Mme de Longueville avait vingt-cinq ans en 1644, après le duel de

Coligny et de Guise. Chaque année ne faisait qu'ajouter à ses charmes.

Elle prenait de plus en plus les mœurs du jour. La coquetterie et le

bel esprit étaient toute son occupation. La gloire de son frère

rejaillissait sur elle, et elle y répondait et y ajoutait même par ses

propres succès à la cour et dans les salons. Tout ce qu'il y avait en

elle d'instincts de grandeur et d'ambition se rapportait à ce frère, à

sa carrière, à sa fortune. Elle songeait par-dessus tout à lui faire

des amis et des partisans. La hauteur innée de sa race, son

indépendance naturelle et la légèreté de son âge lui donnaient un air

d'opposition et lui inspiraient des propos qui faisaient ombrage au

premier ministre. Mazarin, forcé de compter avec la maison de Condé,

et résigné à la satisfaire à tout prix, la redoutait[381] encore plus

que toutes les autres maisons princières, en raison même de la

capacité reconnue de son chef et de l'ascendant que lui donnait la

gloire toujours croissante du duc d'Enghien. Déjà même vers la fin de

1644, dans cette jeune beauté tout occupée, ce semble, de bagatelles,

sa merveilleuse sagacité lui faisait pressentir sa plus dangereuse

ennemie. Il en trace à cette époque un portrait sévère où il s'attache

à marquer tous ses défauts sans relever ses qualités. Il reconnaît, et

ce témoignage est précieux à recueillir, que sa coquetterie est

innocente, mais il l'accuse avec raison d'être ambitieuse, non pas

pour elle, mais pour son frère, et de lui inspirer des pensées de

domination auxquelles il n'était déjà que trop enclin. Mais donnons

ici tout entier ce portrait curieux et en quelque sorte prophétique:

«Mme de Longueville[382] a tout pouvoir sur son frère. Elle fait

vanité de dédaigner la cour, de haïr la faveur et de mépriser tout ce

qui n'est pas à ses pieds. Elle voudrait voir son frère dominer et

disposer de toutes les grâces. Elle sait fort bien dissimuler; elle

reçoit toutes les déférences et toutes les faveurs comme lui étant

dues. D'ordinaire elle est très froide avec tout le monde; et si elle

aime la galanterie, ce n'est pas du tout qu'elle songe à mal, mais

pour faire des serviteurs et des amis à son frère. Elle lui insinue

des pensées ambitieuses auxquelles il n'est déjà que trop porté

naturellement. Elle ne fait pas état de sa mère parce qu'elle la croit

attachée à la cour. Ainsi que son frère, elle considère comme des

dettes toutes les grâces qu'on accorde à sa personne, à sa maison, à

ses parents, à ses amis; elle croit qu'on voudrait bien les leur

refuser, mais qu'on ne l'ose, de peur de les mécontenter. Elle a un

grand commerce avec la marquise de Sablé et la duchesse de

Lesdiguières. Dans la maison de Mme de Sablé viennent continuellement

d'Andilly, la princesse de Guymené, Enghien, sa sœur, Nemours, et

beaucoup d'autres, et on y parle de tout le monde fort librement: il

faut y avoir quelqu'un qui avertisse de ce qui s'y passera.»

