gentilhomme qui ne prétendît être un Rodrigue, pas une femme de bon
ton qui n'eût dans le cœur ou qui n'affectât les sentiments de
Chimène. Plus on étudie cette pièce admirable, que _Polyeucte_ seul a
surpassée quelques années après, plus on y retrouve tous les traits
de cette grande époque à jamais évanouie, l'héroïsme et la haute
galanterie, ce point d'honneur qui sans doute faisait verser bien du
sang, mais entretenait l'esprit guerrier, dans les hommes mûrs et dans
les chefs de sérieux intérêts et d'énergiques passions, dans la
jeunesse la lutte généreuse de l'amour et du devoir, qui un jour sera
portée au dernier degré du pathétique dans Pauline et dans Sévère,
partout une langue un peu rude, mais naïve et forte, toujours
familière; en même temps, il est vrai, un goût mal sûr, s'égarant
quelquefois à la poursuite de la grandeur, des délicatesses infinies
et pleines de grâce mais un peu quintessenciées, et de subtiles
analyses de la passion raisonnant sur elle-même. C'était là l'hôtel de
Rambouillet. Il s'y reconnut et défendit _le Cid_ contre le
tout-puissant ministre[184]. C'est dans le noble salon que Corneille
rencontra Balzac, et put s'entretenir avec lui de Rome et des Romains.
Qu'on lise les discours sur les Romains adressés par Balzac à la
marquise de Rambouillet[185], et l'on verra si les conversations de ce
temps-là étaient futiles. Il n'y eut jamais en France un temps où la
politique fût plus à l'ordre du jour. Tout le monde alors s'occupait
des affaires publiques. Ce n'est ni Lucain ni Tacite qui ont appris à
Corneille la langue politique de _Cinna_ et de la première scène de
_la Mort de Pompée_. La vraie école de Corneille a été le spectacle
des grands événements contemporains, le commerce de Richelieu, de
Mazarin, de Condé, les conversations qui se tenaient chaque jour dans
les sociétés qu'il fréquentait, où les ambassadeurs, les hommes de
guerre, les évêques, les conseillers d'État étaient mêlés aux gens de
lettres. Corneille lisait ses pièces à l'hôtel de Rambouillet. Il
brilla, il déclina avec lui; son chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre aussi
de la scène française, _Polyeucte_, parut[186] en 1643, c'est-à-dire
dans les plus grands jours de l'hôtel de Rambouillet, ajoutons et de
la France, car c'est en cette même année que l'un des plus jeunes
disciples de l'illustre hôtel, l'admirateur le plus passionné de
Corneille, le frère de Mlle de Bourbon, le duc d'Enghien, le cœur
rempli, comme le Cid, d'un amour ardent et chaste, gagnait à
vingt-deux ans une de ces batailles comme il y en a cinq ou six dans
l'histoire, cette bataille de Rocroy où les desseins de Henri IV et de
Richelieu furent justifiés par la victoire, et où la France succéda à
l'Espagne dans la suprématie morale et militaire de l'Europe.
[184] Il est bien certain que l'auteur de _Mirame_ mit une
petitesse d'homme de lettres dans la querelle soulevée contre _le
Cid_; mais il faut avouer qu'il avait pour lui quelques raisons
d'État qui n'étaient pas à mépriser. Celui qui avait fait rendre
l'édit royal contre les duels ne pouvait supporter les vers en leur
honneur; _le Cid_ contenait aussi une tirade peu favorable aux
premiers ministres. D'ailleurs le Cardinal aimait Corneille, il le
prit parmi ses poëtes favoris, il lui donna une bonne pension, et
même il le maria. Un jour, Corneille s'étant présenté plus triste
et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de Richelieu,
celui-ci lui demanda s'il travaillait. Corneille répondit qu'il
était bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la
composition, qu'il avait la tête renversée par l'amour. Il en
fallut venir à un plus grand éclaircissement, et il dit au cardinal
qu'il aimait passionnément une fille du lieutenant général des
Andelys, et qu'il ne pouvait l'obtenir de son père. Le cardinal
voulut que ce père si difficile vînt lui parler à Paris. Il y
arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien
content d'en être quitte pour donner sa fille à un homme qui avait
tant de crédit. Voyez les frères Parfait, _Histoire du
Théâtre-Français_, t. V, p. 304.
