général, la hardiesse et la nouveauté des manœuvres, la grandeur des
résultats, la cour et Paris ressentirent des transports
d'enthousiasme. On avait redouté les derniers désastres, et on était
sauvé, et on était victorieux, et on voyait s'ouvrir devant soi une
longue suite de semblables victoires que promettait un pareil début.
Depuis Henri IV, la France avait eu sans doute d'excellents généraux
qui connaissaient bien leur métier et avaient eu des succès en
Allemagne, en Espagne et en Italie; mais voici qu'il s'élevait un
général de vingt-deux ans qui les effaçait tous, et créait une
nouvelle manière de faire la guerre, où l'audace était au service du
calcul, comme Descartes et Corneille, qu'on nous passe cette
comparaison, venaient de créer une philosophie et une poésie nouvelles
pour servir de solide fondement ou d'éclatant interprète à des
sentiments et à des pensées sublimes. Rocroy répond au _Cid_, à
_Cinna_ et à _Polyeucte_, ainsi qu'au _Discours de la Méthode_ et aux
_Méditations_, dans l'histoire de la grandeur française: époque
incomparable que nulle autre n'a égalée, pas même celle du consulat
après Marengo, parce qu'au milieu de toutes ses splendeurs le consulat
n'a eu ni Descartes ni Corneille[312]!
[312] Disons aussi qu'en 1643 Lesueur commençait l'_Histoire de
saint Bruno_, et Poussin la seconde suite des _Sept Sacrements_.
On se figure aisément l'ivresse de l'hôtel de Condé, quand un des
camarades du duc d'Enghien dans ses amusements de Liancourt, La
Moussaye, qui lui avait servi d'aide de camp pendant toute la journée,
apporta la triomphante nouvelle. Toutes les muses de Rambouillet,
grandes et petites[313], chantèrent les exploits de leur brillant
disciple. Les drapeaux espagnols pris à Rocroy furent étalés pendant
plusieurs jours dans les grandes salles de l'hôtel de Condé, avant
d'être transportés à Notre-Dame. Le peuple se pressait pour les
contempler. Et en même temps que l'orgueil patriotique faisait battre
tous les cœurs, on était ému jusqu'aux larmes en apprenant que le
jeune capitaine, aussi humain et aussi pieux que brave, avait fait
fléchir le genou à toute l'armée sur le champ de bataille pour
remercier Dieu, qu'ensuite il avait pris soin des blessés, vainqueurs
ou vaincus, comme s'ils étaient de sa propre famille, les consolant,
les encourageant, leur distribuant les plus abondants secours sans
jamais les humilier, et qu'il avait demandé pour ses lieutenants
toutes les récompenses, ne voulant pour lui que la gloire, comme les
héros des tragédies et des romans dont il était épris avec tout son
siècle. Bientôt on sut qu'après quelques jours donnés à la religion et
à l'humanité, le duc d'Enghien avait repris la poursuite de l'ennemi,
et qu'il était déjà sous les murs de Thionville.
[313] Voiture, _lettre au duc d'Anguyen sur la bataille de Rocroy_,
t. Ier, p. 296; La Mesnardière, _pour Mme de Saint-Loup après la
bataille de Rocroy_, _etc._
La maison de Condé avait besoin de l'éclat et de la force que lui
renvoyait la victoire de Rocroy pour faire face à ses propres ennemis,
et tirer satisfaction de l'insulte qui venait de lui être faite dans
la personne de Mme de Longueville.
Il faut avoir une idée juste de la situation des affaires et de celle
des partis qui se disputaient le gouvernement, pour comprendre
l'importance d'une aventure qui en elle-même semble assez peu de
chose.