[380] _Gazette_ de février 1644: «Le 4 de ce mois à quatre heures

et demie du soir, naquit Mlle de Dunois, fille du duc de

Longueville, dans son hôtel où elle fut baptisée le lendemain sur

les trois heures et demie après midi par le curé de

Saint-Germain-l'Auxerrois, et nommée Charlotte Louise; la princesse

de Condé fut la marraine et le duc d'Anguyen son fils le

parrain.»--_Gazette_ du 6 mai 1645: «Le 30 avril, sur les deux

heures du matin, mourut dans l'hôtel de Longueville, la comtesse de

Dunois, âgée de quatorze mois, fille du second mariage du duc de

Longueville; toute la cour ayant témoigné beaucoup de regret de la

mort de cette jeune princesse, dont le corps ayant été embaumé et

mis dans un cercueil de plomb fut porté le deuxième de ce mois (de

mai) au grand couvent des Carmélites, où la duchesse de Longueville

sa mère a voulu qu'elle fût enterrée près le tombeau de la mère

Magdeleine de Saint-Joseph, les pages et valets de pied des duc et

duchesse de Longueville avec chacun un flambeau de cire blanche

environnant le carrosse de deuil où il étoit, suivi de grand nombre

d'autres. Il fut présenté à la porte de l'église, tendue de serge

blanche avec deux lés de satin chargés des écussons de Bourbon et

de Longueville, par le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois à l'évêque

d'Utique, coadjuteur de Montauban, assisté de plusieurs

ecclésiastiques et des pères de l'Oratoire de Saint-Magloire, qui

le reçut au nom de ce monastère; et l'ayant mis sous un dais de

toile d'argent orné des mêmes armoiries, couvert d'un poêle de même

étoffe bordé d'hermine et d'une couronne ducale d'or couverte d'un

voile de gaze, après les bénédictions et encensements ordinaires,

les religieuses au nombre de soixante vinrent en procession à la

porte du monastère recevoir le corps, qui fut porté dans la fosse

faite au cloître et inhumé par cet évêque avec les cérémonies de

l'ordre des Carmélites dont cette petite princesse portoit

l'habit.»

[381] LES CARNETS, _passim_.

[382] Ve Carnet, p. 53: «La detta Dama ha tutto il potere soprà il

fratello. Fà vanità di disprezzar la corte, di odiare il favore e

di sprezzar tutto quello che non vede a suoi piedi. Vorrebbe veder

il fratello dominare e disporre di tutte grazie. È donna

simulatissima; riceve tutte le deferenze e grazie come dovuteli;

vive d'ordinario con gran freddezza con tutti; ama la galanteria

più per acquistar servitori e amici al fratello che per alcun male;

insinua nel fratello concetti alti alli quali per tanto egli è

naturalmente portato; non fà conto della madre perchè la crede

troppo attaccata alla corte; crede con il fratello che tutte le

grazie che si accordano alla sua persona, casa, parenti e amici, li

sieno dovute, e che si vorrebbe bene poter le negare, mà che non vi

è coraggio di farlo per timore di disgustarli. Grande intelligenze

con la marchesa di Sablé e duchessa di Lesdiguieres. In casa di

Sablé vi è un commercio continuo d'Andilli, la principessa di

Ghimené, Anghien, sua sorella, Nemur, e molti altri; e vi si parla

di tutti libramente. Bisogna aver qualcheduno là che possi avertire

di quello vi passerà.»

Dans l'année 1645, une nouvelle grossesse n'ayant pas permis à Mme de

Longueville de suivre son mari à Münster où il avait été envoyé

ambassadeur et ministre plénipotentiaire, elle était restée à Paris,

et après ses couches, elle ne s'était pas fort pressée d'aller passer

l'hiver de 1646 sous le ciel de la Westphalie. Imaginez-vous, en

effet, cet enfant gâté de l'hôtel de Rambouillet quittant Corneille et

Voiture, toutes les élégances et les raffinements de la vie, pour s'en

aller à Münster parmi des diplomates étrangers parlant allemand ou

latin. C'était pour elle un double exil, car sa patrie n'était pas

seulement la France, c'était Paris, c'était la cour, c'était l'hôtel

de Condé, Chantilly, la Place Royale, la rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Elle différa donc le plus qu'elle put[383]. Cependant, l'hiver écoulé,

il fallut bien obéir, et se mettre en route avec sa belle-fille, Mlle

de Longueville, qui avait déjà un peu plus de vingt ans.

[383] Mazarin, dans ses Carnets, se plaint de la lenteur de M. de

Longueville à se rendre à son ambassade, et l'impute aux

répugnances de sa femme. «M. de Longueville, dit-il, Carnet Ier, p.

