On sait ce que devint Mlle de Rambouillet[241]. Du plus rare esprit et

d'un agrément infini, mais un peu ambitieuse, après avoir épousé

Montausier en 1645, elle rechercha, ainsi que son mari, les faveurs de

la cour, et elle les obtint en en payant la rançon. Il est assez

triste d'avoir commencé par être, dans sa jeunesse, si sévère à ses

amants, comme on disait à l'hôtel de Rambouillet, et de ne s'être

mariée que par grâce en quelque sorte, comme l'Armande des _Femmes

Savantes_, pour finir par être une duègne des plus complaisantes.

Nommée d'abord dame d'honneur de la reine Marie Thérèse, elle eut, en

1664, le courage de prendre la place de la vertueuse duchesse de

Navailles, qui ne s'était point prêtée aux amours du jeune roi Louis

XIV et de Mlle de La Vallière. De là des accusations très

vraisemblables accueillies par la bienveillante Mme de Motteville

elle-même, et que plus tard confirma sa faible conduite, quand le Roi

abandonna Mlle de La Vallière pour Mme de Montespan[242]. C'est au

milieu de tous ces bruits que son mari fut nommé gouverneur du

Dauphin. Montausier était assurément un homme de mérite, et, comme sa

femme, il avait de grandes qualités qu'il gâtait par de grands

défauts. Il étalait un faste de vertu sous lequel se cachaient bien

des misères. Il ne se gênait pas pour censurer tout le monde, et

ne souffrait pas qu'on manquât en rien à ce qu'il croyait lui être

dû. Il était brusque, emporté, d'une morgue et d'une hauteur

insupportables[243]. Chargé, à titre provisoire et par commission, du

gouvernement de Normandie, à la mort de M. de Longueville, en 1663, il

trancha du prince, et exigea qu'on lui rendît tout ce qu'on rendait à

M. de Longueville lui-même. Dur à ses inférieurs, difficile avec ses

égaux, il savait parfaitement ménager son crédit et pousser sa

fortune. Né protestant, il se convertit par passion pour sa femme, et

aussi par politique[244]. Mme de Montausier était bien plus aimable,

mais tout aussi soigneuse de ses intérêts. Elle est, nous le disons à

regret, de cette école dont Mme de Maintenon est la maîtresse

consommée, qui recherche plus l'apparence du bien que le bien

lui-même, qui s'accommode volontiers de bassesses obscures, habilement

couvertes, et met tout son soin, toute son étude à ne se pas

compromettre, tandis que les âmes fières et vraiment honnêtes, que la

passion égare, ne s'appliquent pas tant à masquer leurs fautes, peu

soucieuses de la réputation quand la vertu est perdue. Mme de

Montausier s'occupa surtout de sa considération. Elle eut la confiance

du Roi. Elle devint duchesse. Son sort a été brillant; a-t-il été

heureux? Elle se brouilla et se raccommoda plus d'une fois avec Mme de

Longueville, selon les circonstances. Elle mourut en 1671, après sa

mère, la noble marquise, décédée en 1665, et elle a été enterrée comme

elle dans ce couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, où la

plupart des amies de Mlle de Bourbon semblaient s'être donné

rendez-vous pendant leur vie et après leur mort.

[241] Sur cette éminente personne, voyez un jugement plus développé

et moins sévère dans LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier, chap. VI, et t.

II, chap. IX.

[242] Voyez Mme de Motteville, t. VI, p. 105, 167, etc.;

Mademoiselle, t. V, p. 254, et t. VI, p. 82.

[243] S'il est vrai, comme l'assurent plusieurs contemporains,

entre autres Segrais, que Montausier ait servi de modèle au

_Misanthrope_, c'est que Molière, qui ne savait pas le fond des

choses, voyant à la surface de l'humeur, de la hauteur et de la

brusquerie, a pris l'apparence d'une vertu difficile pour la

réalité. Mais Molière n'a dit son secret à personne, et

vraisemblablement il n'y a point ici de secret, excepté celui du

génie. Le _Misanthrope_ n'est la copie d'aucun original. Bien des

originaux ont posé devant le grand contemplateur et lui ont fourni

mille traits particuliers; mais le caractère entier et complet du

_Misanthrope_ est sa création.

