l'hôtel de Rambouillet. Elle y rencontra la marquise de Sablé, belle
encore, célèbre par son admiration pour les mœurs espagnoles et par
ses amours avec Montmorency. Mme de Sablé guida les premiers pas de sa
jeune amie, la suivit avec un intérêt fidèle dans toutes les
vicissitudes de sa carrière, et vingt-cinq ans après elles se
retrouvèrent ensemble à ce commun rendez-vous des nobles cœurs
désabusés, la religion. Mais Mlle de Bourbon était alors au matin de
la vie, et, sans songer aux orages qui l'attendaient, échappée des
Carmélites elle s'abandonnait à tous les plaisirs qui venaient
au-devant d'elle.
Comme son frère, elle admirait Corneille; mais elle avait un goût
particulier pour Voiture, et ce goût-là ne la quitta jamais. Elle
pensa, elle parla toujours de Voiture comme Mme de Sévigné. Et ce
n'est pas seulement l'agrément de son esprit qui lui plaisait, elle
était touchée sans doute de la sensibilité que nous y avons relevée,
et qui met pour nous Voiture au-dessus de tous ses rivaux. Dans la
fameuse querelle des deux sonnets sur Job et sur Uranie, qui
partagèrent la cour et la ville, les salons et l'Académie, quand tout
le monde était pour Benserade, Mme de Longueville, alors l'arbitre du
goût et de la suprême élégance, prit en main la cause de Voiture et
ramena l'opinion. On a fait un volume sur cette querelle: elle n'est
pas épuisée, et nous la reprendrons plus tard à l'aide de pièces
nouvelles qui, en faisant connaître pour la première fois les motifs
de Mme de Longueville, nous révéleront la délicatesse de son esprit,
qui tenait à celle de son cœur[203].
[203] _Mme de Longueville pendant la Fronde._
Mlle de Bourbon fit aussi connaissance à l'hôtel de Rambouillet avec
Chapelain, instruit, modéré, discret, ami sincère de la bonne
littérature, et qui eût pu devenir un écrivain du troisième, peut-être
même du second ordre, ainsi que son ami Pélisson, si, comme le disait
Boileau dont tous les traits d'esprit sont de sérieux jugements, il se
fût contenté d'écrire en prose[204]. Mlle de Bourbon prit de l'estime
pour Chapelain, et, quand elle fut mariée, elle lui fit donner une
assez forte pension par M. de Longueville, pour travailler avec
sécurité à cette fameuse _Pucelle_ qui devait être l'Iliade de la
France, qu'on applaudissait d'avance dans le cénacle de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre, et à laquelle la jeune admiratrice de
Corneille et de Voiture avait déjà le bon goût de s'ennuyer.
[204] Sur Chapelain, voyez LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, chap. XI.
Parmi les beaux esprits médiocres qu'elle rencontra dans l'illustre
hôtel, était Godeau, petit abbé qu'on appelait dans la maison le nain
de Julie, et qui, devenu évêque de Grasse et de Vence, a entretenu un
commerce de lettres moitié dévotes, moitié galantes, tour à tour avec
Mlle de Bourbon et avec Mme de Longueville[205]. Il y avait aussi
Jacques Esprit, de l'Académie Française, qui joua toute sorte de
rôles: d'abord homme de lettres et commensal du chancelier Séguier qui
le mit à l'Académie, puis tout à coup prêtre de l'Oratoire, puis
redevenu homme du monde et père de famille, qui ne devait pas être
sans mérite, car il eut de son temps l'estime de fort bons juges;
attaché plus tard à l'ambassade de Münster, un des pensionnaires de M.
et de Mme de Longueville, précepteur de leurs neveux, les petits
princes de Conti, tenant une assez grande place dans le salon de Mme
de Sablé, consulté par La Rochefoucauld, passant même pour un des
auteurs des _Maximes_, et qui aurait gardé peut-être cette réputation,
si l'on n'avait eu l'imprudence d'en imprimer un ouvrage en 1678[206].
