Cette affaire, avec ses dramatiques circonstances et son dénoûment

tragique, eut un immense et douloureux retentissement dans Paris et

dans la France entière. Elle ranima un moment les divisions des

partis, et suspendit les divertissements et les fêtes de l'hiver de

1644[373]; elle n'occupa pas seulement les familles intéressées et la

cour, elle frappa vivement toute la haute société, et demeura quelque

temps l'entretien des salons. On pense bien qu'en se répandant elle se

grossit de proche en proche d'incidents imaginaires. D'abord on

supposa que Mme de Longueville aimait Coligny. Il le fallait pour le

plus grand intérêt du récit. De là cette autre invention, qu'elle-même

avait armé le bras de Coligny, et que d'Estrades, chargé d'appeler le

duc de Guise, ayant dit à Coligny que le duc pourrait bien désavouer

les propos injurieux qu'on lui prêtait et qu'ainsi l'honneur serait

satisfait, Coligny lui aurait répondu: «Il n'est pas question de cela;

je me suis engagé à Mme de Longueville de me battre contre lui à la

Place Royale, je n'y puis manquer[374].» On ne pouvait s'arrêter en si

beau chemin, et Mme de Longueville n'aurait pas été la sœur du

vainqueur de Rocroy, une héroïne digne de soutenir la comparaison avec

celles d'Espagne, qui voyaient mourir leurs amants à leurs pieds dans

les tournois, si elle n'eût assisté au combat de Guise et de Coligny.

On assura donc que le 12 décembre elle était dans un hôtel de la Place

Royale, chez la duchesse de Rohan, et que là, cachée à une fenêtre,

derrière un rideau, elle avait vu la funeste rencontre.

[373] Mademoiselle, t. Ier, p. 74.

[374] Mme de Motteville, t. Ier, p. 201.

Alors, comme aujourd'hui, c'était la poésie, c'est-à-dire la chanson,

qui mettait le sceau à la popularité d'un événement. Quand l'événement

était malheureux, la chanson était une complainte burlesquement

pathétique et toujours un peu railleuse. Telle est celle-ci, qui

courut toutes les ruelles, et fut réellement chantée, car nous la

trouvons dans le _Recueil des chansons notées_ de l'Arsenal[375]:

Essuyez vos beaux yeux,

Madame de Longueville;

Essuyez vos beaux yeux,

Coligny se porte mieux.

S'il a demandé la vie,

Ne l'en blâmez nullement;

Car c'est pour être votre amant

Qu'il veut vivre éternellement.

[375] Elle est aussi dans Mme DE MOTTEVILLE, _ibid._

Après la chanson le roman; Mme de Longueville eut aussi le sien. Un

bel esprit du temps, dont le nom nous est inconnu, composa en cette

occasion une nouvelle, où, sous des noms supposés, et mêlant le faux

au vrai, il raconte la touchante aventure qui occupait alors tout

Paris. Nous avons découvert cette nouvelle inédite du milieu du XVIIe

siècle à la Bibliothèque de l'Arsenal et à la Bibliothèque

nationale[376]. Elle a pour titre: _Histoire d'Agésilan et d'Isménie_,

c'est-à-dire histoire de Coligny et de Mme de Longueville. Elle a

l'avantage d'être fort courte. Nous n'osons pourtant la donner tout

entière, et nous nous bornerons à faire connaître rapidement ce petit

monument de la célébrité naissante de Mme de Longueville.

[376] Bibliothèque de l'Arsenal, petit in-4º coté sur le dos: _Fr.

Jurisprudence_, 19 (B). «Il contient: 1º Avis donné au Roy pour la

réforme des abbayes et prieurés en commande; 2º Fable du Lion et du

Renard; 3º Histoire de M. de Coligny et de Mme de

Longueville.--Bibliothèque nationale, fonds Clerambault,

_Mélanges_, vol. 261, in-12, comprenant une foule de chansons, les

lettres de Mme de Courcelles, de prétendues lettres de diverses

dames à Fouquet, et au milieu l'histoire d'Agésilan et d'Isménie.

En comparant les deux manuscrits, nous n'y avons rencontré que de

petites variantes de style parfaitement indifférentes.

