retira à l'âge de douze ans pour la placer à la cour, dans l'espoir
que sa beauté et sa sagesse lui procureroient un établissement, sans
faire réflexion aux périls où elle l'exposoit en l'abandonnant à
elle-même dans un lieu si rempli d'écueils. Mais Dieu, qui s'étoit
déjà approprié cette âme, veilla sur elle et la conserva sans tache au
milieu de cette cour. Sa vertu y fut admirée autant que sa parfaite
beauté, dont le portrait passa jusque dans les pays étrangers, et les
plus fameux peintres la tirèrent à l'envi pour faire valoir leur
pinceau. Elle avoua depuis avec agrément que jusqu'à l'âge de quinze
ans, elle ne fit jamais de réflexion sur cet avantage, mais qu'alors
elle se vit des mêmes yeux que le public. Les agréments de sa
personne, et plus encore sa douceur et sa modestie, lui attirèrent
l'estime et l'affection de la Reine. Jamais Mlle de Bains ne s'en
prévalut que pour faire du bien aux malheureux. Cette générosité avoit
sa source dans un cœur noble, tendre, constant pour ses amis, qu'elle
réunissoit à un esprit solide, judicieux, capable des plus grandes
choses, et il sembloit que le Créateur eût pris plaisir à préparer
dans ce chef-d'œuvre de la nature le triomphe de la grâce. Tant
d'aimables qualités fixèrent les yeux de toute la cour. Nombre de
seigneurs briguèrent une alliance si désirable, nommément le duc de
Bellegarde, le maréchal de Saint-Luc, etc. Mais celui qui l'avoit élue
de toute éternité pour son épouse ne permit pas que ce cœur digne de
lui seul fût partagé avec aucune créature. La divine Providence lui
ménagea dans ce même temps une mortification (nous en ignorons le
genre) qui commença à lui dessiller les yeux et à lui donner quelque
légère idée de vocation pour la vie religieuse.»
[127] APPENDICE, notes du chap. Ier.
Mlle de Bains n'accompagnait jamais la reine Marie de Médicis aux
Carmélites sans désirer y rester. Une maladie qu'elle fit à dix-huit
ans redoubla sa ferveur, mais elle fut traversée par les efforts de
toute la cour pour la retenir, surtout par les supplications et les
larmes de sa mère. Quand Mlle de Bains se fut jetée aux Carmélites, à
peine âgée de vingt ans, sa mère l'y poursuivit. «Elle conduisit sa
fille dans le fond du jardin, et là, pendant trois heures entières,
elle employa tout ce que put lui suggérer l'amour le plus tendre.
Après avoir épuisé les caresses et tâché d'intéresser sa conscience en
lui disant qu'étant veuve et chargée de procès, son devoir l'obligeoit
à la secourir dans sa vieillesse, enfin, hors d'elle-même, elle tomba
aux pieds de sa fille, noyée dans ses larmes. Quelle épreuve pour Mlle
de Bains, qui aimoit autant cette tendre mère qu'elle en étoit aimée!
Son recours à Dieu la fit sortir victorieuse de ce premier combat, qui
ne fut pas le dernier, Mme sa mère étant souvent revenue à la charge
tout le temps de son noviciat.»
Pendant quelque temps, le couvent de la rue Saint-Jacques fut assiégé
par des seigneurs du premier rang qui vinrent offrir leur alliance à
la belle novice. Sa constance n'en fut pas même effleurée, et elle se
serait refusée à toutes ces visites, si la mère prieure, pour
l'éprouver, ne l'eût contrainte de s'y prêter. Elle fit ses vœux en
1620, sous le nom de Marie Madeleine de Jésus.