[205] Voici dans quel style il écrit de Grasse, le 18 décembre
1637, à Mlle de Bourbon: «Mademoiselle, je suis bien glorieux
d'apprendre que celle qui est dans le cœur de tout le monde
craigne de n'être pas dans ma mémoire. Quand elle seroit un temple,
vous y pourriez avoir place; jugez donc si je n'ai pas intérêt de
vous y conserver, afin que vous la rendiez précieuse, de pauvre et
d'infidèle qu'elle étoit auparavant. C'est principalement à
l'autel, Mademoiselle, que vous m'êtes présente. Je demande bien à
Dieu qu'il ajoute d'autres lis à ceux de votre couronne, mais je
lui demande aussi qu'il y mêle l'amour des épines de son fils, et
qu'il vous affermisse dans le généreux mépris de la grandeur où je
vous ai vue (allusion à la pensée qu'avait eue Mlle de Bourbon de
se faire carmélite).» Ailleurs, 3 mai 1641: «Notre Seigneur est
bon, mais il est jaloux, et il vaudroit mieux n'avoir jamais goûté
son esprit que de s'en dégoûter et le laisser s'éteindre. Les roses
ont des épines qui défendent leur beauté, mais les princesses sont
au milieu des roses qui ne les garantissent pas des tentatives que
les plaisirs du monde leur inspirent...» Voyez _Lettres de M.
Godeau, évêque de Vence, sur diverses sujets_; Paris, 1713, p. 17
et p. 143;--sur Godeau, voyez LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, chap.
XI, p. 88, etc.
[206] _De la Fausseté des Vertus humaines_, par M. Esprit, in-12, 2
vol.; Paris, 1678. Voyez sur Esprit MADAME DE SABLÉ, chap. III, p.
124, etc.
Nous nous ferions scrupule d'oublier à l'hôtel de Rambouillet Mlle de
Scudéry. C'était[207] une personne d'un noble cœur et d'un talent
véritable, écrivant trop vite peut-être et un peu longuement, mais
avec une correction et une politesse qui n'étaient pas communes. Elle
jouissait d'une grande considération et la méritait. Leibnitz a
recherché l'honneur de sa correspondance. Elle faisait des vers fort
goûtés de son temps, et qui nous paraissent encore très agréables. Ses
romans sont si longs, et les épisodes s'y embarrassent tellement les
uns dans les autres, qu'il est impossible de les lire en entier
aujourd'hui; mais ceux qui oseront s'engager dans ce labyrinthe y
rencontreront çà et là des portraits bien faits et très ressemblants,
quoiqu'un peu flattés, d'originaux illustres, à peine déguisés sous
des noms grecs, persans et romains; d'exactes descriptions des plus
beaux lieux et des plus magnifiques palais de France et de Paris,
transportés à Rome ou en Arménie; les grands sentiments alors à la
mode, des tendresses d'un platonisme alambiqué, des conversations
quelquefois un peu fades et toujours très raffinées, mais qui donnent
une bien agréable idée de celles que Mlle de Scudéry tâchait d'imiter.
Un jour, Mme de La Fayette abrégera ces peintures et ces discours,
elle ôtera ces fadeurs et ces langueurs, elle adoucira ces subtilités;
mais elle gardera le charme de ces mœurs héroïques et galantes, et
les esprits délicats qui aujourd'hui encore font leurs délices de
_Zaïde_ et de la _Princesse de Clèves_, de la _Bérénice_ de Racine, de
la _Psyché_ de Molière et de Corneille, ne liront pas sans plaisir
certains chapitres du _Grand Cyrus_ et de la _Clèlie_. Georges Scudéry
lui-même, insupportable par son amour-propre et son style de matamore,
était un homme d'honneur, très sûr en amitié, et qui, dans les moments
les plus difficiles, devant Mazarin, dont il dépendait, garda
hautement sa fidélité à Condé et à sa sœur[208].
[207] Voyez sur Mlle de Scudéry, LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, _passim_.
[208] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier, chap. Ier.
Nous avons dû citer ces divers personnages, parce qu'ils reparaîtront
dans la vie de Mme de Longueville. Dès l'hôtel de Rambouillet, ils
s'attachèrent à Mlle de Bourbon et commencèrent sa réputation, qui
grandit rapidement d'année en année.
