Gonzagues, fille du duc de Nevers, sœur de la Palatine. Après la
mort de ce premier mari, elle passa avec la couronne à son frère
Casimir, que Mlle d'Épernon avait refusé.
[149] Sa belle-mère, Marie du Cambout, nièce de Richelieu, que le
cardinal fit épouser au duc d'Épernon, comme il fit épouser une
autre de ses nièces, Mlle de Brézé, au duc d'Enghien. Mme d'Épernon
fut maltraitée par son mari, et mourut dans la retraite en 1691.
Elle était sœur de l'abbé du Cambout de Pontchâteau, célèbre
janséniste. Voyez deux portraits d'elle dans les divers portraits
de Mademoiselle.
Mlle d'Épernon, née en 1624, entra aux Carmélites à vingt-quatre ans,
en 1648, elle fit profession en 1649, parcourut une longue carrière de
pénitence et d'édification, et mourut en 1701, à l'âge de
soixante-dix-sept ans, en ayant passé cinquante-trois dans le
monastère de la rue Saint-Jacques. Elle y a voulu vivre de la vie la
plus cachée, et n'a pas même été sous-prieure[150].
[150] Il faut voir dans l'abbé Montis la vive résistance que Mlle
d'Épernon eut à vaincre de la part de son frère, le duc de Candale,
surtout de la part de son père, qui en appela au parlement et au
pape; la mort du duc de Candale, ses restes apportés aux
Carmélites; la conversion du duc d'Épernon par les soins de sa
fille, les plus beaux traits de la vie d'Anne Marie de Jésus, et la
sainteté de sa mort. Elle fut une des bienfaitrices du couvent.
_Histoire manuscrite_, t. Ier, p. 558. «Les dons que fit Anne Marie
de Jésus montèrent à plus de cent cinquante mille livres. Outre
cette somme prodigieuse, M. le duc d'Épernon, son père, mort en
l'année 1661, se trouvant sans héritiers, donna ici par son
testament cent mille livres sur les seize cent mille qu'il laissoit
en legs pieux, sans néanmoins parler de sa fille, mais en
considération de la demande qu'il fit que son cœur y fût inhumé,
celui du duc de Candale, son fils, mort en 1658, y étant déjà, afin
que l'on fît quelques services et prières pour le repos de leurs
âmes. Ce seigneur avoit déjà assigné à la maison, la vie durant de
notre très honorée sœur Anne Marie, trois mille livres de pension,
trouvant que les soixante mille livres qui étoient regardées comme
sa dot étoient une somme trop modique et bonne seulement pour doter
une demoiselle qui l'avoit suivie.» La demoiselle dont il est ici
question et dont parle aussi Mademoiselle, se nommait Bouchereau.
«Étant, dit l'abbé Montis (p. 34), d'une figure agréable, elle
s'occupa pendant quelques années d'un bien aussi fragile; mais plus
tard elle revint à la piété, et, désirant se faire religieuse et
conjecturant les vues de Mlle d'Épernon, elle lui ouvrit son cœur,
et la conjura de l'emmener avec elle, ce qui fut aisément accordé.»
Mlle Bouchereau mourut pendant son noviciat avant d'avoir fait
profession.
C'est par erreur que, sur la foi de l'abbé Montis, dans la Vie
abrégée de la mère Agnès jointe à celle de Mlle d'Épernon, p. 291,
le savant éditeur des œuvres de Bossuet suppose, t. XXXIV, p. 690,
que la belle lettre sur la mère Agnès est adressée à «Mme
d'Épernon, prieure des Carmélites du faubourg Saint-Jacques,» car
Mlle d'Épernon, c'est ainsi qu'il la faut appeler, n'a jamais été
prieure. Bossuet écrivit à la prieure qui succéda à la mère Agnès,
soit la mère Claire du Saint-Sacrement, morte au début de sa
charge, soit plutôt celle qui la remplaça presque immédiatement,
c'est-à-dire la mère Marie du Saint-Sacrement, dans le monde Mme de
La Thuillerie, qui fit ses vœux en 1654, fut prieure de 1691 à
1700, et mourut en 1705. Nos manuscrits contiennent plusieurs
copies anciennes de la lettre de Bossuet qui ont toutes la
suscription: _A la mère du Saint-Sacrement_.
