Marie de Bretagne, née vers 1612, morte à quarante-cinq ans en 1657,

était la fille aînée de cette fameuse comtesse de Vertu, dont le père

était La Varenne Fouquet, maître d'hôtel et serviteur très complaisant

d'Henri IV. Le comte de Vertu, de l'illustre maison de Bretagne, avait

épousé Mlle de La Varenne à cause de son extrême beauté, et il s'était

empressé de la tirer de Paris et de l'emmener chez lui. Il n'y gagna

rien, et Tallemant[323] nous raconte de la belle et folle comtesse une

histoire galante terminée de la plus tragique manière. La fille était

digne de la mère par sa beauté, et elle la laissa bien loin derrière

elle par ses vices. Mariée en 1628 au duc de Montbazon, le père de Mme

de Chevreuse, lorsqu'il était déjà vieux et qu'elle était encore au

couvent, elle se mit bientôt à son aise. L'esprit n'était pas son plus

brillant côté, et ce qu'elle en avait était tourné à la ruse et à la

perfidie. «Son esprit, dit l'indulgente Mme de Motteville[324],

n'étoit pas si beau que son corps; ses lumières étoient bornées par

ses yeux, qui commandoient qu'on l'aimât. Elle prétendoit à

l'admiration universelle.» Sur son caractère, tous les témoignages

sont unanimes. Retz, qui la connaissait bien, en parle en ces

termes[325]: «Mme de Montbazon étoit d'une très grande beauté. La

modestie manquoit à son air. Son jargon eût suppléé dans un temps

calme à son esprit. Elle eut peu de foi dans la galanterie, nulle dans

les affaires. Elle n'aimoit rien que son plaisir, et au-dessus de son

plaisir son intérêt. Je n'ai jamais vu une personne qui ait conservé

dans le vice si peu de respect pour la vertu.» Souverainement vaine et

aimant passionnément l'argent, c'est à l'aide de sa beauté qu'elle

poursuivait l'influence et la fortune. Elle en prenait donc un soin

infini, comme de son idole, et aussi comme de sa ressource et de son

trésor. Elle l'entretenait et la relevait par toutes sortes

d'artifices, et elle la conserva presque entière jusqu'à sa mort. Mme

de Motteville assure que dans ses dernières années elle était «aussi

enchantée de la vanité que si elle n'avoit eu que vingt-cinq ans[326];

qu'elle avoit le même désir de plaire, et qu'elle portoit son deuil

avec tant d'agrément que l'ordre de la nature se trouvoit changé,

puisque beaucoup d'années et de beauté se pouvoient rencontrer

ensemble.» Dix ans auparavant, en 1647, à trente-cinq ans, lorsque

Mazarin donna une comédie à machines et en musique, à la mode

d'Italie, c'est-à-dire un opéra, le soir il y eut un grand bal, et la

duchesse de Montbazon y parut parée de perles et avec une plume rouge

sur la tête, dans un tel éclat qu'elle ravit toute l'assemblée,

«montrant par là que des beaux l'arrière-saison est toujours

belle[327].» On peut penser ce qu'elle était en 1643, à trente et un

ans.

[323] Tallemant, t. III, p. 407.

[324] T. Ier, p. 46.

[325] T. Ier, p. 221. Il en cite, ainsi que Tallemant et même Mme

de Motteville, des choses incroyables.

[326] T. V, p. 246.

[327] T. Ier, p. 410.