[185] OEuvres de Balzac, in-fol., t. II, p. 419.
[186] Bien entendu on parle ici, non de la représentation, mais de
l'impression de _Polyeucte_, dédié à la Reine régente et _achevé
d'imprimer pour la première fois le 20 octobre 1643_, au milieu de
l'allégresse qu'excitaient partout la victoire de Rocroy, la prise
de Thionville et le passage du Rhin. Corneille avait alors
trente-sept ans. C'est en cette même année 1643 que son digne
compatriote Michel Lasne grava le seul portrait de Corneille qui
nous le montre dans sa jeunesse et dans toute sa gloire. Ces traits
mâles, cette tête vigoureuse mettent bien sous nos yeux le grand
tragique. On y reconnaît d'abord un homme de la forte génération de
Descartes, de Pascal et de Poussin.
Voiture a été admiré de ses contemporains les plus spirituels et les
plus difficiles. La Fontaine le met au nombre de ses maîtres[187]. Mme
de Sévigné l'appelle un esprit «libre, badin, charmant[188].» Boileau
dit assez que Voiture est, à ses yeux, le mets des délicats, lorsqu'il
introduit un esprit vulgaire, une sorte de provincial demandant ce
qu'on y trouve de si beau[189]. Avouons-le, nous ressemblons tous plus
ou moins à ce provincial-là: nous avons peine aujourd'hui à retrouver
les titres de la renommée de Voiture. On en peut donner plusieurs
raisons, qui ne font tort ni à Voiture ni à nous.
[187] _Maître Vincent_, etc.
[188] Lettre du 24 novembre 1679.
[189] Satire troisième.
De toutes nos facultés, l'esprit est celle qui se met le plus dans le
commerce de la vie, mais qui laisse aussi le moins de trace. Une
saillie, une repartie, ne se peuvent guère séparer de la manière dont
elles sont dites. Les mots spirituels n'ont toute leur grâce que dans
la bouche d'un homme d'esprit. Il n'en est pas ainsi des mots partis
du cœur et des grandes pensées. Comme ils viennent du fond même de la
nature humaine, qui ne change point, ils ont des perspectives
infinies, et durent autant que le cœur et la raison. Mais l'esprit se
joue à la surface; il brille et s'éteint en un moment. L'esprit est un
improvisateur. L'effet d'une improvisation tient à mille choses qui,
en disparaissant, emportent ce qui nous avait le plus charmés.
Qu'est-ce, je vous prie, qu'une plaisanterie à deux siècles de
distance?
Mme de Sévigné, dans sa passion pour celui qui avait été un des
maîtres de sa jeunesse, s'écrie: «Tant pis pour ceux qui ne
l'entendent pas!» Mais l'aimable marquise en parle bien à son aise;
elle avait une connaissance intime des mœurs, des choses, des hommes,
des femmes, des aventures, des petits accidents auxquels se rapportent
les vers et la prose de Voiture. Le neveu de celui-ci, Martin
Pinchesne, qui, un an ou deux après la mort de son oncle, publia ses
œuvres, eut la sottise ou l'honnêteté d'effacer les dates de ces
badinages et les noms de la plupart des personnes qui les avaient fait
naître, en sorte que déjà au XVIIe siècle ceux qui n'avaient pas vécu
avec Voiture auraient eu grand besoin d'un commentaire pour
l'entendre. Tallemant avoue qu'il y a dans ses écrits bien des choses
dont il n'a pu avoir l'éclaircissement. «Un jour, dit-il, si cela se
peut sans offenser trop de gens, je les ferai imprimer avec des notes,
et je mettrai au bout les autres pièces que j'aurai pu trouver de la
société de l'hôtel de Rambouillet[190].»