En 1680, Mme de Sévigné, accompagnant Mademoiselle aux Carmélites,
y revit Mlle d'Épernon et la trouva bien changée. Lettre du 5
janvier 1680, édit. Montmerqué, t. VI, p. 92: «Je fus hier aux
Grandes Carmélites avec Mademoiselle, qui eut la bonne pensée de
mander à Mme Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans ce saint
lieu. Je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès. Elle me parla de
vous, comme vous connoissant par sa sœur (Mme la marquise de
Villars). Je vis Mme de Stuart, belle et contente (elle fit
profession cette année même, disent nos manuscrits, sous le nom de
sœur Marguerite de Saint-Augustin, et mourut en 1722). Je vis Mlle
d'Épernon... Il y avoit plus de trente ans que nous ne nous étions
vues: elle me parut horriblement changée.»
Et pourtant, sans être d'une grande beauté, elle avait été la digne
sœur du beau Candale. Le couvent des Carmélites en possède deux
portraits peints. L'un est assez grand, et la représente, de
quarante à cinquante ans, pâle et malade, mais agréable encore. Le
meilleur et le mieux conservé la montre jeune et charmante. Sa
figure est délicate et gracieuse, mais de cette grâce fragile que
les années ne doivent pas respecter. Elle est peinte le sourire sur
les lèvres, et telle qu'elle était dans le monde. On l'aura plus
tard arrangée en Carmélite. C'est vraisemblablement le portrait
même de Beaubrun, si bien gravé par Edelinck.
Comme Mlle d'Épernon, Mlle de Bourbon songea aussi à conjurer les
orages qui l'attendaient, dans la paisible demeure où elle comptait
tant d'amies. Elle s'y plaisait et y passait la plus grande partie de
sa vie; car sa mère, la princesse de Condé, l'y menait sans cesse avec
elle, comme nous l'avons dit, et lui faisait partager les fréquentes
retraites qu'elle y faisait. Cette princesse était à la fois très
ambitieuse et d'une piété qui allait jusqu'à la superstition. Les
contrastes abondaient dans son caractère. Elle n'avait jamais fort
aimé son mari, et à vingt-quatre ans elle était allée s'enfermer avec
lui à la Bastille et à Vincennes pendant trois longues années. Elle
était assez vaine de sa grande beauté; elle se plaisait à faire des
conquêtes; celle de Henri IV l'avait au moins flattée; elle avait été
fort recherchée, fort célébrée, et toutefois sa vie avait été exempte
de tout scandale. Elle était d'une fierté qui passait toutes bornes,
lorsqu'on avait l'air de lui manquer; et quand son orgueil était en
paix, elle était pleine d'amabilité et d'abandon. Elle n'était pas
sans grandeur d'âme et elle avait beaucoup d'esprit. Elle destinait sa
fille aux plus grands partis; mais, la voyant déjà si belle et
connaissant par sa propre expérience les périls de la beauté, elle
était bien aise de l'armer contre ces périls en lui mettant dans le
cœur une sérieuse piété et en l'entourant des exemples les plus
édifiants. Non contente d'aller souvent au couvent des Carmélites,
elle voulut pouvoir y venir à toute heure, y demeurer, elle et sa
fille, aussi longtemps qu'il lui plairait, y avoir un appartement
comme la Reine elle-même; et, pour cela, elle s'imposa d'assez lourdes
charges, comme il est dit dans un acte authentique, passé le 18
novembre 1637 en son nom et au nom de Mlle de Bourbon, et dont nous
donnerons l'extrait suivant:
«Furent présentes en personne les révérendes, mère Marie Madeleine de
Jésus (Mlle de Bains), humble prieure; sœur Marie de la Passion (Mlle
de Machault), sous-prieure; sœur Philippe de Saint-Paul (Mlle de
Bouthillier), et sœur Marie de Saint-Barthélemy (Mlle Guichard),
dépositaires, représentant la communauté... lesquelles, averties du
grand désir que haute et puissante princesse, dame Charlotte
Marguerite de Montmorency, épouse de haut et puissant prince Henri de
Bourbon, premier prince du sang, et demoiselle Anne de Bourbon, leur
fille, ont fait paroître d'être reçues pour fondatrices de la maison
nouvelle que lesdites révérendes font à présent construire et
prétendent rejoindre à leur ancienne clôture; après avoir proposé
l'affaire en plein chapitre, et avec la permission de leurs
supérieurs, en considération de la grande piété dont lesdites dames
princesses font profession, et de la très charitable affection
qu'elles ont toujours portée à l'ordre des Carmélites et
particulièrement à ce monastère, ont volontairement admis lesdites
princesses pour fondatrices, à l'effet de jouir de tous les priviléges
accordés aux fondatrices, à savoir de la libre entrée du monastère
toutes les fois qu'il leur plaira, pour y boire, manger, coucher,
assister au service divin et autres exercices spirituels, avoir part
à toutes leurs prières, veilles et autres œuvres pieuses qui se font
journellement; ont de plus consenti que la dite dame Princesse puisse
jouir du privilége qu'elle a obtenu du Saint-Père de faire entrer deux
personnes avec elle trois fois le mois, comme elle a fait jusques
ici... à condition toutes fois que les dites deux personnes ne
pourront demeurer dans le monastère passé six heures du soir en hiver
et sept en été... Ce qu'ayant accepté... les dites dames sont obligées
de continuer l'honneur de leur bienveillance aux révérendes, et aussi
de subvenir aux frais et dépenses du bâtiment.»