Des deux conditions de la beauté parfaite, la force et la grâce[328],

Mme de Montbazon possédait la première au suprême degré; mais cette

qualité étant presque seule ou tout à fait dominante laissait quelque

chose à désirer, c'est-à-dire précisément ce qui fait le charme de la

beauté. Elle était grande et majestueuse, même à ce point que

Tallemant, qui exagère toujours lorsqu'il ne ment pas, dit: «C'étoit

un colosse[329].» Elle possédait tout le luxe des attraits de

l'embonpoint. Sa gorge rappelait celle des statues antiques, avec un

peu d'excès peut-être. Ce qui frappait le plus en sa figure était des

yeux et des cheveux très noirs sur un fond d'une éblouissante

blancheur. Le défaut était un nez un peu fort, avec une bouche trop

enfoncée qui donnait à son visage une apparence de dureté[330]. On

voit que c'était juste l'opposé de Mme de Longueville. Celle-ci était

grande et ne l'était pas trop. La richesse de sa taille n'ôtait rien à

sa délicatesse. Un juste embonpoint laissait déjà paraître et retenait

dans une mesure exquise la beauté des formes de la femme. Ses yeux

étaient du bleu le plus doux; son abondante chevelure du plus beau

blond cendré. Elle avait le plus grand air; et malgré cela son trait

particulier était la grâce. Ajoutez la suprême différence des manières

et du ton. Mme de Longueville était dans tout son maintien la dignité,

la politesse, la modestie, la douceur même, avec une langueur et une

nonchalance qui n'étaient pas son moindre charme. Sa parole était rare

ainsi que son geste; les inflexions de sa voix étaient une musique

parfaite. L'excès, où jamais elle ne tomba, eût été plutôt une sorte

de mignardise. Tout en elle était esprit, sentiment, agrément. Mme de

Montbazon, au contraire, avait la parole libre, le ton leste et

dégagé, de la morgue et de la hauteur.

[328] Plus haut, _Introduction_, p. 4, etc.

[329] T. III, p. 410.

[330] Sur la beauté de Mme de Montbazon, nous avons uni ce que

disent Tallemant, t. III, p. 411, et Mme de Motteville, t. Ier, p.

146. Le lecteur peut juger de la vérité de notre description en

allant voir à Versailles, dans la curieuse galerie de l'attique du

nord, sous le no 2030, un petit tableau où Mme de Montbazon est

représentée en buste, vers l'âge de trente-cinq ans, avec un

collier de perles, un beau front très découvert, de beaux yeux

noirs, une gorge magnifique; mais le tout un peu fort et sans

beaucoup de distinction. Vis-à-vis ce portrait mettez celui de Mme

de Longueville, tel qu'on le voit dans le salon de Mars à

Versailles, et tel que nous le donnons ici, et vous avez les deux

côtés différents de la beauté.

Ce n'en était pas moins une créature très attrayante, quand elle

voulait l'être, et elle eut un grand nombre d'adorateurs, et

d'adorateurs heureux, depuis Gaston, duc d'Orléans, et le comte de

Soissons, tué à la Marfée, jusqu'à Rancé, le jeune éditeur d'Anacréon

et le futur fondateur de la Trappe. M. de Longueville avait été

quelque temps l'amant en titre, et il lui faisait des avantages

considérables. Quand il épousa Mlle de Bourbon, Mme la Princesse

exigea, sans être il est vrai bien fidèlement obéie, qu'il rompît tout

commerce avec son ancienne maîtresse. De là dans cette âme intéressée

une irritation que redoubla la vanité blessée, lorsqu'elle vit cette

jeune femme avec son grand nom, un esprit merveilleux, un agrément

indéfinissable, s'avancer dans le monde de la galanterie, entraîner

sans le moindre effort tous les cœurs après elle, et lui enlever ou

partager du moins cet empire de la beauté dont elle était si fière, et

qui lui était si précieux. D'un autre côté, ainsi que nous l'avons

dit, le duc de Beaufort n'avait pu autrefois se défendre pour Mme de

Longueville d'une admiration passionnée qui avait été très froidement

reçue[331]. Il en avait eu du dépit, et cette blessure saignait

encore, même après qu'il eut porté ses hommages à Mme de Montbazon.

