Imaginez par là ce que devait être Chantilly quelques années

auparavant, quand au lieu de la guerre civile, une paix florissante ou

de glorieuses victoires remplissaient tous les cœurs d'allégresse. Le

duc d'Enghien n'y était jamais qu'entouré des jeunes gentilshommes qui

combattaient avec lui à Rocroy, à Fribourg, à Nortlingen, à

Dunkerque, et partageaient ses plaisirs comme ses dangers. C'étaient

le duc de Nemours, tué si vite, et dont le frère, héritier de son

titre, de sa beauté et de sa bravoure, périt aussi dans un duel

affreux au milieu de la Fronde; Coligny, mort également à la fleur de

l'âge dans un duel d'un tout autre caractère; son frère Dandelot,

depuis le duc de Châtillon, un des héros de Lens, qui promettait un

grand homme de guerre et périt à l'attaque de Charenton dans la

première Fronde; Guy de Laval, le fils de la marquise de Sablé, beau,

brave et spirituel, qui se distingua et fut tué au siége de

Dunkerque[222]; La Moussaye, son aide de camp et son principal

officier dans toutes les batailles, mort jeune encore à Stenay en

1650; Chabot, qui épousa la belle et riche héritière des Rohan;

Pisani, le fils de la marquise de Rambouillet, mort aussi l'épée à la

main; les deux Du Vigean, Nangis, Tavannes, tant d'autres parmi

lesquels croissait le jeune Montmorency Bouteville, depuis le duc

maréchal de Luxembourg; toute cette école de Condé différente de celle

de Turenne, à qui le duc d'Enghien souffla de bonne heure son génie,

le coup d'œil qui saisit d'abord le point stratégique d'une affaire,

avec l'audace et l'opiniâtreté dans l'exécution: école admirable qui

commence à Rocroy et d'où sont sortis douze maréchaux, sans compter

tous ces lieutenants généraux qui, jusqu'au bout du siècle, ont

soutenu l'honneur de la France. Telle était la jeunesse qui s'amusait

à Chantilly, et préludait à la gloire par la galanterie.

[222] MADAME DE SABLÉ, chap. Ier.

On se doute bien que Mlle de Bourbon n'avait pas plus mal choisi que

son frère. Elle s'était liée avec la marquise de Sablé, qui devint

l'amie de toute sa vie; mais, beaucoup plus jeune qu'elle, elle avait

des compagnes sinon plus chères, au moins plus familières: elle

s'était formé une société intime, particulièrement composée de Mlle de

Rambouillet, de Mlles Du Vigean, et de ses deux cousines, Mlles de

Bouteville. Il faut convenir que c'était là un nid de beautés

attrayantes et redoutables, encore unies dans leur gracieuse

adolescence, mais destinées à se séparer bientôt et à devenir rivales

ou ennemies.

Voiture, on le conçoit, prenait grand soin de ces belles demoiselles,

et surtout de Mlle de Bourbon: il la célébrait en vers et en prose,

sur tous les tons et en toute occasion. Même dans ses lettres écrites

à d'autres, il ne tarit pas sur son esprit et sa beauté: «L'esprit de

Mlle de Bourbon, dit-il, peut seul faire douter si sa beauté est la

plus parfaite chose du monde.» Lui aussi, c'est toujours à un ange

qu'il se plaît à la comparer:

De perles, d'astres et de fleurs,

Bourbon, le ciel fit tes couleurs,

Et mit dedans tout ce mélange

L'esprit d'un ange!

Ailleurs:

L'on jugeroit par la blancheur

De Bourbon, et par sa fraîcheur,

Qu'elle a pris naissance des lis, etc.

C'est à elle encore qu'il adresse cette agréable chanson, destinée

sans doute à être chantée à demi-voix dans un bosquet de Chantilly,

devant Mlle de Bourbon endormie:

Notre Aurore merveille

Sommeille;

Qu'on se taise alentour,

Et qu'on ne la réveille

Que pour donner le jour[223]!

