«... L'on se plaint fort ici de votre taciturnité; mais ce ne sont pas

personnes d'importance: ce n'est que Mme de Longueville; cela ne vaut

pas la peine d'en parler. Elle vous a fait faire de grands

compliments; ses amies ont eu ordre de solliciter votre souvenir; elle

leur a mandé plusieurs fois qu'ils ne lui laissassent rien perdre en

l'amitié que vous lui avez promise; enfin elle vous a fait dire

qu'elle n'étoit pas à l'épreuve d'un si long mépris, et tout cela

demeure sans retour. C'est peut-être, comme vous dites, que le

commerce est dangereux avec elle, et que vous prenez pour vous-même

le conseil que vous me donnez; mais la pauvre princesse ne s'en peut

consoler... Quand vous seriez devenu tout philosophe et quand vous

auriez perdu le sentiment et la vie, tout au moins, ma chère pierre,

vous devriez parler lorsque Mme de Longueville vous regarde, comme

faisoit la statue de Memnon lorsqu'elle étoit éclairée des rayons du

soleil. Si vous continuez, je ne doute point qu'on ne vous fasse ici

voire procès, comme à un muet. Donnez-y ordre, si bon vous semble.

Tout ce que je puis faire pour vous fut de payer de votre lettre à M.

le duc d'Enghien[399]. Madame sa sœur la lut avec grand plaisir; et,

comme un quart d'heure après M. Esprit entra dans la chambre, elle fut

fort aise d'avoir prétexte de la revoir et se leva de sa place pour

approcher du lieu où on faisoit la lecture. Ce n'est pas tout: elle

envoya me la demander le lendemain, avec promesse de n'en laisser

prendre copie que pour elle seule et pour demeurer parmi ses papiers.

Je ne vous dirai point l'estime qu'elle en fit; je me contenterai

d'avouer que c'est une des plus belles choses du monde de voir cette

bouche remplie de vos louanges, et que votre nom n'habite nulle part

si magnifiquement...»

[397] D'Avaux, né en 1595, avait cinquante-deux ans en 1647.

[398] Jean Adler Salvius, un des plénipotentiaires suédois; Jean

Vulteius, un des envoyés du landgrave de Hesse-Cassel; Jacques

Lampadius envoyé du duc de Lunebourg Grübenhagen. Voyez l'ouvrage

du P. Bougeant dont nous parlerons plus bas.

[399] Très vraisemblablement l'Épître en vers au duc d'Enghien,

dont nous avons cité le début plus haut, p. 140, et qu'on peut voir

dans les OEuvre de Voiture, t. II, p. 190.

Cette lettre eut un grand succès à l'hôtel de Condé et à l'hôtel de

Rambouillet. «Nous avons ici plaisir, écrit Voiture à d'Avaux, le 9

janvier 1647[400], à nous imaginer Mme de Longueville entretenant M.

Lampadius (on m'a dit que d'ordinaire il est vêtu de satin violet),

M. Vulteius et M. Salvius, et surtout ce gros Hollandois.

Dulcia barbarè

Lædentem oscula quæ Venus

Quinta parte sui nectaris imbuit.

«Celui qui lui conseille d'apprendre l'allemand pour se divertir a

bien fait rire Mme de Sablé et Mme de Montausier...»

[400] OEuvre de Voiture, t. Ier, p. 371, etc.

C'est par Mme de Longueville, et sur une lettre qu'elle avait reçue de

sa mère, que l'on apprit à Münster la grande nouvelle de la prise de

Dunkerque par le duc d'Enghien, dans l'automne de 1646, événement

inattendu qui vint merveilleusement aider les négociations de la

France. D'Avaux eut alors deux lettres bien différentes à écrire,

l'une à Mme de Sablé, pour lui faire des compliments de condoléance

sur la mort de son fils, Guy de Laval, tué à Dunkerque[401]; l'autre à

Mme la Princesse, pour la féliciter de la victoire du duc d'Enghien,

et il a soin de mêler ici à l'éloge du frère victorieux celui de la

sœur et de ses succès diplomatiques.