Celle-ci, comme on le pense bien, aigrit ses ressentiments. Enfin le

duc de Guise, récemment arrivé à Paris, s'était mis à la fois dans le

parti des Importants et au service de Mme de Montbazon, qui

l'accueillit fort bien, en même temps qu'elle s'efforçait de garder ou

de rappeler M. de Longueville, et qu'elle régnait sur Beaufort, dont

le rôle auprès d'elle était un peu celui de cavalier servant. On le

voit, Mme de Montbazon disposait, par Beaufort et par Guise, de la

maison de Vendôme et de la maison de Lorraine, et elle employa tout ce

crédit au profit de sa haine contre Mme de Longueville. Elle brûlait

de lui nuire; elle en trouva l'occasion.

[331] Voyez la fin du chap. II, p. 199.

Un soir[332] que, dans son salon de la rue de Béthisy ou de la rue

Barbette[333], elle avait chez elle une nombreuse compagnie, on

ramassa deux lettres qui n'avaient pas de signature, mais qui étaient

d'une écriture de femme et d'un style peu équivoque. On se mit à les

lire, on en fit mille plaisanteries, on en rechercha l'auteur. Mme de

Montbazon prétendit qu'elles étaient tombées de la poche de Maurice de

Coligny, qui venait de sortir, et qu'elles étaient de la main de Mme

de Longueville. Le mot d'ordre une fois donné, tous les échos du parti

des Importants le répétèrent, et cette aventure devint l'entretien de

la cour. Voici quelles étaient les deux lettres trouvées chez Mme de

Montbazon; une frivole curiosité nous les a très fidèlement

conservées[334]:

I.

«J'aurois beaucoup plus de regret du changement de votre conduite si

je croyois moins mériter la continuation de votre affection. Je vous

avoue que, tant que je l'ai crue véritable et violente, la mienne vous

a donné tous les avantages que vous pouviez souhaiter. Maintenant

n'espérez pas autre chose de moi que l'estime que je dois à votre

discrétion. J'ai trop de gloire pour partager la passion que vous

m'avez si souvent jurée, et je ne veux plus vous donner d'autre

punition de votre négligence à me voir que celle de vous en priver

tout à fait. Je vous prie de ne plus venir chez moi, parce que je n'ai

plus le pouvoir de vous le commander.»

II.

«De quoi vous avisez-vous après un si long silence? Ne savez-vous pas

bien que la même gloire qui m'a rendue sensible à votre affection

passée me défend de souffrir les fausses apparences de sa

continuation? Vous dites que mes soupçons et mes inégalités vous

rendent la plus malheureuse personne du monde; je vous assure que je

n'en crois rien, bien que je ne puisse nier que vous ne m'ayez

parfaitement aimée, comme vous devez avouer que mon estime vous a

dignement récompensé. En cela, nous nous sommes rendu justice, et je

ne veux pas avoir dans la suite moins de bonté, si votre conduite

répond à mes intentions. Vous les trouveriez moins déraisonnables si

vous aviez plus de passion, et les difficultés de me voir ne feroient

que l'augmenter au lieu de la diminuer. Je souffre pour trop aimer et

vous pour n'aimer pas assez. Si je vous dois croire, changeons

d'humeur; je trouverai du repos à faire mon devoir, et vous devez y

manquer pour vous mettre en liberté. Je n'aperçois pas que j'oublie la

façon dont vous avez passé avec moi l'hiver, et que je vous parle

aussi franchement que j'ai fait autrefois. J'espère que vous en userez

aussi bien, et que je n'aurai point de regret d'être vaincue dans la

résolution que j'avois faite de n'y plus retourner. Je garderai le

logis trois ou quatre jours de suite, et l'on ne m'y verra que le

soir: vous en savez la raison.»

[332] Voyez sur toute cette affaire Mademoiselle, Mme de

Motteville, La Châtre et La Rochefoucauld. Nous en trouvons un

récit inédit et assez étendu dans la collection Dupuy, vol. 631.

[333] Sur l'hôtel de Montbazon, voyez Sauval, t. II, p. 124.