114, voudroit bien ne pas partir sans sa femme et celle-ci ne veut

pas quitter Paris.» «Longavilla non parla d'andar alla pace; non

vuol lasciar sua moglie, e ella non vuol andarvi.» Et un peu plus

tard, Carnet VI, p. 54: Mme de Longueville feint en public de

vouloir aller à Münster, mais sous main elle fait agir son frère

pour l'empêcher.» «Madama di Longavilla finge in pubblico e con suo

marito di voler in ogni modo andar a Münster, ma sotto mano faceva

agire suo fratello per toglierne il pensiero al marito, e Madama di

Chavigni mi ha detto haver saputo per via dell'abbate della

Victoria che si valeva di M. di Chavigni per far parlare al detto

marito.»

Pour garder quelque chose de la France et de Paris, la belle

ambassadrice emmena avec elle plusieurs gens d'esprit et hommes de

lettres, entre autres Courtin, alors conseiller au parlement de

Normandie, depuis résident près des couronnes du Nord, Claude Joly,

oncle de Guy Joly, l'auteur des Mémoires, chanoine de Notre-Dame, tout

aussi frondeur que son neveu, qui toute sa vie demeura attaché aux

Condé et aux Longueville, et s'est fait connaître par divers ouvrages

pleins de savoir et de mérite[384]; ainsi que l'académicien

Esprit[385], un des habitués de l'hôtel de Rambouillet, qui venait de

se brouiller avec le chancelier Séguier pour avoir favorisé le mariage

de sa fille, la marquise de Coislin, avec le fils de Mme de Sablé, le

beau et brave marquis de Laval, tué quelque temps après au siége de

Dunkerque.

[384] Nous nous bornerons à citer les suivants: _Histoire de la

prison et de la liberté de M. le Prince_, 1651.--_Recueil des

Maximes véritables pour l'institution du Roy contre la pernicieuse

politique du cardinal Mazarin_, 1652, écrit brûlé par la main du

bourreau.--_Statuts et Règlements des petites écoles de grammaire

de la ville de Paris_, 1672.--_Traité historique des Écoles

épiscopales_, 1678.--_Voyage fait à Münster en Westphalie et autres

lieux voisins_, 1670.--_Avis chrétiens et moraux pour l'institution

des enfants_, 1675, excellent ouvrage dédié à Mme de Longueville.

[385] Sur Esprit, voyez plus haut, chap. II, p. 149, et la note.

Un peu avant son départ pour Münster, Esprit avait présenté à Mme de

Longueville un des anciens poëtes favoris de Richelieu, Bois-Robert,

qui était resté ébloui du nouvel éclat de celle qu'il avait vue

autrefois et admirée toute jeune dans les fêtes de Ruel. Voici dans

quels termes[386] Bois-Robert raconte à Esprit sa visite et lui

dépeint Mme de Longueville. Les vers sont médiocres, mais il faut nous

les passer, car ils tiennent la place d'une infinité d'autres vers,

qu'à la rigueur nous pourrions citer de cette même époque et qui sont

plus mauvais encore[387]:

«Elle avoit pris le bain tout fraîchement;

Ses bras du lit sortoient négligemment,

Et jetant l'œil sur ce vivant albâtre

Je t'avoûrai que j'en fus idolâtre.

Là, les zéphirs enjoués volettoient

Sur ses cheveux, qui par ondes flottoient,

Et sur sa gorge, et sur son teint de roses

De qui l'éclat surpassoit toutes choses,

Et faisoit honte aux plus vives couleurs

Qui brilloient lors sur les nouvelles fleurs.

De ses beaux doigts, tels que ceux de l'Aurore,

Frottant ses yeux qui s'éveilloient encore,

Elle laissoit tout à coup éclairer

Ces deux soleils qu'il fallut adorer

Les yeux baissés, car ma faible paupière

N'en put jamais soutenir la lumière.