En conséquence de cet acte, Mme la Princesse donna plus de 120,000
livres à différentes reprises, quantité de pierreries, d'ornements
pour l'église, et de reliques qu'elle fit enchâsser avec une
magnificence qui répondait à sa piété et à sa grandeur. En même temps,
elle s'empressa de jouir de ses droits, et, en attendant que le
bâtiment nouveau où elle devait loger fût achevé, elle prit au couvent
avec sa fille un appartement qu'elle meubla à la carmélite. Son lit et
tous ses meubles étaient en serge brune. Elle passait des huit ou
quinze jours de suite dans ce désert, s'y trouvant mieux, disait-elle,
qu'au milieu des plus grands divertissements de la cour. Jamais une
simple particulière n'aurait pu pousser plus loin le respect pour la
règle de la maison. Elle s'assujettissait aux plus longs silences dans
la crainte de troubler celui qui était prescrit. Quelquefois se voyant
seule dans sa chambre avec les deux religieuses qui lui tenaient
compagnie, elle avouait qu'elle avait peur et que le soir elle les
prenait pour des fantômes, parce qu'elles ne lui parlaient que par
signes et pour les choses absolument nécessaires. Plus tard, elle
voulut avoir une cellule dans le dortoir aussi simple que toutes
les autres. «Elle eût volontiers, dit l'histoire manuscrite qui
nous a été confiée[151], employé tous ses biens pour l'utilité ou
l'embellissement du couvent, si l'on n'eût usé d'adresse pour lui
dérober la connaissance des besoins les plus légitimes. Quelquefois
elle s'en plaignoit avec une grâce infinie: Si nos mères vouloient, je
ferois ici mille choses, mais elles ne peuvent pas ceci, elles ne
veulent pas cela, et je ne puis rien faire. Cette grande princesse,
qu'une fierté naturelle rendoit quelquefois si redoutable, devenoit
ici l'amie, la compagne, la mère de quiconque s'adressoit à elle.
Jamais on n'y sentit son autorité que par ses bienfaits. La volonté de
la mère prieure étoit sa loi; elle la nommoit notre mère, se levoit
dès qu'elle l'apercevoit, se soumettoit à ses commandements avec une
douceur charmante, et on la voyoit au chœur, à l'oraison du matin, à
tout l'office, au réfectoire, pratiquer les mortifications ordinaires,
et abattre sa grandeur naturelle aux pieds des épouses de Jésus-Christ
avec une humilité qui la leur rendoit encore plus respectable.»
[151] Tome Ier.
Admise avec sa mère dans l'intérieur du monastère, Anne Geneviève y
remplissait son âme des plus édifiantes conversations, des plus graves
et des plus touchants spectacles. Partout elle ne rencontrait que des
vivantes déjà mortes et agenouillées sur des tombeaux. Ici, c'était
le tombeau du garde des sceaux Michel de Marillac, mort dans l'exil, à
Châteaudun, dans cette même année 1632 où Richelieu fit trancher la
tête à son frère le maréchal de Marillac et à l'oncle de Mlle de
Bourbon, le duc de Montmorency; là, c'étaient les monuments funèbres
de deux femmes de la maison de Longueville, Marguerite et Catherine
d'Orléans. Elle ne se doutait pas alors qu'un jour, dans ce même lieu,
elle verrait ensevelir sa brillante amie, la fameuse Julie, Mlle de
Rambouillet, devenue duchesse de Montausier; qu'elle y verrait
apporter le cœur de Turenne, ce cœur qu'elle devait troubler et
disputer un moment au devoir et au Roi; que plusieurs de ses enfants y
auraient aussi leur tombe, et qu'elle-même y reposerait à côté de sa
mère, Mme la Princesse, et de sa belle-sœur, la douce, pure et
gracieuse Anne Marie Martinozzi, princesse de Conti[152].