Ces dames s'attardaient-elles un peu trop à la campagne quand Voiture

n'y était pas avec elles, il les rappelait à Paris dans des

complaintes burlesquement sentimentales[224].

[223] Édit. de 1745, t. Ier, etc. _Notre Aurore vermeille_,

jusqu'ici parfaitement inconnue, est en effet Mlle de Bourbon

elle-même, selon une ancienne tradition conservée par le recueil

manuscrit de chansons dit _Recueil de Maurepas_, car vis-à-vis ce

premier couplet on y trouve cette note: _Pour mademoiselle de

Bourbon endormie._

[224] _Ibid._, p. 170. Voyez aussi la chanson à Mme la Princesse

sur l'air _des Landriri_; _ibid._, p. 129.

Mais on ne passait pas tout l'été à Chantilly. Mme la Princesse

possédait dans le voisinage plusieurs autres terres, Merlou ou Mello,

la Versine, Méru, l'Isle-Adam, où elle allait assez fréquemment. Il

fallait bien aussi visiter M. le Cardinal et Mme d'Aiguillon dans leur

belle résidence d'été à Ruel, sur les bords de la Seine, entre

Saint-Germain et Paris[225]. On trouvait là des plaisirs tout

différents de ceux de Chantilly. L'art régnait à Ruel. Il y avait un

théâtre comme à Paris, où le Cardinal faisait représenter des pièces à

machines avec des appareils nouveaux apportés d'Italie. Il donnait de

grands ballets mythologiques comme ceux du Louvre et des fêtes d'une

magnificence presque royale; tandis qu'à Chantilly, bien plus éloigné

de Paris, il y avait sans doute de la grandeur et de l'opulence, mais

une grandeur pleine de calme et une opulence qui mettait surtout à son

service les beautés de la nature. Ruel était tout aussi animé que le

Palais Cardinal. Richelieu y travaillait avec ses ministres; il y

recevait la cour, la France, l'Europe. Les affaires y étaient mêlées

aux divertissements. La duchesse d'Aiguillon était digne de son oncle,

ambitieuse et prudente, dévouée à celui auquel elle devait tout,

partageant ses soucis comme sa fortune, et gouvernant admirablement sa

maison. Elle était encore assez jeune, d'une beauté régulière, et on

ne lui avait pas donné d'intrigue galante. La calomnie ou la médisance

s'était portée sur ses relations avec Richelieu et même avec Mme Du

Vigean. Elle avait plus de sens que d'esprit, et elle n'était pas le

moins du monde précieuse, quoiqu'elle fréquentât l'hôtel de

Rambouillet. Mme la Princesse n'aimait pas Richelieu: elle ne lui

pardonnait pas le sang de son frère Montmorency, que toutes ses

prières et ses larmes n'avaient pu sauver; mais elle se laissait

conduire à la politique de son mari. Il fallut bien qu'elle donnât les

mains au mariage du duc d'Enghien avec Mlle de Brézé, et elle était

sans cesse avec ses enfants au Palais Cardinal et à Ruel. Elle y était

reçue comme elle devait l'être, et les poëtes de M. le Cardinal

célébraient à l'envi la mère et la fille. Richelieu, comme on le sait,

avait cinq poëtes qui tenaient de lui pension pour travailler à son

théâtre: Bois-Robert, Colletet, L'Étoile, Corneille et Rotrou. On les

