Ajoutons que M. de Longueville, de mœurs assez légères, avait eu,

dans sa première jeunesse, de Jacqueline d'Illiers, devenue abbesse de

Saint-Avit près Châteaudun, une fille naturelle, Catherine Angélique

d'Orléans, qui fut successivement religieuse en différentes maisons,

et mourut abbesse de Maubuisson, à l'âge de quarante-sept ans, en

1664. Déjà sur le retour, il s'était épris de la duchesse de

Montbazon, qui avait fort bien accueilli cette conquête utile, et

s'efforça de la retenir, dit-on, même après le second mariage de M. de

Longueville, malgré le mécontentement de Mme la Princesse et les

reproches, souvent très vifs qu'elle adressait à son gendre.

Il faut en convenir, il n'y avait pas là de quoi captiver le cœur et

l'imagination d'une jeune femme, telle que nous avons dépeint Mlle de

Bourbon. Avec ses instincts de fierté et d'héroïsme, ses délicatesses

d'esprit et de cœur, ses principes et ses habitudes de précieuse,

elle ne pouvait guère admirer M. de Longueville; et, comme elle était

faite, l'admiration était pour elle le chemin de l'amour. Elle devait

être blessée qu'avec ce qu'elle était à tous égards on lui donnât une

rivale; et ce qui pouvait la blesser davantage, c'est que cette

rivale, si peu digne de lui être comparée par son caractère, était

une des plus grandes beautés du jour; en sorte que l'infidélité au

moins apparente de M. de Longueville ressemblait à une préférence

offensante pour ses charmes; et Mlle de Bourbon n'était pas seulement

tendre, elle était glorieuse et un peu coquette. Cependant, comme elle

n'aimait pas son mari, sa douceur, soutenue par son indifférence, la

sauva de l'irritation. Seulement elle se crut autorisée à se laisser

adorer en toute sécurité de conscience, et elle continua de vivre à

l'hôtel de Longueville[296], comme elle le faisait à l'hôtel de

Condé, avec la même cour de jeunes amies et de brillants cavaliers;

et cela d'autant plus aisément qu'en entrant dans une maison un peu

inférieure à la sienne, l'orgueil de M. le Prince et de Mme la

Princesse lui avait gardé le titre et les priviléges d'une princesse

du sang royal[297].

[296] L'hôtel des ducs de Longueville n'est pas du tout celui

qu'après la mort de son mari Mme de Longueville acheta du duc

d'Épernon, rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de

Rambouillet, où elle a résidé avec ses enfants, et qui a porté son

nom depuis 1664 jusqu'à la fin du XVIIe siècle. La demeure des

Longueville était l'ancien hôtel d'Alençon (voyez Sauval, t. I, p.

65 et 70, surtout p. 119). Il était situé rue des Poulies, parmi

les riches hôtels qui bordaient le côté droit de cette rue depuis

la rue Saint-Honoré jusqu'à la Seine, et qui, avec leurs

dépendances et leurs jardins, s'étendaient jusqu'au Louvre. Il

était à peu près vis-à-vis la rue des

Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois. Il avait à sa droite, vers la

Seine, le Petit-Bourbon, qui, après avoir servi de demeure et de

place forte dans Paris aux aînés de la maison de Bourbon, était

devenu un bâtiment royal, une sorte d'appendice du Louvre, où le

jeune roi Louis XIV donna plusieurs fois de grands bals, et dont la

salle de théâtre fut prêtée à Molière pour y jouer quelque temps la

comédie à son arrivée à Paris. A gauche, sur la même ligne, après

l'hôtel de Longueville, venaient l'hôtel d'Aumont, et un peu plus

rapprochés de l'église et de la maison de l'Oratoire, les hôtels de

la Force et de Créqui. Quand donc, en 1663, Louis XIV, entré en

pleine possession de l'autorité royale et voulant signaler son

règne par de grands monuments, entreprit d'achever le Louvre et de

lui donner une façade digne du reste de l'édifice, il lui fallut

abattre, avec le Petit-Bourbon, une partie des hôtels de la rue des

Poulies, entre autres celui de Longueville. C'était le plus ancien

et le plus considérable. Il se composait d'un grand bâtiment

d'entrée, d'une vaste cour, de l'hôtel proprement dit et d'immenses

jardins. Ceux du nos lecteurs qui désireraient s'assurer de

l'exactitude de ces détails n'ont qu'à jeter les yeux sur

l'excellent plan de Gomboust, qui représente admirablement le Paris

du XVIIe siècle en 1652.