[152] L'_Histoire manuscrite_, t. Ier, contient les épitaphes de
Michel de Marillac, de Marguerite et Catherine d'Orléans, de Mme la
Princesse, de la princesse de Conti, etc. Quand le garde des sceaux
de Marillac fut arrêté, la mère Madeleine de Saint-Joseph essaya
par toutes sortes de voies de le servir et de le consoler dans son
malheur. Sans égard à ce qu'en pourrait penser le cardinal de
Richelieu, qui était alors plus puissant que jamais, elle fit
exposer le Saint-Sacrement soixante jours et soixante nuits, elle
fit faire quantité de prières, elle écrivit souvent au pieux exilé,
elle fit parler au cardinal pour qu'il fût traité avec moins de
rigueur, et après sa mort elle demanda avec instance et obtint de
faire venir son corps de Châteaudun, lui érigea un tombeau dans la
chapelle de Sainte-Thérèse au bas du sanctuaire, et composa
elle-même cette épitaphe qui n'est pas sans dignité: «Ci-gît
messire Michel de Marillac, garde des sceaux de France, lequel
ayant été constitué en cette dignité et plusieurs autres, a
toujours gardé dans son cœur l'estime des vrais honneurs et
richesses de l'éternité, faisant plusieurs bonnes œuvres, gardant
très soigneusement la justice, cherchant la gloire de Dieu,
soutenant son Église, secourant les opprimés, donnant quasi tout ce
qu'il avoit aux pauvres; et au temps que par la Providence il fut
privé de tout emploi et de toutes charges, il fit paroître sa
grande magnanimité et le mépris des choses de la terre, vivant très
content et s'acheminant à la sainte mort en laquelle il a passé de
ce monde en l'autre, l'an de grâce 1632.»
Mlle de Bourbon voulut à son tour être une des bienfaitrices des
Carmélites, et leur faire les présents qui leur pouvaient agréer le
plus. Elle obtint du Pape les reliques de sept vierges martyres, avec
un bref du saint Père attestant leur authenticité, et que les noms de
chacune de ces victimes de la foi avaient été trouvés entiers ou
abrégés sur la pierre qui tenait leurs corps enfermés dans les
catacombes. Reportons-nous au temps; plaçons-nous dans un couvent de
Carmélites, et nous nous ferons une idée de la sainte allégresse qui
dut remplir toute la maison en voyant arriver ce magnifique et austère
présent[153]. La reine Anne, touchée d'une pieuse émulation, joignit à
ces reliques celles de sainte Paule, dame romaine, l'illustre amie de
saint Jérôme. On venait de retrouver à Palerme le corps de sainte
Rosalie, petite-fille de France. M. d'Alincourt l'obtint et l'offrit.
Mlle de Bourbon fit placer toutes ces reliques dans une châsse
d'argent en forme de dôme surmonté d'une lanterne, et autour furent
mises quatre figures représentant les évangélistes.
[153] _Histoire manuscrite_, t. Ier, p. 491 et 492.
Le duc d'Enghien voyant cette sœur, qu'il adorait et dont il
connaissait l'esprit, si fort occupée d'embellir et d'enrichir le
couvent des Carmélites, où on le menait quelquefois, se piqua
d'honneur, et voulut aussi faire son cadeau. Relevant d'une assez
grande maladie, pour le divertir dans sa convalescence, on avait fait
venir dans sa chambre et on lui montrait les curiosités du jour parmi
lesquelles se trouvait un reliquaire qui était quelque chose
d'admirable pour l'art et pour la richesse. Le duc d'Enghien demanda à
qui était ce chef-d'œuvre. L'orfévre répondit que c'était aux
Carmélites de la rue Saint-Jacques, mais que, n'étant pas en état de
payer la façon, elles l'avaient laissé entre ses mains. Le jeune duc
s'écria qu'il voulait que les Carmélites eussent ce beau reliquaire,
et il trouva pour y réussir un très bon moyen. Il prit une bourse en
main, et, vantant la curiosité qu'il tenait cachée, il refusait de la
montrer à ceux qui venaient le visiter, à moins qu'on ne mît dans sa
bourse quelques pièces d'or ou d'argent, et il parvint de la sorte à
se procurer la somme demandée, qui était de 2,000 louis[154].
