Coligny avait eu la sagesse de se tenir à l'écart pendant l'orage, de

peur de compromettre encore davantage Mme de Longueville en se portant

ouvertement son défenseur; mais quelques mois s'étant écoulés, il crut

pouvoir se montrer, et, comme le dit l'ouvrage inédit sur la régence

que nous avons plusieurs fois cité[348], «la prison du duc de Beaufort

lui ôtant les moyens de tirer avec lui l'épée, il s'adressa au duc de

Guise.» La Rochefoucauld s'exprime ainsi[349]: «Le duc d'Enghien, ne

pouvant témoigner au duc de Beaufort, qui étoit en prison, le

ressentiment qu'il avoit de ce qui s'étoit passé entre Mme de

Longueville et Mme de Montbazon, laissa à Coligny la liberté de se

battre avec le duc de Guise, qui avoit été mêlé dans cette affaire.»

Le duc d'Enghien connut donc et approuva ce que fit Coligny. Pour Mme

de Longueville, il est absurde de supposer qu'elle voulut être vengée

et poussa Coligny, car tout le monde lui attribue une conduite fort

modérée en opposition avec celle de Mme la Princesse. Loin d'envenimer

la querelle, elle était d'avis de l'étouffer, et Mme de Motteville

réfute elle-même le bruit qu'elle rapporte en disant: «La jalousie

qu'elle avoit contre la duchesse de Montbazon, étant proportionnée à

son amour pour son mari, ne l'emportoit pas si loin qu'elle ne trouvât

plus à propos de dissimuler cet outrage.»

[348] Bibliothèque nationale, _Supplément français_, no 925, fol.

11.

[349] _Mémoires_, _ibid._, p. 391.

La Rochefoucauld nous donne un renseignement qui explique ce qui va

suivre: Coligny relevait d'une longue maladie; il était faible encore,

et il n'était pas très adroit à l'escrime[350]. C'est dans cet état

qu'il s'attaqua au duc de Guise, qui, comme tous les héros de parade,

était d'une rare habileté dans ce genre d'exercices.

Disons quelques mots des seconds qu'ils se choisirent; ils en valent

la peine à tous égards. Les seconds étaient alors des témoins qui se

battaient. Coligny prit pour second, et pour faire l'appel, comme on

disait alors, Godefroi, comte d'Estrades, gentilhomme gascon, d'une

bravoure éprouvée. D'Estrades avait commencé à servir en Hollande sous

Maurice de Nassau. Il s'était distingué dans plusieurs semblables

rencontres. Un jour, à ce que raconte Tallemant[351], se battant

contre un matamore qui se mit sur le bord d'un petit fossé et dit à

d'Estrades: «Je ne passerai pas ce fossé. Et moi, dit d'Estrades en

faisant une raie derrière soi avec son épée, je ne passerai pas cette

raie.» Ils se battent: d'Estrades le tue. En 1643, il était déjà très

compté à la cour et dans les affaires; il fut employé tour à tour et

avec un égal succès à la guerre et dans la diplomatie, et devint

maréchal de France en 1675[352]. Le second du duc de Guise était son

écuyer, le marquis de Bridieu, gentilhomme Limousin, brave officier,

très attaché à la maison de Lorraine, qui, en 1650, défendit

admirablement Guise contre l'armée espagnole et contre Turenne, et

pour cette belle défense, où il y eut vingt-quatre jours de tranchée

ouverte, fut fait lieutenant général[353].

[350] _Mémoires_, p. 301.

[351] Tome V, p. 230.

[352] Le comte d'Estrades était d'Agen. Il fut un des

plénipotentiaires de la paix de Nimègues en 1678, et mourut en

1686. On a de lui des _Lettres_ et _Mémoires_ très estimés, 9 vol.

in-12, La Haye, 1743.

[353] Voyez _Triomphe de la ville de Guise sous le règne de Louis le

Grand, ou Histoire héroïque du siége de Guise en 1650_, par le R.

P. Jean Baptiste de Verdun, minime. Paris, 1687.--_Histoire de la

ville de Guise, etc._, 2 vol., Vervins, 1851, t. II, p. 86, etc.

On convint que l'affaire aurait lieu à la Place Royale[354], théâtre

accoutumé de ces sortes de combats qu'ils avaient teint cent fois du

meilleur sang. C'est aussi à la Place Royale qu'habitaient les plus

grandes dames, la fleur de la galanterie, Marguerite de Rohan, Mme de

Guymené, Mme de Chaulnes, Mme de Saint-Géran, Mme de Sablé, la

comtesse de Maure et tant d'autres, sous les yeux desquelles ces

légers et vaillants gentilshommes se plaisaient à croiser le fer.

