hommages intéressés et en apparence les plus passionnés du
monde. A mesure qu'il s'insinuait dans son cœur, il y animait
habilement ce désir de paraître et de produire de l'effet, assez
naturel à une femme. Peu à peu il fit luire à ses yeux un objet
nouveau qu'elle n'avait pas encore aperçu, un rôle important à jouer
sur la scène des événements qui se préparaient. Il égara ses instincts
de fierté et d'indépendance; il transforma sa coquetterie naturelle en
ambition politique, ou plutôt il lui inspira sa propre ambition.
Mme de Longueville, touchée de la passion que lui montrait La
Rochefoucauld, et dont nous avons aujourd'hui l'explication, une fois
qu'elle eut pris le parti d'y répondre, en se donnant se donna tout
entière; elle se dévoua à celui qu'elle osait aimer; elle se fit un
point d'honneur, comme sans doute un bonheur secret, de partager sa
destinée et de le suivre sans regarder derrière elle, lui sacrifiant
tous ses intérêts particuliers, l'intérêt évident de sa famille, et le
plus grand sentiment de sa vie, sa tendresse pour son frère Condé.
Loin de dissimuler la faute de Mme de Longueville, nous allons
nous-même la faire paraître, et, pour la bien mesurer, rappeler à
quelle grandeur était successivement parvenue la maison de Condé en
servant fidèlement la royauté et la patrie.
La France ne compte pas dans son histoire d'années plus glorieuses que
les premières années de la régence d'Anne d'Autriche et du
gouvernement de Mazarin, tranquille au dedans après la défaite du
parti des Importants, triomphante sur tous les champs de bataille, de
1643 à 1648, depuis la victoire de Rocroy jusqu'à celle de Lens, liées
entre elles par tant d'autres victoires et couronnées par le traité de
Westphalie. C'est la maison de Condé qui remplit cette mémorable
époque presque tout entière, ou y joue du moins le premier rôle, par
elle-même ou par ses alliances. Dans le conseil, M. le Prince seconde
Mazarin, comme il avait fait Richelieu. Armand de Brézé, ouvrant la
liste des grands amiraux du XVIIe siècle, tient en échec ou disperse
dans la Méditerranée les flottes de l'Espagne. M. de Longueville,
chargé de la plus grande ambassade du temps, met dans la balance
diplomatique le poids de son nom, de sa modération et de sa
magnificence. Pour le jeune Condé, qui n'a lu, au moins dans Bossuet,
ses campagnes en Flandre et sur le Rhin? Nous avons fait voir quelle
fut l'importance de la victoire de Rocroy; celles qui suivirent
n'étaient pas moins nécessaires, et c'est à ce point de vue qu'il nous
est commandé d'y insister.
Depuis quelque temps, il est presque reçu de parler de Condé comme
d'un jeune héros qui doit tous ses succès à l'ascendant d'un
irrésistible courage. Prenons garde de faire un paladin du moyen âge,
ou un brillant grenadier, comme tel ou tel maréchal de l'Empire, d'un
capitaine de la famille d'Alexandre, de César et de Gustave Adolphe.