Il faut que sa beauté ait été quelque chose de bien extraordinaire, à
en juger par l'anecdote suivante racontée par le pieux auteur dont
nous nous servons: «L'humilité étant le fondement de tout l'édifice
spirituel, la sœur Marie Madeleine de Jésus saisissoit avec ardeur
tous les moyens d'anéantir à ses propres yeux et à ceux des autres les
dons de nature et de grâce dont Dieu l'avoit favorisée. Peu contente
de s'être soustraite aux visites des grands et de toutes ses amies,
dans le désir d'en être oubliée et d'ôter de devant leurs yeux tout ce
qui pouvoit la rappeler à leur esprit, son premier soin fut, sous
divers prétextes, de retirer ses portraits de leurs mains, afin de les
brûler. Un de ces portraits ayant été envoyé à la mère Madeleine de
Saint-Joseph, celle-ci se fit un amusement de les montrer à la
communauté assemblée. A cette vue, toutes les religieuses, sans la
reconnaître d'abord, se sentirent émues et demandèrent à Dieu de ne
point laisser dans le monde ce chef-d'œuvre de nature digne de lui
seul, et d'en gratifier le Carmel. Une d'entre elles, sœur Marie de
Sainte-Thérèse, fille de Mme Acarie, s'offroit à Dieu pour souffrir
tout ce qu'il lui plairoit en retour de cette grâce. Alors la mère
Madeleine de Saint-Joseph, en souriant et frappant sur son épaule, lui
dit que la bonté de Dieu avoit prévenu ses désirs, que la personne
pour laquelle elle trembloit était déjà dans l'ordre, et qu'il falloit
seulement demander sa persévérance[128].»
[128] Les Carmélites ont bien voulu nous laisser voir un portrait
peint sur toile de la mère Marie Madeleine, qui ne dément pas sa
réputation de beauté. La figure est de l'ovale le plus parfait; les
yeux du bleu foncé le plus doux; le front noble; l'aspect général
d'une grandeur et d'une grâce achevée. Il est difficile de rien
voir de plus beau.
La sœur Marie Madeleine passa rapidement par tous les emplois de
l'ordre. Élue prieure en 1635 et souvent réélue, elle vit mourir en
1637 la vénérable mère Madeleine de Saint-Joseph, en 1652 la mère
Marie de Jésus, et successivement les premiers visiteurs généraux de
l'ordre, ainsi que les premiers supérieurs du saint monastère[129].
Les guerres de la Fronde lui furent une épreuve périlleuse, et elle se
trouva partagée entre la reine Anne et la princesse de Condé, les deux
protectrices du couvent. Elle fut obligée de quitter quelque temps la
maison de la rue Saint-Jacques, trop exposée aux gens de guerre,
d'envoyer une partie de la communauté à Pontoise et de mener l'autre
à la rue Chapon. Il lui fallut une grande fermeté pour maintenir la
discipline religieuse au milieu de cette tourmente. De peur du moindre
relâchement, elle s'appliquait à renouveler sans cesse dans les âmes
commises à sa garde la ferveur de l'esprit primitif. On dit qu'alors
elle parlait à ses filles avec des paroles de feu qui les pénétraient
d'une sainte émulation. Elle avait d'ordinaire une douce et
majestueuse gaieté, une affabilité charmante, avec une intrépidité à
toute épreuve dès qu'il s'agissait des intérêts de Dieu, de ceux de
l'ordre, ou du salut des âmes. «Dans ces sortes d'occasions, dit notre
manuscrit, sans s'étonner ni s'arrêter, elle eût surmonté un monde
d'oppositions et sacrifié sa propre vie.» Tant de vertus réunies à
tant de sensibilité lui avaient acquis sur le cœur et l'esprit de ses
filles un tel ascendant, qu'une d'entre elles écrivait que si elle eût
entrepris de leur persuader que le blanc était noir et le jour la
nuit, elles y croiraient, tant elles étaient convaincues qu'elle ne
pouvait se tromper. Enfin elle possédait au plus haut degré le don du
gouvernement. Ce fut entre ses mains que vinrent se remettre et faire
profession tant de personnes de la plus haute naissance, cœurs
blessés ou repentants qui se réfugièrent aux Carmélites.
