[274] Il est bien vraisemblable que c'est Mlle Du Vigean, que, sous

le nom de Philis, désigne Sarasin dans ces vers adressés au duc

d'Enghien, OEUVRES DE M. SARASIN, _Poésies_, p. 19:

«Grand duc, qui d'Amour et de Mars

Portes le cœur et le visage, etc.

Ayant fait triompher les lis,

Et dompté l'orgueil d'Allemagne,

Viens commencer près ta Phyllis

Une autre sorte de campagne.

Ne crains point de montrer au jour,

L'excès de l'ardeur qui te brûle, etc.

Viens donc hardiment attaquer

Phyllis, comme tu fis Bavière, etc.

Nous t'en verrons le possesseur,

Pour le moins, selon l'apparence;

Car je crois que ton confesseur

Sera seul de ta confidence, etc.»

Mais, malgré les présages de Sarasin, le duc d'Enghien n'eut rien à

dire même à son confesseur.

Il faut voir dans les Mémoires du temps, les détails de ce curieux

épisode de la jeunesse de Condé, les vicissitudes de cette liaison

aussi tendre qu'elle était pure, les espérances, les craintes, les

jalousies, tous les troubles heureux qui accompagnent l'amour. Mlle Du

Vigean avait supplié Condé de dissimuler ses sentiments en public;

elle l'avait engagé, en badinant peut-être, à faire semblant d'aimer

Mlle de Bouteville; mais celle-ci était si belle, et le jeu était si

dangereux, que Mlle Du Vigean se hâta de retirer son ordre et de

défendre au duc de voir Mlle de Bouteville et de lui parler. Condé

obéit encore; il rompit tout commerce avec sa cousine, et céda la

place à d'Andelot[275]. Il s'empressa d'autant plus de favoriser ses

projets qu'il le redoutait pour les siens. Mlle Du Vigean l'avait

averti que son père songeait à la marier à ce même d'Andelot, et qu'il

avait offert au maréchal de Châtillon une dot très considérable pour

avoir son fils pour gendre. «Cette nouvelle, dit Mme de Motteville,

avoit donné de furieuses alarmes à ce prince: il en donnoit souvent

aux ennemis de l'État, mais son cœur n'étoit pas si vaillant contre

l'amour que contre eux[276].» Il prit donc l'épouvante, et pour parer

ce coup, il entra si vivement dans la passion de d'Andelot qu'il lui

conseilla d'enlever Mlle de Bouteville.

[275] Mme de Motteville, t. Ier, p. 295: «Le duc d'Enghien avoit

une si forte passion pour Mlle Du Vigean, que j'ai ouï dire à Mme

Du Vigean, sa mère, qu'il lui avoit souvent dit vouloir rompre son

mariage, comme ayant épousé la duchesse d'Enghien, sa femme, par

force, afin d'épouser sa fille, et qu'il avoit même travaillé à ce

dessein. J'ai ouï dire à Mme de Montausier, qui a su toutes ces

intrigues, que ce prince avoit fait semblant d'aimer Mlle de

Bouteville, par l'ordre exprès de Mlle Du Vigean, afin de cacher en

public l'amitié qu'il avait pour elle, mais que la beauté de Mlle

de Bouteville ayant donné frayeur à Mlle Du Vigean, elle lui avoit

défendu peu après de la voir et de lui parler, et qu'il lui avoit

obéi si ponctuellement que tout à coup il rompit tout commerce avec

elle, et que, pour montrer qu'il n'avait nul attachement à sa

personne, il l'avoit fait épouser à d'Andelot.»

[276] _Ibid._, p. 294.

