Mlle de Bourbon n'oublia pas pour cela ses amies du couvent des

Carmélites, et elle continua de les visiter. Jusque-là elle n'avait eu

qu'un sentiment; dès lors elle en eut deux: l'amour de Dieu et des

Carmélites, avec le goût des succès du monde; elle conserva la même

piété, mais cette piété fut désormais combattue par le désir de plaire

et par la passion d'être applaudie à son tour sur le théâtre où elle

voyait briller tant de personnes qui n'avaient ni sa naissance, ni son

esprit, ni sa figure. Ce combat dura longtemps. Nous avons des lettres

adressées par elle aux Carmélites, et sur le ton de la plus vive

piété, dans les moments mêmes où elle se laissait le plus entraîner à

une vaine gloire. N'accusez ni sa sincérité, ni le peu d'utilité des

meilleurs principes. On est très sincère en exprimant des sentiments

qu'on a bien réellement dans le cœur, mais qu'on n'a pas la force de

suivre; et ces nobles sentiments ont encore ce précieux avantage

qu'ils mêlent à nos fautes un reste d'honnêteté qui nous empêche de

tomber au plus profond de l'abîme, qu'ils y joignent les bienfaisants

remords qui entretiennent la vie morale, et qu'ils finissent presque

toujours par triompher et par ramener au bien après des égarements

passagers. Laissons-les sommeiller quelque temps dans l'âme de Mme de

Longueville. Ils ne s'y éteindront jamais. Ils se réveilleront un

jour, et nous reviendrons au couvent des Carmélites de la rue

Saint-Jacques. Mais il faut le quitter pour suivre Mlle de Bourbon à

la cour, à Chantilly, à Ruel, à Liancourt, parmi les belles

compagnies, les agréables promenades, les conversations galantes, et

d'abord rue Saint-Thomas-du-Louvre, à l'hôtel de Rambouillet.

CHAPITRE DEUXIÈME

1635-1642

MADEMOISELLE DE BOURBON A l'HOTEL DE RAMBOUILLET.--LE GENRE

PRÉCIEUX.--MADAME DE SABLÉ, TYPE DE LA VRAIE

PRÉCIEUSE.--CORNEILLE ET VOITURE.--MADEMOISELLE DE BOURBON A

CHANTILLY.--A RUEL. A LIANCOURT.--SES JEUNES

AMIES.--MADEMOISELLE DU VIGEAN ET CONDE.--MARIAGE DE

MADEMOISELLE DE BOURBON.

C'est une erreur beaucoup trop répandue, et récemment fortifiée par M.

Rœderer dans son ingénieux Mémoire sur la Société polie en

France[162], que l'hôtel de Rambouillet ait été longtemps le seul

salon de Paris où se soit rassemblée la bonne compagnie. Non: la

marquise de Rambouillet n'a pas créé, elle n'a fait que suivre

l'heureuse révolution qui faisait succéder, en France, à la barbarie

des guerres civiles et à la licence des mœurs un peu trop accréditée

par Henri IV, le goût des choses de l'esprit, des plaisirs délicats,

des occupations élégantes. Ce goût est le trait distinctif du XVIIe

siècle; c'est là la pure et noble source d'où sont sorties toutes les

merveilles de ce grand siècle. Louis XIV, en 1661, le reçut tout

formé, illustré au dedans et au dehors par les plus éclatants succès

militaires et politiques, riche en chefs-d'œuvre de tout genre, quand

déjà les plus beaux génies avaient achevé ou commencé leur carrière,

quand Malherbe et Balzac, les fondateurs de la nouvelle prose et de la

nouvelle poésie; quand Descartes, le fondateur de la nouvelle

philosophie, étaient depuis longtemps ensevelis, quand Le Sueur et

Sarasin étaient morts, quand Pascal et Poussin étaient près de fermer

les yeux, quand Corneille n'était plus qu'une ombre de lui-même, quand

La Fontaine et Molière avaient quarante ans, quand Bossuet en avait

trente-six et Mme de Sévigné trente-sept. Tous ces grands esprits,

dans leur style comme dans leur pensée, ont un caractère qui n'est pas

celui de leurs successeurs, quelque chose de naïf et de mâle qui perce

sous l'agrément même de la forme, et trahit un autre temps, un art et

une littérature nés sous d'autres auspices. Le XVIIe siècle ne relève

pas de Louis XIV, qui le couronne, mais de Richelieu, qui l'a inspiré.