«Novembre 1646[402].

«Madame,

«C'est de Mme votre fille que j'ai sçu la prise de Dunkerque.

Nous étions au cabinet de M. son mari, en conférence avec les

ambassadeurs de Hollande, lorsqu'elle nous en apporta l'heureuse

nouvelle. Une si belle victoire devoit être annoncée de cette

bouche. Autant nous en avons eu de joye et de ravissement,

autant les Espagnols et leurs alliés en ont eu de douleur et de

consternation. A la vérité, c'est un coup de foudre qui les

terrasse sans espoir de se relever d'une telle chute. Que de

gloire d'avoir un fils qui par sa conduite nous a enfin vengés

de la prison de François Ier et de toute sa mauvaise fortune! Il

lui fallut renoncer à la souveraineté de cette belle province

dont monseigneur le duc d'Enghien nous assure aujourd'hui la

conquête par la prise de cette fameuse place. Jouissez, Madame,

des louanges qui sont dues à un si grand capitaine, puisque la

France vous le doit. Mais parmi les triomphes du frère, souffrez

que je dise à Votre Altesse qu'il a une sœur incomparable, qui

est ici dans l'estime et la vénération de toute l'assemblée,

amis, ennemis et médiateurs, et que c'est en ce seul point qu'on

est d'accord à Münster, que Mme la Princesse est la plus

heureuse et la plus glorieuse mère qui soit au monde.»

[401] Voyez Mme DE SABLÉ, chap. Ier, p. 50.

[402] Papiers de Conrart, in-4º t. X, p. 681.

Parmi les monuments du séjour de Mme de Longueville à Münster,

n'oublions pas le portrait qu'en fit Anselme van Hull, et qui a été si

tristement gravé avec ceux de M. de Longueville, de d'Avaux et de

Servien, dans la collection des portraits de tous les princes et

diplomates assemblés à Münster[403]. Au-dessous du portrait, on a mis

ces vers qui sont peut-être de d'Avaux ou d'Esprit, ou que Voiture

aura envoyés:

«Ces héros assemblés dedans la Westphalie,

Et de France et du Nord, d'Espagne et d'Italie,

Ravis de mes beautés et de mes doux attraits,

Crurent, en voyant mon visage,

Que j'étois la vivante image De la Concorde et de la Paix

Qui descendoit des cieux pour apaiser l'orage.»

[403] In-folio, Rotterdam, 1697. Voyez l'_Introduction_, p. 13.

Cependant toutes les ruelles de Paris gémissaient de l'absence de Mme

de Longueville. Godeau ne cessait de la redemander au nom de l'hôtel

de Rambouillet:

«Ne vaut-il pas mieux, Madame, lui écrivait-il, que vous reveniez à

l'hôtel de Longueville, où vous êtes encore plus plénipotentiaire qu'à

Münster? Chacun vous y souhaite cet hiver. Monseigneur votre frère est

revenu chargé de palmes; revenez couronnée des myrtes de la paix, car

il me semble que ce n'est pas assez pour vous que des branches

d'olivier. Je n'ose m'expliquer davantage, de peur de vous dire une

galanterie. C'est ce que je laisse aux Julies et aux Chapelains,

etc.[404]»

[404] Villefore, 1re partie, p. 58.