Là s'assembloit, comme en un vif tableau,

Ce que le monde eut jamais de plus beau;

Mais le corail de sa bouche vermeille

Remplit surtout mon âme de merveille,

Lorsqu'aux appas muets que j'admirois,

Elle ajouta le charme de la voix, etc.»

[386] _Les Epistres en vers et autres œuvres poétiques de M. de

Bois-Robert Metel, conseiller d'Estat ordinaire, abbé de

Châtillon-sur-Seine_, Paris, 1659, in-8º, p. 11. _A Monsieur

Esprit: il l'entretient des beautés de Mme la duchesse de

Longueville et de l'accueil favorable qu'il avoit reçu d'elle à son

départ._

[387] Voyez entre autres dans les manuscrits de Conrart, t. V, p.

167-178, et dans le Recueil de Sercy, t. III, p. 118, une lettre en

vers à Mme la duchesse de Longueville sur son voyage à Münster:

Allez, grande princesse, allez où vous appelle

De votre illustre époux l'amour chaste et fidelle, etc.

L'auteur de cette élégie nous apprend lui-même qu'il est celui de

la pièce adressée à Mme de Longueville, au temps de son mariage, au

nom du roi des Sarmates, et dont nous avons dit un mot, chap. III,

p. 208. Comme ce poëte déclare qu'il a vu Mlle de Bourbon jeune et

qu'il la croit pieuse, et que lui-même il a depuis consacré sa muse

à la seule piété, nous soupçonnons que ce pourrait bien être

Desmarets devenu dévot.

Mme de Longueville quitta Paris le 20 juin 1646, accompagnée de sa

belle-fille, avec une escorte nombreuse, sous la conduite de Montigny,

lieutenant des gardes de M. de Longueville. Tout le voyage de Paris à

Münster lui fut une fête et une ovation continuelle. On la peut suivre

jour par jour et de ville en ville, dans la Gazette et dans la

relation détaillée de Claude Joly. Belges, Hollandais, Espagnols,

Impériaux, tout le monde se piqua de galanterie envers elle. Les

gouverneurs de place sortaient pour la recevoir à la tête de leurs

garnisons. On lui offrait les clefs des villes. Elle avait des

escortes de cavalerie. Le duc de Longueville vint de Münster jusqu'à

Wesel à sa rencontre. Turenne, qui commandait alors sur le Rhin, lui

donna le spectacle d'une armée rangée en bataille et qu'il fit

manœuvrer sous ses yeux. Est-ce là que le grand capitaine, bien connu

pour avoir toujours été sensible à la beauté, reçut l'impression

passionnée qui se renouvela à Stenay en 1650, et qui, prudemment

ménagée par Mme de Longueville, demeura toujours entre eux un tendre

et intime lien[388]? Le 26 juillet, elle fit à Münster une entrée

vraiment triomphale[389]. Elle s'y reposa un mois; puis, pour suppléer

aux plaisirs de Paris par le mouvement et la nouveauté, M. de

Longueville lui proposa d'employer le reste de la belle saison à faire

un petit voyage en Hollande. Elle y alla pour ainsi dire en promenade

du 20 août au 12 septembre, toujours avec sa belle-fille, recevant

partout l'accueil le plus magnifique, à la cour du prince d'Orange et

dans les principales villes, et sans se douter qu'un jour elle y

reparaîtrait en fugitive. Elle vit à La Haye la reine de Bohême, sœur

de Charles Ier, roi d'Angleterre, et mère des princes palatins, dont

l'un, le prince Édouard, venait cette même année d'épouser une cousine

et une amie de Mme de Longueville, la belle Anne de Gonzagues. De

toutes les curiosités de la Hollande, celle qui frappa le plus Anne de

Bourbon, fut une femme, une savante extraordinaire, la fameuse Marie

Schurman, qui peignait et sculptait, et savait toutes les langues

connues, en même temps jeune encore, modeste, raisonnable, et qui

parlait un fort bon français. Mme de Longueville trouva moins agréable

la rencontre d'une petite ville où le fanatisme protestant ne permit

pas même à une étrangère de célébrer la messe en son logis le jour

d'une des grandes fêtes de l'Église. Mais la sœur de Condé n'était

pas femme à se soumettre à cette manière de comprendre et de pratiquer

la liberté religieuse. Elle sortit de la ville avec toute sa suite, et

arrivée dans la campagne elle fit dresser une table sur laquelle on

mit une pierre consacrée, et autour de cet autel improvisé elle put

assister au saint sacrifice[390].