Bien entendu, Isménie aime le plus tendrement du monde Agésilan, et

elle l'aimait avant d'avoir été mariée à Amilcar, le duc de

Longueville, par l'ordre de son père et de sa mère, Anténor et

Simiane, M. le Prince et Mme la Princesse. Isménie a pour ennemie

Roxane, Mme de Montbazon, jalouse de sa beauté; et ici viennent deux

portraits d'Isménie et de Roxane, qui sont d'une exactitude tout à

fait historique: «Roxane étoit piquée des louanges qu'on donnoit à

Isménie de sa beauté, qui véritablement étoit des plus grandes. Ses

cheveux d'un blond cendré, ses yeux bleus, la blancheur de son teint

et sa taille étoient incomparables; son esprit doux, insinuant,

parlant agréablement sur toutes sortes de sujets, lui donnoit

l'approbation de tout le monde. Roxane, qui a une beauté et une humeur

différente, n'avoit pas des approbateurs sur sa grâce en si grand

nombre qu'Isménie, bien que sur la beauté les esprits fussent

partagés. Ses cheveux étoient bruns sur un teint blanc et uni; ses

yeux noirs et bien fendus, d'où il sortoit un feu à pénétrer jusque

dans les cœurs les plus insensibles; sa mine haute et fière la

faisoit plutôt craindre qu'aimer; son esprit étoit cruel, plein de

violence. Il ne falloit point se partager avec elle.»

Voici une conversation des deux amants moins longue que celles de

_l'Astrée_ et du _Grand Cyrus_, mais qui a leur agréable fadeur, leur

sentimentale mélancolie: «Pensive à son malheur, Isménie se promenoit

le long d'un ruisseau qui arrose le bois de Mirabelle (Chantilly).

Elle vit tout d'un coup sortir un homme de l'épaisseur du bois, et

pâle et défait se jeter à ses genoux. Elle connut d'abord que c'étoit

Agésilan qui lui dit: Quoi! ma princesse, m'abandonnerez-vous après

tant de promesses de votre fermeté? En refusant le parti qu'on vous

offre, ne ferez-vous pas connoître à tout le monde que ma princesse a

autant de fidélité que de beauté, et que sa parole est inébranlable

quand elle l'a donnée? S'il vous reste encore quelque souvenir du

malheureux Agésilan et des tendresses que vous aviez pour lui,

donnez-lui un mois avant que d'accomplir ce mariage. Le terme est

court pour une si grande disgrâce qui me coûtera la vie.--Agésilan,

dit Isménie, Dieu sait, si mes sentiments étoient suivis, si je serois

jamais à d'autre qu'à vous! J'ai fait pour cela plus que le devoir ne

m'obligeoit: j'ai résisté longtemps aux ordres d'Anténor et de

Simiane. J'ai passé des jours et des nuits en pleurs de la perte que

je faisois de mon cher Agésilan. Tout ce que je puis faire pour lui

est de lui conserver toujours mon estime et mon amitié. Elle

l'embrassa pour la dernière fois, et se retira dans le château sans

attendre sa réponse.»

Agésilan désespéré va rejoindre l'armée commandée par le frère

d'Isménie, Marcomir, le duc d'Enghien, et nous assistons à un récit de

la bataille de Rocroy en général assez exact, à deux défauts près.

L'auteur n'a pas l'air d'avoir connu la manœuvre hardie et savante

qui décida la victoire, et que nous avons essayé de décrire. On se

doute bien aussi qu'il donne à Coligny dans cette grande journée un

rôle qu'il n'a pas eu. Dans la nouvelle, Agésilan prend la place de

Gassion et commande l'aile droite; le maréchal de L'Hôpital, qui

commandait la gauche, est remplacé par Gassion, qui est mis sous le

nom d'Hilla ou Hillarius, «vieux mestre de camp, à présent maréchal,

soldat de fortune, mais qui avoit passé par toutes les charges, ayant

beaucoup de cœur et de fermeté.» Marcomir avait confié l'aile droite

à Agésilan «comme étant assuré de sa fidélité et de son grand cœur.»

Agésilan cherche la mort, et, selon les règles du roman, il ne trouve

que la gloire, il est vrai, avec beaucoup de blessures qui

expliqueront plus tard sa langueur et sa faiblesse. Entre autres

exploits, il a une rencontre particulière avec Alaric, roi des Goths.

Marcomir, de son côté, fait des actions extraordinaires et tue de sa

main le chef de l'armée ennemie. Comme Agésilan-Coligny a pris la

place de Gassion, ainsi d'Estrades, ami de Coligny, est substitué,

sous le nom de Théodate, au brave Sirot, qui commandait la réserve et

contribua tant au succès de la bataille.