[244] Tallemant, t. II, p. 243: «Notre marquis, voyant que sa

religion est un obstacle à ses desseins, en changea. Il dit qu'on

se peut sauver dans l'une et dans l'autre; mais il le fit d'une

façon qui sentoit bien l'intérêt.»

Mlle de Montmorency Bouteville, Isabelle Angélique[245], annonça de

bonne heure une beauté de premier ordre qu'elle conserva jusqu'à la

fin. Sa cadette, Marie Louise, lui cédait à peine en beauté, et

seulement comme à son aînée, dit Lenet[246]; elle épousa le marquis de

Valençay, et disparut dix ans avant sa sœur, en 1684. Isabelle de

Montmorency avait beaucoup d'esprit, et elle joignit à l'éclat de ses

charmes d'abord une grande coquetterie, ensuite les plus tristes

artifices. Elle débuta par un roman et finit par l'histoire la plus

vulgaire. Protégée, ainsi que sa sœur et son frère, par Mme la

Princesse, presque élevée avec Mlle de Bourbon et le duc d'Enghien,

elle fit ou parut faire quelque impression sur celui-ci; mais elle

enflamma surtout le beau et brave d'Andelot. Mme de Bouteville refusa

de lui donner sa fille, parce qu'il était alors protestant et simple

cadet, son frère aîné Maurice de Coligny devant succéder à la fortune

et au titre des Châtillon. Mais, après la mort de Coligny, d'Andelot,

qui prit son nom et se fit catholique, se sentant appuyé par le duc

d'Enghien et par sa sœur, enleva Mlle de Bouteville, bien entendu

avec son consentement, et après cela il fallut bien marier les

deux[247] fugitifs. Il y a dans Voiture une pièce de vers un peu vive

sur cet enlèvement[248], et Sarasin fit une ballade pour célébrer la

méthode des enlèvements en amour[249]. On pouvait croire qu'un

mariage si passionnément désiré des deux côtés ferait longtemps le

bonheur de l'un et de l'autre. Il n'en fut rien. Coligny, devenu duc

de Châtillon, songea beaucoup plus à la guerre qu'à sa femme: il se

couvrit de gloire à Lens; mais il périt dans un misérable combat, à

Charenton, en 1649. Il faut aussi convenir qu'il s'était dérangé le

premier, et en mourant il en demanda pardon à celle dont il avait

surtout blessé l'orgueil[250]. La jeune et belle veuve se consola

bientôt; elle s'empara du cœur de Condé, vide depuis quelque temps,

et s'appliqua à le garder en donnant le sien à un autre, habile dans

l'art de mener de front ses intérêts et ses plaisirs. Les Mémoires du

temps, et particulièrement ceux de La Rochefoucauld, nous la peignent

ménageant à la fois et l'impérieux Condé dont elle tirait de grands

avantages, et l'ombrageux Nemours qu'elle préférait, s'efforçant de

les concilier, et de les gagner l'un et l'autre à la cour avec

laquelle elle avait un traité secret. Un peu plus tard, elle se perd

dans les intrigues les plus diverses, se liant avec le maréchal

d'Hoquincourt et avec l'abbé Fouquet, retenant sur Condé absent le

pouvoir de ses charmes, l'essayant sur le jeune roi Louis XIV,

épousant en 1664 le duc de Mecklebourg dans l'espoir d'une couronne en

Allemagne, et laissant après elle la réputation d'avoir été aussi

belle et aussi intéressée que la duchesse de Montbazon[251]. Celle-ci

possédait sans doute dans un degré supérieur les grandes parties de

la beauté; mais l'autre, moins imposante, était mille fois plus

gracieuse[252]. Elles ont été tour à tour les deux plus dangereuses

rivales et les mortelles ennemies de Mme de Longueville.

[245] Tout le monde l'appelle Élisabeth, et elle est ainsi nommée

dans les documents imprimés les plus authentiques; mais dans tous

nos manuscrits elle ne signe jamais Élisabeth, et presque toujours

Isabelle. Devant la commission ecclésiastique déléguée par le pape

pour l'affaire de la canonisation de la mère Madeleine de

Saint-Joseph, elle dépose ainsi: «J'ai nom Isabelle Angélique de

Montmorancy, je suis native de la ville de Paris; je suis âgée de

trente-deux ans, fille d'Henry François de Montmorancy, comte de

Boutteville et autres lieux, et d'Isabelle Angélique de Vienne, sa

légitime épouse; je suis veuve de Gaspart de Coligny, duc de

Chastillon...» Et elle signe: «_Moy, Isabelle Angélique de

Montmorancy._» Voyez l'APPENDICE, notes sur le premier chapitre.