appelait les cinq auteurs, et ils ont fait en commun plusieurs pièces,

_l'Aveugle de Smyrne_, _la Comédie des Tuileries_, etc. Cela

n'empêchait pas qu'il n'y eût auprès de Son Éminence d'autres poëtes

encore: Georges Scudéry, Voiture lui-même, qui tout attaché qu'il

était au duc d'Orléans, faisait aussi sa cour à Richelieu et célébrait

la duchesse d'Aiguillon. C'est à Ruel qu'un peu plus tard, rencontrant

dans une allée la reine Anne et interpellé par elle de lui faire

quelques vers à l'instant même, Voiture improvisa cette petite pièce,

remarquable surtout par la facilité et l'audace, où il ne craignit pas

de lui parler de Buckingham. Mais les deux favoris du Cardinal étaient

Desmarets et Bois-Robert: il les avait mis dans les affaires, et

employait leur plume en toute occasion, dans le genre léger comme dans

le genre sérieux. Il paraît que Desmarets avait été chargé de faire

les honneurs poétiques de Ruel à Mme la Princesse et à sa fille. On

trouve en effet dans le recueil, aujourd'hui assez rare et fort peu

lu, des œuvres du conseiller du roi et contrôleur des guerres

Desmarets, dédiées à Richelieu et imprimées avec luxe[226], une foule

de vers assez agréables qui se chantaient dans les ballets

mythologiques de Ruel, et dont plusieurs sont adressés à Mlle de

Bourbon et à Mme la Princesse. Dans une _Mascarade des Grâces et des

Amours s'adressant à Mme la duchesse d'Aiguillon en présence de Mme la

Princesse et de Mlle de Bourbon_, les Grâces disent à celle-ci:

Merveilleuse beauté, race de tant de rois,

Princesse, dont l'éclat fait honte aux immortelles,

Nous ne pensions être que trois,

Et nous trouvons en vous mille grâces nouvelles.

Ce ne sont là que des fadeurs banales, tandis que les deux petites

pièces suivantes ont au moins l'avantage de décrire la personne de

Mlle de Bourbon telle qu'elle était alors, avant son mariage, quelques

années après le portrait de Du Cayer. On y voit Mlle de Bourbon

commençant à tenir les promesses de son adolescence, et l'angélique

visage, que nous a montré rapidement Mme de Motteville, déjà

accompagné des autres attraits de la véritable beauté:

POUR MADEMOISELLE DE BOURBON.

Jeune beauté, merveille incomparable,

Gloire de la cour,

Dont le beau teint et la grâce adorable

Donnent tant d'amour;

Ah! quel espoir de captiver ton âme,

Puisque la flamme

Des plus grands dieux

Ne peut pas mériter un seul trait de tes yeux, etc.

POUR LA MÊME.

Beau teint de lis sur qui la rose éclate,

Attraits doux et perçans

Qui nous charment les sens,

Beaux cheveux blonds, belle bouche incarnate;

Rare beauté, peut-on n'admirer pas

Vos aimables appas?

Sein, qui rendez tant de raisons malades,

Monts de neige et de feux,

Où volent tant de vœux,

Sur qui l'Amour dresse ses embuscades;

Rare beauté, etc.

Grave douceur, taille riche et légère,

Ris qui nous fait mourir

De joie et de désir,

D'où naît l'espoir que ta vertu modère;

Rare beauté, etc.

[225] Voyez les diverses vues de Ruel par Perelle.

[226] Paris, in-4o, 1641.