La nouvelle peint fidèlement la conduite d'Enghien-Marcomir après la

victoire. «Après avoir rendu grâces à Dieu d'une si grande victoire,

Marcomir retourna dans son camp. Il fut légèrement blessé, eut deux

chevaux tués sous lui, et fit dans cette action tout ce qu'un bon

général et un grand capitaine peut faire: il eut grand soin des

blessés et il les visitoit tous les jours.» Il ne pouvait manquer de

prendre un soin particulier d'Agésilan, son parent, et de Théodate; il

les ramena avec lui à Lutétie, où ils reçurent toutes les louanges que

leurs belles actions méritaient.

Dans la nouvelle, comme dans quelques mémoires, c'est Roxane, Mme de

Montbazon, qui invente et contrefait les deux fameuses lettres pour

déshonorer et perdre Isménie. Elle exige de son amant Florizel, le duc

de Guise, qu'il soutienne que ces lettres sont véritables; et, ne

pouvant obtenir de sa loyauté une pareille indignité, elle lui

demande au moins de s'en exprimer avec doute. Florizel a la faiblesse

d'y consentir; ses paroles sont promptement exagérées et envenimées,

et de toutes parts le bruit s'accrédite que Florizel défend très haut

la vérité de ces lettres et se déclare prêt à la soutenir à Agésilan

lui-même, «en quelle manière il le voudroit.» Indignation de la reine

Amalasonte, Anne d'Autriche, contre Isménie qu'elle croit coupable;

grande colère d'Anténor et de Simiane, M. le Prince et Mme la

Princesse, contre leur fille, et désespoir de celle-ci, car les deux

lettres imaginées par Roxane sont bien autrement fortes que celles que

Mme de Fouquerolles avait écrites à Maulevrier, et qui furent

attribuées à Mme de Longueville. Première lettre: «Je ne puis vous

souffrir plus longtemps dans la tristesse où vous êtes. Votre

constance m'a entièrement gagnée. Trouvez-vous ce soir dans l'allée

des Sycomores, proche des bains de Diane. Je vous dirai ce que je veux

faire pour vous.» Autre lettre: «Je crois que vous êtes content de

moi, cher Agélisan; mais si la promenade des Sycomores vous a plu,

celle où je vous ordonne de venir ne vous plaira pas moins. Venez

seul, à dix heures du soir, par la porte du jardin; vous trouverez

Lydie, qui vous conduira où je serai. Adieu.»

Ces deux rendez-vous sont assez bien imaginés pour expliquer

l'irritation d'Isménie, et comment elle pousse elle-même Agésilan à la

venger, et lui ménage un second habile dans Théodate. Le duel avait

été résolu «dans un conseil chez Isménie, où Marcomir et Agésilan

étoient.» Les préparatifs de la rencontre et les détails sont moins

saisissants et moins romanesques dans le roman que dans l'histoire.

La scène y est fidèlement racontée, mais fort abrégée en ce qui

regarde les deux principaux adversaires; l'intervention du duc

d'Enghien est plus marquée.

«La partie fut liée à deux heures de l'après-midi, à la place des

Nymphes (Place Royale). Florizel y viendroit avec un second, un page

et un laquais; Agésilan et Théodate en feroient de même; les deux

carrosses se rencontreroient devant le logis de Caliste (la duchesse

de Rohan), et les cochers se battroient à coups de fouet pour

prétexter que c'étoit une rencontre. Les choses furent exécutées ainsi

qu'elles avoient été projetées, et les balcons et les fenêtres des

maisons étoient remplis de dames. Chrysante et Théodate (Bridieu et

d'Estrades) furent les premiers qui mirent l'épée à la main. Chrysante

est un gentilhomme de mérite, brave et un des plus forts hommes du

monde. Il est gouverneur d'une place considérable sur la frontière des

Belges. Théodate lui donna d'abord un coup d'épée dans le corps; il en

reçut un en même temps dans le bras. Chrysante, se sentant incommodé

par la perte du sang, voulut se servir de ses forces et venir aux

prises avec Théodate; il l'embrassa avec les deux bras, et le pressa

avec tant de violence que, nonobstant sa grande blessure, il eût

étouffé Théodate, si celui-ci n'eût fait un effort pour se tirer de

ses mains. Il fut si grand qu'ils tombèrent tous deux à terre, sans

avantage, et furent séparés dans cet instant par des personnes de

qualité qui arrivèrent sur le lieu. Cependant Florizel et Agésilan

étoient tous deux aux mains. Théodate croyoit être assez à temps pour

les séparer, lorsqu'il vit le pauvre Agésilan par terre, désarmé.