Beaucoup d'entre eux y laissèrent la vie. Dans le premier quart du

XVIIe siècle, le duel était une mode à la fois utile et désastreuse,

qui entretenait les mœurs guerrières de la noblesse, mais qui la

moissonnait presque à l'égal de la guerre, et pour les causes

les plus frivoles. Tirer l'épée pour une bagatelle était devenu

l'accompagnement obligé des belles manières; et comme la galanterie

avait ses élégants, le duel avait ses raffinés. En quelques années,

neuf cents gentilshommes périrent dans des combats particuliers[355].

Pour arrêter ce fléau, Richelieu fit rendre au Roi l'édit terrible qui

punissait la mort par la mort et envoyait les provocateurs de la Place

Royale à la place de Grève. Richelieu fut inflexible, et l'exemple de

Montmorency Bouteville, décapité avec son second, le comte

Deschapelles, pour avoir provoqué Beuvron et s'être battu avec lui à

la Place Royale en plein midi, imprima une terreur salutaire et rendit

assez rares les infractions à l'édit. Coligny brava tout[356]; il fit

appeler Guise, et, au jour marqué, les deux nobles adversaires,

assistés de leurs seconds, d'Estrades et Bridieu, se rencontrèrent à

la Place Royale.

[354] La Place Royale, avec ses alentours, était le plus beau

quartier d'alors. Commencée en 1604 (_Les Antiquités et choses plus

remarquables de Paris_, 1608, par Bonfons et par Du Breuil, p. 430)

sur les ruines du palais des Tournelles, elle fut achevée en 1612

(_Le Théâtre des Antiquités de Paris_, par Du Breuil, in-4º, 1613,

p. 1050). C'est, comme on le sait, un grand carré ou plutôt un

rectangle bordé de tous côtés par trente-sept pavillons soutenus

par des piliers formant une galerie qui règne tout autour de la

place. Au milieu était un vaste préau divisé en six beaux tapis de

gazon; et au centre la statue équestre de Louis XIII. La statue

était de Biard, et le cheval de Daniel de Volterre. Sur une des

faces du piédestal de marbre blanc, on lisait cette inscription:

«Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand et

invincible Louis le Juste, XIIIe du nom, roi de France et de

Navarre, Armand, cardinal de Richelieu, son principal ministre, a

fait élever cette statue pour marque éternelle de son zèle, de sa

fidélité et de sa reconnaissance, en 1639.» Sous Louis XIV, ce beau

_Square_ fut entouré d'une grille d'un travail excellent. Lemaire

disait, en 1685, t. III, p. 307: «On y fait présentement une

balustrade de fer admirablement travaillée, qui régnera tout autour

et qui renfermera un jardin très agréable, dans lequel il y aura

quatre grands bassins d'eaux aux quatre coins. Les particuliers qui

y ont des hôtels contribuent pour cette dépense chacun la somme de

mille livres: la ville fournira le reste.» Germain Brice, dans la

1re édition de son curieux ouvrage qui parut en 1685, comme celui

de Lemaire, dit la même chose, ajoutant que les habitants seuls de

la place auront le droit de jouir du jardin que l'on prépare:

«Personne n'entrera que ceux des maisons qui en auront la clef.»

Dans la seconde édition de Brice, de 1687, la belle grille n'est

pas encore posée: elle l'est dans l'édition qui suit, de 1701; on

la voit dans La Caille, en 1714, et dans la gravure de Defer, en

1716. Pour le jardin et les quatre bassins, ils ne sont pas même

encore dans le plan de Turgot, en 1740: c'est la Restauration qui a

accompli les desseins de l'administration de Louis XIV.

Que d'événements publics et domestiques n'a pas vus cette place

pendant tout le XVIIe siècle, que de nobles tournois, que de fiers

duels, que d'aimables rendez-vous! Quels entretiens n'a-t-elle pas

entendus dignes de ceux du Décaméron, que Corneille a recueillis

dans une de ses premières comédies, _la Place Royale_, et dans

plusieurs actes du _Menteur_! Que de gracieuses créatures ont

habité ces pavillons! quels somptueux ameublements, que de trésors

d'un luxe élégant n'y avaient-elles pas rassemblés! Que d'illustres

personnages en tout genre n'ont pas monté ces beaux escaliers!