[297] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. C, p. 55:

«Projet de brevet pour conserver le rang de princesse du sang à

Anne de Bourbon, duchesse de Longueville.»

Les fêtes du mariage étaient à peine terminées, que Mme de Longueville

fit une petite maladie. La petite vérole, alors si redoutée, qui

l'avait chassée de Chantilly, et contre laquelle elle avait fait à

Liancourt d'assez mauvais vers, l'atteignit dans l'automne de 1642 et

mit en péril le charmant visage. Tout Rambouillet s'émut. La marquise

de Sablé, trop fidèle à cette peur de la contagion, qui a été le

tourment de sa vie, ne put obtenir d'elle-même, malgré la tendresse la

plus sincère, de soigner l'intéressante malade; mais Mlle de

Rambouillet ne l'abandonna point[298]; et ce fut une sorte de joie

publique lorsqu'on apprit que Mme de Longueville avait été épargnée,

et que, si elle avait perdu la première fraîcheur de sa beauté, elle

en avait conservé tout l'éclat. Ce sont les paroles mêmes de Retz, et

le galant évêque de Grasse, Godeau, les confirme par les compliments

alambiqués en manière de sermon qu'il adresse à ce sujet à Mme de

Longueville[299].

[298] Voyez toute cette petite affaire et l'agréable correspondance

à laquelle elle donna lieu, dans MADAME DE SABLÉ, chap. Ier.

[299] Mademoiselle a beau dire, t. Ier, p. 47, que Mme de

Longueville resta marquée de la petite vérole, Retz, nous l'avons

vu, affirme le contraire, t. Ier p. 185: «La petite vérole lui

avoit ôté la première fleur de la beauté, mais elle lui en avoit

laissé tout l'éclat.» _Lettres de Mgr. Godeau sur divers sujets._

Paris 1713, lettre 76, p. 243: «De Grasse, ce 13 décembre 1642.....

Pour votre visage, un autre se réjouira avec plus de bienséance de

ce qu'il ne sera point gâté. Mlle Paulet me le mande. J'ai si bonne

opinion de votre sagesse, que je crois que vous eussiez été

aisément consolée si votre mal y eût laissé des marques. Elles sont

souvent des cicatrices qu'y grave la divine miséricorde pour faire

lire aux personnes qui ont trop aimé leur teint que c'est une fleur

sujette à se flétrir devant que d'être épanouie, etc.»

Pendant cette indisposition, M. de Longueville n'était pas auprès de

sa femme. Le cardinal de Richelieu venait de l'envoyer prendre le

commandement de l'armée d'Italie à la place du duc de Bouillon, l'aîné

de Turenne, qui, fort compromis dans l'affaire du grand écuyer

Cinq-Mars, avait été arrêté par ordre du cardinal à la tête de son

armée, conduit de Cazal à Lyon au château de Pierre-Encise, et se

trouva encore très heureux de racheter sa vie par l'abandon de sa

place forte de Sedan.