Florizel le quitte pour venir au-devant de Théodate, pour l'embrasser

et lui demander son amitié; il lui dit: Je suis fâché du mauvais état

où vous trouverez Agésilan. Il m'a querellé de gaieté de cœur; je

vous proteste avec vérité que jamais je ne l'ai offensé. Théodate

répondit assez succinctement à ce compliment, étant pressé de se

rendre auprès d'Agésilan, qu'il trouva sans connoissance par le

mécontentement que ce désavantage lui causa, lequel le conduisit

jusques au cercueil. Dans cet instant, Marcomir et plusieurs princes

et seigneurs de la cour arrivèrent dans la place des Nymphes. Marcomir

fit mettre Agésilan et Théodate dans un de ses carrosses, et leur

donna un appartement dans son hôtel, pour la sûreté de leurs

personnes.»

«Il n'y avoit que peu de jours que le sénat de Lutétie avoit vérifié

le décret contre les duels, qui condamnoit à mort tous ceux qui se

battoient. Amalasonte, voulant que l'édit fût exécuté suivant sa

teneur, fit décréter prise de corps contre Agésilan et Théodate comme

agresseurs, et les poursuites furent moins rigoureuses contre Florizel

et Chrysante. Marcomir s'en plaignit hautement, et l'appréhension

qu'Amalasonte eut que cela produisît une guerre civile, toute la cour

ayant pris parti de part et d'autre, fit qu'elle commanda que

l'affaire passeroit pour une rencontre fortuite et que le Roi feroit

expédier des lettres de grâce; ce qui fut exécuté, et les parties

furent d'accord.»

Ici le roman reprend ses droits, et, ramenant Mme de Longueville

auprès du lit de Coligny mourant, met dans la bouche de l'un et de

l'autre des discours de ce pathétique facile qui ne manque jamais son

effet sur le commun des lecteurs, moins sensibles à l'art véritable

qu'à ce qu'il y a de touchant dans ces situations.

«Les blessures qu'Agésilan avoit reçues empiroient tous les jours. Les

chirurgiens les jugeoient mortelles. Théodate ne garda pas le lit de

la sienne. Il étoit continuellement près d'Agésilan, lequel, sentant

diminuer ses forces, dit à Théodate: J'ai une prière à vous faire, qui

est d'obliger Isménie de me venir voir pour la dernière fois, et que

vous soyez seul témoin de ce que j'ai à lui dire. Les médecins et les

chirurgiens assurèrent Théodate qu'Agésilan ne pouvoit pas passer la

journée, ce qui l'obligea de se hâter d'aller trouver Isménie et la

disposer de venir dire le dernier adieu à Agésilan, ce qu'elle fit

avec une douleur extrême. D'abord qu'Agésilan la vit, la couleur lui

revint au visage, et l'émotion qu'il eut en voyant ce qu'il aimoit

chèrement lui donna la force de dire: Madame, depuis que je vous ai

perdue, je n'ai rien tant désiré que de mourir pour votre service.

Dieu a exaucé mes prières. Je ne pouvois être heureux ne vous

possédant pas. Ma passion étoit trop forte pour rester content dans le

monde. J'ai à vous rendre grâces de la bonté que vous avez d'agréer

que je vous dise que je meurs à vous, et fort content de ne plus

troubler votre repos. Et, lui tendant la main: Adieu, ma chère

Isménie, et il rendit l'esprit dans cet instant. Après le dernier

adieu qu'Agésilan fit à Isménie, qui fut aussi le dernier soupir de sa

vie, Isménie demeura immobile quelque temps. Puis tout d'un coup elle

se jette sur le corps d'Agésilan, l'embrasse, lui prend les mains, les

arrose de ses larmes, et, commençant d'avoir la voix libre, elle dit:

Faut-il que je survive au plus fidèle et sincère amant qui ait jamais

été au monde? Est-ce là, mon cher Agésilan, la récompense que tu

devois attendre de l'ingrate Isménie? Tu n'as aimé qu'elle, et dans le

même temps qu'elle t'a quitté, ton désespoir t'a fait chercher la mort

dans les batailles où ton grand cœur, ta réputation et tes grandes

actions ont été immortelles; et après cela tu viens mourir devant mes

yeux et me dis que tu n'as jamais eu de joie depuis m'avoir perdue, et

que tu meurs content puisque tu ne me peux posséder!.... Reçois, cher

et fidèle ami, ces larmes, et le regret immortel de ta perte qui me

percera le cœur mille fois par jour. Reçois cette amende honorable

que je te fais de toutes mes rigueurs et de tous les déplaisirs que je

t'ai causés. Ah! misérable que je suis! que deviendrai-je? où irai-je?

