Au bruit de cette bataille où tout était merveilleux, la jeunesse du

général, la hardiesse et la nouveauté des manœuvres, la grandeur des

résultats, la cour et Paris ressentirent des transports

d'enthousiasme. On avait redouté les derniers désastres, et on était

sauvé, et on était victorieux, et on voyait s'ouvrir devant soi une

longue suite de semblables victoires que promettait un pareil début.

Depuis Henri IV, la France avait eu sans doute d'excellents généraux

qui connaissaient bien leur métier et avaient eu des succès en

Allemagne, en Espagne et en Italie; mais voici qu'il s'élevait un

général de vingt-deux ans qui les effaçait tous, et créait une

nouvelle manière de faire la guerre, où l'audace était au service du

calcul, comme Descartes et Corneille, qu'on nous passe cette

comparaison, venaient de créer une philosophie et une poésie nouvelles

pour servir de solide fondement ou d'éclatant interprète à des

sentiments et à des pensées sublimes. Rocroy répond au _Cid_, à

_Cinna_ et à _Polyeucte_, ainsi qu'au _Discours de la Méthode_ et aux

_Méditations_, dans l'histoire de la grandeur française: époque

incomparable que nulle autre n'a égalée, pas même celle du consulat

après Marengo, parce qu'au milieu de toutes ses splendeurs le consulat

n'a eu ni Descartes ni Corneille[312]!

[312] Disons aussi qu'en 1643 Lesueur commençait l'_Histoire de

saint Bruno_, et Poussin la seconde suite des _Sept Sacrements_.

On se figure aisément l'ivresse de l'hôtel de Condé, quand un des

camarades du duc d'Enghien dans ses amusements de Liancourt, La

Moussaye, qui lui avait servi d'aide de camp pendant toute la journée,

apporta la triomphante nouvelle. Toutes les muses de Rambouillet,

grandes et petites[313], chantèrent les exploits de leur brillant

disciple. Les drapeaux espagnols pris à Rocroy furent étalés pendant

plusieurs jours dans les grandes salles de l'hôtel de Condé, avant

d'être transportés à Notre-Dame. Le peuple se pressait pour les

contempler. Et en même temps que l'orgueil patriotique faisait battre

tous les cœurs, on était ému jusqu'aux larmes en apprenant que le

jeune capitaine, aussi humain et aussi pieux que brave, avait fait

fléchir le genou à toute l'armée sur le champ de bataille pour

remercier Dieu, qu'ensuite il avait pris soin des blessés, vainqueurs

ou vaincus, comme s'ils étaient de sa propre famille, les consolant,

les encourageant, leur distribuant les plus abondants secours sans

jamais les humilier, et qu'il avait demandé pour ses lieutenants

toutes les récompenses, ne voulant pour lui que la gloire, comme les

héros des tragédies et des romans dont il était épris avec tout son

siècle. Bientôt on sut qu'après quelques jours donnés à la religion et

à l'humanité, le duc d'Enghien avait repris la poursuite de l'ennemi,

et qu'il était déjà sous les murs de Thionville.

[313] Voiture, _lettre au duc d'Anguyen sur la bataille de Rocroy_,

t. Ier, p. 296; La Mesnardière, _pour Mme de Saint-Loup après la

bataille de Rocroy_, _etc._

La maison de Condé avait besoin de l'éclat et de la force que lui

renvoyait la victoire de Rocroy pour faire face à ses propres ennemis,

et tirer satisfaction de l'insulte qui venait de lui être faite dans

la personne de Mme de Longueville.

Il faut avoir une idée juste de la situation des affaires et de celle

des partis qui se disputaient le gouvernement, pour comprendre

l'importance d'une aventure qui en elle-même semble assez peu de

chose.