[388] _Lettres et Mémoires de M. de Turenne_, par Grimoard,

in-fol., 1782, t. Ier, lettre du 20 juillet 1646: «Ma chère sœur,

je vous écrivis d'auprès de Cologne, il y a quatre ou cinq jours,

et passai hier le Rhin à Vésel. Mme de Longueville y étoit arrivée

le même jour, et s'en vient aujourd'hui voir l'armée. De là nous

marcherons en même temps qu'elle une journée ou deux. Je vous avoue

qu'il n'y a rien au monde de plus surprenant. Elle n'est point du

tout changée...»

[389] _Gazette_ pour l'année 1646, no 94, p. 690: «Le 26 juillet

sur les cinq ou six heures, cette princesse richement parée fit son

entrée dans la ville de Münster en cette sorte: Le trompette du

comte de Servien, et celui du comte d'Avaux marchoient en tête des

pages, écuyers et gentilshommes de leurs maisons, suivis de

vingt-quatre pages de la chambre et écurie du duc de Longueville,

tous chamarrés de passements d'argent, et ceux-ci devant leurs

écuyers et quarante gentilshommes tous superbement vêtus, conduits

par le sieur Désarsaux: après lesquels marchoient seize Suisses

avec la hallebarde et toque de velours chargée de belles plumes,

aussi couverts de riches livrées, conduisant une litière houssée de

velours cramoisi chamarré d'un grand passement d'or et d'argent.

Quatre autres trompettes richement vêtus venoient après au-devant

du carrosse en broderie, où étoient le duc et la duchesse de

Longueville ayant à leurs portières trente valets de pied des mieux

couverts. Puis venoit le sieur de Montigny à la tête de la

compagnie des gardes fort lestes. Six carrosses de suite et huit

autres des comtes d'Avaux et de Servien (qui étoient dans le

premier carrosse avec le duc et la duchesse de Longueville), tous à

six chevaux, venoient en queue de ce cortége qui passa entre les

soldats de la garnison et la bourgeoisie en armes, jusqu'à la

grande place où six compagnies d'infanterie firent plusieurs

décharges, en présence des plénipotentiaires étrangers et autres

seigneurs et dames de grande condition qui admiroient la beauté de

ce superbe train. Les trois jours suivants cette princesse fut

visitée par les Hollandois et les Hessiens, puis par le nonce de Sa

Sainteté, le comte de Nassau, l'un des plénipotentiaires de

l'Empereur, l'évêque d'Osnabruck, ambassadeur en Pologne, et les

ambassadeurs portugais et vénitiens; chacun n'admirant pas moins,

en cet abrégé des ministres de l'Europe, les grâces qui reluisent

en cette princesse et qui accompagnent toutes ses actions, que l'on

avoit fait sur tout son chemin; telles que les ennemis ont déjà

attribué à l'inclination que les Liégeois ont eue pour elle à son

passage par leur État, les témoignages qu'ils ont naguères rendus

de leur affection envers la France. Et il n'y a ici aucun qui ne

préjuge que la douceur de ses mœurs, incompatible avec les

cruautés de la guerre, servira beaucoup à confirmer de plus en plus

son cher époux dans les fortes résolutions qu'il a pour la paix,

suivant les saints mouvemens et les ordres précis de Leurs

Majestés.»

[390] Joly, _Voyage fait à Münster_, p. 168.