Depuis la mort de Richelieu, il s'était formé une faction puissante
composée de tous ceux que l'impérieux Cardinal avait tenus exilés ou
emprisonnés, et qui, revenus à la cour, et leur redoutable ennemi au
cercueil, brûlaient de s'emparer de ses dépouilles. Ce qui s'était
passé après Henri IV menaçait de se renouveler. Alors on avait vu
Marie de Médicis abandonner les ministres et les plans du grand Roi,
préférer à Sully le mari de la Galigaï, rompre avec les puissances
protestantes et se tourner du côté de l'Autriche et de l'Espagne. C'en
était fait de la politique d'Henri IV si Louis XIII, qu'il serait
juste enfin de ne pas tant sacrifier à Richelieu, n'eût eu le cœur
assez français pour mettre l'État au-dessus de sa mère, et pour donner
sa confiance d'abord à Luynes, qui battit les partisans de la Reine
mère et l'exila elle-même, puis à Richelieu, qui surpassa bien Luynes
en marchant sur ses traces. En 1643, les mécontents du dernier règne
crurent avoir trouvé dans la reine Anne une autre Marie de Médicis,
qu'ils allaient diriger à leur gré. Leurs espérances étaient
naturelles. Anne était sœur du roi d'Espagne, Philippe IV: il lui
était difficile de ne pas souhaiter de s'entendre avec son frère, et
de terminer les querelles sanglantes de ses deux patries. La guerre
avait duré bien longtemps; la France commençait à en être lasse, et
une femme pouvait regarder comme une noble manière d'inaugurer son
gouvernement d'apporter la paix à la nation fatiguée. Richelieu
n'ayant pu gagner Anne d'Autriche, l'avait opprimée. Elle devait donc
détester sa mémoire, ses parents et ses créatures, et tout la portait
à s'entourer des amis courageux qui avaient partagé ses longues
disgrâces. Ils revenaient de la prison ou de l'exil avec des
prétentions fort légitimes. La faveur de la régente leur paraissait
une dette. Mais ils la réclamèrent d'une façon qui blessa la fierté de
la Reine, et la rendit d'autant plus sensible aux déférences et aux
flatteries habiles dont l'entourait le ministre laissé par elle à la
tête du cabinet, par égard pour la dernière volonté de Louis XIII, et
en attendant qu'un de ses amis particuliers, le duc de Beaufort ou
l'évêque de Beauvais, eût acquis l'expérience des affaires et se pût
charger du gouvernement.
Jules Mazarin, né dans une petite ville des Abruzzes, et dont les
commencements sont restés obscurs, s'était d'abord fait connaître
comme officier d'infanterie, ce qu'on oublie beaucoup trop et ce que
nous aurons bien souvent occasion de rappeler. Puis, entré dans la
diplomatie romaine, il y déploya des talents que Richelieu apprécia
vite et qu'il s'empressa d'acquérir pour la France et pour lui-même en
1639. Il le fit cardinal en 1641, et le destinait à représenter la
France au congrès de Münster. A son lit de mort il le recommanda à
Louis XIII, qui conçut de sa capacité une si haute opinion que pour
l'attacher à jamais à la France et à la maison royale, il voulut lui
faire tenir sur les fonts de baptême le petit roi Louis XIV, le mit
par son testament dans le conseil de régence immédiatement après le
duc d'Orléans et le prince de Condé, et ordonna à la régente de le
maintenir dans le poste de premier ministre. Une fois accepté par
nécessité et par politique, Mazarin avait travaillé sans relâche à se
rendre la Reine favorable, et peu à peu il y était parvenu.