[246] Lenet, éd. Mich., p. 437.

[247] Voyez de longs détails à ce sujet dans Mme de Motteville, t.

Ier, p. 292, etc.

[248] _OEuvres de Voiture_, t. II, p. 174, épître à M. de Coligny.

[249] _OEuvres de Sarasin_, in-4º; _Poésies_, p. 74.--Voyez aussi

dans _les Poésies de Jules de La Mesnardière, de l'Académie

françoise, conseiller du Roy et maistre d'hostel ordinaire de Sa

Majesté_, Paris, chez Sommaville, 1656, in-fol., un rondeau

intitulé: _l'Enlèvement de Mlle de Bouteville_.

[250] Mme de Motteville, t. III, p. 133, etc.

[251] Voyez, sur Mme de Montbazon, le chapitre qui suit.

[252] Mme de Châtillon a pris soin de décrire en détail sa personne

dans les _Divers Portraits_ de Mademoiselle, et quand nous la

rencontrerons dans la Fronde où elle joue un rôle important, nous

tâcherons de la bien faire connaître d'après des portraits

parfaitement authentiques, qui nous la montrent à différents âges.

Mais voici une personne toute différente, et dont le sort, comme le

caractère, forme un parfait contraste avec celui de Mme de Châtillon;

bien belle aussi, mais moins éblouissante et plus touchante; qui

n'avait peut-être pas l'esprit et la finesse de sa séduisante amie

d'enfance, mais qui n'en connut jamais les artifices et les intrigues;

qui brilla un moment pour s'éteindre vite, mais qui a laissé un

souvenir vertueux et doux; supérieure peut-être à Mlle de La Vallière

elle-même, car elle aussi elle a aimé et elle a su résister à son

cœur, et, sans avoir failli, trompée dans ses affections, elle a

voulu finir sa vie comme la sœur Louise de la Miséricorde. Ne la

plaignons pas trop: elle a goûté en ce monde un inexprimable bonheur;

elle a senti battre pour elle le cœur d'un héros, celui du vainqueur

de Rocroy et de Fribourg, de l'ardent et impétueux duc d'Enghien, qui

ne pouvait la quitter sans verser des larmes et sans s'évanouir.

Sensible à une passion si vraie et qui promettait d'être si durable,

mais la désarmant en quelque sorte par le charme d'une vertu modeste

et sincère, elle a fait connaître à Condé, une fois du moins en sa

vie, ce que c'était que l'amour véritable. Depuis[253], il n'a plus

connu que l'enivrement passager des sens, surtout celui de la guerre,

pour laquelle il était né, qui a été sa vraie passion, sa vraie

maîtresse, son parti, son pays, son Roi, le grand objet de toute sa

vie, et tour à tour sa honte et sa gloire.

[253] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier, chap. II, p. 83.

Cette charmante créature, qui pendant plusieurs années a été l'idole

de Condé, est la jeune Mlle Du Vigean. Sa destinée est si touchante,

et elle est si intimement liée à celle de Mlle de Bourbon et de Mme de

Longueville, qu'on nous pardonnera de lui consacrer quelques pages.

Mlle Du Vigean était la fille cadette de François Poussart de Fors,

d'abord baron, puis marquis Du Vigean[254], et d'Anne de Neufbourg qui

fit une assez grande figure sous Louis XIII, grâce à l'amitié de la

duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu. Admise dans le plus grand

monde, les lettres et les poésies de Voiture témoignent que Mme Du

Vigean y tenait fort bien sa place[255]. Ses succès et la liaison qui

en était la source ne pouvaient manquer de lui faire des envieux, et

il se répandit sur elle et Mme d'Aiguillon des bruits divers, mais

également fâcheux, dont on retrouve un écho non affaibli dans la

chronique scandaleuse de Tallemant et dans les chansons du temps[256].