Cependant il ne cessait de travailler à faire rompre son propre

mariage. La duchesse d'Enghien étant tombée malade, il crut toucher au

terme de ses vœux; mais sa femme guérit, il fallait donc obtenir une

séparation juridique. La chose était à peu près impossible, car la

duchesse d'Enghien était, alors du moins, parfaitement irréprochable,

et malgré toutes ses résolutions, il en avait eu un fils. Après Rocroy

et Thionville, se croyant un peu plus fort de ses services et de sa

gloire envers sa famille, il renouvela ses efforts pour ressaisir sa

liberté. Il renonça par acte authentique en son nom et au nom de son

fils à la part qui lui revenait dans l'immense succession de

Richelieu, se moquant de la fortune, comme il le fit toute sa vie, et

ne songeant qu'à son amour. Il paraît même qu'il avait mis dans ses

intérêts sa mère, Mme la Princesse: c'est M. le Prince qui s'opposa

opiniâtrément à ses désirs, bien moins pour demeurer fidèle à de

solennels engagements, que par cette ardente et insatiable cupidité

qui était le fonds de son caractère. Il protesta contre les actes de

renonciation qu'avait faits le duc d'Enghien, et voulut le contraindre

à vivre avec sa femme en conscience, comme on disait alors. Le jeune

duc s'adressa à Mazarin, qui n'avait rien à lui refuser, et qui, très

médiocrement scrupuleux, se serait peut-être prêté à une rupture des

deux côtés souhaitée, s'il n'eût craint, qu'une fois dégagé, le duc ne

portât ses vues au-dessus de Mlle Du Vigean[277]. La Reine déclara que

jamais elle ne donnerait les mains à ce que demandait le duc

d'Enghien; et quelques jours après, le 12 décembre 1643, Mazarin et

Mme la Princesse tenaient solennellement sur les fonts de baptême

Henri Jules de Bourbon[278].

[277] _Mémoires_ de Mademoiselle, t. Ier, p. 85.

[278] Nous tirons quelques-uns de ces détails d'une correspondance

conservée aux Archives des affaires étrangères, celle d'un homme

tout à fait inconnu nommé Gaudin, qui écrivait à Servien, alors à

Münster, tout ce qui se passait d'important à la cour et à Paris,

pour le tenir au courant des affaires. Cette correspondance

commence en octobre 1643, et dure pendant plusieurs années: elle

est d'un homme très bien informé et qui ne manque pas d'esprit.

COLLECTION DE FRANCE, t. CV, année 1643; lettre de Gaudin à

Servien, du 21 novembre: «Son Altesse d'Anguyen n'a pas vu Mme sa

femme depuis son retour, si ce n'est depuis trois jours que M. le

Prince lui en a fait réprimande.»--Lettre du 28 novembre: «M. le

Prince et le duc d'Anguyen ne s'accordent pas. M. le Prince a fait

de nouveau une belle réprimande au duc d'Anguyen en la présence de

Mme sa femme, sur le sujet du mariage, les ayant harangués fort

longtemps, les exhortant à s'aimer l'un l'autre; disant au dit duc,

puisque Dieu l'avoit ainsi voulu et leur avoit donné un fils, qu'il

ne falloit pas abuser de la religion et des sacrements peur

d'attirer sa malédiction; qu'il avoit des gens auprès de lui qui ne

servoient qu'à lui suggérer de mauvais conseils, et que ses ennemis

ne se pourroient pas servir d'un meilleur moyen pour le mettre mal

auprès de la Reyne que celui-là.»--Du 4 décembre: «On croit que

c'est la Reyne qui empêche la dissolution du mariage.»--Du 12

décembre: «Mme la Princesse a tenu à la Reyne quelques discours

touchant la dissolution du mariage dudit duc, mais la Reyne n'en

veut pas ouïr parler. M. le Prince veut que le duc d'Anguyen et la

duchesse aient part à la succession, et prétend faire casser la

renonciation par eux faite, en se fondant sur la minorité,

l'iniquité, la nécessité et les protestations contre; mais j'estime

que cette affaire sera accommodée, et qu'on baptisera bientôt

l'enfant dont M. le cardinal Mazarin sera le parrain et Mme la

Princesse marraine... L'on baptise cette après-dînée l'enfant de M.

le duc d'Anguyen, et dès le lendemain M. le Prince fait donner

assignation à Mme d'Esguillon pour avoir part à la succession.»