[154] _Histoire manuscrite_, t. Ier, _ibid._
Ainsi s'écoula l'enfance et l'adolescence de Mlle de Bourbon, au
milieu des spectacles et dans les pratiques d'une piété vraie et
profonde. La contagion de cette piété la saisit au point qu'elle prit
la résolution de se faire carmélite[155]. Celle qui devait être un
jour l'ardente disciple et l'intrépide protectrice de Port-Royal était
alors entre les mains d'un jésuite, le Père Le Jeune. Il la fortifia
dans son dessein; mais en vain elle adressa les supplications les plus
vives à son père, le prince de Condé. Celui-ci, qui avait bien
d'autres vues sur sa fille, se plaignit à Mme la Princesse, et pour
rompre le charme qui attachait Anne Geneviève aux Carmélites, il fut
décidé qu'on la mènerait plus souvent dans le monde, Mlle de Bourbon
obéit; mais, l'esprit encore tout rempli des images et des discours du
couvent de la rue Saint-Jacques, elle ne se plaisait point dans ces
brillantes compagnies et elle y plaisait assez peu. Quand sa mère la
grondait de son peu de succès, Mlle de Bourbon lui répondait[156]:
«Vous avez, Madame, des grâces si touchantes que, comme je ne vais
qu'avec vous et ne parais qu'après vous, on ne m'en trouve point.»
Cette façon de se justifier apaisait Mme la Princesse, qui, malgré sa
dévotion, souffrait volontiers qu'on lui fît souvenir qu'elle avait
été et qu'elle était encore très belle.
[155] Il n'est pas surprenant que Mlle de Bourbon ait songé à se
faire carmélite, puisque sa mère y pensa aussi très sérieusement.
_Histoire manuscrite_, t. Ier, p. 514: «Le 26 décembre 1646, mourut
à Paris Henri de Bourbon, second du nom, premier prince du sang,
chéri du peuple par son amour pour la paix. Mme la Princesse, se
voyant veuve, s'attacha de plus en plus à ce monastère, pour lequel
elle avoit une telle estime que la sainteté de celles qui
l'habitoient lui fit souvent désirer d'y finir ses jours, disant
quelquefois qu'il lui sembloit que, malgré son goût naturel pour la
cour et ses plaisirs, elle s'accommoderoit parfaitement de cette
manière de vivre. Dans cette circonstance, ses désirs se
renouvelèrent, mais l'amour de ses enfants lui en fit différer
l'exécution jusqu'au moment de sa mort, qu'elle ne croyoit pas
devoir toucher de si près celle de M. le Prince, auquel elle ne
survécut que quatre ans.»
[156] Villefore, 1re partie, p. 11.
Mlle de Bourbon poursuivit pendant plusieurs années l'accomplissement
de ses désirs, et pour l'y faire renoncer il fallut lui faire une
sorte de violence. Jusque-là elle avoit trouvé le moyen d'échapper au
bal. Mme la Princesse fut obligée d'employer son autorité pour l'y
faire aller. On lui signifia trois jours à l'avance qu'elle s'y devait
préparer.
«Son premier mouvement, dit Villefore[157], fut d'aller dire cette
nouvelle à ses bonnes amies les Carmélites qui en furent très
affligées et très embarrassées à lui répondre, car elle exigeoit leur
avis pour savoir comment elle se conduiroit dans une conjoncture si
difficile. On tint dans les formes un conseil où présidèrent en habits
de religieuses deux excellentes vertus, la Pénitence et la Prudence,
et il y fut résolu que Mlle de Bourbon, avant que d'aller à l'assaut,
s'armeroit sous ses habillements d'une petite cuirasse vulgairement
appelée un cilice, et qu'ensuite elle se prêteroit de bonne foi à
toutes les parures qu'on lui destinoit. Dès que l'on eut son agrément,
on étudia tout ce qui pouvoit le plus animer ses grâces naturelles, et
l'on n'oublia rien pour orner une beauté plus brillante par son propre
éclat que par toutes les pierreries dont elle fut chargée. Les
Carmélites lui avoient fort recommandé de se tenir sur ces gardes,
mais sa confiance en elle-même la séduisit. A son entrée dans le bal
et tant qu'elle y demeura, toute l'assemblée n'eut plus des yeux que
pour elle. Les admirateurs s'attroupèrent et lui prodiguèrent à l'envi
ces louanges déliées, faciles à s'insinuer dans un amour-propre qui ne
fait que de naître et qui ne se défie de rien... Au sortir du bal,
elle sentit son cœur agité de mouvements inconnus: ce ne fut plus la
même personne.»