Mlle de Bourbon passait tous les hivers à Paris, à l'hôtel de Condé,
au Louvre, au palais Cardinal, dans quelques hôtels de la Place
Royale, surtout à l'hôtel de Rambouillet, parmi les bals, les
concerts, les comédies, les conversations galantes, et partout elle
brillait par les grâces de son esprit et de sa personne. L'été,
d'autres plaisirs: elle allait à Fontainebleau avec la cour, ou chez
sa mère, à Chantilly, ou à Ruel, chez le cardinal de Richelieu et la
duchesse d'Aiguillon, ou bien à Liancourt, chez la duchesse de
Liancourt, Jeanne de Schomberg, ou bien encore à La Barre, près Paris,
chez la baronne Du Vigean, d'une naissance moins relevée, mais d'une
très grande fortune, qui avait la plus aimable famille, deux fils qui
furent tour à tour les camarades du duc d'Enghien, et deux filles
recherchées par tout ce qu'il y avait de grands seigneurs jeunes et
galants. Avant comme après son mariage, Mlle de Bourbon se partageait
entre ces diverses résidences, qui rivalisaient entre elles de
magnificence et d'agrément. Naturellement, c'était auprès de sa mère,
à Chantilly, qu'elle était le plus souvent.
Il faut voir dans Du Cerceau[209] et dans Perelle[210] ce qu'était
Chantilly au commencement et à la fin du XVIIe siècle. Ce vaste et
beau domaine était depuis longtemps aux Montmorency, et il vint aux
Condé par Mme la Princesse, grâce surtout aux victoires du duc
d'Enghien[211]. Il rassemble donc les souvenirs des deux plus grandes
familles militaires de l'ancienne France. Le connétable Anne et Louis
de Bourbon y sont partout, et ces deux ombres couvriront et
protégeront à jamais Chantilly, tant qu'il restera parmi nous quelque
piété patriotique, quelque orgueil national. Les Montmorency ont
transmis aux Condé le charmant château, un peu antérieur à la
renaissance, que Du Cerceau a fait connaître dans tous ses détails.
C'est le grand Condé, dans les dernières années de sa vie, qui,
trouvant alentour les plus beaux bois, une vraie forêt, avec un grand
canal semblable à une rivière, des eaux abondantes et de vastes
jardins, en a tiré les merveilles que le burin de Perelle nous a
conservées, et que Bossuet n'a pu s'empêcher de louer, ces fontaines,
ces cascades, ces grottes, ces pavillons, «ces superbes allées, ces
jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit[212].» Ils se taisent
aujourd'hui. Le mauvais goût du XVIIIe siècle et les révolutions ont
dégradé Chantilly. Un prince digne de son nom avait entrepris de le
rendre à sa beauté première. Il y voulait mettre toute la fortune que
les malheurs de la maison de Condé lui avaient apportée, et celle
qu'il tenait de sa propre maison. Le jeune capitaine avait rêvé de
revenir un jour, après avoir étendu et assuré la domination française
en Afrique, se reposer avec ses lieutenants dans la demeure sacrée des
Montmorency et des Condé, restaurée et embellie de ses mains. La
Providence en a disposé autrement, et Chantilly attend encore une main
réparatrice. Mais revenons au Chantilly du XVIIe siècle avant l'époque
de sa plus grande magnificence, entre la description de Du Cerceau et
celle de Perelle.
[209] _Les plus excellents Bâtiments de France_, in-fol., 1607, t.
II. Plusieurs planches sur le château, rien sur les jardins.
[210] _Veues des plus beaux Bâtiments de France_, par
Perelle.--_Vue générale du château de Chantilly, de ses canaux,
fontaines et bosquets_, etc.
[211] Voyez plus bas, chap. III. Un an à peine écoulé après la mort
d'Henri de Montmorency, Louis XIII ne voulut pas garder ses biens,
d'abord confisqués selon l'usage au profit de l'État, et il les
rendit à ses trois sœurs, la princesse de Condé, la duchesse
d'Angoulême et la duchesse de Ventadour, à l'exception de Chantilly
et de Dammartin. Après Rocroy et Thionville ces deux beaux domaines
furent donnés en toute propriété et sans réserve aux Condé par des
lettres patentes royales d'octobre 1643, enregistrées au parlement
de Paris le 24 novembre suivant.
[212] Bossuet, Oraison funèbre du grand Condé.
C'était déjà un délicieux séjour. Mme la Princesse s'y plaisait
beaucoup, et y passait avec ses enfants presque tous les étés.