Le duc d'Enghien n'assista point à cette cérémonie et garda ses

premiers sentiments: ils ne tenaient pas seulement à la beauté de Mlle

Du Vigean, mais à sa parfaite honnêteté, à sa modestie, à cette

tendresse à la fois dévouée et vertueuse qui l'entraînait assez pour

qu'elle se compromît un peu aux yeux du monde, mais sans rien accorder

qui ternît dans l'esprit de Condé l'idéal de pureté angélique qu'elle

lui représentait. De là cette passion mêlée de respect et d'ardeur

qu'il brûlait de satisfaire en dépit de tous les obstacles, et qui ne

fut jamais satisfaite. Mme de Motteville, instruite des moindres

détails de cette intrigue amoureuse par Mme de Montausier, qui en

avait été le témoin et presque la confidente, dit expressément, comme

«une chose crue de tout le monde,» que Mlle Du Vigean «est la seule

que Condé ait véritablement aimée[279].» Mademoiselle, qui par divers

motifs n'aimait pas celles que Condé aimait, et qui est accablante sur

Mme de Châtillon, s'exprime ainsi sur les amours de Condé et de Mlle

Du Vigean: «Elle étoit très belle; aussi cet illustre amant en

étoit-il vivement touché. Quand il partoit pour l'armée, le désir de

la gloire ne l'empêchoit pas de sentir la douleur de la séparation, et

il ne pouvoit lui dire adieu qu'il ne répandît des larmes; et

lorsqu'il partit pour ce dernier voyage d'Allemagne (où il remporta la

victoire de Nortlingen), il s'évanouit lorsqu'il la quitta[280].»

[279] T. Ier, p. 303.

Une telle situation était trop violente et trop fausse pour durer bien

longtemps; elle se prolongea même au delà des bornes ordinaires. Mlle

Du Vigean ne voulait être que la femme de Condé, et le mariage de

celui-ci ne se pouvait rompre: rien n'avançait d'aucun côté, et tout

le monde souffrait.

[280] Mademoiselle, _ibid._

On comprend que les assiduités déclarées de Condé auprès de Mlle Du

Vigean intimidaient ceux qui auraient pu prétendre à sa main. Il fut

question pour elle de deux mariages. Parmi ses adorateurs, était le

marquis d'Huxelles, qui depuis épousa Marie de Bailleul, une des

filles du surintendant des finances. D'Huxelles était un militaire

fort distingué, qui pensa devenir maréchal de France, et dont les

services et la mort prématurée à la suite de ses blessures[281]

comptèrent à son fils pour obtenir le bâton. Il avait songé très

sérieusement à épouser Mlle Du Vigean, mais il recula devant les

bruits qui n'avaient pu manquer de se répandre, «quoique, dit Lenet,

d'où nous tirons ces renseignements[282], je sache, avec toute la

certitude qu'on peut savoir les choses de cette nature, que jamais

amour ne fut plus passionné de la part du Prince, ni écouté avec plus

de conduite, d'honnêteté et de modestie de la part de Mlle Du Vigean.»

Et en cela Mme de Motteville et Mademoiselle sont entièrement d'accord

avec Lenet.

[281] Le marquis d'Huxelles mourut en 1658 de ses blessures, et un

peu de dépit de n'être pas nommé maréchal. Son fils le fut en 1703.

Mme d'Huxelles était aimable et spirituelle, elle mourut très

vieille en 1712.

[282] Lenet, 1re partie, p. 207.

Mlle Du Vigean avait aussi été recherchée par un autre gentilhomme

aimable et brave, le marquis Jacques Stuert de Saint-Mégrin, frère de

la belle Saint-Mégrin dont le duc d'Orléans fut si amoureux.

Saint-Mégrin aimait depuis longtemps Mlle Du Vigean[283]; mais il

n'osait aller sur les brisées de Condé. Plus tard il eut une extrême

joie quand il sut qu'il pouvait être écouté, et il fit parler aussitôt

aux parents de Mlle Du Vigean. Le mariage n'eut pas lieu: une passion

telle que celle que nous venons de raconter devait avoir un autre

dénoûment.