Depuis la mort de Richelieu, il s'était formé une faction puissante

composée de tous ceux que l'impérieux Cardinal avait tenus exilés ou

emprisonnés, et qui, revenus à la cour, et leur redoutable ennemi au

cercueil, brûlaient de s'emparer de ses dépouilles. Ce qui s'était

passé après Henri IV menaçait de se renouveler. Alors on avait vu

Marie de Médicis abandonner les ministres et les plans du grand Roi,

préférer à Sully le mari de la Galigaï, rompre avec les puissances

protestantes et se tourner du côté de l'Autriche et de l'Espagne. C'en

était fait de la politique d'Henri IV si Louis XIII, qu'il serait

juste enfin de ne pas tant sacrifier à Richelieu, n'eût eu le cœur

assez français pour mettre l'État au-dessus de sa mère, et pour donner

sa confiance d'abord à Luynes, qui battit les partisans de la Reine

mère et l'exila elle-même, puis à Richelieu, qui surpassa bien Luynes

en marchant sur ses traces. En 1643, les mécontents du dernier règne

crurent avoir trouvé dans la reine Anne une autre Marie de Médicis,

qu'ils allaient diriger à leur gré. Leurs espérances étaient

naturelles. Anne était sœur du roi d'Espagne, Philippe IV: il lui

était difficile de ne pas souhaiter de s'entendre avec son frère, et

de terminer les querelles sanglantes de ses deux patries. La guerre

avait duré bien longtemps; la France commençait à en être lasse, et

une femme pouvait regarder comme une noble manière d'inaugurer son

gouvernement d'apporter la paix à la nation fatiguée. Richelieu

n'ayant pu gagner Anne d'Autriche, l'avait opprimée. Elle devait donc

détester sa mémoire, ses parents et ses créatures, et tout la portait

à s'entourer des amis courageux qui avaient partagé ses longues

disgrâces. Ils revenaient de la prison ou de l'exil avec des

prétentions fort légitimes. La faveur de la régente leur paraissait

une dette. Mais ils la réclamèrent d'une façon qui blessa la fierté de

la Reine, et la rendit d'autant plus sensible aux déférences et aux

flatteries habiles dont l'entourait le ministre laissé par elle à la

tête du cabinet, par égard pour la dernière volonté de Louis XIII, et

en attendant qu'un de ses amis particuliers, le duc de Beaufort ou

l'évêque de Beauvais, eût acquis l'expérience des affaires et se pût

charger du gouvernement.

Jules Mazarin, né dans une petite ville des Abruzzes, et dont les

commencements sont restés obscurs, s'était d'abord fait connaître

comme officier d'infanterie, ce qu'on oublie beaucoup trop et ce que

nous aurons bien souvent occasion de rappeler. Puis, entré dans la

diplomatie romaine, il y déploya des talents que Richelieu apprécia

vite et qu'il s'empressa d'acquérir pour la France et pour lui-même en

1639. Il le fit cardinal en 1641, et le destinait à représenter la

France au congrès de Münster. A son lit de mort il le recommanda à

Louis XIII, qui conçut de sa capacité une si haute opinion que pour

l'attacher à jamais à la France et à la maison royale, il voulut lui

faire tenir sur les fonts de baptême le petit roi Louis XIV, le mit

par son testament dans le conseil de régence immédiatement après le

duc d'Orléans et le prince de Condé, et ordonna à la régente de le

maintenir dans le poste de premier ministre. Une fois accepté par

nécessité et par politique, Mazarin avait travaillé sans relâche à se

rendre la Reine favorable, et peu à peu il y était parvenu.

La justice de l'histoire a commencé pour Mazarin. On reconnaît

aujourd'hui que cet étranger, avec tous les défauts et même les vices

que ses ennemis lui ont reprochés, est pourtant le digne héritier de

Richelieu, qu'il a poursuivi, par des moyens différents mais avec un

succès pareil, les deux mêmes objets, la suprématie de l'autorité

royale et l'agrandissement du territoire. Inférieur à Richelieu pour

tout ce qui regarde l'administration intérieure du royaume, il l'a

égalé dans la conduite des affaires militaires et des affaires

diplomatiques. On peut dire même que comme diplomate Mazarin est sans

rival. Il a attaché son nom aux deux plus grandes transactions

européennes du XVIIe siècle, le traité de Westphalie et le traité des

Pyrénées. Si son esprit était moins élevé et moins vaste que celui de

son incomparable devancier, il n'était ni moins pénétrant ni moins

ferme, et le cœur peut-être était encore plus résolu. Une fois au

moins, dans la fameuse journée des Dupes, Richelieu a été tout près de

désespérer de sa fortune, Mazarin jamais. On ne se peut ressembler ni

différer davantage. Mazarin était tout pénétré de la politique de son

illustre maître, il n'en concevait et n'en n'admettait pas d'autre;