A quelques lieues de Chantilly était la belle terre de Liancourt, dont

Jeanne de Schomberg, d'abord duchesse de Brissac, puis duchesse de

Liancourt, avait fait un séjour magnifique. C'était une personne du

plus grand mérite, belle, pieuse, fort instruite, qui même a laissé un

écrit remarquable[227] destiné à l'éducation de sa petite-fille. Elle

se complaisait et s'entendait dans les arrangements de maison et dans

les bâtiments somptueux. Elle acheta, rue de Seine, l'ancien hôtel de

Bouillon, et fit élever à sa place l'hôtel de Liancourt, depuis nommé

l'hôtel de La Rochefoucauld, qui s'étendait de la rue de Seine à la

rue des Augustins, dans l'emplacement aujourd'hui occupé par la rue

des Beaux-Arts. «A Liancourt, dit Tallemant[228], la duchesse avoit

fait tout ce qu'on peut pour des allées et des prairies. Tous les ans

elle y ajoutait quelque nouvelle beauté.» Mme la Princesse allait

souvent en visite dans ce charmant voisinage. Une année que la petite

vérole faisait de grands ravages tout autour de Chantilly et dans les

différents domaines de la princesse, Merlou, La Versine, Méru, elle

envoya ses enfants avec toute leur jeune société passer quelque temps

à Liancourt. Il n'y manquait que Mlles Du Vigean, que leur mère avait

rappelées à Paris. Le fils unique de la maison, La Roche-Guyon, était

un des amis du duc d'Enghien; il fut tué en 1646, en servant sous lui

au siége si meurtrier de Mardyk. On était en automne. Le jour de la

Toussaint, ces demoiselles firent leurs dévotions avec l'exactitude

accoutumée. Ensuite on se livra à d'honnêtes divertissements, et,

faute de mieux, dans ces longs loisirs de la campagne, avec le goût

dominant du bel esprit, on se mit à rimer tant bien que mal, en sorte

que le jour de la Toussaint même on adressa à Merlou, où était Mme la

Princesse, _la Vie et les Miracles de sainte Marguerite Charlotte de

Montmorency, princesse de Condé, mis en vers à Liancourt_. Ces vers,

dit le manuscrit auquel nous empruntons ces détails[229], furent faits

sur-le-champ, et les auteurs paraissent avoir été Mlle de Bourbon et

Mlles de Rambouillet, de Bouteville et de Brienne.

Il nous reste à prier une sainte vivante,

Une sainte charmante, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sitôt qu'elle nacquit, ses beaux yeux sans pareils

Parurent deux soleils;

Son teint fut fait de lis, et sur ses lèvres closes

On vit naître des roses;

Puis elle les ouvrit et fit voir en riant

Des perles d'Orient.

Elle faisoit mourir par un regard aimable

Autant que redoutable;

Puis d'un autre soudain que la sainte jetoit,

Elle ressuscitoit, etc.

[227] _Règlement donné par une dame de haute qualité à madame sa

petite-fille_, publié d'abord en 1698, réimprimé en 1779. Voyez

MADAME DE SABLÉ, chap. III, p. 158, etc.

[228] Tallemant, t. III, p. 306. En 1656, Silvestre a dessiné et

gravé les _Différentes vues du chasteau et des jardins, fontaines,

cascades, canaux et parterres de Liancourt_. Cotin a fait une

exacte _Description de Liancourt_ dans ses _OEuvres galantes_, 2e

édition, 1665, p. 108-115.

[229] Manuscrits de Conrart, in-4º, t. XI, p. 443.

On ne pouvait oublier les deux aimables absentes, Mlles Du Vigean, qui

s'ennuyaient à Paris pendant qu'on s'amusait sans elles à Liancourt.

On leur écrivit donc une assez longue lettre en vers, où on leur

dépeignait et le regret de ne pas les voir et les consolations qu'on

se donnait. Ces vers sont tout aussi médiocres que les précédents,

mais il ne faut pas oublier que ce sont des impromptus de jeunes

filles et de grandes dames.

LETTRE[230] DE Mlle DE BOURBON ET DE Mlles DE RAMBOUILLET, DE

BOUTEVILLE ET DE BRIENNE, ENVOYÉE DE LIANCOURT A Mlles DU

VIGEAN, A PARIS.

Quatre nymphes, plus vagabondes

Que celles des bois et des ondes,

A deux qui d'un cœur attristé

Maudissent leur captivité.

Nous qui prétendions en tous lieux

Être incessamment admirées,

Et que, par un trait de nos yeux,

Nous serions partout adorées, etc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout notre empire a disparu;

Tout nous fuit ou nous fait la mine;

A peine étions-nous à Méru,

Qu'il fallut fuir à La Versine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Là, cette peste des beautés,

Là, cette mort des plus doux charmes,

Pour rabattre nos vanités,

Nous donna de rudes alarmes.