Nul ne ressentit mieux que Richelieu le goût renaissant de la

politesse et des lettres. Le fond de cette âme extraordinaire était

l'ambition: son vrai génie était tout politique; mais, passionné pour

tous les genres de gloire, il désirait aussi être ou paraître le plus

bel esprit de son temps, et même un cavalier accompli. Comme tous les

grands hommes, depuis César jusqu'à Napoléon, il était très aimable

quand il voulait l'être. Pendant quelque temps, il lui a plu de

dissimuler l'ambitieux mécontent et qui attend son heure sous l'homme

du monde, recherchant et obtenant les plus brillants succès de

société. Dès qu'il fut puissant, il mit à la mode ses propres goûts,

et dès 1630 il y avait à Paris plus d'un hôtel où se réunissaient,

pour passer le temps agréablement ensemble, des gens d'esprit, d'une

grande et d'une médiocre naissance, d'épée, de robe et d'église, avec

des femmes aimables, qui naturellement donnaient le ton. L'hôtel de

Rambouillet a été le plus considérable de tous ces foyers de l'esprit

nouveau, et il en est resté le plus célèbre.

[162] _Mémoire pour servir à l'histoire de la Société polie en

France_; Paris, in-8º, 1835. Voyez aussi M. Walckenaër: _Mémoires

touchant la Vie et les Écrits de madame de Sévigné_, t. Ier, chap.

IV et V.

Quelle idée se présente à l'esprit dès qu'on parle de l'hôtel de

Rambouillet? Celle d'une réunion choisie, où l'on cultive la plus

exquise politesse, mais où s'introduit peu à peu et finit par dominer

le genre précieux.

Et qu'était-ce que le genre précieux?

C'était d'abord tout simplement ce qu'on appellerait aujourd'hui le

genre distingué. La distinction, voilà ce qu'on recherchait par-dessus

tout à l'hôtel de Rambouillet: quiconque la possédait ou y aspirait,

depuis les princes et les princesses du sang jusqu'aux gens de lettres

de la fortune la plus humble, était bien reçu, attiré, retenu dans

l'aimable et illustre compagnie.

Mais que faut-il entendre par la distinction? On ne la peut définir

d'une manière absolue. Chaque siècle se fait un idéal de distinction à

son usage. Deux choses pourtant y entrent presque toujours, deux

choses en apparence contraires, qui ne s'allient que dans les natures

d'élite, heureusement cultivées: une certaine élévation dans les idées

et dans les sentiments, avec une extrême simplicité dans les manières

et dans le langage. On peut supposer qu'à Athènes, chez Aspasie,

Périclès, Anaxagore, Phidias, parlaient d'art, de philosophie, de

politique sans plus d'effort et de déclamation que des ouvriers et des

marchands n'en auraient mis à s'entretenir de leurs occupations

ordinaires. Socrate était un modèle accompli en ce genre, et le

_Banquet_ de Platon, où l'on traite, après souper, des matières les

plus hautes dans le style le plus charmant et le plus naturel, nous

donne une idée parfaite de ce qu'était alors le ton de la bonne

compagnie, cet atticisme particulier à Athènes, et qui même à Athènes

était le signe de la distinction. Il en était de même à Rome chez les

Scipions, où un badinage aimable se mêlait souvent aux propos les plus

graves, un peu moins peut-être aux soupers de Cicéron, quand César n'y

était pas, le maître de la maison n'étant pas un assez grand seigneur

pour être toujours parfaitement simple, et l'homme nouveau, je ne dis

pas le parvenu, surtout l'orateur et l'homme de lettres s'y faisant un

peu trop sentir, alors même qu'il s'efforçait le plus d'imiter Platon.

C'est cette urbanité romaine, fille un peu dégénérée de l'atticisme

athénien, que l'hôtel de Rambouillet recherchait, et qu'il contribua à

répandre[163].

[163] Le mot même d'_urbanité_ est de Balzac, un des premiers et

des plus illustres habitués de la maison.