Richelieu et Condé, Corneille et Molière ont cent fois passé par

là. C'est en se promenant sous cette galerie que Descartes causant

avec Pascal, lui a suggéré l'idée de ses belles expériences sur la

pesanteur de l'air. C'est là aussi qu'un soir, en sortant de chez

Mme de Guymené, le mélancolique de Thou reçut de Cinq-Mars

l'involontaire confidence de la conspiration qui devait les mener

tous deux à l'échafaud. C'est là enfin que naquit Mme de Sévigné et

c'est à côté qu'elle habitait. En arrivant à la Place Royale par sa

véritable entrée, la rue Royale, du côté de la rue Saint-Antoine,

on trouvait à l'angle de droite, l'hôtel de Rohan, occupé longtemps

par la duchesse douairière, veuve de ce grand duc de Rohan, l'un

des premiers généraux et le plus grand écrivain militaire de son

siècle. A l'angle de gauche était l'hôtel de Chaulnes, dont

Bois-Robert a célébré les magnifiques appartements, et qui plus

tard a passé aux Nicolaï. Aux deux autres coins de la place

étaient, à droite, du côté de la rue des Tournelles et du

boulevard, le vaste et somptueux hôtel de Saint-Géran, et à gauche,

du côté de la rue Saint-Louis, l'hôtel qu'habitait le duc de

Richelieu, petit-neveu du Cardinal. Les quatre galeries étaient

remplies par des hôtels qui n'étaient pas indignes de ceux-là. Il y

avait l'hôtel du maréchal de Lavardin, avec celui de M. de Nouveau,

et celui de M. de Villequier qui le vendit à M. des Hameaux, lequel

en 1680, le revendit aux Rohan-Chabot, et de là cet hôtel, même en

passant par d'autres mains, a gardé le nom d'hôtel Chabot. Tous ces

hôtels étaient autant de musées, surtout celui de Richelieu, si

longtemps célèbre par sa riche galerie, ainsi que l'hôtel de M. de

Nouveau pour lequel avait travaillé Lesueur et qui sert aujourd'hui

de mairie. Brice, dès 1685, signale l'hôtel du marquis de Dangeau,

et en 1713, à droite en entrant par la rue Saint-Antoine, l'hôtel

du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, et de l'autre

côté la maison du président Carrel. Nous savons certainement que

Mme de Sablé logeait à la Place Royale, ainsi que la comtesse de

Maure, avec Mlle de Vandy; mais la difficulté serait de découvrir

les habitants de tous les autres pavillons et de faire ainsi une

histoire exacte et complète de la Place Royale jusqu'à la fin du

XVIIe siècle. Nous indiquons ce sujet d'études à quelque élève de

l'École des chartes ou à quelque jeune artiste; ils y trouveraient

la matière des plus fines recherches ainsi que des descriptions les

plus charmantes, et une gloire modeste ne leur manquerait pas après

quelques années du travail le plus attrayant. Nous nous permettrons

de leur signaler, outre Félibien, t. II, Sauval, t. II, p. 624, le

plan de Gomboust de 1652 et les plans postérieurs, les ouvrages

suivants: 1º _la Guide de Paris_, etc. par le sieur Schayes, 1647;

2º _Le Livre commode, contenant les adresses de la ville de Paris;

par Abraham Pradel, philosophe et mathématicien_, Paris, petit

in-8º; 3º l'_Almanach Royal de 1699_; 4º la suite des diverses

éditions de G. Brice, de 1685 à 1725; 5º la pièce de vers de

Scarron, _Adieux au Marais et à la Place Royale_, édition

d'Amsterdam, de 1752, t. VII, p. 29-35; 6º un manuscrit de la

Bibliothèque nationale, fonds de Lancelot, no 7905, où se trouve un

_Supplément des Antiquités de Paris, avec tout ce qui s'est fait et

passé de plus remarquable depuis 1610 jusques à présent, par D. H.

J., avocat en parlement_. _Jusques à présent_ est à peu près 1640.

Terminons par cette dernière remarque: il n'y a qu'un seul hôtel de

la Place Royale qui soit resté dans la même famille de 1612 jusqu'à

nos jours, à savoir, l'hôtel qui porte le no 25, et qui, de père en

fils, est arrivé à son propriétaire actuel, M. le comte de

L'Escalopier.

[355] MADAME DE SABLÉ, _Appendice_, p. 421.