Elle possédait à La Barre, près de Paris, au-dessus de Saint-Denis et

d'Enghien, tout près de Montmorency, une charmante maison de plaisance

que Voiture a décrite, et où elle recevait magnifiquement la meilleure

et la plus haute compagnie, Mme la Princesse et même la Reine[257].

[254] Les Du Vigean étaient une très ancienne maison du Poitou. Le

marquis de Fors Du Vigean était protestant, Anne de Neufbourg,

catholique; dans ce mariage mixte il avait été convenu que les

filles seraient de la religion de leur mère, et les garçons de

celle du chef de la famille, détail de mœurs assez curieux qui se

trouve dans une Oraison funèbre d'Anne Du Vigean, duchesse de

Richelieu; voyez l'APPENDICE, notes sur le chap. II.

[255] Lettre de Voiture à Mme Du Vigean en lui envoyant une élégie

qu'elle lui avait demandée, t. Ier, p. 27. C'est aussi Mme Du

Vigean qu'il désigne sous le nom de la _belle baronne_ dans deux

couplets des pages 120 et 127 du t. II. Joignez-y des vers du

_Recueil de pièces galantes de madame la comtesse de La Suze et de

Pélisson_, t. Ier, p. 171: «Vers irréguliers sur un petit sac brodé

de la main de Mme Du Plessis-Guénégaud et donné à Mme Du Vigean.»

Il paraît que les Du Vigean demeuraient d'abord dans le quartier

Saint-Germain-des-Prés, ainsi que Mme d'Aiguillon, et qu'ils

vinrent ensuite habiter rue Saint-Thomas-du-Louvre, car dans les

manuscrits de Conrart, in-4º, t. XVII, p. 857, nous rencontrons des

vers _Pour Mme Du Vigean lorsqu'elle alla loger rue

Saint-Thomas-du-Louvre_. On la reçoit à l'entrée de la rue; puis au

bas de l'escalier un nain lui présente un flambeau et la chaîne du

quartier, enfin une nymphe lui offre des parfums à la porte de sa

chambre.

[256] Tallemant, t. II, p. 32, et Bibliothèque de l'Arsenal,

_Recueil de chansons historiques_, t. Ier, p. 149.

[257] _OEuvres de Voiture_, t. Ier, p. 20-25, lettre dixième au

cardinal de La Vallette. Voyez aussi Scarron, _Voyage de la Reine à

La Barre_, vers adressés à Mlle d'Escars, sœur de Mme de

Hautefort, p. 178 du t. VII, édit. d'Amsterdam, 1752. Dans la _Clef

du grand dictionnaire des Précieuses_, p. 13, La Barre s'appelle

_Bastride_.

Mme Du Vigean avait deux fils et deux filles. L'aîné des fils, le

marquis de Fors, était un officier de la plus grande espérance, qui

fut tué à l'âge de vingt ans, mestre de camp du régiment de

Navarre[258], à ce siége d'Arras où le duc d'Enghien servait en

volontaire. Il avait été fait deux fois prisonnier, deux fois il

s'était tiré des mains de l'ennemi, mais il périt après des prodiges

de valeur. Il fut pleuré par le duc d'Enghien et par tous ses

camarades. On lui fit de magnifiques funérailles, et un des poëtes de

Richelieu, Desmarets, composa en son honneur bien des vers et une

longue élégie[259]. Son jeune frère, qui servit aussi avec

distinction, finit bien plus tristement: marié en 1649 à Charlotte de

Nettancourt d'Haussonville, il périt assassiné en 1663, sans qu'on

sache bien en quelles circonstances[260].

[258] _Mémoires_ de Montglat, p. 281 du t. XLIX de la collection de

Petitot.

[259] Desmarets, _OEuvres poétiques_, in-4º, 1641, p. 18-20.

[260] APPENDICE, notes sur le chap. II.

Quant aux deux sœurs, leur éloge est partout dans les poésies

galantes de cette époque. On les vantait à l'égal de Mlle de

Bouteville et de Mlle de Bourbon[261], et Voiture les met dans une

revue des beautés de la cour de Chantilly, adressée à Mme la

Princesse[262]. Il se plaît à célébrer la mère et les deux filles, et

particulièrement la jeune Du Vigean:

Baronne, pleine de douceur,

Êtes-vous mère, êtes-vous sœur

De ces deux belles si gentilles

Qu'on dit vos filles?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sur son visage (de la sœur aînée) et sur ses pas

Naissent des fleurs et des appas

Qu'ailleurs on ne voit point éclore, etc.