La grandeur était en quelque sorte dans l'air dès le commencement du

XVIIe siècle. La politique du gouvernement était grande, et de grands

hommes naissaient en foule pour l'accomplir dans les conseils et sur

les champs de bataille. Une séve puissante parcourait la société

française. Partout de grands desseins, dans les arts, dans les

lettres, dans les sciences, dans la philosophie. Descartes, Poussin et

Corneille s'avançaient vers leur gloire future, pleins de pensers

hardis, sous le regard de Richelieu. Tout était tourné à la grandeur.

Tout était rude, même un peu grossier, les esprits comme les cœurs.

La force abondait; la grâce était absente. Dans cette vigueur

excessive, on ignorait ce que c'était que le bon goût. La politesse

était nécessaire pour conduire le siècle à la perfection. L'hôtel de

Rambouillet en tint particulièrement école.

Il s'ouvre vers 1620[164] et subsiste à peu près jusqu'en 1648, où

l'idole de la maison, Mlle de Rambouillet, mariée en 1645 à M. de

Montausier, le suit dans son gouvernement de Saintonge et d'Angoumois,

au commencement de la Fronde. Le beau temps de l'illustre hôtel est

donc sous Richelieu et dans les premières années de la régence.

Pendant une trentaine d'années, il a rendu d'incontestables services

au goût national; mais le bien qu'il pouvait faire était accompli en

1648. Déjà ses défauts commençaient à paraître et à prendre le pas sur

ses qualités. Les cercles inférieurs qui s'étaient formés à Paris[165]

et en province, d'abord utiles aussi parce qu'ils propageaient la

politesse, avaient fini par être dangereux en faisant dégénérer la

noblesse des idées et des sentiments en une fausse grandeur, outrée et

maniérée, surtout en transportant l'affectation dans la simplicité.

C'est alors que, le genre précieux s'étant corrompu, le grand maître

en fait de naturel et de vérité lui déclara cette guerre impitoyable

par laquelle il a débuté et par laquelle il a fini, _les Précieuses

ridicules_ étant sa première pièce imprimée en 1660, et _les Femmes

savantes_ la dernière, en 1673[166]. Mais revenons à 1620.

[164] Sur l'hôtel de Rambouillet voyez les détails les plus étendus

dans LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, t. Ier, chap. VI et VII,

et t. II, chap. VIII, IX, X, XI et XII, et aussi l'APPENDICE.

[165] _Ibid._, t. II, chap. XII, XIII, etc.; et aussi Mme DE SABLÉ,

chap. II.

[166] _Ibid._, t. II, chap. XV.

A cette époque, il y avait bien de l'originalité en France, mais

c'était une originalité qui s'ignorait et qui croyait avoir besoin de

modèles étrangers. Plus tard, Molière, La Fontaine, Boileau, Racine,

ces génies si français, se proposèrent aussi des modèles; ils les

cherchèrent dans l'antiquité, qu'ils ont imitée sans cesser d'être

originaux, rendant français tout ce qu'ils touchaient. Leurs

devanciers s'adressèrent à l'Italie et à l'Espagne, les deux nations

les plus avancées qu'ils eussent devant les yeux. Les Médicis avaient

introduit parmi nous le goût de la littérature italienne. La reine

Anne apporta ou plutôt fortifia celui de la littérature espagnole.

L'hôtel de Rambouillet prétendit à les unir.

Le genre espagnol, c'était, au début du XVIIe siècle, la haute

galanterie, langoureuse et platonique, un héroïsme un peu romanesque,

un courage de paladin, un vif sentiment des beautés de la nature qui

faisait éclore les églogues et les idylles en vers et en prose, la

passion de la musique et des sérénades aussi bien que des carrousels,

des conversations élégantes comme des divertissements magnifiques. Le

genre italien était précisément le contraire de la grandeur, ou, si

l'on veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit poussé jusqu'au

raffinement, la moquerie et un persiflage qui tendaient à tout

rabaisser. Du mélange de ces deux genres sortit l'alliance ardemment

poursuivie, rarement accomplie en une mesure parfaite, du grand et du

familier, du grave et du plaisant, de l'enjoué et du sublime.