[356] Tandis que les uns imputent à Mme de Longueville, en dépit de

la modération bien certaine de sa conduite, d'avoir poussé Maurice

de Coligny à provoquer le duc de Guise, d'autres veulent que le

malheureux Maurice ait cédé aux suggestions de ses ennemis qui

l'auraient comme forcé de se battre en l'accusant d'abandonner la

cause d'une femme compromise par ses empressements. Du moins

trouvons-nous dans un manuscrit précédemment cité, le t. 630-631 du

fonds Dupuy, la lettre suivante adressée à Coligny. Elle n'a ni

vérité ni vraisemblance. Coligny ne quittait pas l'armée au milieu

d'une campagne, il était à Paris, comme le duc d'Enghien, parce que

la campagne était finie et qu'on était au milieu de l'hiver. Le

prince de Marcillac, loin d'animer les esprits, avait tout fait

pour les adoucir, et il était un des amis particuliers de Coligny.

Mais il serait presque ridicule de prendre au sérieux cette lettre,

et nous la donnons seulement comme une invention de messieurs les

Importants, et comme un trait de ce même esprit de raillerie qui un

peu après produisit la chanson: _Essuyez vos beaux yeux, Mme de

Longueville_, etc.

«Monsieur, on croit que vous n'êtes venu en cette ville que pour

témoigner votre valeur en tel rencontre. Vous êtes cause qu'une

princesse est tombée dans le plus sensible malheur qui pouvoit

arriver à une princesse de sa condition, et qu'elle demeure par

votre imprudence exposée à toute la rigueur d'un mari outragé. Que

votre épée venge donc et répare par votre sang ou par celui de ses

calomniateurs l'affront qu'elle a reçu. Vous êtes en estime de fin

et d'artificieux et vous êtes tenu pour mauvais soldat; c'est ici

la pierre de touche qui fera voir ce que vous êtes et qui peut

détromper un chacun de la mauvaise opinion qu'on a de vous. Ne

sortez pas d'une méchante affaire par un mauvais procédé. Il faut

s'adresser au plus beau de la bande. Marcillac, Barrière et

Rouville, et quelques autres plus hauts et plus huppés, attendent

de voir l'événement de ce rencontre. La Cour ne sauroit croire que

vous ayez quitté l'armée au milieu de la campagne que pour une

particulière et très importante occasion. Adieu. Cette lettre ne

veut pas être secrète, puisqu'il y en a plus de vingt copies qui

courent partout.»

Nous pouvons donner les moindres détails du combat, grâce aux mémoires

contemporains, grâce surtout aux divers manuscrits dont nous avons

déjà fait usage.

Le 12 décembre 1643[357], d'Estrades alla le matin appeler le duc de

Guise de la part de Coligny. Le rendez-vous fut pris pour le jour

même, à la Place Royale, à trois heures[358]. Les deux adversaires ne

firent rien paraître de toute la matinée, et à trois heures ils

étaient au rendez-vous. On prête[359] au duc de Guise un mot qui

répand sur cette scène une grandeur inattendue, fait comparaître à la

Place Royale et met aux prises une dernière fois les deux plus

illustres combattants des guerres de la Ligue dans la personne de

leurs descendants. En mettant l'épée à la main, Guise dit à Coligny:

«Nous allons décider les anciennes querelles de nos deux maisons, et

on verra quelle différence il faut mettre entre le sang de Guise et

celui de Coligny.» Coligny porta à son adversaire une longue estocade;

mais, faible comme il était, le pied de derrière lui manqua, et il

tomba sur le genou. Guise alors passa sur lui et mit le pied sur son

épée[360]. Il aurait dit à Coligny[361]: «Je ne veux pas vous tuer,

mais vous traiter comme vous méritez, pour vous être adressé à un

prince de ma naissance, sans vous en avoir donné sujet»; et il le

frappa du plat de son épée[362]. Coligny, indigné, ramasse ses forces,

se rejette en arrière, dégage son épée et recommence la lutte[363].

Dans ce second acte de l'affaire, Guise fut blessé légèrement à

l'épaule[364] et Coligny à la main. Enfin Guise, passant de nouveau

sur Coligny, se saisit de son épée, dont il eut la main un peu coupée,

et en la lui enlevant lui porta un grand coup dans le bras qui le mit

hors de combat. Pendant ce temps, d'Estrades et Bridieu s'étaient

blessés grièvement[365].

[357] C'est d'Ormesson qui donne cette date. Gaudin (Archives des

affaires étrangères, FRANCE. t. CV) dit que ce fut un samedi.

[358] D'Ormesson, le manuscrit sur la Régence, et Gaudin.