[129] Nous citerons les plus connus des visiteurs généraux de
l'ordre: en 1614, le cardinal de Bérulle; en 1619, le père de
Condren, le second général de l'Oratoire; en 1627, l'abbé de
Bérulle, neveu du cardinal, etc. Parmi les supérieurs du monastère
on compte, dans les premiers temps, le père Gibieuf, savant
oratorien, un des correspondants de Descartes; plus tard, en 1662,
M. Feret, docteur en théologie et curé de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet; en 1678, M. Pirot, docteur de
Sorbonne; en 1715, M. Vivant, grand vicaire du cardinal de
Noailles; en 1747, M. l'évêque de Bethléem, célèbre pour avoir
extirpé le jansénisme, qui s'était introduit aux Carmélites à la
fin du siècle précédent.
Marie Madeleine, née en 1598, vécut longtemps et ne mourut qu'en 1679,
la même année que Mme de Longueville. Elle avait trouvé de bonne heure
une admirable collaboratrice dans Mlle de Bellefonds.
Judith de Bellefonds était née en 1611. Son père, gouverneur de Caen,
était l'aïeul du maréchal de ce nom. Sa mère était la sœur de la
maréchale de Saint-Géran, et elle-même avait pour sœur la marquise
de Villars, la mère du vainqueur de Denain, si célèbre par les grâces
de son esprit[130]. Elle était aussi jolie[131] que sa mère, aussi
spirituelle que sa sœur, et possédait tout ce qu'il faut pour plaire.
Elle eut le plus grand succès à la cour de la reine Marie de Médicis.
En allant avec elle aux Carmélites, elle rencontra Mme de Bréauté,
Marie de Jésus, qui, comme elle, avait connu tous les agréments du
monde, et par ses entretiens et son exemple lui persuada d'y renoncer
et de se donner à Dieu. Mlle de Bellefonds entra aux Carmélites en
1629, à dix-sept ans, la veille de la Sainte-Agnès, et prit de là le
nom d'Agnès de Jésus-Maria. Ses premières années de couvent s'étant
écoulées auprès de la mère Madeleine de Saint-Joseph devenue très
infirme, elle se pénétra de l'esprit de cette grande servante de Dieu,
et montra promptement toutes les qualités qui font une grande prieure.
On l'élut sous-prieure à trente ans, prieure trois ans après, et elle
a été trente-deux ans dans l'une et l'autre de ces deux charges, ayant
vécu presque jusqu'à la fin du siècle. Elle trouva le Carmel français
constitué par les vertus éminentes de celles qui l'avaient précédée:
elle n'eut qu'à le maintenir. Ses qualités dominantes étaient la
solidité et la modération. Elle traitait avec une égale facilité les
plus grandes et les plus petites choses; toujours maîtresse
d'elle-même, sans humeur, pleine de bon sens et de lumière, parlant de
tout avec justesse et simplicité, et tranchant les difficultés avec
une étonnante précision. Elle qui par l'élévation et l'agrément de son
esprit semblait née pour le monde et les affaires importantes, était
particulièrement admirable avec les simples et avec les pauvres.