[334] Mademoiselle, t. Ier, p. 62 et 63. Le manuscrit de Dupuy ne

donne que des variantes insignifiantes.

Ces lettres n'étaient pas controuvées. Elles avaient été réellement

écrites par Mme de Fouquerolles au beau et élégant marquis de

Maulevrier, qui avait eu la sottise de les perdre dans le salon de Mme

de Montbazon. Maulevrier, tremblant d'être reconnu et d'avoir

compromis Mme de Fouquerolles, courut chez un des chefs du parti des

Importants, La Rochefoucauld, qui était son ami, lui confia son

secret, et le supplia de s'entremettre pour assoupir cette affaire. La

Rochefoucauld fit comprendre à Mme de Montbazon qu'il était de son

intérêt de faire ici la généreuse, car on reconnaîtrait bien aisément

l'erreur ou la fraude, dès qu'on en viendrait à confronter l'écriture

de ces lettres avec celle de Mme de Longueville; qu'il lui fallait

donc prévenir un éclat qui retomberait sur elle. Mme de Montbazon

remit les lettres originales à La Rochefoucauld, qui les fit voir à M.

le Prince, à Mme la Princesse, à Mme de Rambouillet et à Mme de Sablé,

particulières amies de Mme de Longueville, et, la vérité bien établie,

les brûla en présence de la Reine, délivrant Maulevrier et Mme de

Fouquerolles de l'inquiétude mortelle où ils avaient été pendant

quelque temps[335].

[335] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 387.

Peut-être eût-il été sage de s'en tenir là. C'était l'avis un peu

intéressé du faible et prudent M. de Longueville, qui voulait ménager

Mme de Montbazon, et ne croyait pas que l'honneur de sa femme eût

beaucoup à gagner à un plus grand éclat. Mme de Longueville n'était

pas non plus fort animée; mais Mme la Princesse, avec son humeur

altière et dans le premier enivrement des succès de son fils, exigea

une réparation égale à l'offense, et déclara hautement que, si la

Reine et le gouvernement ne prenaient pas en main l'honneur de sa

maison, elle et tous les siens se retireraient de la cour: elle

s'indignait à la seule idée qu'on pût mettre un moment sa fille en

balance avec la petite-fille d'un cuisinier, disait-elle, voulant

parler de La Varenne, père de la comtesse de Vertu, qui avait été

maître d'hôtel de Henri IV. En vain tout le parti des Importants,

Beaufort et Guise à leur tête, s'agitèrent et menacèrent: Mazarin

était trop habile pour se mettre sur les bras deux ennemis à la fois,

et pour se brouiller avec les Condé sans espoir d'acquérir ou de

désarmer les Lorrains et les Vendôme. Il tourna aisément la Reine du

côté de Mme la Princesse[336]. Mme de Longueville était allée passer

les premiers moments de cette désagréable aventure à La Barre, auprès

de ses chères amies Mlles Du Vigean. La Reine elle-même alla l'y voir,

et lui promit sa protection. On décida que la duchesse de Montbazon

se rendrait chez Mme la Princesse, à l'hôtel de Condé, et lui ferait

une réparation publique. Mme de Motteville raconte avec beaucoup

d'agrément tout ce qu'il fallut de diplomatie pour ménager et régler

ce que dirait Mme de Montbazon et ce que répondrait Mme la Princesse.

«La Reine étoit dans son grand cabinet, et Mme la Princesse étoit avec

elle, qui, tout émue et toute terrible, faisoit de cette affaire un

crime de lèse-majesté. Mme de Chevreuse, engagée par mille raisons

dans la querelle de sa belle-mère, étoit avec le cardinal Mazarin pour

composer la harangue qu'elle devoit faire. Sur chaque mot, il y avoit

un pourparler d'une heure. Le Cardinal, faisant l'affairé, alloit d'un

côté et d'autre pour accommoder leur différend, comme si cette paix

eût été nécessaire au bonheur de la France et au sien en particulier.