A l'hôtel de Rambouillet, le héros seul n'eût pas suffi à plaire: il y

fallait aussi le galant homme, l'honnête homme, comme on l'appela

déjà vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le

XVIIe siècle; l'honnête homme, expression nouvelle et piquante, type

mystérieux qu'il est malaisé de définir, et dont le sentiment se

répandit avec une rapidité inconcevable. L'honnête homme[167] devait

avoir des sentiments élevés: il devait être brave, il devait être

galant, il devait être libéral, avoir de l'esprit et de belles

manières, mais tout cela sans aucune ombre de pédanterie, d'une façon

tout aisée et familière. Tel est l'idéal que l'hôtel de Rambouillet

proposa à l'admiration publique et à l'imitation des gens qui se

piquaient d'être comme il faut.

[167] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, _passim_.

Les femmes étaient naturellement appelées à jouer le principal rôle en

une semblable entreprise, et la marquise de Rambouillet semblait faite

tout exprès pour y présider. Elle était presque Italienne[168]: elle

était née à Rome et avait pour mère une grande dame romaine. Son mari

était un fort grand seigneur, et il avait été ambassadeur

extraordinaire en Espagne. Depuis quelque temps, ils étaient retirés

des affaires avec une fortune considérable, un bel hôtel à Paris[169],

une magnifique résidence à la campagne[170]; ils ne faisaient donc

ombrage à personne et attiraient tout le monde. Ajoutez pour achever

le portrait d'une maîtresse de maison accomplie, que Mme de

Rambouillet avait été très belle sans avoir jamais eu aucune intrigue,

et qu'elle aimait passionnément les gens d'esprit sans nulle

prétention personnelle: à peine si on a pu retrouver d'elle quelques

billets et deux quatrains[171].

[168] _Ibid._, t. Ier, chap. VI.

[169] _Ibid._

[170] Le château de Rambouillet, au-dessus de Versailles, à dix

lieues de Paris. François Ier y était mort.

[171] Voyez LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, _Appendice_, p. 353, et le

billet cité plus bas.

Aussi a-t-elle été l'objet de l'unanime admiration de tous ceux qui

l'ont connue. Tallemant des Réaux lui-même en fait un éloge sans

réserve. Il reconnaît qu'elle était belle, sage et raisonnable. «Elle

a, dit-il[172], toujours aimé les belles choses, et elle alloit

apprendre le latin seulement pour lire Virgile, quand une maladie l'en

empêcha; depuis elle s'est contentée de l'espagnol... C'est une

personne habile en toutes choses... Il n'y a pas au monde une personne

moins intéressée; elle passe bien plus avant que ceux qui disent que

donner est un plaisir de Roi, car elle dit que c'est un plaisir de

Dieu... Il n'y a pas un esprit plus droit... Jamais il n'y a eu une

meilleure amie.» Son seul défaut, que M. Rœderer a passé à dessein

sous silence et que Tallemant ne manque pas de relever, était une

délicatesse excessive dans le langage. Il y avait des mots qui lui

faisaient peur et qui ne pouvaient trouver grâce auprès d'elle[173].

Segrais parle d'elle en les mêmes termes que Tallemant[174]: «Mme de

Rambouillet étoit admirable; elle étoit bonne, douce, bienfaisante et

accueillante, et elle avait l'esprit droit et juste. C'est elle qui a

corrigé les méchantes coutumes qu'il y avoit avant elle. Elle s'étoit

formé l'esprit dans la lecture des bons livres italiens et espagnols,

et elle a enseigné la politesse à tous ceux de son temps qui l'ont

fréquentée. Les princes la voyoient, quoiqu'elle ne fût point

duchesse. Elle étoit aussi bonne amie, et elle obligeoit tout le

monde. Le cardinal de Richelieu avoit pour elle beaucoup de

considération... Mme de La Fayette a beaucoup appris d'elle.» Une de

ses filles, la célèbre Julie, avait l'esprit le plus rare, une assez

grande beauté, ou du moins une fort belle taille et un fort grand air.

Elle s'entendait merveilleusement à rendre agréable la maison de sa

mère, et elle était parfaitement secondée par son frère le marquis de

Pisani, aussi spirituel que brave, par ses nombreuses sœurs, et

surtout par celle qui a été la première Mme de Grignan[175].

[172] Tome II, page 233.