mais il était dans son caractère comme dans sa situation de la

pratiquer tout autrement. Inépuisable en ressources et en expédients,

il préférait l'artifice à la violence, ménageait et caressait tout le

monde, traitait avec tous les partis, et ne se faisait jamais

d'ennemis irréconciliables, aimant bien mieux les acheter ou les

adoucir que d'avoir à les exterminer. Au début de la régence, il ne

s'étonna pas de la tempête qui s'élevait de toutes parts contre la

mémoire du terrible Cardinal, et il crut plus sage de la laisser se

dissiper peu à peu que de l'accroître en la combattant[314]. Il sut

faire aux préjugés et aux inclinations de la Reine les sacrifices

nécessaires, céder tour à tour et résister à propos. Au lieu de

défendre hautement, et contre le courant de l'opinion abusée, les

desseins de Richelieu, il préféra les suivre doucement et sans bruit,

et il les accomplit l'un après l'autre, à l'aide du temps son grand

allié, comme il l'appelait. «Le temps et moi», disait-il. Le temps et

lui vinrent à bout, en effet, de toutes les difficultés; mais Mazarin

ne commença pas comme il finit, et nous en sommes ici à l'année 1643.

[314] Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de citer un fragment

d'une lettre inédite de Mazarin, des premiers jours de son

ministère, adressée au maréchal duc de Brézé, gouverneur d'Anjou,

beau-frère de Richelieu, père du vaillant amiral de Brézé et de la

jeune duchesse d'Enghien. Bibliothèque Mazarine, manuscrits, 1719,

no 1, fol. 48.

«28 Mai 1643.

«Monsieur, bien que je ne puisse recevoir de douleur plus sensible

que d'ouïr déchirer la réputation de M. le Cardinal, si est-ce que

je considere qu'il faut laisser prendre cours, sans s'en émouvoir,

à cette intemperance d'esprit dont plusieurs François sont

travaillés. Le temps fera raison à ce grand homme de toutes ces

injures, et ceux qui le blâment aujourd'hui connoîtront peut-être

à l'avenir combien sa conduite eust été necessaire pour achever la

felicité de cet État dont il a jeté tous les fondemens. Laissons

donc evaporer en liberté la malice des esprits ignorans ou

passionés, puisque l'opposition ne serviroit qu'à l'irriter

davantage, et consolons nous par les sentiments qu'ont de sa vertu

les étrangers qui en jugent sans passion et avec lumière... Quant

à moi vous devez faire un état certain que je ne perdrai jamais

occasion de vous servir, et que ce que je dois à la memoire de M.

le Cardinal m'étant plus cher que la vie, et l'estime que je fais

de votre merite ne pouvant être plus grande, ces deux

considerations m'obligeront toujours à desirer avec passion de

vous pouvoir faire paroître que personne n'est plus veritablement

que moi, etc.»

De toutes ses grandes qualités, celle qu'alors il pouvait laisser

paraître impunément, était cette infatigable puissance de travail que

Richelieu exigeait des siens, et dont lui-même donnait l'exemple.

Cette qualité convenait merveilleusement à la paresse de la Reine, et

Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'elle en la soulageant du

poids du gouvernement et en ayant soin de lui en rapporter tout

l'honneur. Après avoir été si longtemps opprimée, l'autorité royale

souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait besoin de

respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. Il se mit à ses

pieds pour arriver jusqu'à son cœur. Au fond elle n'était guère

touchée de la grande accusation qu'on élevait déjà contre lui, à

savoir qu'il était étranger, car elle aussi elle était étrangère;

peut-être même lui était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle

un charme particulier à s'entretenir avec son premier ministre dans sa

langue maternelle, comme avec un compatriote et un ami[315]. Ajoutez à

tout cela les manières et l'esprit de Mazarin. Il était souple et

insinuant, toujours maître de lui-même, d'une sérénité inaltérable

dans les circonstances les plus graves, plein de confiance en sa bonne

étoile, et répandant cette confiance autour de lui. Il faut dire enfin

que tout cardinal qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre; que nourrie