[283] Mademoiselle, _ibid._

Après la campagne d'Allemagne de 1645 et la victoire si disputée de

Nortlingen, le duc d'Enghien fit encore une grande maladie. C'est

alors que désespérant de faire dissoudre son mariage et de vaincre les

scrupules vertueux de Mlle Du Vigean, il prit la résolution et pour

elle et pour lui de tourner ailleurs ses pensées. Mlle Du Vigean ne se

plaignit point; elle ferma l'oreille à toutes les propositions,

résista aux conseils et même aux ordres de sa famille, s'échappa un

jour de la maison de sa mère[284], et dans tout l'éclat de la beauté

et de la jeunesse se jeta aux Carmélites de la rue Saint-Jacques[285].

Condé ne chercha point à la revoir, mais il conserva toujours pour

elle, dit Lenet, «une mémoire pleine de respect[286].» L'amour de

Condé ne fut donc pas un caprice passager des sens et de

l'imagination. Il commença avant son mariage; il dura quatre longues

années; il persévéra ardent et pur au milieu des camps, et ne

s'éteignit que dans le désespoir d'arriver à une fin heureuse, et

encore à la suite d'une longue maladie, et après une crise violente

d'où le vainqueur de Nortlingen sortit renouvelé, renonçant à jamais à

l'amour pour ne plus songer qu'à la gloire.

[284] APPENDICE, notes sur le chap. II.

[285] Comme alors tout était matière de chansons, on fit sur ce

grave et touchant événement les deux couplets suivants, que nous

trouvons parmi les _Chansons notées_ de l'Arsenal:

SUR L'AIR: _Laire lan lère_.

Lorsque Vigean quitta la cour,

Les Jeux, les Grâces, les Amours

Entrèrent dans le monastère.

Laire la laire lan lère,

Laire la laire lan la.

Les Jeux pleurèrent ce jour-là;

Ce jour la Beauté se voila,

Et fit vœu d'être solitaire.

Laire la laire, etc.

[286] Lenet, 1re partie, p. 207. Le souvenir que Condé conserva à

Mlle Du Vigean était tel que Mademoiselle assure, t. I, p. 88, que

si Condé favorisa Chabot dans ses desseins sur Mlle de Rohan, c'est

que Chabot avait été son confident auprès de Mlle Du Vigean.

«Ainsi, dit-elle, après avoir été servi dans l'occasion qui lui

étoit la plus sensible de sa vie, il ne faut pas s'étonner qu'il

prît, avec la chaleur qu'il témoigna, le soin de faire réussir le

mariage où Chabot aspiroit.»

On voudrait suivre Mlle Du Vigean au couvent des Carmélites, savoir en

quel temps précis elle y entra, quels emplois elle y occupa et quand

elle y mourut. Voilà ce que nuls mémoires contemporains ne nous

apprennent, et ce que nous pouvons maintenant faire connaître avec

certitude. Mlle Du Vigean fit profession en 1649; ainsi elle dut

entrer aux Carmélites en 1647, puisqu'on ne pouvait faire ses vœux

qu'après avoir été un an ou deux ans postulante et novice; elle prit

en religion le nom de sœur Marthe de Jésus[287], elle mourut en 1665;

elle était sous-prieure en 1659, elle cessa de l'être en 1662; selon

l'usage, elle dut l'être six ans, par conséquent de 1656 à 1662: d'où

il suit que toutes les lettres de Mme de Longueville adressées à la

sœur Marthe et à la mère sous-prieure, de 1656 à 1662, le sont à la

même religieuse, et que cette religieuse est Mlle Du Vigean, ce qui

explique le ton particulièrement affectueux de ces lettres. Enfin nous

avons trouvé à la Bibliothèque nationale, dans les portefeuilles du

docteur Valant et dans le fonds de Gaignières, deux billets de Mlle Du

Vigean, devenue sœur Marthe, à Mme de Sablé, et un autre à cette même

marquise d'Huxelles dont elle eût pu tenir la place. Ces billets sont

les seules reliques jusqu'à nous parvenues de cette intéressante

personne qui, pour avoir trop plu à un prince, fut réduite à

ensevelir, à vingt-cinq ans, dans un cloître sa beauté et sa

vertu[288].