Vigean (la plus jeune) est un soleil naissant,

Un bouton s'épanouissant, etc.

Sans savoir ce que c'est qu'amour

Ses beaux yeux le mettent au jour,

Et partout elle le fait naître

Sans le connoître[263].

[261] LES POÉSIES DE JULES DE LA MESNARDIÈRE, etc., à Mlle de

Vandy:

«Doresnavant auprès des Longuevilles,

Près des Vigeans, Beuvrons et Boutevilles, etc.»

[262] T. Ier, p. 131.

[263] Voiture, t. Ier, p. 136.

Voici encore quelques mots de Voiture jusqu'ici inintelligibles et qui

ont maintenant une application certaine:

Notre Aurore de La Barre

Est maintenant un soleil.

. . . . . . . . . . . . .

Cette beauté souveraine

A rallumé mes vieux ans, etc.

Évidemment le poëte veut parler de Mlle Du Vigean la cadette, qui,

après avoir été un soleil naissant, une aurore, était devenue en

quelques années un soleil même; et elle est appelée l'Aurore de La

Barre, du nom de la maison de plaisance dont elle était le plus

aimable ornement.

En écrivant tous ces vers en l'honneur de Mlle Du Vigean, Voiture

avait sans doute sous les yeux les devises qu'on avait faites pour

elles et pour leur mère, et qui sont conservées dans les papiers de

Conrart: «Pour Mme Du Vigean, qui avait perdu son fils aîné, un

oranger ayant au pied sa plus haute branche coupée, chargée de fleurs

et de fruits: _Quis dolor!_»--«Pour Mlle de Fors, sa fille aînée, une

rose entre plusieurs fleurs: _Dat decor imperium_.»--«Pour Mlle Du

Vigean, sa seconde fille, une bougie allumée et des papillons autour:

_Oblecto, sed uro_.» Ajoutons ces devises, qui peignent si bien le

caractère et déjà la réputation de celles qui en sont le sujet: «Pour

Mlle de Rambouillet, une couronne avec cette inscription: _Me quieren

todos_.»--«Pour Mlle de Bourbon, une hermine: _Intus candidior_[264].»

[264] Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrits de Conrart, in-4º, t.

XI, p. 855. Les devises étaient alors à la mode, comme plus tard

Mademoiselle y mit les portraits, et Mme de Sablé les maximes et

les pensées. Les devises n'avaient rien d'officiel, et en cela

elles ressemblaient à ce que l'on appelle aujourd'hui des cachets

de fantaisie, qu'il ne faut pas confondre avec les armes de

famille. On faisait des devises et des emblèmes pour soi-même et

pour les autres; on les faisait peindre, et ce devenaient de

véritables ouvrages d'art. Il y en a à l'Arsenal, _Belles-Lettres

françaises_, no 348, un recueil in-folio sur vélin de toute beauté.

Il avait été fait pour Mme la duchesse de La Trémouille, dont on

trouve le portrait parmi ceux de Mademoiselle. Chaque devise occupe

une feuille entière. On y voit entre autres celles d'Anne

d'Autriche, de Mme la Princesse, de Mlle de Montpensier, de la

princesse Marie, reine de Pologne, de la duchesse d'Épernon, Marie

Du Cambout, de sa belle-fille Anne Christine de Foix La Vallette

d'Épernon, la carmélite dont nous avons rappelé la touchante

histoire, de Marguerite, duchesse de Rohan, de la marquise de

Rambouillet et de sa fille Mme de Montausier, d'Anne de Fors Du

Vigean, duchesse de Richelieu, de Gabrielle de Rochechouart,

marquise de Thianges, sœur de Mme de Montespan, et de plusieurs

autres femmes illustres du XVIIe siècle. Nous nous bornons à donner

la devise de Mme de Longueville. Elle est bien différente de celle

de Mlle de Bourbon: c'est une touffe de lis, sur une nichée de

serpents, avec ces mots: _Meo moriuntur odore_.--Il a été imprimé

des _Devises Espagnoles et Italiennes sur les plus illustres et

signalées personnes du royaume_, par le sieur de La Gravette,

dédiées à la duchesse de Vitry. Les deux devises de Mme de

Longueville la montrent tour à tour à l'hôtel de Rambouillet et

dans l'austère retraite de Port-Royal et des Carmélites: «_Mira al

desgaire.--Ride di suoi sogni._»