Il fut arrêté que la criminelle iroit chez Mme la Princesse le

lendemain, où elle devoit dire que le discours qui s'étoit fait de la

lettre étoit une chose fausse, inventée par de méchants esprits, et

qu'en son particulier elle n'y avoit jamais pensé, connoissant trop

bien la vertu de Mme de Longueville et le respect qu'elle lui devoit.

Cette harangue fut écrite dans un petit billet qui fut attaché à son

éventail, pour la dire mot à mot à Mme la Princesse. Elle le fit de la

manière du monde la plus fière et la plus haute, faisant une mine qui

sembloit dire: «Je me moque de ce que je dis.»

[336] Mme de Motteville, t. Ier, p. 83.

Mademoiselle[337] et d'Ormesson[338] nous ont conservé les deux

discours prononcés: «Madame[339], je viens ici pour vous protester

que je suis innocente de la méchanceté dont on m'a voulu accuser, n'y

ayant point de personne d'honneur qui puisse dire une calomnie

pareille; et si j'avois fait une faute de cette nature, j'aurois subi

les peines que la Reine m'auroit imposées et ne me serois jamais

montrée devant le monde, et vous en aurois demandé pardon, vous

suppliant de croire que je ne manquerai jamais au respect que je vous

dois et à l'opinion que j'ai du mérite et de la vertu de Mme de

Longueville.» Mme la Princesse répondit: «Je reçois très volontiers

l'assurance que vous me donnez n'avoir nullement part à la méchanceté

que l'on a publiée, déférant tout au commandement que la Reine m'en a

fait.»

[337] T. Ier, p. 65.

[338] Manuscrit déjà cité, fol. 22.

[339] Nous suivons d'Ormesson qui reproduit plus fidèlement, ce

semble, les deux discours, tandis que les _Mémoires_ de

Mademoiselle leur donnent une tournure un peu plus moderne, ayant

eux-mêmes été arrangés et altérés de la façon la plus étrange, en

dépit du manuscrit original conservé à la Bibliothèque nationale et

que nul éditeur ne s'est encore avisé de consulter.

On trouve dans d'Ormesson quelques détails qui ajoutent au piquant de

cette scène de comédie. Elle eut lieu le 8 août. Le cardinal Mazarin y

assistait, comme témoin de la part de la Reine. Mme de Montbazon ayant

commencé son discours sans dire Madame, Mme la Princesse s'en

plaignit, et l'autre dut recommencer avec l'addition respectueuse.

Évidemment un pareil accommodement ne finissait rien[340].

[340] Les habiles ne s'y trompèrent pas, et le maréchal de La

Meilleraie écrit de Bretagne à Mazarin le 9 août, Archives des

affaires étrangères, FRANCE, t. CV: «Je viens d'avoir avis de

différends survenus à la cour pour le sujet des lettres de Mme de

Montbazon, et pour cet effet j'ai envoié trouver Mme de Longueville

et Mme la Princesse. L'on m'assure que vous avez entrepris cet

accommodement; je ne doute point que vous n'en veniez à bout, pour

ce qui sera de l'apparence; mais pour l'effet je le tiens plus

difficile, puisque c'est une suite de tous les commencements que

j'ai vus.»