Elle emmenait avec elle une petite cour composée des amis de son
fils et des amies de sa fille, avec quelques beaux esprits, et
particulièrement Voiture, dont on ne pouvait se passer. A défaut de
Voiture on avait sa monnaie, Montreuil ou Sarasin, attachés à la
maison de Condé, et successivement secrétaires du prince de Conti. Ils
avaient l'esprit fin et agréable, et Boileau, dans sa lettre à
Perrault, nomme Sarasin après Voiture[213]. M. le Prince, peu sensible
aux douceurs de la campagne, restait ordinairement à Paris pour y
suivre ses affaires. Mme la Princesse ne haïssait pas les
divertissements, et la jeunesse s'y livrait avec ardeur. On faisait la
cour aux dames. Pendant la chaleur du jour, on s'amusait à lire des
romans ou des poésies; le soir on faisait de longues promenades avec
de longues conversations. On vivait à la manière de l'Astrée, en
attendant les aventures du grand Cyrus. Même en 1650, pendant la
captivité des princes et l'exil de Mme de Longueville, parmi les
troubles de la guerre civile et le bruit des armes, Lenet nous raconte
comment on passait le temps à Chantilly[214]: «Les promenades étoient
les plus agréables du monde... Les soirées n'étoient pas moins
divertissantes. On se retiroit dans l'appartement de la Princesse, où
l'on jouoit à divers jeux. Il y avoit souvent de belles voix, et
surtout des conversations agréables, et des récits d'intrigues de cour
ou de galanterie, qui faisoient passer la vie avec autant de douceur
qu'il étoit possible... Ces divertissements étoient troublés par les
mauvaises nouvelles qu'on apportoit ou qu'on écrivoit. C'étoit un
plaisir très grand de voir toutes ces jeunes dames tristes ou gaies,
suivant les visites rares ou fréquentes qui leur venoient, et suivant
la nature des lettres qu'elles recevoient; et, comme on savoit à peu
près les affaires des unes et des autres, il étoit aisé d'y entrer
assez avant pour s'en divertir. On voyoit à tous moments arriver des
visites et des messages qui donnoient de grandes jalousies à celles
qui n'en recevoient point, et tout cela nous attiroit des chansons,
des sonnets et des élégies qui ne divertissoient pas moins les
indifférents que les intéressés. On faisoit des bouts-rimés et des
énigmes qui occupoient le temps aux heures perdues. On voyoit les unes
et les autres se promener sur le bord des étangs, dans les allées du
jardin ou du parc, sur la terrasse ou sur la pelouse, seules ou en
troupe, suivant l'humeur où elles étoient, pendant que d'autres
chantoient un air ou récitoient des vers, ou lisoient des romans sur
un balcon, ou en se promenant ou couchées sur l'herbe. Jamais on n'a
vu un si beau lieu, dans une si belle saison, rempli de meilleure ni
de plus aimable compagnie.»
[213] Sur Sarasin voyez LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, chap. XIII, p.
209.
[214] Édit. Michaud, p. 229.
Mais avant 1650, avant la Fronde, qui divisa toute la société
française, Chantilly était un séjour bien plus agréable encore.
Jugez-en par cette lettre que Sarasin écrivait de Chantilly, au
commencement de 1648, à Mlle de Rambouillet, devenue Mme de
Montausier, qui venait de partir avec son mari pour leur gouvernement
de Saintonge et d'Angoumois[215]:
«Ni tout ce qu'on a dit de l'heureuse contrée
Où messire Honoré[216] fit adorer Astrée,
Ni tout ce qu'on a feint des superbes beautés
De ces grands palais enchantés
Où l'amoureuse Armide et l'amoureuse Alcine
Emprisonnèrent leurs blondins,
Ni les inventions de ces plaisants jardins
Que, malgré Falcrine,
Détruisit le plus fier de tous les Paladins:
Tout cela, quoi qu'en veuillent dire
Les gens qui nous en ont conté,
Est moins beau que le lieu d'où je vous ai daté,
Et d'où je prétends vous écrire
En stile de roman la pure vérité.
[215] _OEres de M. Sarasin_, à Paris, in-4o, 1656, p. 231. Cette
première édition a été reproduite en deux petits volumes en 1663 et
en 1685. Dans les _Nouvelles OEuvres de M. Sarasin_, qui parurent
en 1674, en deux parties, la dernière pièce du t. II, p. 258,
adressée à _Mme de Longueville_, doit venir immédiatement après
celle que nous donnons ici: elle en est en quelque sorte la suite.
Sarasin était retourné à Paris avec son prince.