[173] _Ibid._--Nous ne savons où M. Rœderer a pris que Mme de

Rambouillet écrivait si simplement. Voici un billet d'elle à

Godeau, évêque de Vence, qui n'a pas dû mettre celui auquel il est

adressé _au supplice de la simplicité_, comme le dit M. Rœderer

des lettres de Julie à Voiture, parlant ainsi par conjecture, car

ces lettres ne sont pas venues jusqu'à nous:

«MONSIEUR,

«Si mon poëte carabin ou mon carabin poëte (Arnauld, colonel des

carabiniers), étoit à Paris, je vous ferois réponse en vers et non

pas en prose; mais par moi-même je n'ai aucune familiarité avec

les Muses. Je vous rens un milion de grâces des biens que vous me

désirez, et pour récompense je vous souhaite à tous momens dans

une loge où je m'assure, Monsieur, que vous dormiriez encore mieux

que vous ne faites à Vence. Elle est soutenue par des colonnes de

marbre transparent, et a été bâtie au-dessus de la moyenne région

de l'air par la Reyne Zirfée. Le ciel y est toujours serein, les

nuages n'y offusquent ni la vue ni l'entendement, et de là tout à

mon aise j'ai considéré le trébuchement de l'Ange terrestre. Il me

semble qu'en cette occasion la fortune a fait voir que c'est une

médisance que de dire qu'elle n'aime que les jeunes gens (allusion

à la chute de Cinq-Mars). Et parce que non plus que ma loge je ne

suis pas sujette au changement, vous pouvez vous assurer que je

serai tant que je vivrai,

«Monsieur,

«Votre très humble servante,

«DC (Catherine) DE VIVONNE.

«Le 26 juin 1642.»

Voyez dans LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. II, _Appendice_, p. 350,

l'explication de ce billet, avec tous ceux que nous avons pu

rassembler de la même main.

[174] Voyez OEuvres de Segrais, Amsterdam, 1723, t. Ier. _Mémoires

anecdotes_, p. 29.

[175] Sur Julie d'Angennes, depuis Mme de Montausier, et sur sa

sœur Angélique, voyez LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, t. Ier, chap. VI.

On peut voir partout la description de l'hôtel de Rambouillet et de

cette fameuse chambre bleue, qui était en quelque sorte le sanctuaire

du temple de la déesse d'Athènes, pour parler comme Mademoiselle dans

_la Princesse de Paphlagonie_[176]. C'était un grand salon qui avait

tout son ameublement de velours bleu rehaussé d'or et d'argent, et

dont les larges fenêtres, s'ouvrant dans toute la hauteur, depuis le

plafond jusqu'au plancher, laissaient entrer abondamment l'air et la

lumière et donnaient la vue d'un jardin très beau et très bien

entretenu, qu'agrandissait à perte de vue le voisinage d'autres

jardins. L'hôtel avait été bâti sur un plan nouveau tracé par

Mme de Rambouillet elle-même. Il n'était pas très vaste, mais

d'une belle apparence. C'était l'avant-dernier hôtel de la rue

Saint-Thomas-du-Louvre, du côté de la place du palais Cardinal, entre

les Quinze-Vingts, qui occupaient le coin de la rue, et l'hôtel de

Chevreuse, devenu depuis l'hôtel d'Épernon et un peu plus tard, vers

1663 ou 1664, l'hôtel de Longueville[177].

[176] Édition originale de 1659, p. 118-121.

[177] Voyez Sauval, _Antiquités de Paris_, t. III, p. 200, et le

plan de Paris de Gomboust. Ces hôtels, ou plutôt leurs débris,

viennent de disparaître avec la rue Saint-Thomas-du-Louvre tout

entière, au profit du la place du Carrousel. Puisse cette admirable

place conserver sa grandeur si chèrement achetée, et nul bâtiment

transversal ne pas venir gâter la belle harmonie du Louvre et des

Tuileries! Puisse aussi quelque homme instruit et laborieux, voué à

l'étude de Paris et de ses monuments, ne pas laisser périr la rue

Saint-Thomas-du-Louvre sans en donner une description et une

histoire fidèle à l'époque de son plus grand éclat!

M. Rœderer n'a presque rien laissé à faire pour le dénombrement des

grands seigneurs et des grandes dames qui fréquentèrent l'hôtel de

Rambouillet dans la dernière moitié de sa longue et brillante

carrière. Nous nous bornerons à détacher, dans le groupe de femmes

aimables qui y étaient assidues, la figure d'une personne que M.