Déjà, en 1635, dans le grand bal donné au Louvre par Louis XIII, où

l'on eut tant de peine à faire aller Mlle de Bourbon, et qui fut

l'écueil de sa ferveur religieuse, parmi les dames qui y dansèrent

avec elle, André d'Ormesson[265] cite Mlles Du Vigean. L'aînée, Anne

Fors Du Vigean, était jolie, douce, insinuante, et, dit Mme de

Motteville, «ambitieuse autant qu'adulatrice[266]». On la maria, en

1644, à M. de Pons, le frère aîné de Miossens, depuis le maréchal

d'Albret. Restée veuve, en 1648, maîtresse de la confiance de la

duchesse d'Aiguillon amie intime de sa mère, elle sut adroitement se

faire aimer de son neveu, le jeune duc de Richelieu, et elle parvint à

s'en faire épouser, malgré la duchesse sa tante et malgré la Reine,

grâce à la protection de Condé et de Mme de Longueville. Cette

protection, qui fit sa fortune, elle la devait à des souvenirs

d'enfance, surtout au sentiment tendre et profond que Condé et sa

sœur avaient eu de bonne heure et qu'ils gardèrent toute leur vie

pour sa cadette, la jeune, belle et infortunée Mlle Du Vigean.

[265] Voyez plus haut, chap. Ier, p. 117.

[266] T. III, p. 393. Voyez aussi t. IV, p. 39.

Les mémoires contemporains ne donnent ni le nom particulier, ni la

date précise de la naissance de cette aimable personne. Mais grâce aux

documents inédits qui nous ont été communiqués, nous savons que la

jeune Du Vigean était née en 1622, et qu'elle s'appelait Marthe[267],

nom modeste qui répond si bien à son caractère et à sa destinée. Elle

était donc à peu près du même âge que Mlle de Bourbon. Elle avait été

élevée avec elle, et quand elles parurent ensemble à la cour, elles

jetèrent presque le même éclat. On ne possède d'elle aucun portrait,

ni peint ni gravé, ni aucune description qui en puisse tenir lieu. Ses

charmes étaient encore relevés par une pudeur pleine de grâce, et les

vers que nous avons cités de Voiture la montrent toute jeune, dans

l'innocence et la candeur d'une beauté qui s'ignore et qui fait naître

l'amour sans l'éprouver elle-même.

[267] Déposition olographe dans l'affaire de la béatification de la

mère Madeleine de Saint-Joseph: «_Je, seur Marthe Poussar Du

Vigean, ditte de Jésus, âgée de 28 ans et de religion trois et

demy.... Ce 17 novembre 1650._» APPENDICE, notes sur le chap. II.

Disons avant tout, pour justifier Condé et celle qui accueillit ses

premiers hommages, que l'inclination du duc d'Enghien pour la jeune Du

Vigean précéda son mariage avec Mlle de Maillé Brézé, nièce du

cardinal, et remonte jusqu'à l'année 1640, où le jeune duc menait à

Paris, à l'hôtel de Condé, à Liancourt et ailleurs l'aimable vie que

nous avons décrite, entouré de ses camarades de l'armée et parmi les

charmantes et dangereuses compagnes de Mlle de Bourbon. C'est là qu'il

rencontra Mlle Du Vigean et ses deux filles, et qu'il commença, dit

Lenet, «à prendre pour Mlle Du Vigean une estime et une amitié qui

devint plus tard un amour fort passionné et fort tendre[268].» En

1640, le jeune duc avait dix-neuf ans, et Mlle Du Vigean en avait

dix-huit.

[268] Édit. Michaud, p. 550.