[157] _Ibid._
Il ne serait pas sans intérêt de savoir quel était ce bal où Mlle de
Bourbon fut traînée en victime, où elle parut en conquérante, et d'où
elle sortit enivrée; mais Villefore ne nous apprend rien à cet égard.
On en est donc réduit aux conjectures. En voici une que nous donnons
pour ce qu'elle peut valoir. On lit dans les Mémoires manuscrits
d'André d'Ormesson et dans la _Gazette de France_ de Renaudot[158]
que, le 18 février 1635, il fut donné au Louvre, sous le roi Louis
XIII, un grand bal où figurèrent toutes les beautés du jour, et parmi
elles Mlle de Bourbon. Remarquez que c'est le premier bal de cour où
le nom de Mlle de Bourbon se rencontre. D'autre part, on n'a pu faire
à la jeune princesse cette grande violence dont le souvenir nous a été
conservé par Villefore que dans une occasion qui en valût la peine et
pour un ballet royal. Si cette conjecture était admise, nous aurions
la date précise de la conversion de Mlle de Bourbon à la vie mondaine,
comme nous avons la date de sa conversion à la vie religieuse:
celle-ci est certainement du 2 août 1654[159], quand elle avait
trente-cinq ans; la première serait du 18 février 1635. Mlle de
Bourbon avait alors seize ans.
[158] Manuscr. d'André d'Ormesson, fol. 332, verso. C'est à
l'occasion du ballet du 18 février 1635 que la _Gazette de France_
cite pour la première fois le nom de Mlle de Bourbon. Dans
l'extraordinaire du 21 février, on raconte toute la fête du 18; on
décrit toutes les scènes du ballet, on nomme tous les grands
seigneurs qui y dansèrent, et on termine ainsi: «Voici le grand
Ballet de la Reine, qui ravit tellement les sens de cette célèbre
assemblée qu'il laissa tous les esprits en suspens lequel étoit le
plus charmant ou des beautés qui y parurent, ou des pierreries dont
il étoit tout brillant, ou des figures que représentoient ces seize
divinités, dont il étoit composé: la Reine, _mademoiselle de
Bourbon_, mesdames de Longueville (la première femme du duc de
Longueville), de Montbazon, de Chaulnes, de La Valette, de Retz,
mademoiselle de Rohan, mesdames de Liancourt et de Mortemart,
mesdemoiselles de Senecé, de Hautefort, d'Esche, de Vieux-Pont, de
Saint-Georges et de La Fayette, qui n'en sortirent et toute
l'assistance qu'à trois heures du matin en suivant; chacun
remportant de ce lieu plein de merveilles la même idée que celle de
Jacob, lequel n'ayant vu toute la nuit que des anges, crut que
c'étoit le lieu où le ciel se joignoit avec la terre.»
[159] _Introduction_, p. 56.
C'est à peu près à cet âge de Mme de Longueville que se rapportent ces
mots de Mme de Motteville: «Mlle de Bourbon[160] commençoit, quoique
fort jeune, à faire voir les premiers charmes de cet angélique visage
qui depuis a eu tant d'éclat.» Pour juger combien cette légère
esquisse est fidèle, il faut voir le portrait dont nous avons déjà
parlé[161], de la main de Du Cayer, représentant Mlle de Bourbon à
l'âge de quinze ans, entre son père et sa mère, en 1634. La voilà dans
toute la fraîcheur de sa beauté virginale, mais déjà en parure de
cour, et comme si elle allait à ce bal qu'elle avait tant redouté et
qui changea son âme et sa vie.
[160] _Introduction_, p. 8.
[161] _Ibid._, p. 12.