Rœderer a trop laissée dans l'ombre, et qui est, à nos yeux, le

modèle de la vraie et parfaite précieuse, Madeleine de Souvré,

marquise de Sablé[178], qui a joué un assez grand rôle dans la vie de

Mme de Longueville et dont Mme de Motteville nous a laissé le portrait

suivant:

[178] Voyez l'ouvrage que nous lui avons consacré.

«La marquise de Sablé étoit une de celles dont la beauté faisoit le

plus de bruit quand la Reine (la reine Anne) vint en France (en 1615);

mais, si elle étoit aimable, elle désiroit encore plus de le paroître.

L'amour que cette dame avoit pour elle-même la rendoit un peu trop

sensible à celui que les hommes lui témoignoient. Il y avoit encore en

France quelques restes de la politesse que Catherine de Médicis y

avoit rapportée d'Italie, et elle trouvoit une si grande délicatesse

dans les comédies nouvelles et tous les autres ouvrages en vers et en

prose qui venoient de Madrid, qu'elle avoit conçu une haute idée de la

galanterie que les Espagnols avoient apprise des Maures. Elle étoit

persuadée que les hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments

tendres pour les femmes, que le désir de leur plaire les portoit aux

plus grandes et aux plus belles actions, leur donnoit de l'esprit et

leur inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus, mais que

d'un autre côté les femmes, qui étoient l'ornement du monde et étoient

faites pour être servies et adorées, ne devoient souffrir que leurs

respects. Cette dame ayant soutenu ces sentiments avec beaucoup

d'esprit et une grande beauté, leur avoit donné de l'autorité dans son

temps, et le nombre et la considération de ceux qui ont continué à la

voir ont fait subsister dans le nôtre ce que les Espagnols appellent

_fucezas_[179].»

[179] T. Ier p. 13. Petitot, t. XXXVI, de la collection, p. 341,

propose de lire _husesas_, de _huso_, fuseau. La leçon naturelle,

mais où il n'y a plus rien de précieux, semble _finezas_.

Mme de Sablé avait été passionnément aimée du brave et infortuné duc

de Montmorency, oncle de Mme de Longueville, décapité à Toulouse en

1632. Elle ne fut pas insensible à sa passion[180]; mais, Montmorency

ayant levé les yeux sur la Reine, Mme de Sablé, en digne Espagnole,

rompit avec lui. «Je lui ai ouï dire à elle-même, quand je l'ai

connue, dit encore Mme de Motteville, que sa fierté fut telle à

l'égard du duc de Montmorency, qu'aux premières démonstrations qu'il

lui donna de son changement elle ne voulut plus le voir, ne pouvant

recevoir agréablement des respects qu'elle avoit à partager avec la

plus grande princesse du monde.»

[180] Mme DE SABLÉ, chap. Ier, p. 22, etc.

La marquise de Sablé resta fidèle toute sa vie aux mœurs de sa

jeunesse, et quand l'hôtel de Rambouillet fut à peu près fermé, elle

en continua la tradition dans son hôtel de la place Royale, avec sa

spirituelle amie la comtesse de Maure, et jusque dans sa retraite de

Port-Royal, au faubourg Saint-Jacques. Elle entretint longtemps une

école de bon ton, de morale et de littérature raffinée, d'où sont

sorties les _Maximes_ de La Rochefoucauld[181].

[181] MADAME DE SABLÉ, chap. II et III.

Parmi les gens de lettres qui venaient souvent à l'hôtel de

Rambouillet, les deux plus célèbres sont sans contredit Corneille et

Voiture.

Corneille[182] est avec Descartes l'expression la plus haute de la

littérature de la première moitié du XVIIe siècle. Ses qualités comme

ses défauts étaient dans la plus parfaite harmonie avec son temps. De

là des succès que personne depuis n'a égalés. Sous Louis XIV, quelle

pièce de Racine a jamais eu celui du _Cid_ en 1636[183]? Il faut lire

les auteurs du temps pour se faire une idée de l'enthousiasme qui

saisit Paris et la France entière. Ce furent de véritables transports:

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

[182] Sur Corneille, voyez plus bas, p. 135 et p. 155; voyez aussi

notre ouvrage DU VRAI, DU BEAU ET DU BIEN, leçon Xe, de _l'Art

français_, p. 210, et l'APPENDICE, _passim_.

[183] Ce succès a fait proverbe: _beau comme le Cid_.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 9 / 51 段