Au bruit de ce mal dangereux,

Chacun fuit et trousse bagage;

Car adieu tous les amoureux

Si nos beautés faisaient naufrage.

Pour sauver les traits de l'amour

En lieu digne de son empire,

Nous arrivons à Liancour,

Où règne Flore avec Zéphyre,

Où cent promenoirs étendus,

Cent fontaines et cent cascades,

Cent prez, cent canaux épandus,

Sont les doux plaisirs des nayades.

Nous pensions dans un si beau lieu

Faire une assez longue demeure;

Mais voici venir Richelieu[231],

Il en faut partir tout à l'heure.

Voilà celles que les mourants[232]

Nommoient les astres de la France;

Mais ce sont des astres errants

Et qui n'ont guère de puissance.

[230] Manuscrits de Conrart, _ibid._, p. 851.

[231] Le cardinal déjà vieux et malade, et que ces jeunes folles

fuyaient à l'égal de la petite vérole.

[232] Les amants passionnés; style de l'hôtel de Rambouillet.

Ce qu'il y a de plus curieux et de plus inattendu, c'est que la manie

de rimer gagna Condé lui-même. Comme nous l'avons dit, il avait

beaucoup d'esprit et de gaieté, et il faisait très volontiers la

partie des beaux esprits qui l'entouraient. Au milieu de la Fronde,

quand la guerre se faisait aussi avec des chansons, il en avait fait

plus d'une marquée au coin de son humeur libre et moqueuse. Dans la

première guerre de Paris, où Condé, fidèle encore aux vrais intérêts

de sa maison, tenait pour la cour, un des chefs les plus ardents du

parti contraire était le comte de Maure, cadet du duc de Mortemart,

oncle de Mme de Montespan, de Mme de Thianges et de l'aimable et docte

abbesse de Fontevrauld, le mari de la spirituelle Anne Doni d'Attichy,

l'intime amie de Mme de Sablé[233]. Le comte opinait toujours, dans

les conseils de la Fronde, pour les résolutions les plus téméraires.

Les Mazarins le tournaient en ridicule et l'accablaient d'une grêle

d'épigrammes. On avait fait contre lui des triolets très célèbres dans

le temps[234]. Condé, à ce qu'assure Tallemant[235], ajouta le couplet

suivant:

C'est un tigre affamé de sang

Que ce brave comte de Maure.

Quand il combat au premier rang,

C'est un tigre affamé de sang.

Mais il n'y combat pas souvent;

C'est pourquoi Condé vit encore.

C'est un tigre affamé de sang

Que ce brave comte de Maure.

[233] MADAME DE SABLÉ, chap. I, II, III, et surtout chap. V et VI.

[234] Tallemant, t. II, p. 337, attribue ces couplets à Bachaumont;

Mme de Motteville, t. III, p. 230, les donne sans nom d'auteur, et

on les retrouve avec bien d'autres dans une longue mazarinade

intitulée: _Triolets de Saint-Germain_, in-4º, 1649.

[235] T. II, p. 337.

Il comptait parmi ses meilleurs lieutenants le comte de Marsin, le

père du maréchal, bien supérieur à son fils, et qui était un véritable

homme de guerre. Condé en faisait le plus grand cas; mais il ne

l'épargnait pas pour cela. Un jour à table, en buvant à sa santé, il

improvisa sur un air alors fort à la mode cette petite chanson[236],

qui n'a jamais été publiée, et qui nous semble jolie et piquante:

Je bois à toi, mon cher Marsin.

Je crois que Mars est ton cousin,

Et Bellone est ta mère.

Je ne dis rien du père,

Car il est incertain.

Tin, tin, trelin, tin, tin, tin.