La justice de l'histoire a commencé pour Mazarin. On reconnaît
aujourd'hui que cet étranger, avec tous les défauts et même les vices
que ses ennemis lui ont reprochés, est pourtant le digne héritier de
Richelieu, qu'il a poursuivi, par des moyens différents mais avec un
succès pareil, les deux mêmes objets, la suprématie de l'autorité
royale et l'agrandissement du territoire. Inférieur à Richelieu pour
tout ce qui regarde l'administration intérieure du royaume, il l'a
égalé dans la conduite des affaires militaires et des affaires
diplomatiques. On peut dire même que comme diplomate Mazarin est sans
rival. Il a attaché son nom aux deux plus grandes transactions
européennes du XVIIe siècle, le traité de Westphalie et le traité des
Pyrénées. Si son esprit était moins élevé et moins vaste que celui de
son incomparable devancier, il n'était ni moins pénétrant ni moins
ferme, et le cœur peut-être était encore plus résolu. Une fois au
moins, dans la fameuse journée des Dupes, Richelieu a été tout près de
désespérer de sa fortune, Mazarin jamais. On ne se peut ressembler ni
différer davantage. Mazarin était tout pénétré de la politique de son
illustre maître, il n'en concevait et n'en n'admettait pas d'autre;
mais il était dans son caractère comme dans sa situation de la
pratiquer tout autrement. Inépuisable en ressources et en expédients,
il préférait l'artifice à la violence, ménageait et caressait tout le
monde, traitait avec tous les partis, et ne se faisait jamais
d'ennemis irréconciliables, aimant bien mieux les acheter ou les
adoucir que d'avoir à les exterminer. Au début de la régence, il ne
s'étonna pas de la tempête qui s'élevait de toutes parts contre la
mémoire du terrible Cardinal, et il crut plus sage de la laisser se
dissiper peu à peu que de l'accroître en la combattant[314]. Il sut
faire aux préjugés et aux inclinations de la Reine les sacrifices
nécessaires, céder tour à tour et résister à propos. Au lieu de
défendre hautement, et contre le courant de l'opinion abusée, les
desseins de Richelieu, il préféra les suivre doucement et sans bruit,
et il les accomplit l'un après l'autre, à l'aide du temps son grand
allié, comme il l'appelait. «Le temps et moi», disait-il. Le temps et
lui vinrent à bout, en effet, de toutes les difficultés; mais Mazarin
ne commença pas comme il finit, et nous en sommes ici à l'année 1643.
[314] Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de citer un fragment
d'une lettre inédite de Mazarin, des premiers jours de son
ministère, adressée au maréchal duc de Brézé, gouverneur d'Anjou,
beau-frère de Richelieu, père du vaillant amiral de Brézé et de la
jeune duchesse d'Enghien. Bibliothèque Mazarine, manuscrits, 1719,
no 1, fol. 48.
«28 Mai 1643.
«Monsieur, bien que je ne puisse recevoir de douleur plus sensible
que d'ouïr déchirer la réputation de M. le Cardinal, si est-ce que
je considere qu'il faut laisser prendre cours, sans s'en émouvoir,
à cette intemperance d'esprit dont plusieurs François sont
travaillés. Le temps fera raison à ce grand homme de toutes ces
injures, et ceux qui le blâment aujourd'hui connoîtront peut-être
à l'avenir combien sa conduite eust été necessaire pour achever la
felicité de cet État dont il a jeté tous les fondemens. Laissons
donc evaporer en liberté la malice des esprits ignorans ou
passionés, puisque l'opposition ne serviroit qu'à l'irriter
davantage, et consolons nous par les sentiments qu'ont de sa vertu
les étrangers qui en jugent sans passion et avec lumière... Quant
à moi vous devez faire un état certain que je ne perdrai jamais
occasion de vous servir, et que ce que je dois à la memoire de M.
le Cardinal m'étant plus cher que la vie, et l'estime que je fais
de votre merite ne pouvant être plus grande, ces deux
considerations m'obligeront toujours à desirer avec passion de
vous pouvoir faire paroître que personne n'est plus veritablement
que moi, etc.»
De toutes ses grandes qualités, celle qu'alors il pouvait laisser
paraître impunément, était cette infatigable puissance de travail que
Richelieu exigeait des siens, et dont lui-même donnait l'exemple.
Cette qualité convenait merveilleusement à la paresse de la Reine, et
Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'elle en la soulageant du
poids du gouvernement et en ayant soin de lui en rapporter tout
l'honneur. Après avoir été si longtemps opprimée, l'autorité royale
souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait besoin de
respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. Il se mit à ses
pieds pour arriver jusqu'à son cœur. Au fond elle n'était guère
touchée de la grande accusation qu'on élevait déjà contre lui, à
savoir qu'il était étranger, car elle aussi elle était étrangère;
peut-être même lui était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle
un charme particulier à s'entretenir avec son premier ministre dans sa
langue maternelle, comme avec un compatriote et un ami[315]. Ajoutez à
tout cela les manières et l'esprit de Mazarin. Il était souple et
insinuant, toujours maître de lui-même, d'une sérénité inaltérable
dans les circonstances les plus graves, plein de confiance en sa bonne
étoile, et répandant cette confiance autour de lui. Il faut dire enfin
que tout cardinal qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre; que nourrie
dans les maximes de la galanterie de son pays, Anne d'Autriche avait
toujours aimé à plaire, qu'elle avait quarante et un ans et qu'elle
était belle encore, que son ministre avait le même âge, qu'il était
tort bien fait, et de la figure la plus agréable, où la finesse
s'unissait à une certaine grandeur[316]. Il avait promptement reconnu
que sans famille, sans établissement, sans appui en France, environné
de rivaux et d'ennemis, toute sa force était dans la Reine. Il
s'appliqua donc par-dessus toutes choses à pénétrer jusqu'à son cœur,
comme aussi l'avait tenté Richelieu; mais il possédait bien d'autres
moyens pour y réussir. Le beau et doux Cardinal réussit donc. Une fois
maître du cœur[317], il dirigea aisément l'esprit d'Anne d'Autriche,
et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le même but, à
l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité des
circonstances.