«Depuis que j'ai laissé Chantilly,
En vérité je me trouve vieilly
D'un jour ou plus...»
[216] Honoré d'Urfé.
«Le bruit que le zéphyr excite parmi les feuilles des bocages quand la
nuit va couvrir la terre agitoit doucement la forêt de Chantilly,
lorsque, dans la grande route, trois nymphes apparurent au solitaire
Tircis. Elles n'étoient pas de ces pauvres nymphes des bois, plus
dignes de pitié que d'envie, qui, pour logis et pour habit, n'ont que
l'écorce des arbres. Leur équipage étoit superbe et leurs vêtements
brillants... La plus âgée, par la majesté de son visage, imprimoit un
profond respect à ceux qui l'approchoient. Celle qui se trouvoit à
côté faisoit éclater une beauté plus accomplie que la peinture, la
sculpture ni la poésie n'en ont pu jamais imaginer. La troisième avoit
cet air aisé et facile que l'on donne aux Grâces.
Aux deux côtés alloient deux demi-dieux,
L'un d'un air doux et l'autre audacieux;
L'un, comme un vrai foudre de guerre,
Par Mars n'étoit pas égalé;
L'autre avecque raison pouvoit être appelé
Les délices de la terre.
C'est-à-dire, Madame, que hier au soir, entre chien et loup, je
rencontrai dans la grande route de Chantilly Mme la Princesse, qui s'y
promenoit, et qui n'eut jamais tant de santé, accompagnée de Mme de
Longueville, qui n'eut jamais tant de beauté, et de Mme de
Saint-Loup[217], qui n'eut jamais tant de gaieté, toutes trois en
déshabillé et en calèche, suivies des princes de Condé et de Conty...
Mme la Princesse m'ayant aperçu m'appela et me dit: «Sarasin, je veux
que vous alliez tout à cette heure écrire à Mme de Montausier que
jamais Chantilly n'a été plus beau, que jamais on n'y a mieux passé le
temps, qu'on ne l'y a jamais davantage souhaitée, et qu'elle se mocque
d'être en Saintonge pendant que nous sommes ici:
Mandez-lui ce que nous faisons,
Mandez-lui ce que nous disons.
J'obéis comme on me commande,
Et voici que je vous le mande.
Quand l'Aurore sortant des portes d'Orient,
Fait voir aux Indiens son visage riant,
Que des petits oiseaux les troupes éveillées
Renouvellent leurs chants sous les vertes feuillées,
Que partout le travail commence avec effort,
A Chantilly l'on dort.
Aussi, lorsque la nuit étend ses sombres voiles,
Que la lune, brillant au milieu des étoiles,
D'une heure pour le moins a passé la minuit,
Que le calme a chassé le bruit,
Que dans tout l'univers tout le monde sommeille,
A Chantilly l'on veille.
Entre ces deux extrémités,
Que nous passons bien notre vie,
Et que la maison de Silvie[218]
A d'aimables diversités!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Ici nous avons la musique
De luths, de violons et de voix;
Nous goûtons les plaisirs des bois,
Et des chiens et du cor et du veneur qui pique.
Tantôt à cheval nous volons,
Et brusquement nous enfilons
La bague au bout de la carrière;
Nous combattons à la barrière;
Nous faisons de jolis tournois, etc.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Conterai-je dans cet écrit
Les plaisirs innocents que goûte notre esprit?
Dirai-je qu'Ablancourt[219], Calprenède[220] et Corneille[221],
C'est-à-dire vulgairement
Les vers, l'histoire, le romant,
Nous divertissent à merveille,
Et que nos entretiens n'ont rien que de charmant? etc.»
[217] Mlle Chateignier de La Rocheposay, une des plus jolies
personnes, fort courtisée du duc de Candale, le frère de Mlle
d'Épernon.
[218] Un des endroits les plus agréables de Chantilly. Il y avait
le pavillon, le jardin, la fontaine, les berceaux de Silvie, etc.
Voyez les gravures de Perelle.
[219] Pierre d'Ablancourt avait dédié au duc d'Enghien sa
traduction des _Campagnes d'Alexandre_, et plus tard il offrit à M.
le Prince sa traduction de César. «Il traduisit Arrien et César,
dit Patru, pour les dédier à M. le Prince dont il admirait la
valeur et la vertu..... Le faubourg Saint-Germain lui avoit donné
la connoissance des seigneurs qui composoient la cour de M. le
Prince et qu'on appeloit en ce temps-là les _Petits-Maîtres_... M.
de Coligny et M. de La Moussaye le chérissoient infiniment.» _Vie
d'Ablancourt_ par Patru, p. 524 du t. II des œuvres de celui-ci.