Sensible à leurs maux, elle s'en servait pour les élever à Dieu, sans
cesser de travailler à leur soulagement. Les gens heureux trouvaient
aussi auprès d'elle des remèdes contre les dangers de la fortune. La
reine d'Angleterre, au milieu de ses terribles épreuves, venait
souvent aux Carmélites pour se consoler avec la mère Agnès. Le
chancelier Le Tellier la consultait beaucoup. Recherchée de toutes
parts pour le charme de ses entretiens, elle cultivait la solitude et
s'appliquait à la faire aimer à ses compagnes. Mlle de Guise ayant
offert 100,000 livres pour obtenir la permission d'entrer souvent dans
le couvent, la mère Agnès refusa cette somme, disant que 100,000
livres ne répareraient point la brèche faite par là à l'esprit de
l'institution, qui ne se peut conserver que par la retraite et
l'éloignement de tout commerce avec le monde. Sa charité était telle
qu'après sa mort la mère qui lui succéda, étant blâmée de pousser un
peu trop loin les aumônes, répondit: «Vous êtes bien heureuses que la
mère Agnès ne soit plus; elle n'auroit laissé dans cette occasion ni
calice ni vase d'argent dans notre église.» Il faut voir dans Mme de
Sévigné quel cas elle faisait de la mère Agnès: «Je fus ravie,
écrit-elle à sa fille[132], de l'esprit de la mère Agnès.» Ailleurs
elle parle de la vivacité et du charme de sa parole[133]. Mais tous
les éloges languissent devant cette lettre touchante de Bossuet écrite
à la prieure qui lui succédait[134]: «Nous ne la verrons donc plus,
cette chère mère; nous n'entendrons plus de sa bouche ces paroles que
la charité, que la douceur, que la foi, que la prudence dictoient
toutes et rendoient si dignes d'être écoutées[135]. C'étoit cette
personne sensée qui croyoit à la loi de Dieu et à qui la loi étoit
fidèle. La prudence étoit sa compagne et la sagesse étoit sa sœur. La
joie du Saint-Esprit ne la quittoit pas. Sa balance étoit toujours
juste et ses jugements toujours droits. On ne s'égaroit pas en suivant
ses conseils: ils étoient précédés par ses exemples. Sa mort a été
tranquille comme sa vie, et elle s'est réjouie au dernier jour. Je
vous rends grâces du souvenir que vous avez eu de moi dans cette
triste occasion; j'assiste en esprit avec vous aux prières et aux
sacrifices qui s'offriront pour cette âme bénie de Dieu et des hommes:
je me joins aux pieuses larmes que vous versez sur son tombeau, et je
prends part aux consolations que la foi vous inspire.»
[130] Ses lettres d'Espagne à Mme de Coulanges sont, pour
l'agrément du style, fort au-dessus de celles de Mme des Ursins.
Voyez _Lettres de Mme la marquise de Villars_, etc., Paris, 1759,
et ce qu'en dit Mme de Sévigné, lettres du 8 octobre 1679 et du 28
février 1680.
[131] Le portrait peint qui nous a été montré la représente en
effet de la figure la plus heureuse, avec de charmants yeux bleus,
un beau front, et l'air à la fois vif et agréable.
[132] Lettre du 5 janvier 1680.
[133] Lettre du 22 novembre 1688.
[134] Édition de Lebel, t. XXXIX, p. 690.
[135] Variante de nos manuscrits: _pesées_.
Voilà quel était le couvent où Mlle de Bourbon reçut les premières
impressions qui décident de toute la vie; voilà les femmes qu'elle put
voir et entendre lorsqu'elle accompagnait la princesse sa mère dans la
sainte maison. Elle put encore apercevoir les traits vénérables, le
visage déjà transfiguré de la mère Madeleine de Saint-Joseph, et
entendre sa forte parole, puisque la mère de Saint-Joseph était l'amie
et la conseillère de Mme la Princesse. Elle put ressentir elle-même la
pénétrante douceur des entretiens de Marie de Jésus. Elle connut cette
Marie Madeleine si dangereuse dans le monde par sa beauté, si
édifiante et si puissante dans le cloître. Elle forma avec elle une
liaison qui n'a cessé qu'avec leur vie. Mais c'est surtout Mlle de
Bellefonds, la mère Agnès, qui l'attira et la charma. Elles étaient à
peu près du même âge, et l'humeur libre et enjouée de la jeune et
spirituelle religieuse mit entre elles de bonne heure une familiarité
dont la trace se retrouve jusque dans les lettres adressées plus tard
par la princesse malheureuse et repentante à la grande prieure, tout
occupée de ses difficiles devoirs. Voici un billet[136] du temps de
leur jeunesse, qui donnera une idée de l'agrément de leur commerce, et
fera voir les grâces naturelles de l'esprit de Mlle de Bourbon. Ce
billet est de 1637. Elle avait alors dix-sept ans. Ce sont les
premières lignes que nous avons pu retrouver d'elle. A cet âge, Marie
de Rabutin écrivait-elle d'une façon plus aimable?
[136] Billet autographe dont nous devons la communication aux dames
Carmélites.