[315] Les parties des _Carnets inédits de Mazarin_ qui sont écrites
en espagnol semblent bien destinées à la Reine; ce sont du moins
presque toujours les endroits les plus intimes et les plus
confidentiels.
[316] Mazarin était né en 1602, comme la reine Anne. Ils avaient
donc l'un et l'autre quarante et un ans en 1643. Nous avons un
portrait de Mazarin, gravé par Michel Lasne, de cette même année.
Le cardinal est représenté dans une bordure, tenant un livre, et
entre deux Termes: grands traits, vaste front, bouche pleine de
finesse et de résolution. Pour la reine Anne, voyez ses mille
portraits peints et gravés, et, pour ne pas sortir de l'année 1643,
la belle gravure qui la représente entre ses deux enfants, déjà en
veuve, et la bataille de Rocroy dans le lointain. Voyez enfin le
_Portrait de la reine Anne d'Autriche_, par Mme de Motteville, dans
ses Mémoires, et dans les _Divers Portraits_ de Mademoiselle.
[317] Voyez sur ce point délicat MADAME DE HAUTEFORT, chap. IV, p.
87.
Dans le commencement, tout son effort fut de se maintenir et d'écarter
les Importants. On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause
des airs d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers
toutes les mesures du gouvernement, affectant une sorte de profondeur
et de sublimité quintessenciée, qui les séparait des autres hommes.
Ils régnaient dans les salons, ils exerçaient une autorité
considérable à la cour et dans tout le royaume, et ils avaient à leur
tête les deux grandes maisons de Vendôme et de Lorraine.
Le duc de Beaufort, le second fils du duc César de Vendôme, portait
fièrement le nom de petit-fils de Henri IV; il avait une bravoure
réelle et de grandes apparences d'honneur. Le jour de la mort de Louis
XIII, il avait montré une fidélité chevaleresque à la Reine, qui,
avant d'avoir apprécié Mazarin, penchait fort de son côté; et il l'eût
peut-être emporté s'il n'eût gâté ses affaires par des prétentions
excessives et une hauteur bien peu habile avec une Espagnole, qu'il
fallait flatter longtemps avant de la gouverner. Il n'avait d'ailleurs
aucun génie, et il eût échoué d'une façon misérable au premier rang:
il n'était fait que pour le rôle qu'il a joué depuis, celui d'un héros
de théâtre.
La maison de Guise épuisée ne possédait alors aucun homme supérieur.