Elle-même en avait assez de son brillant exil, bien qu'elle dissimulât

son ennui avec sa politesse et sa douceur accoutumées. Dans l'hiver de

1647, elle eut deux raisons pour revenir en France. Son père, M. le

Prince, était mort à la fin de décembre 1646, grande perte pour sa

famille et pour la France, et dont les conséquences se firent plus

tard vivement sentir. De plus, Mme de Longueville était devenue grosse

pour la troisième fois à Münster. Sa mère voulut qu'elle revînt faire

ses couches auprès d'elle, et il fallut bien que M. de Longueville

consentît à laisser reprendre à sa femme le chemin de Paris. Elle

partit de Münster le 27 mars 1647, et dès qu'elle fut arrivée sur les

bords du Rhin, le prince d'Orange lui envoya un beau yacht sous le

commandement d'un émigré français, conspirateur émérite, comme

Fontraille et Montrésor, ardent ennemi de Richelieu et de Mazarin, un

des amis particuliers de Beaufort, de Mme de Montbazon et de Mme de

Chevreuse, le comte de Saint-Ibar[405], qui, forcé de quitter la

France après la découverte du complot de Beaufort[406], était venu

chercher un asile auprès du prince d'Orange, et de Hollande, comme Mme

de Chevreuse de Bruxelles, avait la main dans toutes les intrigues qui

s'agitaient à Münster, et travaillait de concert avec elle et avec

l'argent de l'Espagne à susciter des obstacles à la fortune de Mazarin

même aux dépens de celle de la France[407]. L'inquiet et audacieux

Saint-Ibar déposa-t-il alors dans l'oreille de Mme de Longueville

quelques insinuations contraires à Mazarin? Nous l'ignorons; mais nous

savons que l'effort et l'espoir[408] des mécontents étaient de séduire

à leur cause l'ambitieuse maison de Condé et de la brouiller avec la

cour; et quelques années plus tard, au milieu de la Fronde, nous

reverrons ce même Saint-Ibar à côté de Mme de Longueville, lorsqu'en

1650 elle entreprendra de soulever la Normandie[409].

[405] Le bonhomme Joly nous raconte sans malice que Saint-Ibar

commandait l'un des yachts envoyés par le prince d'Orange. _Voyage

à Münster_, etc., p. 270: «Le dernier jour de mars, nous nous mîmes

sur le Rhin dans trois hyacques envoyées à nos princesses par M. le

prince d'Orange, et conduite par monsieur de Saint-Tybal.» On

disait indifféremment Saint-Tybal, ou Tibalt, ou Ibal, ou Ibar.

[406] Mme DE CHEVREUSE, chap. V, p. 208.

[407] Voyez un Mémoire du 27 septembre 1647, par un agent espagnol,

l'abbé de Mercy, sur les intrigues de Saint-Ibar en Hollande et au

congrès de Münster, Mme DE CHEVREUSE, _Appendice_, p. 422.

[408] Le Mémoire de l'abbé de Mercy exprime cet espoir, et montre

au moins que la trame était habilement ourdie.

[409] En attendant _Mme de Longueville pendant la Fronde_, voyez LA

SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, t. Ier, chap. Ier, p. 41.

Malade ou du moins souffrante, Mme de Longueville revint fort

lentement en France, et c'est dans les premiers jours de mai seulement

qu'elle arriva à Chantilly d'abord, puis à Paris. Là elle retrouva la

cour de ses adorateurs plus nombreuse et plus empressée que jamais, et

au premier rang son jeune frère, le prince de Conti, qui sortait du

collége et faisait ses premiers pas dans le monde. Disons un mot de ce

nouveau personnage, qui paraît pour la première fois, et jouera un

assez grand rôle dans la vie de Mme de Longueville.