L'hiver de 1643 s'écoula pour Mme de Longueville dans les agréables

occupations qui avaient charmé son adolescence. Elle était sans cesse

au Louvre, à l'hôtel de Condé, à la Place Royale ou à l'hôtel de

Rambouillet, dont l'éclat croissait chaque jour. C'était à peu près le

temps de la _Guirlande de Julie_. Tallemant s'était proposé d'ajouter

au recueil des poésies de Voiture beaucoup d'autres pièces de l'hôtel

de Rambouillet. En vérité, nous pourrions le suppléer à l'aide des

manuscrits de Conrart, qui était aussi un des habitués de l'illustre

hôtel[300]. Nous puiserions à pleines mains dans ces manuscrits

inépuisables, et nous n'aurions que l'embarras du choix. Mais si tous

ces vers peignent fort bien la société du XVIIe siècle, amoureuse de

l'esprit comme de la bravoure, enivrée d'héroïsme et de galanterie,

ils agréeraient peut-être fort médiocrement à celle d'aujourd'hui, et

nous avons déjà mis les lecteurs à une épreuve que nous n'oserions

renouveler. Disons seulement que Mme de Longueville fut encore plus

entourée que Mlle de Bourbon de cet encens poétique[301] un peu fade,

il est vrai, mais qui rarement a déplu aux beautés les plus

spirituelles. Nous avons sous les yeux des poésies de toute sorte et

de toute main qui la représentent tantôt aux bals du Louvre et du

Luxembourg[302], tantôt au Cours avec ses deux belles amies, Mlles Du

Vigean[303], tantôt suivant son mari dans son gouvernement de

Normandie, et rappelée par l'hôtel de Rambouillet[304], partout

poursuivie de soins et d'hommages, et montrant partout une douceur

pleine de charme, avec la nonchalance qui ne l'abandonnait guère

lorsque son cœur n'était pas occupé. Et il ne l'était pas encore, ou

il ne l'était qu'à la surface. Elle n'aimait point, mais elle avait

distingué dans la foule de ses adorateurs Maurice, comte de Coligny,

le frère aîné de d'Andelot, le fils du maréchal de Châtillon, qui

avait soupiré pour elle avant son mariage, et ne s'était pas retiré

devant un mari de quarante-sept ans, assez peu jaloux, et même encore

dans les chaînes d'une autre.

[300] Sur Conrart, à l'hôtel de Rambouillet, voyez LA SOCIÉTÉ

FRANÇAISE, t. II, chap. XI, p. 97.

[301] On nous permettra de donner au moins quelques courts

échantillons de ces poésies. Manuscrits de Conrart, in-4º, t. XVII,

p. 721, un poëte, dont nous ignorons le nom, s'exhorte lui-même à

composer un bel épithalame pour le mariage de M. de Longueville et

de Mlle de Bourbon:

«D'Orléans la gente pucelle

N'étoit si bonne et si belle

Que la pucelle de Bourbon, etc.»

A propos d'épithalame, on a celui qu'un poëte très médiocre, nommé

Arbinet, composa et imprima en 1642: _Le Génie de la maison de

Longueville, sur le mariage de Mgr. le duc de Longueville et de

Mlle de Bourbon_, in-4º, Paris, 1642. Au t. XXIV des manuscrits de

Conrart, p. 647, sont des vers attribués à Desmarets, mais qui ne

se peuvent trouver dans son recueil, puisque ce recueil est de 1641

et antérieur au mariage. Desmarets y compare M. de Longueville à

son ancêtre Dunois, qui passait pour avoir fait la cour à la

Pucelle d'Orléans:

«Vous brûlez comme lui, mais d'un feu différent;

Il brûla pour l'amour d'une sainte pucelle;

Vous, pour une aussi sainte et d'un cœur aussi grand,

Mais plus noble, plus douce et mille fois plus belle.»

Autre pièce, _ibid._, t. XVII, p. 823:

POUR LE ROI DES SARMATES A Mlle DE BOURBON.

«Adorable beauté qui, dessous votre empire,

Voyez brûler les dieux d'une secrète ardeur,

Si vous ne voulez pas soulager mon martyre,

Au moins lisez ces vers où j'ai peint sa grandeur.

Je suis bien malheureux si votre esprit estime

Que plutôt que parler un amant doit mourir,

Et que, contre l'honneur, c'est faire un même crime

De lui prêter l'oreille et de le secourir, etc.»

[302] Manuscrits de Conrart, in-4º, t. X, p. 945. Un poëte inconnu

écrit au nom de Mme de Longueville et de ses amies de l'hôtel de

Rambouillet, au duc d'Enghien, qui était alors à l'armée, pour lui

raconter leurs occupations, leurs brillantes toilettes et leurs

succès au bal:

«Madame votre sœur m'oblige à vous écrire,

Et dans une prison qui vaut bien un empire,

C'est-à-dire, Seigneur, dedans son cabinet,

M'enferme seul à seule avecque Rambouillet.

Notre charge, Seigneur, est de vous rendre conte,

Et dire franchement, et sans aucune honte,

La peur qu'ont nos beautés de manquer de galants,

Tandis que vous errez parmi les Allemands.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mademoiselle enfin, comme chef de cabale,

Avec un des Elbeuf fit le tour de la sale;

Puis prit pour le second le prince Palatin,

Qui prit soudainement la duchesse d'Enghien.

Elle fit dignement: car, au lieu d'un Vieuxville,

Elle prit l'un de nous. C'est lors que Longueville,

Comme un soleil levant venant faire son tour,

A ravi tout l'éclat des dames de la cour.

Elle ne manqua pas de prendre Roquelaure

Afin qu'il fît danser l'agréable de Faure

(Mlle Fors Du Vigean l'aînée).