Longtemps exilée, elle avait perdu en Italie son chef, Charles de
Lorraine, et l'aîné des fils, le prince de Joinville, auquel on avait
songé pour Mlle de Bourbon. A la mort de ce prince, celui de ses
frères qui venait après lui était ce Henri de Guise, si célèbre par
ses aventures, sa bravoure et sa légèreté, qui eut toutes les
ambitions, forma toutes les entreprises, et ne réussit à rien, pas
même à être un héros de roman, quoi qu'on ait dit. Voyez en effet, je
vous prie, si c'est ici la vie d'un chevalier, d'un ancien paladin,
comme l'appelle Mme de Motteville[318], et s'il fit l'amour comme
dans les romans, ainsi que le prétend Mademoiselle[319]. Né en 1614,
pourvu tout jeune de l'archevêché de Reims, devenu presque héréditaire
dans sa famille, mais n'ayant aucun goût pour la carrière
ecclésiastique, il avait rencontré dans son diocèse, à l'abbaye
d'Avenet, les trois filles du duc de Nevers, et s'était épris de l'une
d'elles, la belle Anne de Gonzagues, depuis la princesse Palatine. Il
s'était engagé avec elle par une promesse de mariage authentique; il
l'avait même épousée secrètement en 1638. A la nouvelle de la mort de
son frère aîné et de son père, en 1639 et 1640, il laisse là son
archevêché, prend le titre de duc de Guise, se jette dans les
intrigues du duc de Bouillon et du comte de Soissons, va les rejoindre
à Sedan, puis de Sedan se retire à Bruxelles, en invitant celle qu'il
appelle sa femme à venir l'y retrouver. Anne de Gonzagues, après bien
des hésitations, se décide à obéir; elle s'enfuit de Nevers, et
traverse la France déguisée. On l'arrête; elle déclare son état, se
fait nommer Mme de Guise; et quand elle est sur le point d'arriver à
Bruxelles elle apprend que l'on vient d'y célébrer le mariage du duc
de Guise avec Honorine de Grimberg, la belle veuve du comte de
Bossu[320]. Deux ans ne s'étaient pas écoulés, qu'Henri s'était lassé
de sa nouvelle épouse. Il la quitte à son tour pour revenir à Paris,
dès qu'il n'a plus à y redouter Richelieu ni Louis XIII. Là, il fait
une cour bien facile à Mme de Montbazon. Ensuite, lorsqu'elle est
exilée, il devient amoureux de Mlle de Pons, une des filles d'honneur
de la reine Anne, fort jolie et fort coquette; il veut l'épouser; il
s'en va solliciter à Rome la rupture de son précédent mariage, et par
occasion, pour conquérir une couronne à sa maîtresse, il court se
mettre à la tête de l'insurrection de Naples. Il arrive à travers
mille hasards, déploie la valeur la plus brillante, sans aucun talent
ni politique ni militaire, est fait prisonnier par les Espagnols,
supplie Condé, malheureusement alors tout-puissant en Espagne,
d'obtenir sa délivrance, lui promettant un dévouement à toute épreuve;
et, après qu'il a retrouvé sa liberté, grâce à l'intervention de
Condé, au lieu de le servir comme il s'y est engagé par une
déclaration publique, il l'abandonne, passe à Mazarin, prend part à
tout ce qui se fait contre son libérateur, intente à cette même Mlle
de Pons, dont il voulait faire une reine de Naples, un procès honteux,
pour ravoir les meubles et les pierreries qu'il lui avait donnés,
devient grand chambellan, et n'est bon qu'à parader dans les fêtes et
les tournois de la cour, et à faire dire, quand on le voit passer avec
Condé: voilà le héros de la fable à côté du héros de l'histoire;
emportant avec lui au tombeau, en 1664, cette illustre maison de Guise
qui méritait de finir autrement. En 1643, à son arrivée à Paris, il
était tombé parmi les Importants, et il était fait pour être un des
chefs de ce parti, car il était vain, brillant et incapable.
[318] T. II, p. 108.
[319] T. Ier, p. 231.
[320] Ces faits et ces dates sont dignes de confiance: nous
possédons la protestation même d'Anne de Gonzagues avec plusieurs
pièces à l'appui. Si vous voulez voir une beauté accomplie, à la
fois italienne et française, et unissant la force et la grâce,
allez voir à Versailles, au premier étage, salon d'Apollon, le
portrait d'Anne de Gonzagues, princesse Palatine.
Les femmes occupaient une grande place dans cette Fronde anticipée du
commencement de la régence.