[359] La Rochefoucauld.

[360] D'Ormesson.

[361] D'Ormesson et Gaudin.

[362] D'Ormesson, le manuscrit sur la Régence, Gaudin et la

Rochefoucauld.

[363] D'Ormesson.

[364] D'Ormesson. Le manuscrit sur la Régence et Gaudin disent au

côté.

[365] D'Ormesson, le manuscrit sur la Régence, Gaudin, La

Rochefoucauld, Mme de Motteville.

Telle fut l'issue de ce duel, le dernier des duels célèbres de la

Place Royale[366]. Il fit très peu d'honneur à Coligny[367], et

presque tout le monde prit parti pour le duc de Guise. La Reine

témoigna[368] un très vif mécontentement de la violation de l'édit.

Monsieur, poussé par sa femme et par les Lorrains, se plaignit

hautement[369]. M. le Prince et Mme la Princesse furent bien obligés

de se déclarer contre Coligny doublement coupable et parce qu'il était

le provocateur et parce qu'il avait été malheureux. La preuve que

Coligny était d'intelligence avec le duc d'Enghien, c'est que celui-ci

ne l'abandonna pas, qu'il le reçut blessé dans sa maison de Paris,

puis à Saint-Maur, et qu'il ne cessa de l'entourer de sa protection et

de ses soins[370], en dépit de M. le Prince. Quand l'affaire fut

déférée au Parlement, conformément à l'édit de Richelieu, et que les

deux adversaires furent appelés à comparaître, le duc de Guise annonça

l'intention de se rendre au palais avec un cortége de princes et de

grands seigneurs; de son côté le duc d'Enghien menaça d'y accompagner

aussi son ami. Mais les poursuites commencées s'arrêtèrent[371] devant

l'état déplorable où l'on sut qu'était tombé Coligny. L'infortuné

languit quelques mois, et mourut à la fin de mai 1644[372] des suites

de ses blessures, et de désespoir d'avoir si mal soutenu la cause de

sa propre maison et celle de Mme de Longueville.

[366] Il y eut encore le duel du comte d'Aubijoux en 1654.

[367] Gaudin, t. CVII, 2 janvier 1644: On a trouvé un billet

attaché an cheval de bronze de la Place Royale, contenant ces mots:

«_Henricus, dux Guysius, aulico molimine ad duellum vocatus ac

superbo fastu in arenam regiam ductus, Colinæum, antiquum

religionis nec non familiæ Guysianæ hostem debellavit, inflixit, ac

inermem reliquit, anno Domini millesimo sexcentesimo_, etc., etc.»

[368] Gaudin, t. CV, lettre du 19 décembre 1643: «La Reyne est fort

irritée. Le lendemain matin elle manda à M. le Prince qu'il fît

sortir Coligny de sa maison, autrement qu'elle l'enverroit prendre.

Son Altesse tout aussitôt alla à l'hôtel de Saint-Denys où est logé

le duc d'Anguyen, pour faire déloger Coligny, et fit une rude

réprimande aux petits maîtres. Depuis il s'est retiré à

Saint-Maur.» On appelait petits maîtres la troupe de jeunes

gentilshommes qui entouraient le duc d'Enghien et partageaient ses

dangers et ses périls, Voyez MADAME DE SABLÉ, chap. Ier, p. 44.

[369] Gaudin, _ibid._: «Cette action a aussi fort fâché Monsieur

qui a porté l'affaire très haut en faveur du duc de Guise, et a dit

au duc d'Anguyen qu'il trouvoit bien mauvais le procédé de Coligny

qui n'a pas craint de violer les édits du Roy, pour appeler un

prince qui ne l'a point offensé et qui est son beau-frère.»

[370] D'Ormesson: «Le mardi 29 décembre, vint me voir le marquis de

Pardaillan et me dit que M. de Coligny étoit à Saint-Maur et avoit

pensé mourir de la gangrène qui s'étoit mise à son bras.»--Le

mercredi 30 décembre, M. de Coligny étoit hors d'espérance, sa

playe ne faisoit ni chair ni pus, à cause de sa mauvaise condition

naturelle. M. le duc d'Enghien y étoit allé pour le résoudre à

avoir le bras coupé.» Gaudin, t. CVII, 2 janvier 1644: «M. le duc

de Guise est à Meudon, où il demeure entièrement soumis aux

intentions de la Reine. Pour M. de Coligny, il est encore à

Saint-Maur où on lui a pensé couper le bras.»--_Ibid._, 30 janvier

1644: On a dit ici que M. de Coligny est encore dans le château de

Dijon (une des places de la maison de Condé), où on lui a fait une

cruelle incision à la main. Mais pour moi je crois qu'il est encore

à Ablon (entre Saint-Maur et Corbeil).»