Pendant tout l'automne de 1646 et l'hiver de 1647, elle fut comme la

reine du congrès de Münster. Ses grâces touchèrent les diplomates

aussi bien que les guerriers. L'ambassade française était riche en

hommes supérieurs: sous M. de Longueville étaient les comtes d'Avaux

et Servien, la fleur de notre diplomatie, et à côté d'eux, comme

secrétaires ou résidents, MM. de La Barde[391], Lacour Groulart[392],

St-Romain[393]. Mme de Longueville se lia particulièrement avec Claude

de Mesmes, comte d'Avaux, fin politique et bel esprit, ami et

correspondant de Voiture, de Mme de Sablé[394] et de Mme de

Montausier. Nous avons sous les yeux des lettres inédites de d'Avaux à

Voiture[395] fort agréables, mais assez peu naturelles, qui, à

travers les citations latines alors à la mode entre gens qui se

piquaient de belle érudition, marquent assez bien l'impression

qu'avait faite Mme de Longueville sur le célèbre diplomate et sur ses

confrères. Elle ne paraît pas fort mélancolique à d'Avaux; mais le

rival de Servien était plus propre peut-être à découvrir les intrigues

des cabinets qu'à lire dans le cœur d'une femme.

[391] Auteur d'une histoire de son temps en latin, depuis la mort

de Louis XIII, jusqu'à l'année 1652, in-4º, 1671. Depuis

ambassadeur en Suisse.

[392] De la famille des Groulart, du parlement de Normandie.

[393] Depuis ambassadeur en Portugal et en Suisse, et mêlé à toutes

les grandes négociations.

[394] Voyez MADAME DE SABLÉ, chap. Ier, p. 49, etc.

[395] Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrits de Conrart, in-4º, t.

X, fol. 651-673. Il y a quatre lettres. La première est du 15

octobre 1644, et antérieure à l'arrivée de Mme de Longueville. Elle

nous apprend que depuis qu'il était à Münster, d'Avaux avait déjà

reçu cinq lettres de Voiture, tandis qu'auparavant celui-ci ne lui

écrivait point. «Votre impatience ne souffre pas que de cinq

lettres reçues je puisse sans crime me contenter de faire réponse à

trois... Autrefois vous ne m'aimiez pas moins sans doute, quoique

vous ne m'écrivissiez jamais. Quatorze ans de silence n'avoient

garde de passer pour un manquement et pour un oubli. C'étoit

plutôt, disiez-vous alors, une preuve de la haute opinion que vous

aviez de ma constance qui n'avoit pas besoin de ces devoirs qui

entretiennent les amitiés vulgaires. Maintenant il vous plaît de

m'aimer d'une autre sorte...» Nous donnons ici des extraits de la

seconde et de la troisième lettre. La quatrième est à peu près sans

intérêt pour nous. I l écrit à Voiture le 29 août 1646 pendant que

Mme de Longueville était en Hollande: «Vous direz, s'il vous plaît,

à Mme de Montausier que j'ai toujours parfaitement estimé Mlle de

Rambouillet, et que j'ai toujours cru qu'elle seroit unique et sans

pareille jusqu'à temps qu'elle s'est mise en état de se faire des

semblables. C'est à elle sans doute et à Mme la marquise de Sablé

que je suis redevable des grâces que j'ai reçues de Mme de

Longueville. Vous m'obligerez de leur en témoigner ma reconnaissance,

et de les avertir confidemment qu'elles aient à lui dépêcher un

courrier en Hollande pour la hâter un peu de revenir ici;

autrement je vous jure que l'assemblée en fera rumeur, et qu'il

n'y a pas un député qui la veuille perdre de vue. C'est de ce

seul point qu'on est d'accord à Münster. Sans mentir, cela est

beau d'avoir forcé toutes les nations, tant de peuples ennemis

et tant de religions différentes à confesser une même chose. Je

voudrois vous pouvoir faire la peinture des Espagnols et des

Portugais quand ils rencontrent cette princesse et qu'ils

viennent au bal...»