Condé avait reçu comme eux le génie de la guerre, et, ainsi
qu'Alexandre, il excellait surtout dans l'exécution et payait avec
ardeur de sa personne; mais il semble que l'éclat de sa bravoure ait
mis un voile sur la grandeur et l'originalité de ses conceptions,
comme son extrême jeunesse à Rocroy a fait oublier que depuis bien
des années il étudiait la guerre avec passion et avait déjà fait trois
campagnes sous les maîtres les plus renommés. Si c'était ici le lieu,
et si nous osions braver le ridicule de nous ériger en militaire, nous
aimerions à comparer les campagnes de Condé en Flandre et sur le Rhin
avec celles du général Bonaparte en Italie. Elles ont d'admirables
rapports: la jeunesse des deux généraux[431], celle de leurs
principaux lieutenants, la grandeur politique des résultats, la
nouveauté des manœuvres, le même coup d'œil stratégique, la même
audace, la même opiniâtreté. C'est dégrader l'art de la guerre que de
mesurer les succès militaires sur la quantité des combattants, car à
ce compte Tamerlan et Gengis-Khan seraient les deux plus grands
capitaines du monde. Le général de l'armée d'Italie n'a guère eu,
ainsi que Condé, plus de vingt à vingt-cinq mille hommes en ligne dans
ses plus grandes batailles[432]. Disons, à l'honneur de Condé, qu'il a
toujours eu devant lui les meilleures troupes et les meilleurs
généraux de son temps, et qu'il n'a presque jamais choisi ni ses
lieutenants ni son armée[433]. Une fois il n'eut dans sa main que des
troupes et des officiers de différentes nations, dont les jalousies et
même les défections trahirent son plus grand dessein. Une autre fois
il commandait à des soldats fatigués et découragés, dont toute la
force était dans sa seule personne. Il possédait toutes les parties de
l'homme de guerre. Il ne savait pas seulement enlever la victoire par
la hardiesse de ses manœuvres, il savait aussi la préparer, et, comme
l'a dit Bossuet d'un tout autre personnage, ne rien laisser à la
fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance. Il
a excellé dans l'art des campements et des siéges, comme dans celui
des combats: il a devancé et peut-être formé Vauban. Tour à tour il
avait cette audace qui confondit Mercy à Fribourg et à Nortlingen et
Guillaume à Senef, avec la forte prudence qui lui fit lever en 1647 le
siége de Lerida, et qui en 1675, après la mort de Turenne, lassa
Montecuculli. Il joignait aux plus heureux instincts des études
profondes, et il tenait école de guerre. En Catalogne il marchait un
César à la main et l'expliquait à ses lieutenants. Il a laissé à la
France plusieurs grands généraux formés à ses leçons, dressés de ses
mains, et qui, loin de lui et après lui, ont gagné des batailles, à
commencer par Turenne, qui servit sous ses ordres pendant deux
campagnes, et à finir par ce Luxembourg qui aurait besoin d'être jugé
de nouveau et qui peut-être ne serait pas trouvé trop inférieur à
Turenne lui-même. N'oubliez pas ce dernier trait si frappant: Condé
est le seul capitaine moderne qui n'a jamais essuyé de défaite, et qui
a toujours été victorieux quand il a commandé en chef. Turenne a été
battu deux fois en bataille rangée, à Rethel et à Mariendal; Frédéric
a débuté par des revers; Napoléon a terminé son éblouissante carrière
par deux effroyables déroutes, Leipzig et Waterloo; Condé seul n'a
connu que la victoire. Il a eu affaire aux trois plus illustres
généraux de l'Europe, Mercy, Guillaume et Montecuculli: aucun des
trois n'a pu lui arracher l'ombre même d'un avantage. Joignez à tout
cela cette magnanimité de l'homme bien né et bien élevé qui, au lieu
de s'attribuer à lui seul l'honneur du succès, le répand sur tous ceux
qui ont bien servi, et se complaît a célébrer Gassion et Sirot après
Rocroy, Turenne après Fribourg et Nortlingen, Châtillon après Lens, et
Luxembourg après Senef[434].
[431] Napoléon avait vingt-six ans à son premier combat, celui de
Montenotte, et trente à son dernier, celui de Marengo; Condé
n'avait pas tout à fait vingt-deux ans à Rocroy et il en avait
vingt-sept à Lens.
[432] Le général Bonaparte entra en Italie en 1796 avec 30,000
soldats présents sous les armes: il avait à peine 15 à 20,000
hommes à Montenotte, 20,000 à Castiglione, 13,000 seulement à
Arcole, et 16,000 tout au plus à Rivoli. Il est vrai qu'à Marengo
il avait 28,000 hommes; mais qui voudrait comparer, pour la
conception et l'exécution, Marengo avec Arcole et Rivoli? Ce sont
là les deux affaires les plus savantes et les plus hardies des
campagnes d'Italie, les plus semblables à celles de Rocroy et de
Fribourg.