Outre la satisfaction qu'elle venait de recevoir, Mme la Princesse

avait demandé et obtenu la permission de ne se point trouver en même

lieu que la duchesse de Montbazon. A quelque temps de là, Mme de

Chevreuse invita la Reine à une collation dans le jardin de Renard. Ce

jardin était le rendez-vous de la belle société. Il était au bout des

Tuileries, avant la porte de la Conférence qui conduisait au

Cours-la-Reine, c'est-à-dire à l'angle gauche de la place Louis

XV[341], sur le terrain occupé depuis par deux de ces tristes fossés

inventés par le XVIIIe siècle et obstinément conservés comme pour

gâter à plaisir cette magnifique place qu'il serait si aisé de rendre

la plus belle de l'Europe. L'été, en revenant du Cours, qui était la

promenade du grand monde, et où les beautés du jour faisaient assaut

de toilette et d'éclat[342], on venait se reposer au jardin de Renard,

y prendre des rafraîchissements, et entendre des sérénades à la

manière espagnole. La Reine se plaisait fort à s'y promener dans les

belles soirées d'été. Elle voulut que Mme la Princesse y vînt avec

elle partager la collation que lui offrait Mme de Chevreuse,

l'assurant bien que Mme de Montbazon n'y serait pas: mais celle-ci y

était, et elle prétendit même faire les honneurs de la collation comme

belle-mère de celle qui la donnait. Mme la Princesse feignit de

vouloir se retirer pour ne pas troubler la fête; la Reine ne pouvait

pas ne la point retenir, puisqu'elle était venue sur sa parole. Elle

fit donc prier Mme de Montbazon de faire semblant de se trouver mal et

de s'en aller pour la tirer d'embarras. La hautaine duchesse ne

consentit pas à fuir devant son ennemie, et elle demeura. La Reine

offensée refusa la collation et quitta la promenade avec Mme la

Princesse. Quelques jours après, une lettre du Roi enjoignait à Mme de

Montbazon de sortir de Paris[343].

[341] Voyez la charmante gravure d'Israël Sylvestre.

[342] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, chap. XVI, p 308.

[343] Cette lettre avec la réponse est à la fois dans le manuscrit

de Dupuy, déjà cité, et aux Archives des affaires étrangères,

FRANCE, t. CV, pièce II: «Ma cousine, le mécontentement que la

Reyne, madame ma mère, a du peu de respect que vous fîtes paroître

ces jours passés en ce qu'elle vous fit paroître de son intention,

m'oblige d'envoyer partout où vous serez le sieur de Nevily (le

manuscrit de Dupuy: _Neuilly_), un de mes gentilshommes ordinaires,

avec cette lettre que je fais pour vous dire que vous vous rendiez

en votre maison de Rochefort, et que vous y demeuriez jusques à ce

que vous ayez autre ordre de ma part; ce que me promettant de votre

obéissance, je ne vous en ferai de commandement plus exprès, et

prie Dieu cependant qu'il vous aie, ma cousine, en sa sainte garde.

Écrit de Paris, 22 août 1643, Louis, Guenegaud.» La réponse de la

duchesse est à la fois très humble et très fière, comme l'avait été

son discours à Mme la Princesse: elle se soumet, mais elle proteste

de son «mépris de la vie quand il sera question de choses qui

blesseroient son honneur et son courage.»