dans les maximes de la galanterie de son pays, Anne d'Autriche avait

toujours aimé à plaire, qu'elle avait quarante et un ans et qu'elle

était belle encore, que son ministre avait le même âge, qu'il était

tort bien fait, et de la figure la plus agréable, où la finesse

s'unissait à une certaine grandeur[316]. Il avait promptement reconnu

que sans famille, sans établissement, sans appui en France, environné

de rivaux et d'ennemis, toute sa force était dans la Reine. Il

s'appliqua donc par-dessus toutes choses à pénétrer jusqu'à son cœur,

comme aussi l'avait tenté Richelieu; mais il possédait bien d'autres

moyens pour y réussir. Le beau et doux Cardinal réussit donc. Une fois

maître du cœur[317], il dirigea aisément l'esprit d'Anne d'Autriche,

et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le même but, à

l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité des

circonstances.

[315] Les parties des _Carnets inédits de Mazarin_ qui sont écrites

en espagnol semblent bien destinées à la Reine; ce sont du moins

presque toujours les endroits les plus intimes et les plus

confidentiels.

[316] Mazarin était né en 1602, comme la reine Anne. Ils avaient

donc l'un et l'autre quarante et un ans en 1643. Nous avons un

portrait de Mazarin, gravé par Michel Lasne, de cette même année.

Le cardinal est représenté dans une bordure, tenant un livre, et

entre deux Termes: grands traits, vaste front, bouche pleine de

finesse et de résolution. Pour la reine Anne, voyez ses mille

portraits peints et gravés, et, pour ne pas sortir de l'année 1643,

la belle gravure qui la représente entre ses deux enfants, déjà en

veuve, et la bataille de Rocroy dans le lointain. Voyez enfin le

_Portrait de la reine Anne d'Autriche_, par Mme de Motteville, dans

ses Mémoires, et dans les _Divers Portraits_ de Mademoiselle.

[317] Voyez sur ce point délicat MADAME DE HAUTEFORT, chap. IV, p.

87.

Dans le commencement, tout son effort fut de se maintenir et d'écarter

les Importants. On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause

des airs d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers

toutes les mesures du gouvernement, affectant une sorte de profondeur

et de sublimité quintessenciée, qui les séparait des autres hommes.

Ils régnaient dans les salons, ils exerçaient une autorité

considérable à la cour et dans tout le royaume, et ils avaient à leur

tête les deux grandes maisons de Vendôme et de Lorraine.

Le duc de Beaufort, le second fils du duc César de Vendôme, portait

fièrement le nom de petit-fils de Henri IV; il avait une bravoure

réelle et de grandes apparences d'honneur. Le jour de la mort de Louis

XIII, il avait montré une fidélité chevaleresque à la Reine, qui,

avant d'avoir apprécié Mazarin, penchait fort de son côté; et il l'eût

peut-être emporté s'il n'eût gâté ses affaires par des prétentions

excessives et une hauteur bien peu habile avec une Espagnole, qu'il

fallait flatter longtemps avant de la gouverner. Il n'avait d'ailleurs

aucun génie, et il eût échoué d'une façon misérable au premier rang:

il n'était fait que pour le rôle qu'il a joué depuis, celui d'un héros

de théâtre.

La maison de Guise épuisée ne possédait alors aucun homme supérieur.