«Ma très chère seur[137],
«Je vous escris celle ci pour vous faire une grande réprimande.
Je croi que vous estes bien estonnée de cela; mais il me semble
que je n'ai pas tort. Il faut donc vous dire, pour ne vous
laisser pas davantage en suspens, que, depuis que notre bien
heureuse mère (Madeleine de Saint-Joseph) est morte[138], nostre
mère (Marie Madeleine) m'a promis sa peinture. Il y a trois ou
quatre jours que je lui fis souvenir de sa promesse, et elle me
manda que ce n'estoit pas sa faute, et que c'estoit vous qui
estiés cause qu'elle ne pouvoit me tenir ce qu'elle m'avoit
promis, et que je vous en tourmentasse bien. Je me suis donc
résolue de le faire à bon escient jusques à ce que vous m'ayés
fait avoir ce portrait. Je vous donne, s'il vous plaît, la
commission de le faire faire, et si vous ne vous en aquités pas
prontement, vous verrés que nous serons bien mal ensemble. Vous
savés qu'il ne faut pas grand'chose pour nous brouiller, ayant
beaucoup de disposition l'une et l'autre à nous hair. Il me
semble que je suis fort bien venue à bout de vous faire une
réprimande, et qu'elle est bien severe[139]... Quand le tableau
sera fait, mandez-moi ce qu'il aura cousté. (Ayez soin), s'il
vous plaist, de le faire faire à peu près de la grandeur de
celui de ma seur Catherine de Jésus[140] ou un peu plus grand.
«Votre très affectionée seur et servante
«ANNE DE BOURBON.»
[137] Ne nous étonnons pas de cette orthographe: c'était encore
celle de Pascal, vers 1660. Voyez nos ÉTUDES SUR PASCAL, 5e édit.,
p. 456.
[138] Cela date ce billet: il a donc été écrit quelque temps après
la mort de la mère Madeleine de Saint-Joseph, c'est-à-dire en 1637.
[139] Plusieurs lignes effacées plus tard et entièrement
illisibles, et une moitié de page coupée.
[140] Mlle Nicolas, née à Bordeaux en 1589, «agréable de corps et
d'esprit, disent nos manuscrits, et qui plaisoit à tout le monde.»
Ayant lu, tout enfant, la vie de Catherine de Sienne, elle se
consacra à l'imiter, entra aux Carmélites en 1608, à dix-neuf ans,
et mourut à trente-trois, en 1620. On conserve aux Carmélites le
petit portrait peint dont parle ici Mlle de Bourbon, et qui
représente Catherine de Jésus en extase. APPENDICE, notes sur le
chap. Ier.
Et remarquez que nous n'avons parlé ici que des prieures les plus
éminentes, sans dire un mot de tant d'autres religieuses du plus haut
rang et du plus aimable caractère qui étaient au couvent de la rue
Saint-Jacques dans la jeunesse de Mme de Longueville: Mme Séguier
d'Autry, mère du chancelier Séguier, la mère Marie de Jésus-Christ;
Mme La Rochefoucauld de Chandenier, sœur de Marie de Saint-Joseph;
Mlle Le Bouthillier, sœur Philippe de Saint-Paul; Mlle d'Anglure de
Bourlemont, nièce du pape Urbain VIII, sœur Geneviève des Anges; Mme
de Brienne, la mère Anne de Saint-Joseph; la comtesse de Bury, restée
veuve à dix-neuf ans, sœur Madeleine de Jésus; Mlle de Lenoncourt, la
mère Charlotte de Jésus; Mlle de Fieubet, Mlles de Marillac[141], et
un peu plus tard des noms plus illustres encore, des cœurs encore
plus près de celui de Mlle de Bourbon, qui, aux premières impressions
de la passion ou du malheur, coururent chercher un asile dans la
sainte solitude.
[141] Sur toutes ces religieuses, voyez l'APPENDICE, notes du chap.
Ier.