Après, les Saint-Simon, les Brissac, Miossen (pour Miossens)

Prirent et Rambouillet et la jeune Vigean.»

[303] _Ibid._, t. XIII, p. 340. Autre épître au duc d'Enghien:

«Si nous avions ou rimes ou rimeur,

Nous vous dirions, très illustre seigneur,

Combien de maux nous cause votre absence, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous vous dirions que votre aimable sœur

Est maintenant fort pleine de douceur;

Et quelque froid semblant ou mine qu'elle face,

L'heureux flambeau d'hymen a su fondre sa glace.

Nous vous dirions que, durant ces beaux jours,

On voit briller dans le milieu du Cours

Son char plus beau que celui de l'Aurore.

A ses côtés étaient Marton et Fore, etc.»

Ce dernier vers, qui s'applique évidemment à Mlles Du Vigean, est

une preuve de plus que la jeune Du Vigean s'appelait Marthe. Dans

une autre pièce de vers adressée à Mlle Du Vigean et qui pourrait

bien être de Condé, manuscrits de Conrart, t. X, p. 1033, la jeune

Du Vigean est encore appelée Marthe:

«Hélas! ô grands dieux! se dit-on,

Qu'est devenue Fore et Marton?

Et quelques-uns disent encore:

Qu'est devenue Marton et Fore?

. . . . . . . . . . . . . . . .

Et tout cela n'approche pas

De la fraîcheur et des appas

De Marton, la douce pucelle,

Ni de Fore, à mes yeux si belle, etc.»

[304] Manuscrits de Conrart, in-4º, t. X, p. 968:

«Princesse, au teint de satin blanc,

Princesse du plus noble sang

Qui régna jamais dans le monde,

Et dont l'aimable tresse blonde

Surpasse en beauté les rayons

De l'astre par qui nous voyons:

Bien que de l'aimable demeure

Que nous habitons à cette heure,

Les ennuis qui troublent les sens

Sembleroient devoir être absents,

Quand nous pensons à votre absence,

Tout nous déplaît et nous offence.

Nous avons beau jeter les yeux

Sur un jardin délicieux,

Ou charmer notre esprit malade

Des plaisirs de la promenade,

Ouïr des rossignols chantants,

Voir des ruisseaux et des étangs,

Des fontaines et des cascades,

Des arbres et des palissades:

Tous ces plaisirs n'ont point d'appas,

Puisque nous ne vous voyons pas.

Nous ne voyons point cette grâce

En quoi nulle ne vous surpasse,

Ni cette admirable beauté

Par qui tout cœur est arrêté,

Et cette majesté divine,

Cette taille, ni cette mine,

Ni ce port noble et gracieux;

Bref, l'on ne voit point dans ces lieux

Cette merveilleuse personne,

Digne qu'on ferme sa couronne.

Mais s'il vous plaît nous consoler,

Ne pouvant de loin nous parler,

A vos servantes, quoique indignes,

Envoyez quelque peu de lignes;

Que nous admirions dans l'écrit

Des marques de ce bel esprit

Dont il est tant de bruit en France, etc.»

Ces vers inédits pourraient bien être de Sarasin, car on trouve

dans ses _Nouvelles OEuvres_ des vers adressés à Mme de Longueville

pour la remercier d'une lettre que, pendant une absence, elle avait

écrite à ses amies de l'hôtel de Rambouillet, et qui pourrait bien

être la lettre ici réclamée. Il serait assez naturel que l'auteur

du remerciement fût aussi celui de la plainte et de la réclamation.

_Nouvelles OEuvres_, t. II, p. 249: «_Princesse en tous lieux

adorable, etc._»

«Je ne sais, dit Lenet[305], si Coligny s'attacha à Mlle de Bourbon

par sa beauté, par son esprit ou par le respect qu'il lui devoit;

mais je sais bien que quoiqu'il ne la vît qu'en plein cercle, en

présence de la Princesse ou du Duc, on ne laissa pas dans la suite du

temps de dire qu'il avoit des sentiments d'amour pour elle.»

D'ailleurs pas un mot sur Coligny, sur son caractère, son esprit, sa

personne. Tout ce que nous savons, c'est qu'il était un des amis

particuliers de La Rochefoucauld, et surtout du duc d'Enghien[306] qui

l'employa dans plus d'une négociation délicate. Nous avouons qu'un tel

silence n'est guère en sa faveur; mais répondons-nous à nous-mêmes que

Coligny était jeune, qu'il n'avait pas eu le temps de se faire

connaître, et qu'il a été naturellement éclipsé par son cadet

d'Andelot, qui succéda à son titre et prit sa place auprès de Condé.