Ainsi se terminent bien souvent les plaisirs de la jeunesse, les

inclinations les plus nobles, les fêtes du cœur et de la vie. Mlle de

Bourbon vit naître, croître et finir les amours de Condé et de Mlle Du

Vigean. Villefore dit qu'elle les traversa, mais il n'en apporte

aucune preuve; il est au moins bien certain qu'elle s'efforça de

réparer, autant qu'il était en elle, le mal que fit son frère à sa

jeune et charmante amie. En souvenir d'elle, elle combla sa sœur de

bienfaits, et, quand la pauvre délaissée eut été chercher un asile aux

Carmélites, elle entretint avec elle un commerce affectueux; elle la

visitait et lui écrivait souvent, et, jusqu'à la fin de sa vie, elle

la mit dans son cœur à côté de Mme de Sablé.

[287] Ordinairement on prenait en religion son nom de baptême,

comme Louise de La Vallière s'est appelée Louise de la Miséricorde,

et Anne Marie d'Épernon, Anne Marie de Jésus, etc.

[288] APPENDICE, notes sur le chap. II.

Mais ne devançons pas l'avenir. Nous en sommes encore aux illusions du

bel âge, dans la saison des plaisirs et des amours. Pendant qu'autour

d'elle, à l'hôtel de Rambouillet et à l'hôtel de Condé, à Chantilly, à

Ruel, à Liancourt, tout respirait l'héroïsme et la galanterie,

environnée de jeunes et brillants cavaliers, de gracieuses amies qui

entraînaient après elles tous les cœurs, que faisait du sien Mlle de

Bourbon? Le donna-t-elle aussi, comme Mlle Du Vigean et Mlle de

Bouteville? Parmi tant d'adorateurs qui s'empressaient sur ses pas,

n'en distingua-t-elle aucun? Tendre et un peu coquette, avec l'âme et

les yeux de Chimène, quel Rodrigue la trouva sensible parmi les jeunes

officiers de la cour de son frère? A l'âge de dix-neuf ans, elle avait

été promise à François de Lorraine, prince de Joinville, le fils aîné

du duc de Guise[289]. C'eût été une puissante alliance que celle qui

eût ainsi réuni les Montmorency, les Condé et les Guise; mais le

prince de Joinville mourut en Italie, où il était allé retrouver son

père, dans la violente et opiniâtre persécution que ne cessa d'exercer

contre la maison de Lorraine l'implacable vengeur et le promoteur

infatigable de l'autorité royale, le cardinal de Richelieu. Il fut

aussi question pour Mlle de Bourbon d'Armand, marquis de Brézé, neveu

de Richelieu, le frère de celle qui fut imposée au duc d'Enghien,

l'intrépide marin qui battit deux fois les flottes de l'Espagne, et

périt, à vingt-sept ans, d'un coup de canon, au siége d'Orbitello, en

1646. Ce mariage eût mis entre les mains de la maison de Condé, au

moyen des deux héroïques beaux-frères, toutes les forces de la France,

ses armées de terre et de mer; il échoua par des motifs qu'on

n'indique pas, mais qu'on peut deviner. On dit que M. le Prince

demanda lui-même au cardinal son neveu pour sa fille; mais l'habile

Richelieu aurait répondu qu'il avait tenu à grand honneur de donner sa

nièce à un prince du sang, mais qu'il ne lui était jamais venu dans

l'esprit de faire épouser une princesse du sang à un simple

gentilhomme. Nous connaissons assez Richelieu pour être bien sûr que

cette apparente modestie du plus superbe des hommes couvrait une

raison politique sur laquelle il ne voulait pas s'expliquer[290]. Le

duc de Beaufort, le plus jeune fils du duc de Vendôme, semble encore

avoir brigué le cœur et la main de Mlle de Bourbon. Mais les Condé

n'aimaient point les Vendôme, surtout quand ils étaient en disgrâce;