Cette disgrâce déclarée irrita les Importants. Ils se crurent humiliés

et affaiblis, et il n'y eut pas de violences et d'extrémités qu'ils ne

rêvèrent. Le duc de Beaufort, frappé à la fois dans son crédit et dans

ses amours, jeta les hauts cris; les pensées de vengeance qui depuis

quelque temps s'agitaient à l'hôtel de Vendôme, se fixèrent; il y eut

un complot formé et arrêté pour se défaire de Mazarin, avec diverses

tentatives d'exécution[344]. Dans ces conjonctures, le Cardinal se

montra à la hauteur de Richelieu. Quoiqu'il demandât surtout ses

succès à la patience, à l'habileté et à l'intrigue, il avait aussi de

la résolution et du courage, et il sut prendre son parti. Il était

déjà assez bien avec la Reine, et il commençait à lui paraître

nécessaire ou du moins fort utile. Il lui représenta ce qu'elle devait

à l'État et à l'autorité royale menacée; qu'il fallait préférer

l'intérêt de son fils et de sa couronne à des amitiés bonnes peut-être

en d'autres temps, mais qui étaient devenues dangereuses; il mit sous

ses yeux les preuves certaines de la conspiration ourdie contre sa

personne, et la supplia de choisir entre ses ennemis et lui. Anne

d'Autriche n'hésita point, et la ruine des Importants fut décidée. Le

2 septembre, on arrêta le duc de Beaufort au Louvre même, et on le

conduisit à Vincennes. On ôta le commandement des Suisses à La Châtre,

ami de Beaufort. L'évêque de Beauvais, qui avait eu un moment la

confiance de la Reine et s'était mis en tête de succéder à Richelieu,

fut renvoyé à son église; le duc de Vendôme, ainsi que le duc de

Mercœur, son fils aîné, relégués à Anet, Mme de Chevreuse d'abord à

Dampierre puis en Anjou, et Châteauneuf dans son gouvernement de

Touraine[345]. Ces mesures, exécutées à propos, dissipèrent le parti

des Importants. Les discordes intestines qui menaçaient le nouveau

règne durent attendre des jours plus favorables. Mazarin, bientôt sans

rival auprès de la Reine, continua au dedans et surtout au dehors le

système de son devancier, et la royauté, ainsi que la France,

comptèrent une suite de belles années, grâce à l'union des princes du

sang avec la couronne, aux ménagements habiles du premier ministre, à

son génie politique secondé par le génie militaire du duc d'Enghien.

[344] Mme DE CHEVREUSE, chap. IV.

[345] Mme DE CHEVREUSE, chap. V.

Celui-ci était revenu à Paris à la fin de la campagne, après avoir

gagné une grande bataille, pris une place forte très importante, fait

passer le Rhin à l'armée française, et reporté la guerre en Allemagne.

La Reine l'avait reçu comme le libérateur de la France. Mazarin, qui

tenait plus à la réalité qu'à l'apparence du pouvoir, lui fit dire que

toute son ambition était d'être son chapelain et son homme d'affaires

auprès de la Reine. De loin, le duc d'Enghien avait applaudi à tout ce

qu'on avait fait, et il revenait brûlant encore pour Mlle Du Vigean,

et furieux qu'on eût osé insulter sa sœur. Il adorait sa sœur, et il

aimait Coligny. Il connaissait et il avait favorisé sa passion. Engagé

lui-même dans un amour aussi ardent que chaste, il savait que sa sœur

pouvait bien n'avoir pas été insensible aux empressements de Maurice,

mais il se révoltait à la pensée qu'on lui attribuât les lettres d'une

Mme de Fouquerolles, et il le prit sur un ton qui arrêta les plus

insolents.

Parmi les amis du duc de Beaufort et de Mme de Montbazon était au

premier rang le duc de Guise. On l'avait ménagé ainsi que toute sa

famille à cause de Monsieur, Gaston, duc d'Orléans, qui avait épousé

en secondes noces une princesse de Lorraine, la belle Marguerite[346].

Le duc de Guise était tel que nous l'avons dépeint. Il avait déjà fait

plus d'une folie, mais il n'avait pas encore honteusement échoué dans

toutes ses entreprises; son incapacité n'était pas déclarée; il avait

le prestige de son nom, de la jeunesse, de la beauté[347], et d'une

bravoure portée jusqu'à la témérité. Serviteur avoué de Mme de

Montbazon, il avait épousé sa querelle, sans être entré néanmoins dans

les violences de Beaufort, et il était resté debout en face des Condé

victorieux.

[346] Sœur de Charles IV et deuxième fille du duc François. Ce

mariage, contracté en 1632, est un roman qu'on peut lire dans tous

les Mémoires du temps.

[347] En parlant de la beauté du duc de Guise, nous suivons la

tradition et l'opinion des contemporains, car nous n'en connaissons

pas de portrait peint, et ses nombreux portraits gravés ne lui

donnent pas une très noble figure. Il y en a un assez joli dessin

en couleur dans la collection de Gaignières, au cabinet des

estampes. Ce dessin, fait, dit-on, sur un portrait de Vandyck,

représente Henri de Guise à son avantage, en grand costume de cour.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 17 / 51 段