Parmi ces nobles pénitentes, comment ne pas distinguer une amie
particulière de Mme de Longueville, dont le rang était presque égal au
sien, qui était comme elle sensible et fière, et qui, frappée de bonne
heure dans ses affections, se retira du monde avant elle, et
n'entendit le bruit de la Fronde qu'à travers les murs du couvent de
la rue Saint-Jacques, où depuis plusieurs années elle avait fui la
menace d'un trône et les dangers de son propre cœur? Cette amie, à
laquelle Mme de Longueville a écrit plus d'une lettre, est la sœur
Anne Marie de Jésus, c'est-à-dire Anne Louise Christine de Foix de La
Valette d'Épernon, sœur du duc de Candale, fille de Bernard, duc de
La Valette d'Épernon, et de Gabrielle de Bourbon, fille légitimée de
la duchesse de Verneuil et de Henri IV.
Nous avons une vie assez étendue de Mlle d'Épernon de la main de
l'abbé Montis[142]. Mais il faut se défier presque autant des vies
édifiantes que des historiettes de Tallemant des Réaux. Celui-ci ne
cherche que le scandale et ne voit partout que le mal. Les pieux
panégyristes sont tout aussi crédules dans le bien. Évidemment l'abbé
Montis n'a pas tout su ou n'a pas voulu tout dire. Il n'a pas l'air
d'avoir lu les Mémoires de Mademoiselle ni ceux de Mme de Motteville.
Il peint avec vérité la personne et le caractère de Mlle d'Épernon; il
se trompe quand il s'imagine que l'instinct seul de la perfection
chrétienne la conduisit aux Carmélites. Cet instinct eut pour aliment
et pour soutien l'expérience de la vanité des affections humaines, et
il éclata et jeta subitement Mlle d'Épernon aux Carmélites à la suite
d'une perte cruelle, la mort d'une personne à laquelle elle avait
donné son cœur. Cette mort, avec un grand mécompte qui avait précédé,
la décida à quitter le monde, et ni la longue résistance de sa famille
ni même l'espérance d'une couronne ne purent faire fléchir sa
résolution.
[142] Paris, 1774, in-12.
Pour abréger, nous nous bornerons à recueillir quelques témoignages.
Celui de la véridique Mme de Motteville est décisif: «Le chevalier de
Fiesque fut tué (au siége de Mardyck, en 1646), qui, à ce que ses amis
disoient, avoit de l'esprit et de la valeur. Il fut regretté d'une
fille de grande naissance, qui l'honoroit d'une tendre et honnête
amitié. Je n'en sais rien de particulier; mais, selon l'opinion
générale, elle étoit fondée sur la piété et la vertu, et par
conséquent fort extraordinaire. Cette sage personne, peu de temps
après cette mort, voulant mépriser entièrement les grandeurs du monde,
les quitta toutes, comme indignes d'occuper quelque place dans son
âme; elle se donna à Dieu et s'enferma dans le grand couvent des
Carmélites, où elle sert d'exemple par la vie qu'elle mène[143].»
[143] T. Ier, p. 369.
Mademoiselle[144], qui avait fort connu et tendrement aimé Mlle
d'Épernon, reprend les choses de plus haut: «Ce fut principalement
dans ces bals-là (pendant l'hiver de 1644) que le chevalier de Guise
(depuis le duc de Joyeuse) témoigna tout à fait sa passion pour Mlle
d'Épernon... La maladie[145] de Mlle d'Épernon me mettoit fort en
peine. M. le chevalier de Guise eut pour elle tous les soins
imaginables. La considération du péril qu'il y a d'approcher ceux qui
ont la petite-vérole ne l'empêcha pas de l'aller visiter tous les
jours. Il témoigna pour elle une passion incroyable qui dura encore
tout l'hiver suivant.» Le mariage échoua, non pas du tout, comme le
dit l'abbé Montis, par le refus ou les incertitudes de Mlle d'Épernon,
mais par les intrigues de Mlle de Guise, qui tenta de marier son frère
à Mlle d'Angoulême.
[144] T. Ier, p. 74.
[145] _Ibid._, p. 79.