[190] Tallemant, t. II, p. 295.
En effet, pour bien goûter Voiture, il faudrait le voir en scène, il
faut se le représenter sur le théâtre de ses succès, de 1620 à 1648,
avec ces jolies femmes qui demandaient à être amusées, parmi ces
jeunes gentilshommes qui, dans l'intervalle des batailles, se
complaisaient dans les jouissances les plus raffinées de l'esprit.
Voiture régnait à l'hôtel de Rambouillet. Corneille, timide et fier,
négligé et plein de lui-même, était assez mal à l'aise dans tout ce
grand monde: il écoutait presque toujours en silence, et ne causait
guère qu'avec Balzac, son concitoyen dans la république romaine. Mais
Voiture était la gaieté, la vie, l'âme de la maison. Il était toujours
en train; sa verve inépuisable se mêlait à tout, animait tout, et
tandis que Corneille mettait dans les plus légers badinages, et dans
les comédies mêmes qu'il voulait faire les plus divertissantes, une
vigueur dont il n'était pas maître, un ton et des mouvements tragiques
qui lui échappaient malgré lui, Voiture, dans les choses les plus
sérieuses, prodiguait la plaisanterie. Il est le côté enjoué de
l'hôtel de Rambouillet, comme Corneille en est le côté sévère.
N'oublions pas que Voiture n'a presque rien écrit que par occasion,
que la circonstance était sa muse favorite, et qu'elle lui dicta la
plupart de ces petites pièces, improvisées ou faites à la hâte, qu'il
n'a pas même pris la peine de recueillir. Il est donc ridicule d'y
remarquer beaucoup de négligences. C'étaient, en très grande partie,
des chansons qui devaient être véritablement chantées, et qui l'ont
été. L'éditeur a quelquefois indiqué les airs, et nous les avons
retrouvés presque tous dans un recueil curieux de la bibliothèque de
l'Arsenal, intitulé _Chansons notées_.
Mais Voiture n'a pas seulement une facilité pleine d'agrément; il
nous semble que dans ses pièces un peu plus étudiées, il a des idées,
de la philosophie, de la sensibilité, quelquefois même de la passion.
Mettons bien vite ce jugement à couvert sous l'autorité de Boileau,
qui, dans sa lettre à Perrault[191], fait l'éloge de Voiture et
particulièrement de ses élégies. A vrai dire, nous les préférons à
toutes celles qui ont paru avant 1648, année de la mort de Voiture et
de la fin ou du moins de la décadence de l'hôtel de Rambouillet, bien
entendu en exceptant les élégies de Corneille, aujourd'hui trop
oubliées, et dont quelques-unes ont des passages qui le peuvent
disputer aux plus touchants de ses tragédies[192].
[191] Édit. de Saint-Surin, t. IV, p. 375.
[192] Voyez dans les _OEuvres diverses_ de Corneille, édit.
d'Amsterdam, 1740, p. 174, l'élégie qui contient une déclaration
d'amour: elle n'est pas datée, mais elle doit être de la jeunesse
de Corneille, et même antérieure à sa gloire, car il n'en parle
point, tandis que plus tard il le prend sur un autre ton. La dame à
laquelle cette élégie est adressée devait être de bonne naissance,
si on en croit le jeune poëte. Il peint à merveille le passage de
l'admiration à l'amour:
Mais de ce sentiment la flatteuse imposture
N'empêcha pas le mal pour cacher la blessure,
Et ce soin d'admirer, qui dure plus d'un jour,
S'il n'est amour déjà, devient bientôt amour.
Un je ne sais quel trouble où je me vis réduire
De cette vérité sut assez tôt m'instruire:
Par d'inquiets transports me sentant émouvoir,
J'en connus le sujet quand j'osai vous revoir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un désordre confus m'expliqua mon martyre:
Je voulus vous parler, mais je ne sus que dire.