Dans l'absence de tout autre document, un manuscrit de la Bibliothèque

nationale, auquel déjà nous avons eu recours[307], nous fournit

quelques détails dont nous ne garantissons point l'exactitude, mais

qu'il ne nous est pas permis de négliger, faute de mieux. Ce manuscrit

nous représente Coligny comme très bien fait, sans avoir pourtant une

tournure fort élégante; spirituel et ambitieux, mais d'un mérite

au-dessous de son ambition. L'auteur, prenant l'apparence pour la

réalité, suppose aussi que Mme de Longueville partageait les

sentiments de Coligny, parce qu'elle ne les rebutait pas, et il peint

de couleurs assez romanesques les commencements de leurs prétendues

amours. Nous donnons le passage entier en l'abandonnant au jugement du

lecteur[308]:

«Anne de Bourbon, duchesse de Longueville, étoit alors une des plus

aimables personnes du monde, tant par les charmes de son esprit que

par ceux de sa beauté. Coligny, fils aîné du maréchal de Châtillon,

l'aimoit passionnément, et l'on dit qu'il étoit aimé. C'étoit un

garçon de fort belle taille, mais qui avoit plutôt l'air d'un Flamand

que d'un François. Il avoit de l'esprit infiniment et des pensées

vastes et grandes, mais on croit que sa valeur[309] n'égaloit pas son

ambition. Avant même le mariage de cette princesse, il étoit au mieux

avec elle. On dit qu'il se servit d'un moyen assez fin et fort

extraordinaire pour lui déclarer sa passion. Le roman de

_Polexandre_[310] étoit fort à la mode et fort en vogue, mais

principalement à l'hôtel de Condé, qu'on regardoit alors comme le

temple de la galanterie et des beaux esprits. Le duc d'Enghien lisoit

ce livre à toute heure, et y trouvant une lettre tendre et passionnée

il la montra à Coligny, pour lequel il n'avoit rien de caché. Celui-ci

sut profiter d'une occasion si favorable, et proposa au duc d'Enghien

d'en faire une copie pour la mettre adroitement dans la poche de la

duchesse. Il ne se passoit presque pas de jour qu'il n'y eût à l'hôtel

de Condé quelque espèce de fête et l'on y dansoit presque tous les

soirs. La proposition fut acceptée, et Coligny s'étant volontiers

chargé de copier cette lettre, il la donna au duc d'Enghien. Ce

jour-là, tout le monde étoit paré, et la duchesse brilloit de mille

rayons. Le bal commença de bonne heure, et le duc, ayant pris la main

de sa sœur, exécuta aisément leur dessein. Je ne sais pas davantage,

mais il y a apparence que la lettre fut lue et que la duchesse ne s'en

plaignit pas.»

[305] Édit. Michaud, partie inédite, p. 450.

[306] Collect. Petitot, t. LI, p. 370 et 386.

[307] Plus haut, p. 189.

[308] Bibliothèque nationale, _Supplément français_, no 925.

[309] _Sa valeur_, pour ce qu'il valait, son mérite. Il ne peut pas

être ici question de courage, un Coligny, un ami de Condé n'ayant

jamais pu être soupçonné d'en manquer.

[310] Le _Polexandre_ de Gomberville, ou du moins la dernière

partie, dédiée à Richelieu, parut en 1637. Ce roman eut un grand

succès et en peu de temps plusieurs éditions; la meilleure et la

plus complète est celle de 1645, en cinq parties formant huit

volumes.

Pendant que les jeunes gens se livraient ainsi aux plaisirs de la

galanterie, de graves événements changeaient la face de la cour et de

la France.

Richelieu était mort le 4 décembre 1642, après avoir vu Cinq-Mars

monter sur un échafaud, le comte de Soissons enseveli dans sa victoire

de la Marfée, et le duc de Bouillon contraint de céder à la royauté sa

principauté de Sedan. A peine avait-il fermé les yeux, que ses ennemis

avaient repris leurs desseins et leurs espérances. Fidèle à son

ministre jusqu'après sa mort, Louis XIII continua sa politique en

l'adoucissant; mais il ne lui survécut pas même une année. Le 14 mai

1643, il alla le rejoindre, laissant un roi de quatre ans, la régence

aux mains d'une femme, notre frontière du nord menacée, les factions

frémissantes, un conseil de régence mal constitué et divisé, mais,

grâce à Dieu, Mazarin à la tête du cabinet et le duc d'Enghien à la

tête de l'armée. C'en fut assez pour sauver la France.