Armand de Bourbon, prince de Conti, né en 1629, avait dix-huit ans en

1647[410]. Il avait de l'esprit et n'était pas mal de figure; mais

quelque défaut dans la taille et une certaine faiblesse de corps

l'avaient fait juger assez peu propre à la guerre, et on l'avait de

bonne heure destiné à l'Église. Il avait fait à Paris d'assez fortes

études chez les jésuites, au collége de Clermont, avec Molière, passé

l'examen de maître ès arts et soutenu ses thèses de théologie avec

beaucoup d'éclat[411]. M. le Prince avait obtenu pour lui de riches

bénéfices, et demandé un chapeau de cardinal. En attendant ce chapeau,

Armand de Bourbon avait été pourvu du gouvernement de Champagne et de

Brie qu'avait auparavant le duc d'Enghien, tandis que celui-ci

succédait à son père dans les gouvernements de Bourgogne, de Bresse et

de Berri, et dans la grande maîtrise de la maison du Roi, ainsi que

dans la présidence du conseil, quand la Reine et Monsieur n'y étaient

pas. Trop jeune encore pour exercer par lui-même une charge aussi

difficile que celle de gouverneur de province, le prince de Conti

vivait à Paris, à moitié ecclésiastique, à moitié mondain, tout occupé

de bel esprit et avide de toute espèce de succès. La gloire de son

frère le piquait d'émulation, et il lui prenait des caprices

guerriers. Quand sa sœur était revenue d'Allemagne, il était allé

au-devant d'elle, et ébloui de sa beauté, de sa grâce et de sa

renommée, il s'était mis à l'aimer «plutôt en honnête homme qu'en

frère», dit Mme de Motteville[412]. Il la suivit aveuglément dans

toutes ses aventures, où il montra autant de courage que de légèreté.

Dans la guerre de Guyenne, mal entouré et mal conseillé, il tint une

conduite fort dissipée, se brouilla avec sa sœur, et fit sa paix avec

la cour. Grâce à son mariage avec une nièce de Mazarin, la belle et

vertueuse Anne Marie Martinozzi, il obtint le commandement en chef de

l'armée de Catalogne, et s'en tira avec honneur. Il réussit moins bien

en Italie. Il fut successivement gouverneur de Guyenne et de

Languedoc, En tout, il n'a pas fait tort à son nom, et il a donné à la

France, dans la personne de son plus jeune fils, un véritable homme de

guerre, un des meilleurs élèves de Condé, un des derniers généraux

éminents du XVIIe siècle. Ramené à la religion par l'âge et par la

mauvaise santé, le prince de Conti finit par où il avait commencé, la

théologie. Il composa sur divers sujets de piété des écrits qui ne

manquent point de mérite[413]. En 1647, il était tout entier à la

vanité et aux plaisirs. Il adorait sa sœur, et elle exerçait sur lui

un empire, mêlé d'un peu de ridicule, qui dura plusieurs années.

[410] On en a trois très bons portraits in-fol. de Daret, de

Rousselet et de M. Lasne de cette année 1647. Dans tous les trois,

Armand de Bourbon a une figure assez fine, et il porte déjà les

marques de quelque haute dignité ecclésiastique. M. Lasne l'entoure

de tous les symboles de la science. Daret soutient son médaillon

par de petits anges qui se jouent avec le chapeau du futur

cardinal, charmante composition gravée sur les dessins de Lesueur,

que Mme la Princesse se plaisait à employer. Dans Rousselet, la

Renommée porte le médaillon du jeune prince; la Religion lui

présente une mitre, la Guerre une armure, la Politique une

couronne, la Philosophie le soleil de l'intelligence et le serpent

mystérieux. C'était bien là l'image de la destinée incertaine du

prince de Conti.

[411] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVII, le baron

d'Auteuil à Chavigny, juillet 1644: «Je me suis rendu à cinq heures

auprès de M. le cardinal. Il a été tout l'après-dîné aux Jésuites

pour les thèses de M. le prince de Conty qui véritablement a fort

bien répondu, et il y avoit grande assemblée de personnes de

qualité.» _Gazette_, 1644, p. 651: «Le 3 août, le prince de Conty

reçut le degré de maître ès arts dans la salle de cet archevêché,

en présence du prince de Condé son père, et du coadjuteur de notre

archevêque (Retz récemment nommé coadjuteur). L'action commença par

un beau discours que fit ce jeune prince, dans lequel il témoigna

l'estime qu'il faisoit de cette Université, et le désir qu'il avoit

de la maintenir, à l'exemple des cardinaux de Bourbon, qui avoient

été proviseurs de la Sorbonne, à savoir, Louis, cardinal de

Bourbon, l'an 1517, Charles, cardinal du même nom, l'an 1575, et en

outre Charles aussi cardinal de Bourbon et archevêque l'an 1594.