Longtemps exilée, elle avait perdu en Italie son chef, Charles de

Lorraine, et l'aîné des fils, le prince de Joinville, auquel on avait

songé pour Mlle de Bourbon. A la mort de ce prince, celui de ses

frères qui venait après lui était ce Henri de Guise, si célèbre par

ses aventures, sa bravoure et sa légèreté, qui eut toutes les

ambitions, forma toutes les entreprises, et ne réussit à rien, pas

même à être un héros de roman, quoi qu'on ait dit. Voyez en effet, je

vous prie, si c'est ici la vie d'un chevalier, d'un ancien paladin,

comme l'appelle Mme de Motteville[318], et s'il fit l'amour comme

dans les romans, ainsi que le prétend Mademoiselle[319]. Né en 1614,

pourvu tout jeune de l'archevêché de Reims, devenu presque héréditaire

dans sa famille, mais n'ayant aucun goût pour la carrière

ecclésiastique, il avait rencontré dans son diocèse, à l'abbaye

d'Avenet, les trois filles du duc de Nevers, et s'était épris de l'une

d'elles, la belle Anne de Gonzagues, depuis la princesse Palatine. Il

s'était engagé avec elle par une promesse de mariage authentique; il

l'avait même épousée secrètement en 1638. A la nouvelle de la mort de

son frère aîné et de son père, en 1639 et 1640, il laisse là son

archevêché, prend le titre de duc de Guise, se jette dans les

intrigues du duc de Bouillon et du comte de Soissons, va les rejoindre

à Sedan, puis de Sedan se retire à Bruxelles, en invitant celle qu'il

appelle sa femme à venir l'y retrouver. Anne de Gonzagues, après bien

des hésitations, se décide à obéir; elle s'enfuit de Nevers, et

traverse la France déguisée. On l'arrête; elle déclare son état, se

fait nommer Mme de Guise; et quand elle est sur le point d'arriver à

Bruxelles elle apprend que l'on vient d'y célébrer le mariage du duc

de Guise avec Honorine de Grimberg, la belle veuve du comte de

Bossu[320]. Deux ans ne s'étaient pas écoulés, qu'Henri s'était lassé

de sa nouvelle épouse. Il la quitte à son tour pour revenir à Paris,

dès qu'il n'a plus à y redouter Richelieu ni Louis XIII. Là, il fait

une cour bien facile à Mme de Montbazon. Ensuite, lorsqu'elle est

exilée, il devient amoureux de Mlle de Pons, une des filles d'honneur

de la reine Anne, fort jolie et fort coquette; il veut l'épouser; il

s'en va solliciter à Rome la rupture de son précédent mariage, et par

occasion, pour conquérir une couronne à sa maîtresse, il court se

mettre à la tête de l'insurrection de Naples. Il arrive à travers

mille hasards, déploie la valeur la plus brillante, sans aucun talent

ni politique ni militaire, est fait prisonnier par les Espagnols,

supplie Condé, malheureusement alors tout-puissant en Espagne,

d'obtenir sa délivrance, lui promettant un dévouement à toute épreuve;

et, après qu'il a retrouvé sa liberté, grâce à l'intervention de

Condé, au lieu de le servir comme il s'y est engagé par une

déclaration publique, il l'abandonne, passe à Mazarin, prend part à

tout ce qui se fait contre son libérateur, intente à cette même Mlle

de Pons, dont il voulait faire une reine de Naples, un procès honteux,

pour ravoir les meubles et les pierreries qu'il lui avait donnés,

devient grand chambellan, et n'est bon qu'à parader dans les fêtes et

les tournois de la cour, et à faire dire, quand on le voit passer avec

Condé: voilà le héros de la fable à côté du héros de l'histoire;

emportant avec lui au tombeau, en 1664, cette illustre maison de Guise

qui méritait de finir autrement. En 1643, à son arrivée à Paris, il

était tombé parmi les Importants, et il était fait pour être un des

chefs de ce parti, car il était vain, brillant et incapable.

[318] T. II, p. 108.

[319] T. Ier, p. 231.

[320] Ces faits et ces dates sont dignes de confiance: nous

possédons la protestation même d'Anne de Gonzagues avec plusieurs

pièces à l'appui. Si vous voulez voir une beauté accomplie, à la

fois italienne et française, et unissant la force et la grâce,

allez voir à Versailles, au premier étage, salon d'Apollon, le

portrait d'Anne de Gonzagues, princesse Palatine.

Les femmes occupaient une grande place dans cette Fronde anticipée du

commencement de la régence.