A la rigueur le duc d'Enghien pouvait fort bien s'imaginer qu'il ne

lui serait pas impossible d'obtenir de son père et du Roi,

c'est-à-dire du cardinal de Richelieu, leur consentement à un mariage

disproportionné sans doute, mais qui n'avait rien de dégradant. Mlle

Du Vigean était fort riche, et sa famille était en grand crédit;

Richelieu la favorisait, et il ne lui eût pas trop déplu de voir un

prince du sang descendre un peu de son rang. Le mariage qui fut imposé

à Condé quelque temps après n'était pas beaucoup plus relevé que

celui-là. Un peu d'illusion était permis à l'âge et à l'impétuosité du

jeune duc, et une fois les affections engagées, elles ne cédèrent

qu'au temps et à la nécessité.

Avec un pareil sentiment dans le cœur, on comprend combien le duc

d'Enghien a dû souffrir du mariage auquel il fut condamné en 1641.

C'est au chagrin de ce mariage qu'on attribua en grande partie la

maladie qu'il fit alors. Bien que sa jeune femme, Claire Clémence de

Maillé Brézé, fût fort agréable, il ne vécut point avec elle, et forma

dès lors le dessein de la répudier dès qu'il le pourrait. Il protesta

contre la violence qui lui était faite, et consigna cette protestation

dans un acte notarié, revêtu de toutes les formes légales et signé par

lui, par le président de Vernon, surintendant de sa maison, et par

Perrault, alors son secrétaire[269].

[269] Lenet, édit. Michaud, p. 550.

Nous avons raconté comment[270], malgré sa maladie, dès qu'il apprit

que la campagne allait s'ouvrir, rien ne put le retenir, ni les

prières de sa famille, ni les larmes de sa maîtresse; il partit à

peine convalescent et revint couvert de gloire. A son retour, il

continua de «donner à Mlle Du Vigean toutes les marques d'une passion

tendre et respectueuse[271].»

[270] Plus haut, chap Ier, p. 74.

[271] Lenet, _ibid._

En 1642, étant aux eaux de Bourbon avec le cardinal de Richelieu, le

duc d'Enghien, au milieu des plus difficiles conjonctures, saisit un

prétexte pour s'en venir à Paris, «où la passion qu'il avoit pour Mlle

Du Vigean l'appeloit[272].»

[272] _Ibid._

C'est surtout après la mort du Cardinal, dans les années 1643 et 1644,

qu'éclatèrent les amours de Condé. La galanterie étant alors à la

mode, ces amours n'avaient été un mystère ni un scandale pour

personne. La Bibliothèque nationale possède une histoire manuscrite de

la régence d'Anne d'Autriche dont l'auteur déclare avoir été le

témoin de toutes les choses qu'il raconte, et, dans une lettre

adressée au prince de Condé, lui dédie en quelque sorte ces

Mémoires[273]. Il y est plusieurs fois question de la tendresse des

deux jeunes gens. Après la campagne de Flandre, où le duc d'Orléans

avait pris Gravelines et Condé Fribourg, «ces illustres conquérants,

dit notre manuscrit, ayant apporté leurs lauriers aux pieds de la

régente, qui étoit alors à Fontainebleau, se retirèrent, le premier à

Paris, et l'autre à Chantilly. Si la cour de Fontainebleau surpassoit

celle de Chantilly en nombre, celle-ci ne lui cédoit rien en

galanterie et en plaisirs. La princesse de Condé, les duchesses

d'Anguyen et de Longueville y étoient venues, accompagnées d'une

douzaine de personnes de qualité les plus aimables de France. Outre la

beauté du lieu, les jeux et la promenade, la musique et la chasse, et

généralement tout ce qui peut faire un séjour agréable, se trouvoient

en celui-ci. La jeune Du Vigean y étoit, pour laquelle le duc

d'Anguyen avoit alors beaucoup d'estime et d'amitié. Elle, de son

côté, y répondoit assez, et tout le monde les favorisoit[274].»

[273] _Supplément français_, no 925. L'auteur paraît s'être appelé

Maupassant. «C'est la coutume, dit-il en commençant, de tous ceux

qui se mêlent de traiter l'histoire, de vouloir paroître fidèles,

désintéressés et exempts de toute passion. Pour moi je ne prétends

persuader personne de ma sincérité, mais j'ose bien assurer d'avoir

vu la plupart des choses que j'entreprends d'écrire dont plusieurs

ont passé par mes mains.»

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 13 / 51 段