Puis le Chancelier fit une harangue en laquelle il représente le

bonheur qui arrivoit à l'Église et à ladite Université des études

de ce prince; lequel ayant été ensuite interrogé par le Chancelier

et par les examinateurs des quatre nations sur les plus belles

questions de la philosophie, il y répondit si exactement que toute

l'assistance en fut ravie. De sorte que ledit Chancelier ayant pris

les voix des examinateurs et témoigné la satisfaction qu'il avoit

de ses réponses, ce prince reçut la bénédiction apostolique et le

bonnet.»--_Gazette_, 1646, p. 603: «Le prince de Conty ayant

ci-devant donné des preuves des grands progrès qu'il a faits sous

les pères Jésuites aux lettres humaines et en la philosophie, fit

aussi voir le 10 de ce mois (de juillet) les fruits de son étude de

deux ans en théologie qu'il continue encore à présent, ayant ce

jour-là soutenu, dans la grande salle de Sorbonne, ses thèses de la

Grace et de l'Eucharistie, en suite de deux autres qu'il soutint

l'année passée au collége de Clermont, sur d'autres matières

théologiques. Encore que vous ne conceviez d'un esprit si bien

cultivé qu'une capacité digne du fils d'un si grand prince qu'est

le prince de Condé qui voulut être présent à cette célèbre action à

lui dédiée; néanmoins je vous puis dire sans flatterie que ce

prince en sa dix-septième année surpassa tout ce qu'on en pouvoit

attendre, et ravit en admiration son président, qui fut

l'archevêque de Corinthe, coadjuteur de Paris, qui ouvrit très

doctement la dispute, laquelle fut continuée de même par

l'archevêque de Bourges, les évêques d'Utique et de Chartres, le

fils du sieur de Chanvalon et autres, au grand contentement de

toute l'assistance, composée, outre les susdits, des chefs du

conseil et de plusieurs cours souveraines, de plus de quarante

évêques et de grand nombre d'autres prélats, docteurs en théologie

et personnes de mérite, qui tous prenoient part à la grande

satisfaction que reçoit le prince de Condé de ses deux fils, l'un

desquels se fait admirer dans les armes pour la défense de l'État,

et l'autre dans les lettres pour le maintien de l'Église.»

[412] T. II, p. 17.

[413] _Les Devoirs des grands, par monseigneur le prince de Conti,

avec son testament_, Paris, 1667.--_Traité de la Comédie et des

Spectacles selon la tradition de l'Église_, 1667.--_Mémoire de M.

le prince de Conti touchant les obligations des gouverneurs de

provinces et ceux servant à la conduite et direction de sa maison_,

1667.--_Lettres du prince de Conti, ou l'accord du libre arbitre

avec la grâce de Jésus-Christ_, Cologne, 1689.