La reine Anne avait eu autrefois pour amies la célèbre duchesse de
Chevreuse et Mme de Hautefort, devenue depuis la maréchale duchesse de
Schomberg. Ces deux dames n'avaient en commun qu'une grande beauté,
beaucoup d'esprit, et une disgrâce admirablement supportée[321]. Marie
de Hautefort était, avec Mme de Sablé, un des modèles de la vraie
précieuse, et qui avait égalé sa conduite à ses maximes. Fille
d'honneur de la Reine, Louis XIII avait eu pour elle cet amour
platonique, dont il aima aussi Mlle de La Fayette. Richelieu, après
avoir essayé inutilement de la gagner, l'avait brouillée avec son
royal amant et fait exiler de la cour. La reine Anne l'avait aimée
presque autant que le Roi, et, aussitôt qu'elle avait été libre et
maîtresse d'elle-même, elle lui avait écrit de sa main: «Venez, ma
chère amie, je meurs d'impatience de vous embrasser.» Mme de Hautefort
était accourue; mais, quand elle avait voulu parler de Mazarin comme
autrefois de Richelieu, elle avait trouvé une audience moins
favorable, et, n'ayant pas su s'accommoder à la situation nouvelle,
ses tendresses impérieuses avaient bientôt fatigué. Mme de Chevreuse
avait eu la beauté de Mme de Hautefort, et, à la place de sa vertu
sans tache, une énergie à toute épreuve, et un esprit politique de
premier ordre. Marie de Rohan, fille du duc Hercule de Montbazon et de
Madeleine de Lenoncourt sa première femme, d'abord mariée au
connétable de Luynes et veuve de très bonne heure, était entrée dans
la maison de Lorraine en épousant le duc de Chevreuse. Victime de sa
fidélité à la Reine, deux fois bannie par Richelieu, elle avait
longtemps erré en Europe, et elle rapportait en France les prétentions
d'une émigrée. Elle remua ciel et terre pour renverser Mazarin et
mettre à sa place Châteauneuf, ancien garde des sceaux, qui passait
dans le parti pour un homme d'une capacité supérieure et en état
d'être premier ministre. Elle exigeait aussi une grande situation pour
La Rochefoucauld, ambitieux sans oser le laisser paraître, et qui en
était encore à cette sentimentalité romanesque, à la façon du duc de
Guise, dont le fond est presque toujours une vanité honteuse
d'elle-même, et dont le dernier mot devait être ici, au bout des
intrigues de la Fronde, le livre des Maximes.
[321] Voyez les deux ouvrages que nous leur avons consacrés.
Mazarin se défendait, comme nous l'avons dit, en s'insinuant peu à peu
dans le cœur de la Reine, et aux attaques des maisons de Vendôme et
de Lorraine il opposait le poids des anciens partisans de Richelieu,
nombreux et accrédités, les La Meilleraie, les Schomberg, les
Liancourt, les Mortemart, surtout la maison de Condé, avec ses
alliances et ses amitiés, les Montmorency, les Longueville, les Brézé,
les Ventadour, les Châtillon. Il n'aurait pu se soutenir dans ces
commencements difficiles, si l'incertain duc d'Orléans eût repris ses
allures équivoques, et si le prince de Condé n'était pas demeuré
attaché à l'autorité royale et favorable à son ministre. Mais l'abbé
de La Rivière, acheté par Mazarin, lui gardait le duc d'Orléans, et M.
le Prince était trop politique pour ne pas comprendre qu'il lui valait
bien mieux être le puissant protecteur que l'adversaire inégal de la
royauté. L'habile cardinal connaissait d'ailleurs le prince de Condé;
il n'ignorait pas à quelles conditions il pouvait acquérir et retenir
son appui, et de bonne heure il y mit le prix: sous Louis XIII, il
avait fait nommer M. le Prince grand-maître de la maison du Roi, le
duc d'Enghien généralissime de l'armée de Flandre, le duc de
Longueville plénipotentiaire à Münster; et un peu plus tard il sut
très bien payer au père les victoires du fils, et rendre Dammartin et
Chantilly en retour de Rocroy et de Thionville[322].
[322] Voyez plus haut, chap. II, la note de la p. 152.
En se déclarant pour Mazarin, la maison de Condé avait attiré sur elle
la haine du parti des Importants. Cette haine rejaillissait à peine
sur Mme de Longueville. Sa douceur dans toutes les choses où son cœur
n'était pas sérieusement engagé, sa parfaite indifférence politique à
cette époque de sa vie, avec les grâces de son esprit et de sa figure,
la rendaient aimable à tout le monde et la protégeaient contre
l'injustice des partis. Mais, en dehors des affaires d'État, elle
avait une ennemie, et une ennemie redoutable, dans la duchesse de
Montbazon. Nous avons dit que Mme de Montbazon avait été la maîtresse
de M. de Longueville; il faut la faire un peu plus connaître, car elle
est un des principaux personnages du drame que nous avons à raconter.