Le duc d'Enghien reçut en Flandre, avant tout le monde, par un

courrier extraordinaire, la nouvelle de la mort du Roi. Il craignit

que cette nouvelle n'enflât le courage des Espagnols et ne diminuât

celui des Français; il prit la résolution de la cacher et de

précipiter l'inévitable bataille où devaient se jouer les destinées de

la patrie. Perdue, elle introduisait l'ennemi dans le cœur du pays;

mais, gagnée, elle imprimait à l'Espagne et à l'Europe entière un

respect de la France bien nécessaire au début d'un règne nouveau, elle

affermissait la régence d'Anne d'Autriche, elle mettait la royauté

au-dessus de toutes les factions, sans compter qu'elle élevait très

haut la fortune de la maison de Condé. Le duc d'Enghien soumit

l'affaire au conseil des généraux, mais pour la forme, déclarant qu'il

prenait sur lui l'événement, et le lendemain 19 mai, pendant que l'on

portait à Saint-Denis le corps de Louis XIII, il livra la bataille de

Rocroy. Le jeune duc, qui n'avait pas encore vingt-deux ans, la gagna,

grâce à une manœuvre qui révéla d'abord le grand capitaine et

inaugura une nouvelle école de guerre[311]. Il s'était chargé, avec

Gassion, du commandement de l'aile droite. Il avait confié sa gauche à

La Ferté Seneterre sous le maréchal de L'Hôpital qui représentait la

vieille école et qu'on lui avait donné pour le conduire. Il avait mis

Espenan au centre avec l'infanterie, et placé la réserve entre les

mains de Sirot, officier de fortune d'une bravoure à toute épreuve

comme Gassion. Dirigée par le duc d'Enghien en personne, l'aile droite

française renversa tout ce qui était devant elle; puis, arrivé à la

hauteur des lignes ennemies où était placée l'infanterie italienne,

wallonne et allemande, le duc d'Enghien s'était jeté sur cette

infanterie et l'avait vigoureusement entamée. Pendant ce temps, l'aile

gauche de La Ferté Seneterre et du maréchal de L'Hôpital était fort

maltraitée, ses deux commandants mis hors de combat, et, en

s'ébranlant, elle menaçait d'entraîner dans sa déroute le centre, où

Espenan tenait toujours ferme mais demandait à grands cris du renfort.

Un autre, avant Condé, n'eût pas manqué de revenir sur ses pas, de

retraverser, dans une attitude équivoque, l'espace glorieusement

parcouru, et de se porter au secours de sa gauche et de son centre, en

ménageant sa réserve pour achever la victoire ou pour couvrir et

réparer la défaite. Le jeune capitaine prit un tout autre parti: au

lieu de reculer, il avance encore; il passe sur le ventre de

l'infanterie déjà ébranlée, et vient fondre sur les derrières de

l'aile victorieuse, après avoir fait dire à Sirot de marcher avec

toute sa réserve au secours d'Espenan et de L'Hôpital, et de rétablir

à tout prix le combat, ce que fit admirablement Sirot. Ainsi prise

entre deux feux, l'armée ennemie céda à gauche comme à droite, et la

journée fut gagnée. Mais ce n'était pas assez d'avoir délivré la

France du danger présent, il fallait en ce même jour délivrer en

quelque sorte l'avenir en détruisant ce qui faisait la force et le

prestige des armées espagnoles, la vieille infanterie vraiment

espagnole, qui formait la réserve en sa qualité de troupe d'élite, et,

selon les règles de l'ancienne stratégie et la politique du cabinet de

Madrid, avait été précieusement ménagée et n'avait pas encore donné,

c'est-à-dire était restée inutile. Elle n'eut plus qu'à mourir. Condé

l'assaillit de toutes parts avec ses escadrons victorieux, avec tout

ce qu'il put ramasser d'infanterie et d'artillerie, et il finit, après

une mémorable résistance, par la démolir de fond en comble: elle périt

presque tout entière à Rocroy.

[311] Voyez plus bas sur Rocroy et sur les autres batailles de

Condé le chap. IV, et aussi LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 15 / 51 段