[371] Le manuscrit sur la Régence dit que le duc de Guise et

Coligny comparurent devant le Parlement et se justifièrent, le duc

de Guise avec le plus grand succès, Coligny de très mauvaise grâce.

D'Ormesson: «Le lundi 14 décembre, je fus chez M. Gilbert,

conseiller. Il me dit que le Parlement, les chambres assemblées,

avoit donné commission au procureur général pour informer du duel,

et avoit permis d'obtenir monitoire (ordonnance que l'autorité

ecclésiastique faisoit lire au prône pour inviter tous ceux qui

avoient connaissance d'un crime à le dénoncer).»--Gaudin, t. CV, 19

décembre, 1643: «Messieurs du Parlement s'assemblèrent lundi à la

réquisition du procureur général pour en informer (de ce duel);

mais personne ne veut déposer.»--T. CVIII, 26 décembre: «Il a été

sursis aux conclusions de M. le procureur général contre les

duellistes, qui devoient se donner mardi passé, quoiqu'il ne se

trouve point de personnes qui veuillent déposer; et il y a

apparence qu'on n'approfondira pas davantage cette affaire, et que

MM. de Coligny et d'Estrades en seront quittes pour un éloignement

en Hollande. Ils sont pourtant encore à Saint-Maur, et M. de Guise

à Mendon. M. d'Angoulême a refusé la retraite du sieur de Coligny

dans sa maison de Grosbois à la recommandation de M. le Prince et

de M. de Châtillon.»--T. CVII, 13 février 1644: «M. de Guise

revient dès samedi à Paris. Les conclusions de Messieurs les gens

du Roi lui sont favorables, ne portant qu'ajournement personnel,

mais décret de prise de corps contre M. de Coligny, quoique M. le

Prince ait pu remontrer qui vouloit les faire égaux. Aujourd'hui M.

de Guise va se purger en Parlement.»--_Ibid._, 20 février:

«L'affaire du duc de Guise n'a point encore été jugée au Parlement

qui trouve plus à propos de retirer les conclusions des gens du

Roi, et de laisser l'affaire en l'état où elle est, sans

l'approfondir, que de donner un arrêt de justification touchant une

action qui passe pour un duel manifeste. Le dit seigneur n'a point

encore salué la Reine, mais paroît dans les assemblées comme le

brave de la cour. L'hôtel de Guise ne vide pas de cordons bleus et

autres personnes de condition.» _Ibid._, 6 mars: «M. de Guise

revint hier au Parlement, et même M. de Coligny, et les seconds,

qui furent remis à ce jourd'hui, à cause de l'absence de deux

présidents.»--_Ibid._, 12 mars: «Le dit seigneur pensoit bien aller

accompagné de grand nombre de ducs et pairs et de maréchaux de

France samedi au Parlement; mais M. le duc d'Anguyen voulut aussi

accompagner M. de Coligny. Il y eut défense à l'un et à l'autre d'y

comparoître qu'avec deux de leurs amis peur de jalousie; ce qu'ils

firent, et il fut ordonné que plus amplement il serait informé (ce

qui étoit une remise indéfinie). M. de Guise aussitôt alla saluer

la Reine qui lui fit une douce réprimande et le reçut parfaitement

bien.»

[372] La Rochefoucauld dit avec raison que Coligny mourut quatre ou

cinq mois après son duel. Nous lisons en effet dans la

correspondance de Gaudin, t. CVII, 21 mai 1644: «On tient que M. de

Coligny a expiré ce matin.» Et dans _la Gazette_ de Renaudot pour

l'an 1644, p. 779: «De Paris, 28 may. Cette semaine sont ici morts

la dame de Bouillon La Marck, sœur du défunt connétable de Luynes,

et le comte de Coligny, fils aîné du maréchal de Chastillon,

seigneur de grande espérance.» Aussi Gaudin, dans une lettre du 3

juin annonce-t-il que d'Andelot, qui était en Hollande, a pris le

nom de comte de Coligny.--Les lettres d'abolition du duc de Guise

sont du mois d'août 1644, et elles furent entérinées au mois de

septembre. Jusque-là il n'avait eu que la permission de venir

présenter ses hommages à la Régente.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 18 / 51 段