Je rougis, je pâlis, et d'un tacite aveu
Si je n'aime point, dis-je, hélas qu'il s'en faut peu! etc.
La pièce intitulée _Jalousie_, et qui n'est pas achevée, a des
parties qui semblent écrites de la main de Molière:
Le plus léger chagrin d'une humeur inégale,
Le moindre égarement d'un mauvais intervalle,
Un souris par mégarde à ses yeux dérobé,
Un coup d'œil par hasard sur un autre tombé,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout cela fait pour lui de grands crimes d'État,
Et plus l'amour est fort, plus il est délicat.
Corneille, sur le retour, éprouva un sentiment tendre pour une
personne dont on ne sait pas le vrai nom et qu'il appelle la
marquise de B. A. T. Alors il parle de lui-même tout autrement que
dans sa jeunesse, et il fait les honneurs de sa gloire au profit de
son amour:
Je connois mes défauts, mais après tout je pense
Être pour vous encore un captif d'importance;
Car vous aimez la gloire, et vous savez qu'un roi
Ne vous en peut jamais assurer tant que moi, etc.
Corneille dit adieu à celle dont il désespère de se faire aimer; il
la cède à de plus jeunes rivaux.
Négligez-moi pour eux, mais dites en vous-même:
Moins il me veut aimer, plus il fait voir qu'il m'aime:
Et m'aime d'autant plus que son cœur enflammé
N'ose même aspirer au bonheur d'être aimé.
Je fais tous ses plaisirs, j'ai toutes ses pensées,
Sans que le moindre espoir les ait intéressées.
Puissé-je malgré vous y penser un peu moins,
M'échapper quelque jour vers quelques autres soins,
Trouver quelques plaisirs ailleurs qu'en votre idée,
Et voir toute mon âme un peu moins obsédée;
Et vous, de qui je n'ose attendre jamais rien,
Ne ressentir jamais un mal pareil au mien!
Indiquons encore les stances adressées à la même personne qui
expriment les mêmes sentiments dans un mètre différent:
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux, etc.
Nous prions qu'on veuille bien lire l'élégie à une coquette que
Voiture appelle Bélise. N'y a-t-il donc ni élévation ni force dans les
vers suivants:
Cette unique beauté dont vous êtes ornée
N'aura jamais pouvoir sur une âme bien née.
Votre empire est trop rude et ne sauroit durer,
Ou, s'il s'en trouve encor qui puissent l'endurer,
Avec tant de mépris et tant d'ingratitude,
Ce sont des cœurs mal faits nés à la servitude,
Ou de mauvais esprits qui des cieux en courroux
Ont eu pour châtiment d'être amoureux de vous.
De louange et d'honneur vainement affamée,
Vous ne pouvez aimer et voulez être aimée[193]! etc.
[193] T. II, p. 87. La première édition de Voiture est celle donnée
par son neveu Pinchesne presque immédiatement après sa mort, en
1650, in-4º, et qui est dédiée à Condé. Il y en avait déjà une
septième édition, in-12, en 1665. La dernière et la plus complète
est celle de 1745, 2 vol. petit in-8º. C'est celle que nous
citerons.
On ne peut méconnaître une sensibilité vraie, l'accent de la passion,
ou, si l'on veut, du plaisir dans ces stances adressées à une Aminte
qui nous est inconnue:
Lorsque avecque deux mots que vous daignâtes dire,
Vous sçùtes arrêter mes peines pour jamais,
Et qu'après m'avoir fait endurer le martyre,
Vous m'ouvrîtes les cieux et me mîtes en paix;
Mille attraits dont encor le souvenir me touche
Couvrirent à mes yeux votre extrême rigueur,
Tous les charmes d'amour furent sur votre bouche,
Et tous ses traits aussi passèrent dans mon cœur.
Vous prîtes tout à coup une beauté nouvelle,
Toute pleine d'éclat, de rayons et de feux.
Bons dieux! ah! que ce soir mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux ce soir me virent amoureux!