et le duc de Beaufort, plus brave que spirituel, et un peu vulgaire

malgré ses prétentions chevaleresques, ne plut guère à la belle

demoiselle qui l'éconduisit poliment: première origine d'un jaloux

dépit que nous verrons bientôt paraître[291]. Enfin en 1642 M. le

Prince et Mme la Princesse, ne trouvant pas un seul seigneur un peu

jeune dans tout le royaume auquel la politique et l'intérêt leur

permissent de donner leur fille, jetèrent les yeux sur le plus grand

seigneur de France après les princes du sang, le duc de Longueville.

Il était veuf de la fille du comte de Soissons, dont il avait eu Marie

d'Orléans, qui avait déjà dix-sept ou dix-huit ans; il en avait

quarante-sept, et même à cet âge il passait pour encore attaché à Mme

de Montbazon. Anne de Bourbon témoigna d'abord un peu de

répugnance[292]; mais il fallut bien céder, et elle prit son parti

avec la résolution qu'elle montrait dans toutes les grandes

circonstances. Elle épousa donc, le 2 juin 1642, à vingt-trois ans, le

cœur et l'esprit remplis de poésie et de galanterie, un homme

beaucoup plus âgé qu'elle, et qui n'était pas même assez touché de ses

charmes pour avoir entièrement renoncé à une ancienne maîtresse.

[289] Villefore, p. 29 et 30.

[290] Villefore, p. 29 et 30.

[291] La Châtre, l'intime ami et le confident de Beaufort, dit bien

qu'il aima Mme de Longueville (_Mémoires_, collect. Petit., t. LI,

p. 230), mais sans marquer le temps de cette passion, ce qui peut

laisser croire que ce fut après la mort de Richelieu, quand Mlle de

Bourbon était déjà mariée et dans les premiers mois de 1643. Mais

Mazarin fait entendre que ce fut plus tôt et avant le mariage,

puisqu'il représente Beaufort, en 1643, irrité que Mlle de Bourbon

eût épousé un autre que lui. _Carnets inédits de Mazarin_, carnet

IIIe, p. 19. Il ne faut pas croire, en effet, que le duc de

Beaufort eût suivi son père dans sa fuite en Angleterre, il n'avait

pas quitté la France; il servait avec distinction en 1642, et

pouvait fort bien songer à Mlle de Bourbon.

[292] Villefore, p. 31.

Les fêtes de ce mariage furent encore plus brillantes que celles du

mariage du duc d'Enghien. Mlle de Bourbon marcha à l'autel avec une

sorte d'intrépidité, et elle parut presque gaie à l'hôtel de

Longueville, occupant trop les spectateurs de son éblouissante beauté

pour qu'on remarquât la violence qu'elle se faisait. C'est son

historien, le janséniste Villefore, qui nous a conservé cette

tradition. Trompeuse apparence! gaieté, courage, éclat mensongers! Un

an s'était à peine écoulé que la blanche robe de la jeune mariée avait

déjà des taches de sang, et que, sans même avoir donné son cœur,

longtemps encore inoccupé, elle faisait naître involontairement la

plus tragique querelle, où l'un de ses adorateurs périssait, à la

fleur de l'âge, de la main d'un de ces Guise auxquels elle avait été

un moment destinée. Prélude sinistre des orages qui l'attendaient,

première aventure qui consacra d'abord sa beauté d'une manière

funeste, et lui conquit, à vingt-quatre ans, dans le monde de la

galanterie, un renom, une popularité même presque égale à celle que la

victoire avait faite à son frère le duc d'Enghien.