[220] La Calprenède avait dédié sa _Cléopâtre_ au duc d'Enghien; il
lui demeura attaché dans sa mauvaise fortune, à ce point qu'il
voulut écrire son histoire, ainsi que nous l'apprenons de la lettre
suivante inédite que nous trouvons parmi les manuscrits de Conrart,
in-fol. t. X, p. 51.
«De Bruxelles, le 17 février 1657.
«Je reçus, dès il y a trois ans, les deux tomes de _Cléopâtre_ que
vous m'envoyâtes en ce temps-là. J'en viens encore de recevoir
deux nouveaux avec la lettre dont vous les avez voulu accompagner,
que j'ai trouvée pleine de sentiments généreux et que la
conjoncture du temps rend tout à fait extraordinaire. C'est ainsi
que vous vous plaisez à faire des choses qui ne tiennent pas du
commun des gens; témoin la pensée que vous avez de faire quelque
ouvrage pour moi, à quoi j'ai peine à consentir, vu le préjudice
que cela pourroit vous apporter; outre que la matière est si
médiocre, qu'elle ne mérite ni les soins ni l'application d'une
personne comme vous. Si néanmoins c'est une résolution que vous
ayez prise, je ne veux pas empêcher l'effet de votre bonne
volonté, ni m'opposer à une chose qui peut me donner lieu de vous
être obligé. Ainsi, vous n'avez qu'à travailler sur les mémoires
que vous pouvez avoir, et s'il y en a quelques-uns qui vous
manquent, me le faisant connoître, aussitôt je vous les envoyerai.
Cependant je suis contraint d'avouer que rien n'est égal à votre
générosité, ni à l'obligation que je vous ai; je n'en perdrai
jamais le souvenir, et si un jour je suis en état de vous en
pouvoir témoigner quelque reconnoissance, vous verrez que je ne
suis pas d'humeur à mettre en oubli ce que M. de La Calprenède a
fait pour moi.»
«LOUIS DE BOURBON.»
[221] Corneille venait de dédier _Rodogune_, en 1647, à M. le
Prince, avec un éloge admirablement senti. _Rodogune_ n'avait pas
eu d'abord beaucoup de succès; Condé ramena l'opinion, et Corneille
reconnaissant lui dédia sa pièce: «C'est à votre illustre suffrage,
lui dit-il, qu'elle est obligée de tout ce qu'elle a reçu
d'applaudissements, et les favorables regards dont il vous plut
fortifier la foiblesse de sa naissance, lui donnèrent tant d'éclat
et de vigueur qu'il sembloit que vous eussiez pris plaisir à
répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à
lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit
partout..... Votre Altesse sut vaincre avant que les ennemis
pussent imaginer qu'elle sût combattre..... La générale
consternation où la perte de notre grand monarque nous avoit
plongés, enfloit l'orgueil de nos adversaires en un tel point
qu'ils osoient se persuader que du siége de Rocroy dépendoit la
prise de Paris, et l'avidité de leur ambition dévoroit déjà le
cœur d'un royaume dont ils pensoient avoir surpris les
frontières..... Thionville, Philipsbourg et Nordlingen étoient des
lieux funestes pour la France..... Ces mêmes lieux sont devenus les
éclatantes marques de sa félicité..... Dispensez-moi de vous parler
de Dunkerque. J'épuise toutes les forces de mon imagination, et je
ne conçois rien qui réponde à la dignité de ce grand ouvrage qui
nous vient d'assurer l'Océan par la prise de cette fameuse retraite
de corsaires..... Et maintenant par la conquête d'une seule ville,
je vois d'un côté nos mers libres, nos côtes affranchies, la racine
de nos maux publics coupée; d'autre côté, la Flandre ouverte,
l'embouchure de ses rivières captives, la porte de ses secours
fermée, la source de son abondance en notre pouvoir, et ce que je
vois n'est rien au prix de ce que je prévois sitôt que Votre
Altesse y reportera la terreur de ses armes.» Ces dernières lignes
n'annonçaient-elles pas, en 1647, la bataille de Lens de 1648?