Voici, dans un genre tout différent, des vers que, trente ans plus
tard, Saint-Évremont n'eût pas désavoués. Voiture écrit au duc
d'Enghien au sortir d'une maladie qui avait pensé l'emporter après la
campagne d'Allemagne de 1645:
Soyez, seigneur, bien revenu
De tous vos combats d'Allemagne,
Et du mal qui vous a tenu
Sur la fin de cette campagne,
Et qui fit penser à l'Espagne
Qu'enfin le ciel pour son secours
Étoit près de borner vos jours
Et cette valeur accomplie
Dont elle redoute le cours.
Mais dites-nous, je vous supplie,
La mort, qui, dans les champs de Mars,
Parmi les cris et les alarmes,
Les feux, les glaives et les dards,
Le bruit et la fureur des armes,
Vous parut avoir quelques charmes
Et vous sembla belle autrefois
A cheval et sous le harnois,
N'a-t-elle pas une autre mine
Lorsqu'à pas lents elle chemine
Vers un malade qui languit,
Et semble-t-elle pas bien laide,
Quand elle vient, tremblante et froide,
Prendre un homme dedans son lit? etc.
Il faut le reconnaître, pour être juste avec Voiture: il est le
créateur d'une littérature particulière, la littérature de société,
s'il est permis de s'exprimer ainsi; il a excellé dans la poésie
badine et légère, dans le genre des petits vers, où depuis il a eu
tant d'écoliers insipides, que Voltaire a porté jusqu'à la grandeur,
et qui est la meilleure partie, le titre le plus vrai de sa gloire
poétique. Voiture a été le Voltaire de l'hôtel de Rambouillet[194].
[194] Ailleurs, dans Mme DE SABLÉ, chap. Ier, p. 26 et surtout dans
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, chap. VIII, tout en maintenant notre
opinion sur le talent, disons mieux, sur le génie de Voiture, nous
avons fait paraître aussi les défauts de son caractère, et
particulièrement son incroyable vanité, en nous appuyant du
témoignage de Mlle de Scudéry.
Nous finirons avec lui en rappelant à son honneur que, tout en suivant
la cour, il n'avait pas les mœurs d'un courtisan. Voiture est le
premier exemple de l'homme de lettres vivant parmi les grands
seigneurs qui ait gardé son indépendance: il avait bien plutôt le ton
et les manières passablement impertinentes de ses successeurs de la
fin du XVIIIe siècle. Il était caustique et redouté. On prenait garde
à s'attirer quelque épigramme de sa part, car cette épigramme était
une flèche acérée et rapide qui faisait en quelques heures le tour de
Paris et déchirait un homme à la fois en mille endroits différents. Le
duc d'Enghien, qui aimait à rire et entendait fort bien la
plaisanterie, parce qu'il avait lui-même beaucoup d'esprit,
s'accommodait parfaitement de Voiture, en disant toutefois: «Il seroit
insupportable, s'il étoit de notre condition.» D'ailleurs Voiture,
devançant encore en cela ses disciples du XVIIIe siècle, avait tiré un
excellent parti de ses succès de société. Il s'était fait nommer
introducteur des ambassadeurs auprès de Son Altesse Royale Gaston, duc
d'Orléans. Il avait un emploi de finances qu'il n'exerçait guère, mais
dont il touchait le revenu. Il fut chargé de plus d'une mission
importante, principalement auprès du comte-duc d'Olivarès. Il était
fort bien fait dans sa petite personne et se mettait avec le meilleur
goût[195]. Il était d'office le chevalier, l'amoureux, et, comme on
disait alors, le mourant de toutes les belles dames, particulièrement
de la jolie Mlle Paulet, que ses manières un peu hardies et ses
cheveux d'un blond un peu vif avaient fait appeler la lionne de
l'hôtel de Rambouillet[196].