La cour et Paris étaient alors dans des fêtes et des divertissements

qu'on s'empressa de faire partager à Mme de Longueville. Pour plaire à

la Reine, Mazarin multipliait les bals et les opéras. Il avait fait

venir d'Italie des artistes, des chanteurs et des chanteuses, payés à

grands frais, qui représentèrent un opéra d'Orphée dont les machines

et les décorations seules coûtèrent, dit-on, plus de 400,000

livres[414]. La Reine raffolait de ces spectacles. La France aussi,

comme touchée de sa propre grandeur, se complaisait dans les

magnificences de son gouvernement, et les secondait en redoublant

elle-même de luxe et d'élégance. Les plaisirs de l'esprit étaient au

premier rang. L'hôtel de Rambouillet, tirant vers son déclin, jetait

un dernier éclat. Mme de Longueville y régnait, ainsi que dans tous

les cercles de Paris; et, il faut bien le dire, avec les qualités elle

avait aussi les défauts des meilleures précieuses. Voici le tableau

que Mme de Motteville a tracé[415] de sa personne, de ses occupations,

de son crédit et de celui de toute la maison de Condé, à ce moment qui

peut être considéré comme le plus brillant de sa vie: «Cette

princesse, qui, absente, régnoit dans sa famille, et dont tout le

monde souhaitoit l'approbation comme un bien souverain, revenant à

Paris, ne manqua pas d'y paroître avec plus d'éclat qu'elle n'en avoit

eu quand elle étoit partie. L'amitié que M. le Prince, son frère,

avoit pour elle, autorisant ses actions et ses manières, la grandeur

de sa beauté et celle de son esprit grossirent tellement la cabale de

sa famille, qu'elle ne fut pas longtemps à la cour sans l'occuper

presque tout entière. Elle devint l'objet de tous les désirs: sa

ruelle devint le centre de toutes les intrigues, et ceux qu'elle

aimoit devinrent aussitôt les mignons de la fortune... Ses lumières,

son esprit et l'opinion qu'on avoit de son discernement, la faisoient

admirer de tous les honnêtes gens, et ils étoient persuadés que son

estime seule étoit capable de leur donner de la réputation... Enfin

on peut dire qu'alors toute la grandeur, toute la gloire, toute la

galanterie étoient renfermées dans cette famille de Bourbon dont M. le

Prince étoit le chef, et que le bonheur n'étoit plus estimé un bien

s'il ne venoit de leurs mains.»

[414] Il faut voir une description détaillée scène par scène de cet

opéra dans la _Gazette_, 1647, no 27, sous ce titre: «La

représentation naguères faite devant Leurs Majestés, dans le

Palais-Royal, de la tragi-comédie d'_Orphée_ en musique et vers

italiens, avec les merveilleux changements de théâtre, les machines

et autres inventions jusqu'à présent inconnues à la

France.»--_Ibid._, no 51, p. 372: «Le 8 mai, la duchesse de

Longueville ayant désiré à son retour de Münster d'entendre la

belle tragi-comédie d'_Orphée_, et voir les merveilleux ornements

de son théâtre, Leurs Majestés lui en firent donner le

divertissement.»

[415] T. III, p. 14-20.

On le voit: toutes les prospérités et toutes les félicités de la vie

entouraient Mme de Longueville. Tout conspirait en sa faveur ou plutôt

contre elle, les succès de l'esprit comme ceux de la beauté, la gloire

toujours croissante de sa maison, l'enivrement de la vanité, les

secrets besoins de son cœur. L'épreuve était trop forte; elle y

succomba. Dans ce monde enchanté du bel esprit et de la galanterie,

plus d'un adorateur attira son attention; l'un d'eux finit par

l'emporter, selon toute apparence, à la fin de 1647 ou au commencement

de 1648. Elle avait alors vingt-neuf ou trente ans.