Non, il faut mourir de regret et d'amour. Je ne te quitterai plus, je

veux demeurer auprès de toi. Et, l'embrassant, elle baisoit ses yeux

et son visage avec des transports de tendresse capables de faire

fendre le cœur à tout le monde.»

Mais rappelons-le en finissant, tous ces tendres sentiments sont de

poétiques inventions de l'auteur de la nouvelle. Pour rendre Mme de

Longueville plus touchante, on l'a représentée partageant la passion

qu'elle inspirait; mais rien prouve qu'elle eût en effet de l'amour

pour Coligny. Elle l'aimait comme un des compagnons de son enfance,

comme un des camarades de son frère, comme un gentilhomme presque de

son rang dont elle n'avait aucune raison de repousser les hommages, et

qui lui plaisait par une tendresse persévérante et dévouée. Elle lui

permettait de soupirer pour elle et de se déclarer son chevalier à la

manière espagnole, selon les principes de Mme de Sablé et des

précieuses de l'hôtel de Rambouillet, qui ne défendaient pas aux

hommes de les servir et de les adorer, pourvu que ce fût de la façon

la plus respectueuse. Telles étaient les mœurs de cette époque. Un

gentilhomme ne passait pas pour honnête homme s'il n'avait pas une

maîtresse, c'est-à-dire une dame à laquelle il adressait de

particuliers hommages et dont il portait les couleurs dans les fêtes

de la paix et sur les champs de bataille. Il n'y avait pas une beauté,

si vertueuse qu'elle fût, qui n'eût des amants, c'est-à-dire des

soupirants en tout bien et en tout honneur. La duchesse d'Aiguillon,

présentant son jeune neveu, le duc de Richelieu, à Mlle Du Vigean

l'aînée, la priait d'en faire un honnête homme, et pour cela elle

exhortait le plus sérieusement du monde le jeune duc à devenir

amoureux de la belle dame[377]. Mme de Longueville souffrait ainsi les

empressements de Coligny. Sa coquetterie en était flattée, sa vertu ni

même sa réputation n'en étaient effleurées. Elle était entourée des

meilleurs exemples. La jeune Du Vigean, sa plus chère amie, résistait

au vainqueur de Rocroy; Mlle de Brienne était tout entière à son mari,

M. de Ganache; Julie de Rambouillet ne se pressait pas de se rendre à

la longue passion de Montausier, et Isabelle de Montmorency elle-même

ne faisait encore que prêter l'oreille aux doux propos de d'Andelot.