[195] Voyez son unique et charmant portrait peint par Champagne, et
gravé par Nanteuil en 1649, en tête de la première édition des
œuvres de Voiture. Il est fort bien reproduit dans _les Hommes
illustres_ de Perrault.
[196] Sur cette personne si belle, si spirituelle, et si calomniée
par Tallemant, voyez LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier, chap. VII.
Tel est le monde où, vers 1635 ou 1636, après le grand bal qui enleva
Mlle de Bourbon aux Carmélites, la princesse de Condé conduisit sa
fille avec son fils, le jeune duc d'Enghien. Ils n'y arrivaient pas
sans préparation. L'hôtel de Condé était aussi le rendez-vous de la
meilleure compagnie. Situé dans le vaste emplacement qui comprend
aujourd'hui la rue de Condé, la rue, la place et le théâtre de l'Odéon
jusqu'à la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, il était, dit
Sauval[197], «bâti magnifiquement», et Mme la Princesse en faisait les
honneurs avec une dignité presque royale, tempérée par la grâce et
l'esprit. Lenet nous apprend que Mme la Princesse avait pris grand
soin de former ses enfants aux belles manières: «Marguerite de
Montmorency[198], qui avoit été la beauté, la bonne grâce et la
majesté de son siècle, et qui l'a été proportionnément à son âge
jusques à sa mort, avoit toujours un cercle de dames les plus
qualifiées et les plus spirituelles de la cour. Là se trouvoit ce
qu'il y a de plus galant, de plus honnête et de plus relevé par la
naissance et par le mérite. Le jeune prince commença à s'y plaire; il
s'y rendit autant assidu qu'il le put, et y prit les premières
teintures de cette honnête et galante civilité qu'il a toujours eue,
et qu'il conserve encore pour les dames... Mademoiselle de Bourbon, sa
sœur, qui fut après la duchesse de Longueville, étoit pleine d'esprit
et d'une rare beauté.» On conçoit donc aisément comment les deux
jeunes gens furent reçus à l'hôtel de Rambouillet. Ils y jetèrent
d'abord le plus grand éclat.
[197] T. II. p. 66. C'était l'ancien hôtel de Gondi, _le plus
magnifique du temps_, dit encore Sauval, _ibid._, p. 131. Perelle a
gravé l'hôtel et les jardins.
[198] Lenet, édition Michaud, p. 447 et 450.
Mlle de Bourbon était la personne que nous avons décrite, avec ses
beaux yeux bleus, ses blonds cheveux, sa riche taille, ses grâces
nonchalantes et languissantes, toute faite aussi par la tournure de
son esprit et de son caractère pour devenir une écolière accomplie de
l'hôtel de Rambouillet. Il y avait en elle un fonds inné de fierté qui
sommeillait dans la vie ordinaire, mais se réveillait promptement dans
les occasions. Elle avait l'instinct du grand en toutes choses. Son
esprit était de la trempe la plus fine, mais sa délicatesse tournait
aisément à la subtilité. Tendre surtout, la galanterie platonique, qui
était à l'ordre du jour dans la maison, la devait charmer sans lui
faire peur, car son rang la protégeait, et les plaisirs des sens ne
l'attirèrent jamais. Ce qui la touchait et finit par l'égarer,
c'était, avec le besoin d'être aimée, le désir de paraître, de
montrer, comme on disait alors, le pouvoir de son esprit et de ses
yeux.