Après la mort du chevalier de Fiesque, Mlle d'Épernon parut toute
changée. Elle, naguère si livrée aux magnificences, si éprise des
divertissements, ne songea plus qu'à son salut, «ce qui[146] me déplut
et surprit», dit Mademoiselle. «Je l'avois vue bien éloignée de
l'austérité qu'elle prêchoit à toute heure; elle ne parloit plus que
de la mort, du mépris du monde, du bonheur de la vie religieuse... La
veille de son départ pour Bordeaux (où l'appeloit son père, gouverneur
de Guyenne), qui fut le jour de Sainte-Thérèse, elle me vint dire
adieu; elle me trouva au lit, et se mit à genoux devant moi et me dit
que les bontés que j'avois eues pour elle et la confiance réciproque
qui avoit été entre elle et moi l'obligeoient à me donner part de la
résolution où elle étoit de se rendre Carmélite, et qu'elle espéroit
exécuter sa résolution le plus promptement qu'elle pourroit. Il n'en
falloit pas tant pour émouvoir la tendresse que j'avois pour elle.
Touchée de son dessein, je ne pus en avoir part sans pleurer.
J'employai toutes les raisons que je pus pour l'en détourner. Elle
avoit déjà formé sa résolution trop fortement pour rien écouter qui la
pût changer... L'on avoit fait[147] parler à M. le cardinal du mariage
du prince Casimir, frère du roi de Pologne[148], qui en est maintenant
roi, avec Mlle d'Épernon... J'avoue que lorsque je sus cette nouvelle,
j'eus la plus grande joie du monde. Quoique l'empereur fût marié, il
avoit un fils qui étoit roi de Hongrie, d'un âge proportionné au
mien, et prince de bonne espérance. Ainsi la proximité de l'Allemagne
et de la Pologne me faisoit croire que nous passerions nos jours
ensemble, ma bonne amie et moi. Je la trouvois hautement vengée de
Mlle de Guise et de M. de Joyeuse. Il n'y avoit en cette affaire
aucune circonstance qui ne me plût, et l'on peut juger de la manière
dont je lui en écrivois, et si je ne la détournois pas d'être
Carmélite. La conjoncture étoit la plus favorable du monde... La
dévotion de Mlle d'Épernon rompit ce dessein, et elle préféra la
couronne d'épines à celle de Pologne. Quoiqu'elle ne rebutât point
cette proposition et qu'elle la reçût comme un grand honneur, elle
feignit d'être malade et de se faire ordonner les eaux de Bourbon,
afin de se mettre dans le premier couvent de Carmélites qu'elle
trouveroit sur son chemin... Mme d'Épernon[149] la mena à ce voyage
sans savoir son dessein. Elles passèrent à Bourges, où le lendemain
elle s'alla mettre dans les Carmélites. Elle y prit l'habit avec une
des demoiselles de Mme d'Épernon... Elle m'écrivit de Bourges. Elle me
mandoit qu'elle venoit dans le grand couvent à Paris... Mlle d'Épernon
ne pouvoit pas être mieux. C'est une grande maison, un bon air, une
nombreuse communauté remplie de quantité de filles de qualité et
d'esprit qui ont quitté le monde qu'elles connoissoient et qu'elles
méprisoient. Or, c'est ce qui fait les bonnes religieuses...
Lorsqu'elle fut arrivée, elle m'envoya prier de l'aller voir. J'y
allai dans un esprit de colère et d'une personne outrée d'une violente
douleur. Lorsque je la vis, je ne fus touchée que de tendresse, et
tous les autres sentiments cédèrent si fort à celui-là, qu'il me fut
impossible de le lui cacher, puisque mes larmes et l'extrême douleur
que j'avois m'empêchèrent de lui pouvoir parler; elles ne
discontinuèrent pas pendant deux heures que je fus avec elle sans lui
pouvoir dire une parole... Le temps m'a fait connoître dans la suite
le bonheur dont elle jouissoit.»
[146] T. Ier, p. 124.
[147] _Ibid._, p. 146.