Enfin tout le monde connaît la chanson sur le comte d'Harcourt lorsque

celui-ci, en 1650, se chargea d'escorter Condé, Conti et Longueville

de Marcoussis au Havre:

Cet homme gros et court,

Si fameux dans l'histoire;

Ce grand comte d'Harcourt,

Tout rayonnant de gloire,

Qui secourut Cazal et qui reprit Turin,

Est devenu recors de Jules Mazarin.

[236] Bibliothèque de l'Arsenal, _Belles-Lettres françaises_, no

70, recueil in-fol. intitulé: _Chansons notées_, t. II, p. 66.

A Liancourt, n'ayant rien à faire, et impatienté de voir sa sœur et

ses belles amies rester si longtemps à l'église le jour de la

Toussaint, il leur décocha cette épigramme[237]:

Donnez-en à garder à d'autres,

Dites cent fois vos patenôtres,

Et marmottez en ce saint jour.

Nous vous estimons trop habiles;

Pour ouïr des propos d'amour

Vous quitteriez bientôt vigiles.

[237] Manuscrits de Conrart, in-4º, t. XI, p. 848.

Il avait eu pendant quelque temps avec lui à Liancourt, entre autres

amis, le marquis de Roussillon, excellent officier et homme d'esprit,

dont il est plus d'une fois question dans les lettres de Voiture, et

l'intrépide La Moussaye, qui lui fut fidèle jusqu'au dernier soupir,

et pendant la captivité de Condé alla s'enfermer avec Mme de

Longueville dans la citadelle de Stenay où il mourut. Roussillon et La

Moussaye ayant été forcés de quitter Liancourt pour s'en aller à Lyon,

Condé, comme pour imiter la lettre de sa sœur à Mlles Du Vigean, en

écrivit ou en fit écrire une du même genre à ses deux amis absents.

Nous donnons cette pièce presque entière, parce qu'elle est de Condé,

ou que du moins Condé y a mis la main, surtout parce qu'elle peint au

naturel la vie qu'on menait alors à Liancourt, à Chantilly et dans

toutes les grandes demeures de cette aristocratie du XVIIe siècle, si

mal appréciée, qui, pendant la paix, honorait et cultivait les arts de

l'esprit, qui donna aux lettres La Rochefoucauld, Retz,

Saint-Evremond, Bussi, Saint-Simon, sans parler de Mme de Sévigné et

de Mme de La Fayette, et qui, la guerre venue, s'élançait sur les

champs de bataille et prodiguait son sang pour le service de la

France. Voici les vers du futur vainqueur de Rocroy.

LETTRE[238] POUR MONSEIGNEUR LE DUC d'ANGUIEN, ÉCRITE DE

LIANCOURT A MM. DE ROUSSILLON ET DE LA MOUSSAYE, A LYON.

Depuis votre départ nous goûtons cent délices

Dans nos doux exercices;

Même pour exprimer nos passe-temps divers,

Nous composons des vers.

Dans un lieu, le plus beau qui soit en tout le monde,

Où tout plaisir abonde,

Où la nature et l'art, étalant leurs beautés,

Font nos félicités;

Une troupe sans pair de jeunes demoiselles,

Vertueuses et belles,

A pour son entretien cent jeunes damoiseaux

Sages, adroits et beaux.

Chacun fait à l'envi briller sa gentillesse,

Sa grâce et son adresse,

Et force son esprit pour plaire à la beauté

Dont il est arrêté.

On leur dit sa langueur dedans les promenades,

A l'entour des cascades,

Et l'on s'estime heureux du seul contentement

De dire son tourment.

Douze des plus galants, dont les voix sont hardies,

Disent des comédies

Sur un riche théâtre, en habits somptueux,

D'un ton majestueux.

On donne tous les soirs de belles sérénades,

On fait des mascarades;

Mais surtout a paru parmi nos passe-temps

Le _Ballet du Printemps_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les dames bien souvent, aux plus belles journées,

Montent des haquenées;

On vole la perdrix ou l'on chasse le lou

En allant à Merlou.