Son frère, le duc d'Enghien, avait sa hauteur, mais nullement sa
délicatesse. Malgré tous les efforts de sa mère et l'exemple de sa
sœur, le ton dégagé de l'homme de guerre domina toujours en lui, et
il porta souvent la liberté de l'esprit et du langage jusqu'à la
licence. Sans être beau, il était bien fait, et, quand il était un peu
paré, il avait très bon air. Ses yeux ardents, son nez fortement
aquilin, quelques dents un peu trop avancées, des cheveux abondants et
presque toujours en désordre, lui donnaient un air d'aigle lorsqu'il
s'animait[199]. Il avait l'esprit agréable, une gaieté qui n'éclatait
jamais plus volontiers qu'au milieu des dangers, et qui ne
l'abandonna pas en prison. Quoi qu'on en ait dit, il était plein de
cœur. Il aimait ses amis; il n'en a jamais trahi un seul. Il en
exigeait beaucoup, mais il leur donnait beaucoup. Il prodiguait leur
sang, comme le sien, sur les champs de bataille; mais il les poussait
et demandait pour eux encore plus que pour lui. Un autre, après
Rocroy, eût été jaloux de Gassion, qu'on voulait faire passer pour
avoir conseillé la manœuvre qui décida du sort de la journée[200];
lui, du champ de bataille, demanda pour Gassion le bâton de maréchal
de France, et la charge de maréchal de camp pour Sirot qui, à la tête
de la réserve, avait achevé la victoire. Lorsqu'au combat de la rue
Saint-Antoine, échappé à grand'peine du carnage, harassé de fatigue,
défait, couvert de sang, il arriva l'épée encore à la main chez
Mademoiselle, son premier cri fut, avec un torrent de larmes: «Ah!
Madame, vous voyez un homme qui a perdu tous ses amis!» A Bruxelles,
quand il négocia sa rentrée en France, il mit dans les conditions de
son traité tous ceux qui l'avaient suivi. Après cela il était prince,
et se permettait tout en paroles. Il a fait des vers très spirituels,
mais satiriques et quelque peu soldatesques[201]. Il aima une fois et
à l'espagnole, selon toutes les règles de l'hôtel de Rambouillet. Tout
à l'heure, nous ferons connaître l'objet de cette passion touchante
qui honore à jamais le grand Condé; mais nous pouvons dire d'avance
que l'héroïne était digne du héros.
[199] On ne connaît pas du tout la figure du grand Condé si on ne
connaît que le portrait célèbre de Nanteuil; ce portrait est de
1662; il représente Condé fatigué et vieilli avant l'âge, après la
guerre civile. Il faut chercher le vainqueur de Rocroy dans un
portrait de Grégoire Huret en tête du Prince illustre, et dans les
portraits si vrais et si expressifs de Michel Lasne qui l'a gravé
aux divers moments de son héroïque jeunesse. Le petit portrait de
Daret de 1652 n'est pas non plus à négliger. Voyez une admirable
description de Condé jeune, dans LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier,
chap. II.
[200] Voyez plus bas, chap. IV, et l'APPENDICE, _Bataille de
Rocroy_, surtout LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, chap. IV.
[201] Plus bas, p. 169, etc.
Représentez-vous ces deux jeunes gens à l'hôtel de Rambouillet. Condé
s'y amusait beaucoup et riait très volontiers avec Voiture et les
beaux-esprits à sa suite; mais son homme était particulièrement
Corneille. Celui-ci qui était pauvre, sans nul ordre, et avait
toujours besoin d'argent, s'est plaint à Segrais, Normand comme lui,
que le prince de Condé qui professait tant d'admiration pour ses
ouvrages, ne lui avait jamais fait de grandes largesses[202]. Mais
quelle pension, je vous prie, eût valu Condé assistant à la première
représentation de _Cinna_ et laissant éclater ses sanglots à ces
incomparables vers:
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie, etc.
[202] _Mémoires anecdotes_, p. 103.
Disons aussi en passant que ce même Condé, qui était admirateur
enthousiaste de Corneille, devint l'ami de Bossuet, et défendit
toujours Molière. Il avait pu voir Bossuet presque enfant commencer sa
carrière de prédicateur à l'hôtel de Rambouillet; il avait assisté, il
avait pensé prendre part aux luttes brillantes de son doctorat; sur la
fin de sa vie il recherchait sa conversation, et il a trouvé en lui
l'historien, non-seulement le plus éloquent, mais le plus exact, le
peintre le plus fidèle de Rocroy, surtout le plus digne interprète de
ce grand cœur, principe immortel du bien et du beau en tout genre.