Voiture n'est pas en reste avec son ingénieux correspondant sur le

compte de Mme de Longueville[396] «...Ce que vous me dites de cette

princesse est en son genre aussi beau qu'elle, et je le garde pour lui

montrer quelque jour... Dites le vrai, Monseigneur: croyez-vous que

l'on puisse trouver, je ne dis pas dans une seule personne, mais dans

tout ce qu'il y a de beau et d'aimable répandu par le monde,

croyez-vous que l'on puisse trouver tant d'esprit, de grâces et de

charmes qu'il y a dans cette princesse?... Soyez sur vos gardes. Elle

écrit ici des merveilles de vous et de l'amitié qui est entre vous. Le

commerce est dangereux avec elle

Incedis per ignes

Suppositos cineri doloso.

Je vous assure au reste qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, et

qu'il n'y a point d'âme au monde ni plus haute ni mieux faite que la

sienne...»

[396] OEuvre de Voiture, t. Ier, p. 368.

D'Avaux lui répond le 6 décembre 1646: «...Pourquoi m'avertissez-vous

si soigneusement d'être sur mes gardes? Est-ce à cause de quelques

paroles d'estime et de respect que je vous ai écrites sur le sujet de

notre princesse?... Vous dites que le commerce est dangereux avec une

personne si bien faite, comme si tant de disproportion et les grands

espaces qu'il y a de tous côtés entre ces personnes-là et nous autres

bonnes gens ne me mettoient pas à couvert. Vous savez que l'éloquence

de Balzac ne fait pas d'impression sur l'esprit d'un paysan. Non, non,

je n'ai point de peur. Il seroit étrange que dans une assemblée de

paix je n'eusse pas assez de la foi publique pour ma conservation, et

qu'avec les passe-ports de l'Empereur et du Roi d'Espagne Münster ne

fût pas un lieu de sûreté pour moi... Je regarde pourtant, je ne

m'arrache point les yeux, _et hos quoque eruditos habemus_, je vois de

la beauté plus que je n'en vis jamais; et si ai-je couru quatre

royaumes et un empire; je vois tout ce qu'on peut voir ensemble de

grâces et de charmes, et ce je ne sais quoi qui n'est nulle part

ailleurs, ce me semble, avec tant de majesté:

Video igne micantes,

Sideribus similes oculos, video oscula, sed quæ

Est vidisse satis.

J'admire avec vous cette bonté, cette générosité, et ces aimables

qualités que nous louerons toujours à l'envi et que nous ne louerons

jamais assez. La justesse de cet esprit, sa force et son étendue me

donnent aussi de l'étonnement, et me font quelquefois rentrer en

moi-même avec dépit, car cela est tout à fait extraordinaire et trop

au-dessus de l'âge et du sexe. Néanmoins toutes ces belles choses ne

gâtent point mon imagination... Supposons que je fusse d'une matière

aussi combustible que vous, qui vous plaignez encore des maux de la

jeunesse[397]: à quelle étincelle, je vous prie, pourrois-je prendre

feu? Une personne si précieuse, qui est venue de deux cents lieues

chercher un vieux mari, qui a quitté la cour pour la Westphalie, qui

est ici dans une gaieté continuelle, qui fut ravie dernièrement de

voir une comédie chez les Jésuites (mais à la vérité c'étoit en bon

latin), qui donne force audiences, qui s'entretient paisiblement avec

M. Salvius, M. Vulteius, M. Lampadius[398], qui ne s'effraye plus d'un

gros Hollandois qui la baise réglément deux fois par heure en toutes

les visites qu'il lui fait, qui reçoit agréablement la civilité d'un

autre ambassadeur qui lui conseille d'apprendre l'allemand pour se

divertir, qui avec tout cela prend de l'embonpoint à Münster et a un

visage de satisfaction, qui partage ses heures entre les belles

lectures et les audiences, qui avance la paix autant par ses conseils

que par ses prières, qui n'a pas seulement en un haut degré les vertus

des femmes, mais qui en a beaucoup d'autres:

Quas sexus habere

Fortior optaret.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 20 / 51 段