Les amants à côté leur disent à l'oreille:

O divine merveille!

Laissez les animaux, puisque vos yeux vainqueurs

Prennent assez de cœurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Voilà nos passe-temps, voilà nos exercices,

Nos jeux et nos délices.

Pensiez-vous que d'ici vous eussiez emporté

Notre félicité?

[238] Manuscrits de Conrart, _ibid._, et le recueil de Sercy,

_Poésies choisies_, t. III, p. 347.

S'écrire en vers était devenu l'amusement de toute cette jeune et

aimable société. En 1640, quand le duc d'Enghien, n'ayant pas vingt

ans, était à Dijon exerçant déjà les fonctions de gouverneur de la

province, on lui adressait de la rue Saint-Thomas-du-Louvre des

épîtres bien ou mal rimées pour lui donner des nouvelles des intrigues

galantes de Paris, et lui en demander de celles qui se passaient en

Bourgogne[239].

«Or, sachez, Monseigneur, que chacun vous renonce,

Si, ce paquet reçu, vous ne faites réponce,

Et si vous n'exprimez avecque de beaux vers

Des dames de Dijon les entretiens divers.

Adieu, vivez content avecque ces galantes.

Nous vous sommes, Seigneur, serviteurs et servantes.

Écrit trois mois avant juillet

Dedans l'hôtel de Rambouillet.»

[239] Manuscrits de Conrart, in-fol., t. XIII, p. 337.

Et le jeune duc répondait en vers, souvent très mauvais, même pour des

vers de prince, mais qu'on trouvait fort bons à l'hôtel de Condé et à

l'hôtel de Rambouillet[240], parce qu'ils étaient toujours spirituels

et sans aucune prétention. Il faut convenir au moins que de tels

divertissements, dans une jeunesse d'un si haut rang, montraient quel

cas on faisait alors de l'esprit, et nous transportent dans un monde

bien différent du nôtre.

[240] Voyez _Nouvelles œuvres de Sarazin_, t. II, p. 223: _A

Monseigneur le duc et à quelques dames de ses amies_, et aussi p.

243, _A Madame la duchesse de Longueville_:

«A voir comme chacune cause

Tantôt en vers, tantôt en prose, etc.»

Un sentiment bien naturel nous porte à rechercher quelle a été la

destinée de cette cour de jeunes et braves gentilshommes, de gaies et

charmantes jeunes filles, qui entouraient alors Mlle de Bourbon et son

frère. Nous avons dit celle des hommes: tous se sont illustrés à la

guerre; la plupart sont morts au champ d'honneur. Mais que sont-elles

devenues leurs aimables compagnes, cet essaim de jeunes beautés que

nous avons suivies sur les pas de Mlle de Bourbon à Chantilly, à Ruel,

à Liancourt, ces cinq inséparables amies dont nous avons publié des

vers moins gracieux que leur figure, Mlle de Rambouillet, Mlle de

Brienne, Mlle de Montmorency Bouteville, Mlles Du Vigean? Elles ont eu

les fortunes les plus dissemblables, que nous allons rapidement

indiquer.

Marie Antoinette de Loménie, fille du comte Loménie de Brienne, un des

ministres de Louis XIII et de la reine Anne, épousa, en 1642, le

marquis de Gamaches, qui devint lieutenant général. On peut voir son

portrait tracé par elle-même dans les _Divers Portraits_ de

Mademoiselle, avec ceux de son père et de sa mère. Elle n'a point fait

de bruit; toute sa vie s'est écoulée honnête et pieuse. Elle est morte

à l'âge de quatre-vingts ans, en 1704. Elle a constamment entretenu

avec Mme de Longueville le commerce le plus amical. C'était la moins

brillante des cinq amies: elle a été la plus heureuse.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 12 / 51 段