Retz affirme seul que Coligny était aimé, et il dit le tenir de Condé

lui-même; mais qui ne connaît la légèreté de Retz? qui voudrait s'en

rapporter à son témoignage quand il est seul, et sur des choses où il

n'a pas été personnellement mêlé? En 1643, Retz n'avait guère le

secret que de ses propres intrigues, et il redit les propos des salons

des Importants. Mme de Motteville si bien informée, qui plus tard ne

dissimulera pas la chute de Mme de Longueville, peut être crue

lorsqu'elle affirme qu'en 1643[378] «elle étoit encore dans une grande

réputation de vertu et de sagesse», et que tout son tort était «de ne

pas haïr l'adoration et la louange.» Enfin nous avons un témoignage

décisif, celui de La Rochefoucauld. Il était à la fois l'ami de

Maulevrier et de Coligny; il savait donc le fin de toute cette

affaire. Or, lui qui un jour se tournera contre Mme de Longueville,

révélera ses faiblesses et grossira ses fautes, déclare que, jusqu'à

une certaine époque à laquelle nous ne sommes pas encore parvenus,

tous ceux qui essayèrent de plaire à la sœur de Condé le _tentèrent

inutilement_[379]. Elle était trop jeune encore et trop près des

habitudes de sa pure et pieuse adolescence; elle n'avait pas encore

atteint l'âge fatal aux intentions les plus vertueuses: son heure

n'était pas venue. Elle vint plus tard, quand Mme de Longueville eut

plus connu le monde et la vie, et respiré plus longtemps l'air de son

siècle, quand son frère avait oublié la chaste grandeur de ses

premières amours, quand l'amie qui la pouvait soutenir, la belle et

noble Mlle Du Vigean, n'était plus à côté d'elle, quand son mari était

éloigné, quand enfin, lasse de combattre et plus que jamais éprise du

bel esprit et des apparences héroïques, elle rencontra un personnage

jeune encore et assez beau, d'une bravoure brillante, qui passait pour

le modèle du dévouement chevaleresque, qui sut habilement intéresser

son amour-propre dans ses projets d'ambition et la séduire par l'appât

de la gloire. La Rochefoucauld fut le premier qui toucha sérieusement

l'âme de Mme de Longueville; il le dit, et nous l'en croyons. Avant

lui, Mme de Longueville en était encore à la noble et gracieuse

galanterie qu'elle voyait partout en honneur, qu'elle entendait

célébrer à l'hôtel de Rambouillet comme à l'hôtel de Condé, dans les

grands vers de Corneille comme dans les petits vers de Voiture. Elle

se complaisait à faire sentir le pouvoir de ses charmes. Mille

adorateurs s'empressaient autour d'elle. Coligny était peut-être un

peu plus près de son cœur, il n'y était pas entré. Mais on ne badine

pas impunément avec l'amour. Un jour il coûtera bien des larmes à Mme

de Longueville. Ici sa victime fut l'aîné des Châtillon, qui périt à

la fleur de l'âge, de la main de l'aîné des Guise, essayant de venger

celle qu'il aimait. Cette aventure, bientôt répandue par tous les

échos des salons, par la chanson et par le roman, jeta d'abord un

sombre éclat sur la destinée de Mme de Longueville, et lui composa de

bonne heure une renommée à la fois aristocratique et populaire qui la

préparait merveilleusement à jouer un grand rôle dans cette autre

tragi-comédie, héroïque et galante, qu'on appelle la Fronde.

[377] Mme de Motteville, t. IV, p. 42.

[378] T. Ier, p. 174-197.

[379] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 393.

CHAPITRE QUATRIÈME

1644-1648

MADAME DE LONGUEVILLE A PARIS EN 1644, 1645 ET 1646.--ELLE SE

REND A MÜNSTER EN 1646.--RETOUR EN FRANCE EN 1647.--SON JEUNE

FRÈRE, LE PRINCE DE CONTI.--LA ROCHEFOUCAULD.--ORIGINE DE LA

LIAISON DE LA ROCHEFOUCAULD ET DE MADAME DE

LONGUEVILLE.--SITUATION DE LA FRANCE ET DE LA MAISON DE CONDÉ

AVANT LA FRONDE. CAMPAGNES DE CONDÉ.--CONFÉRENCES DE MÜNSTER ET

TRAITÉ DE WESTPHALIE.--NAISSANCE DE LA FRONDE. SES CAUSES. SON

CARACTÈRE. SES FUNESTES RÉSULTATS.

Nous avons traversé les années les plus vraiment belles de la jeunesse

de Mme de Longueville, celles où l'éclat de ses succès ne coûte rien

encore à la vertu. Le temps approche où elle va succomber aux mœurs

de son siècle et aux besoins longtemps combattus de son cœur. L'amour

qu'elle répandait autour d'elle, elle va le ressentir à son tour, et

s'engager dans une liaison fatale qui lui fera oublier tous ses

devoirs à la fois, et tournera ses plus brillantes qualités contre

elle-même, contre sa famille et contre la France.

Disons ce que nous savons de Mme de Longueville depuis le moment où

nous l'avons quittée jusqu'en l'année 1648.

Nuls documents authentiques, imprimés ou manuscrits, ne nous

autorisent à supposer qu'avant la fin de l'année 1647 Mme de

Longueville ait jamais franchi les bornes de la galanterie à la mode.

Elle était grosse en 1643, pendant l'aventure des lettres et la

triste querelle qui en fut la suite, et elle accoucha, le 4 février

1644, d'une fille qui reçut le nom de sa mère et de son frère,

Charlotte Louise, Mlle de Dunois, morte le 30 avril 1645[380]. Un an

après, le 12 janvier 1646, elle eut un fils, Jean Louis Charles

d'Orléans, comte de Dunois, destiné à succéder aux titres et aux

charges de son père. En 1647, à son retour de Münster, elle mit au

monde une seconde fille, Marie Gabrielle, enlevée en 1650. Un peu

plus tard, un dernier fils lui naquit au milieu de la première Fronde.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 19 / 51 段