François, prince de Marcillac, duc de La Rochefoucauld à la mort de

son père, était né le 15 décembre 1613. D'assez bonne heure il épousa

Mlle de Vivonne. Il servit honorablement en Italie et en Flandre, et

en 1646 il fut blessé au siége de Mardyk. Comme dit Retz, s'il n'était

pas guerrier, il était très soldat. Il était bien fait et fort

agréable de sa personne[416]. Ce qui le distinguait par-dessus tout,

c'était l'esprit. Il en avait infiniment, et du plus délicat. Sa

conversation était aisée, insinuante, et ses manières de la politesse

la plus naturelle à la fois et la plus relevée. Il avait un très grand

air. La vanité lui tenait lieu d'ambition. Profondément personnel, et

ayant fini par bien se connaître lui-même et à réduire en théorie son

caractère et ses goûts, il débuta par les apparences contraires, et

par la conduite ou du moins les façons les plus chevaleresques. Pour

le bien juger, il faut tenir compte, ce qu'on n'a pas assez fait, du

point de départ de toute sa carrière. Son père, qui devait son titre

de duc à la faveur de Marie de Médicis, était resté fidèle à la Reine

mère lorsqu'elle s'était brouillée avec Richelieu; il s'était rangé

parmi les ennemis du cardinal, et nourrit son fils dans ses

sentiments. Le jeune prince de Marcillac s'en pénétra de bonne heure,

et les garda toujours, dans la mesure de son caractère incertain. En

arrivant à la cour, il se trouva donc tout naturellement jeté dans le

parti des mécontents et de la reine Anne. Il entra même tellement dans

la confiance de la Reine que celle-ci, en 1637, accusée d'intelligence

avec l'Espagne, traitée comme une criminelle et se voyant à la veille

d'être à la fois répudiée et emprisonnée, abandonnée de tout le monde,

lui proposa de l'enlever, elle et Mme de Hautefort dont il était

épris, et de les conduire toutes les deux à Bruxelles. «J'étois, dit

La Rochefoucauld[417], dans un âge où l'on aime à faire des choses

extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvai pas que rien le fût

davantage que d'enlever en même temps la Reine au Roi son mari et au

cardinal de Richelieu qui en étoit jaloux, et d'ôter Mlle de Hautefort

au Roi qui en étoit amoureux.» Tout cela est si étrange que nous avons

peine à y croire, même sur la foi de La Rochefoucauld[418]. C'est Mme

de Chevreuse qu'il aurait pu accompagner du moins, lorsqu'en cette

grave conjoncture, trompée sur ce qui se passait à Paris et craignant

d'être arrêtée, elle prit la résolution de rompre son ban, de quitter

son exil de Tours et de s'enfuir en Espagne[419]. Elle arriva la nuit,

presque seule et déguisée, à une lieue de Vertœil où était La

Rochefoucauld. L'occasion était belle pour un jeune homme de

vingt-cinq ans qui avait consenti à enlever la Reine de France. Il

aurait bien pu escorter une fugitive: il lui donna une voiture et des

chevaux. C'était trop encore aux yeux de Richelieu qui le fit arrêter

et mettre à la Bastille. Il n'y resta pas plus de huit jours. Son père

qui, pendant ce temps-là, trouvant sa disgrâce un peu longue, s'était

réconcilié avec le cardinal et en avait obtenu le gouvernement du

Poitou, son oncle, le marquis de Liancourt, et leur ami le maréchal de

La Meilleraye, intervinrent en sa faveur. La Rochefoucauld nous dit

qu'amené d'abord devant Richelieu, il fut «plus réservé et plus sec

qu'on n'avoit accoutumé de l'être avec lui,» et qu'en sortant de

prison, conduit une seconde fois chez le ministre comme pour le

remercier, «il n'entra point en justification de sa conduite, et que

le Cardinal en parut piqué.» Mais La Rochefoucauld, en parlant ainsi,

ne s'est-il pas un peu vanté, et est-il bien certain qu'il ait été si

superbe? Mme de Chevreuse, en partant pour l'Espagne, lui avait confié

ses pierreries; c'est La Rochefoucauld lui-même qui nous l'apprend,

mais il s'arrête là: nous pouvons achever son récit. Quelque temps

après, Mme de Chevreuse, réfugiée en Angleterre, lui envoya redemander

ses pierreries par un gentilhomme avec lequel il fallut bien qu'il

eût une entrevue. Le Cardinal, dont la police était admirablement

faite, le sut et s'en plaignit. La Rochefoucauld s'empressa de se

justifier, et il le fit d'une façon si humble qu'elle nous rend fort

suspecte la fière attitude qu'il se donne au sortir de la Bastille.

Cette justification est l'écrit le plus ancien que nous connaissions

de La Rochefoucauld. Personne, jusqu'ici, n'en soupçonnait

l'existence, et on n'en peut révoquer en doute l'authenticité, car il

est autographe et signé[420]. Il est adressé à M. de Liancourt,

évidemment pour être mis sous les yeux de Richelieu. En voici le

début:

«Septembre 1638.

«Mon très cher oncle,

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 21 / 51 段