[433] Le général Bonaparte est loin d'avoir eu affaire, en Italie,
à des adversaires tels que Mercy, Guillaume et Montecuculli.
Beaulieu, se croyant trop fort, à ce qu'il paraît, avait tellement
dispersé ses troupes qu'à Montenotte il ne combattit qu'avec la
moitié de son armée. Wurmser, à Castiglione, fit la même faute.
D'Alvinzy leur était fort supérieur, et à Arcole et à Rivoli il ne
céda qu'à la grandeur inattendue des manœuvres du général
français. Melas se battit à merveille à Marengo, comme aussi le
général Bonaparte, mais sans que ni l'un ni l'autre ait inventé
aucune manœuvre remarquable, et cette bataille était perdue sans
l'arrivée de Desaix, comme celle de Waterloo le fut parce que
Grouchy n'était pas Desaix.
[434] Rien de plus noble que les dépêches de Condé annonçant ses
différentes victoires. Il y parle très peu de lui et beaucoup des
autres. Dans sa retraite de Chantilly, ses amis l'engageaient à
écrire ses mémoires militaires; il s'y refusa, disant qu'il serait
obligé de blâmer quelquefois des généraux estimables et de dire
quelque bien de lui-même. Jamais personne n'a été moins charlatan.
Ce qui nous gâte un peu les mémoires de Napoléon, est cette ardente
et continuelle préoccupation de sa personne, qui partout ne voit
que soi, rapporte tout à soi, n'avoue aucune faute, relève les
moindres actions, ne loue guère que les hommes médiocres, rabaisse
les mérites éminents, traite Moreau et Kléber comme il eût fait
quelques-uns de ses maréchaux, et se dresse partout un piédestal.
Mais il ne faut pas oublier que Napoléon écrivait dans l'exil et
dans le malheur, et qu'il en était réduit à défendre sa gloire.
Condé vainquit à Rocroy par la manœuvre simple et hardie que nous
avons décrite[435]. Il était clair que l'aile gauche de l'ennemi étant
dispersée, mais son aile droite étant victorieuse et menaçant de tout
écraser, il fallait à tout prix arrêter cette aile et la détruire. Or,
pour arriver sur elle le plus tôt possible, à la hauteur du champ de
bataille où se trouvait Condé, et quand il était déjà aux mains avec
la dernière ligne de l'infanterie ennemie, le chemin le plus court
était de se frayer un passage à travers cette dernière ligne, pour
tomber après comme la foudre sur les derrières de l'aile triomphante.
Si l'infanterie qu'il s'agissait de culbuter eût été celle du comte de
Fontaine, elle eût tenu ferme, barré le chemin à Condé, et il était
perdu; mais il voyait bien que cette infanterie était un mélange de
troupes italiennes, wallonnes et allemandes: il espéra donc en venir à
bout à force d'énergie. Voilà pourquoi il chargea lui-même et fit des
prodiges de valeur commandés par le calcul le plus sévère. Plus tard,
lorsqu'on lui faisait des compliments sur son courage, il disait avec
esprit et profondeur qu'il n'en avait jamais montré que lorsqu'il
l'avait fallu. Il est vrai que les héros seuls ont de l'audace à
volonté.
[435] Plus haut, chap. III, p. 215, dans l'APPENDICE la note sur la
_Bataille de Rocroy_, surtout LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, chap. IV.
Bossuet, dans son admirable récit de la bataille de Rocroy, en a
parfaitement peint la fin, la destruction de l'infanterie
espagnole; mais il n'a pas même indiqué la manœuvre qui décida du
sort de la journée. Combien n'est-il pas à regretter que Napoléon
n'ait pas fait sur les campagnes de Condé le même travail que sur
celles de Turenne et de Frédéric, et qu'après avoir incidemment
jugé, avec la supériorité du maître, et dignement relevé la
judicieuse audace qui remporta la bataille de Nortlingen, il n'ait
pas même consacré un chapitre à l'examen de la bataille de Rocroy,
qui commence la nouvelle école militaire!