La reine Anne avait eu autrefois pour amies la célèbre duchesse de

Chevreuse et Mme de Hautefort, devenue depuis la maréchale duchesse de

Schomberg. Ces deux dames n'avaient en commun qu'une grande beauté,

beaucoup d'esprit, et une disgrâce admirablement supportée[321]. Marie

de Hautefort était, avec Mme de Sablé, un des modèles de la vraie

précieuse, et qui avait égalé sa conduite à ses maximes. Fille

d'honneur de la Reine, Louis XIII avait eu pour elle cet amour

platonique, dont il aima aussi Mlle de La Fayette. Richelieu, après

avoir essayé inutilement de la gagner, l'avait brouillée avec son

royal amant et fait exiler de la cour. La reine Anne l'avait aimée

presque autant que le Roi, et, aussitôt qu'elle avait été libre et

maîtresse d'elle-même, elle lui avait écrit de sa main: «Venez, ma

chère amie, je meurs d'impatience de vous embrasser.» Mme de Hautefort

était accourue; mais, quand elle avait voulu parler de Mazarin comme

autrefois de Richelieu, elle avait trouvé une audience moins

favorable, et, n'ayant pas su s'accommoder à la situation nouvelle,

ses tendresses impérieuses avaient bientôt fatigué. Mme de Chevreuse

avait eu la beauté de Mme de Hautefort, et, à la place de sa vertu

sans tache, une énergie à toute épreuve, et un esprit politique de

premier ordre. Marie de Rohan, fille du duc Hercule de Montbazon et de

Madeleine de Lenoncourt sa première femme, d'abord mariée au

connétable de Luynes et veuve de très bonne heure, était entrée dans

la maison de Lorraine en épousant le duc de Chevreuse. Victime de sa

fidélité à la Reine, deux fois bannie par Richelieu, elle avait

longtemps erré en Europe, et elle rapportait en France les prétentions

d'une émigrée. Elle remua ciel et terre pour renverser Mazarin et

mettre à sa place Châteauneuf, ancien garde des sceaux, qui passait

dans le parti pour un homme d'une capacité supérieure et en état

d'être premier ministre. Elle exigeait aussi une grande situation pour

La Rochefoucauld, ambitieux sans oser le laisser paraître, et qui en

était encore à cette sentimentalité romanesque, à la façon du duc de

Guise, dont le fond est presque toujours une vanité honteuse

d'elle-même, et dont le dernier mot devait être ici, au bout des

intrigues de la Fronde, le livre des Maximes.

[321] Voyez les deux ouvrages que nous leur avons consacrés.

Mazarin se défendait, comme nous l'avons dit, en s'insinuant peu à peu

dans le cœur de la Reine, et aux attaques des maisons de Vendôme et

de Lorraine il opposait le poids des anciens partisans de Richelieu,

nombreux et accrédités, les La Meilleraie, les Schomberg, les

Liancourt, les Mortemart, surtout la maison de Condé, avec ses

alliances et ses amitiés, les Montmorency, les Longueville, les Brézé,

les Ventadour, les Châtillon. Il n'aurait pu se soutenir dans ces

commencements difficiles, si l'incertain duc d'Orléans eût repris ses

allures équivoques, et si le prince de Condé n'était pas demeuré

attaché à l'autorité royale et favorable à son ministre. Mais l'abbé

de La Rivière, acheté par Mazarin, lui gardait le duc d'Orléans, et M.

le Prince était trop politique pour ne pas comprendre qu'il lui valait

bien mieux être le puissant protecteur que l'adversaire inégal de la

royauté. L'habile cardinal connaissait d'ailleurs le prince de Condé;

il n'ignorait pas à quelles conditions il pouvait acquérir et retenir

son appui, et de bonne heure il y mit le prix: sous Louis XIII, il

avait fait nommer M. le Prince grand-maître de la maison du Roi, le

duc d'Enghien généralissime de l'armée de Flandre, le duc de

Longueville plénipotentiaire à Münster; et un peu plus tard il sut

très bien payer au père les victoires du fils, et rendre Dammartin et

Chantilly en retour de Rocroy et de Thionville[322].

[322] Voyez plus haut, chap. II, la note de la p. 152.

En se déclarant pour Mazarin, la maison de Condé avait attiré sur elle

la haine du parti des Importants. Cette haine rejaillissait à peine

sur Mme de Longueville. Sa douceur dans toutes les choses où son cœur

n'était pas sérieusement engagé, sa parfaite indifférence politique à

cette époque de sa vie, avec les grâces de son esprit et de sa figure,

la rendaient aimable à tout le monde et la protégeaient contre

l'injustice des partis. Mais, en dehors des affaires d'État, elle

avait une ennemie, et une ennemie redoutable, dans la duchesse de

Montbazon. Nous avons dit que Mme de Montbazon avait été la maîtresse

de M. de Longueville; il faut la faire un peu plus connaître, car elle

est un des principaux personnages du drame que nous avons à raconter.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 16 / 51 段