CHAPITRE TROISIÈME

1642-1644

POÉSIE ET GALANTERIE.--ÉTAT DES AFFAIRES EN 1643. BATAILLE DE

ROCROY.--MAZARIN.--LES IMPORTANTS.--MADAME DE

MONTBAZON.--LETTRES ATTRIBUÉES A MADAME DE LONGUEVILLE.--DUEL

DE COLIGNY ET DE GUISE A LA PLACE ROYALE.--UNE NOUVELLE INÉDITE

DU XVIIe SIÈCLE.

Voilà donc Mlle de Bourbon mariée le 2 juin 1642. «Ce lui fut une

cruelle destinée: M. de Longueville étoit vieux, elle étoit fort jeune

et belle comme un ange.» Ainsi s'exprime, sur ce mariage,

Mademoiselle, fidèle interprète de l'opinion contemporaine[293].

[293] T. Ier, p. 45.

Henri II, duc de Longueville, descendait de ce fameux comte de Dunois

dont le nom est lié à celui de Jeanne d'Arc dans les grandes guerres

de l'indépendance sous Charles VII. Il était fils de Henri d'Orléans,

premier du nom, prince souverain de Neuchâtel et Vallengin, homme de

guerre digne de ses ancêtres, qui porta à la Ligue un coup mortel par

la victoire de Senlis. Sa mère était Catherine de Gonzagues, sœur du

duc de Nevers, le père des deux célèbres princesses, Marie, reine de

Pologne, et Anne, la Palatine. Né en 1595, Henri II avait d'abord

épousé Louise de Bourbon, fille du comte de Soissons, grand maître de

France, morte en 1637, et dont il avait eu Marie d'Orléans, Mlle de

Longueville, qui, ayant vingt-cinq ans, en 1650, au milieu de la

Fronde, y joua aussi un certain rôle, et finit par épouser le duc de

Nemours, le dernier frère de celui qui fut tué par le duc de Beaufort.

Ainsi, quand M. de Longueville prit une seconde femme en 1642, il

avait quarante-sept ans, comme nous l'avons dit, et il lui apportait

pour belle-fille une personne presque de son âge, d'un caractère tout

différent du sien, assez belle, spirituelle, raisonnable, mais

dépourvue de toute sensibilité, qui devint bientôt le censeur de sa

belle-mère et son ennemie dans le sein de la famille, et jusque auprès

de la postérité dans les Mémoires aigrement judicieux qu'elle a

laissés sur la Fronde.

Le duc de Longueville était un vrai grand seigneur[294]. Il était

brave et même militaire assez habile, libéral jusqu'à la magnificence,

d'un caractère noble mais faible, facile à entraîner dans des

entreprises téméraires pourvu que les apparences en fussent belles,

mais «en sortant avec encore plus de facilité[295].» Il commença par

faire un peu d'opposition à Richelieu, puis il se soumit assez vite;

sous Mazarin, d'abord comblé de faveurs, grâce à l'influence de son

beau-père, M. le Prince, il reprit peu à peu ses airs d'indépendance

sans oser les soutenir; plus tard, il entra assez vivement dans la

Fronde; il partagea la captivité de ses deux beaux-frères, et, à peine

hors de prison, il se raccommoda avec la cour. La nature l'avait fait

pour suivre la route que ses pères lui avaient tracée et pour servir

la couronne dans de grandes charges militaires et civiles, qu'il eût

fort dignement remplies. Le malheur de sa vie a été d'être presque

toujours jeté, par sa faute et par celle des autres, dans des

aventures au-dessus de sa portée, où ses qualités parurent moins que

ses défauts.

[294] On a un beau portrait de M. de Longueville, peint par

Champagne et gravé par Nanteuil en tête de _la Pucelle_ de

Chapelain, in-fol., 1656.

[295] Ce sont les paroles mêmes de La Rochefoucauld que nous avons

déjà citées plus haut, p. 43. Retz dit la même chose, t. Ier, p.

123: «C'étoit l'homme du monde qui aimoit le plus le commencement

de toutes les affaires.»

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 14 / 51 段