guerres civiles et enfanté les grands crimes et les grandes vertus de
la Ligue, épuré mais non affaibli par l'édit de Nantes et la politique
d'Henri IV, puisait dans la paix des forces nouvelles, et couvrait la
France, non plus de partis ennemis armés les uns contre les autres,
mais de pieuses institutions où les âmes fatiguées s'empressaient de
chercher un asile. Partout on réformait les ordres anciens et on en
fondait de nouveaux. Richelieu entreprenait courageusement la réforme
du clergé, créait les séminaires, et au-dessus d'eux, comme leur
modèle et leur tribunal, élevait la Sorbonne. Bérulle instituait
l'Oratoire, César de Bus la Doctrine chrétienne. Les jésuites, nés au
milieu du XVIe siècle, et qui s'étaient si promptement répandus en
France, un moment décriés et même bannis pour leur participation à de
coupables excès, reprenaient peu à peu faveur sous la protection des
immenses services que leur héroïque habileté rendait chaque jour, au
delà de l'Océan, au christianisme et à la civilisation. L'ordre de
Saint-Benoît se retrempait dans une réforme salutaire, et les
bénédictins de Saint-Maur préludaient à leurs gigantesques travaux.
Mais qui pourrait compter les belles institutions destinées aux femmes
que fit éclore ou ranima de toutes parts la passion chrétienne dans la
première moitié du XVIIe siècle? Avec Port-Royal, les deux plus
illustres sont les sœurs de la Charité fondées vers 1640, et les
Carmélites en 1602.
Le premier couvent de Carmélites fut établi à Paris, au faubourg
Saint-Jacques, sous les auspices et par la munificence de cette maison
de Longueville où Mlle de Bourbon devait entrer. Sa mère, Mme la
Princesse, était une des bienfaitrices de l'institution naissante;
elle y avait un appartement où souvent elle venait faire de longues
retraites. De bonne heure, elle y mena sa fille et y pénétra sa jeune
âme des principes et des habitudes de la dévotion du temps. Mlle de
Bourbon grandit à l'ombre du saint monastère; elle y vit régner la
vertu, la bonté, la paix, le silence. Il est donc naturel qu'à la
première vue des tempêtes qui menacent toutes les grandeurs de la
terre, et qui frappaient les membres les plus illustres de sa
famille, elle ait songé à prévenir sa destinée et cherché un abri sous
l'humble toit des Carmélites. Elle y avait de douces et nobles amitiés
qu'elle n'abandonna jamais. Nous possédons d'elle une foule de lettres
adressées à des Carmélites du couvent de la rue Saint-Jacques, à
toutes les époques de sa vie, avant, pendant et après la Fronde; elles
sont écrites, on le sent, à des personnes qui ont toute sa confiance
et toute son âme; mais quelles sont ces personnes? Elle les appelle
tantôt la mère prieure, tantôt la mère sous-prieure, la sœur Marthe,
la sœur Anne Marie, la mère Marie Madeleine, etc. On voudrait percer
les voiles qui couvrent les noms de famille de ces religieuses. On se
doute bien que les amies de Mlle de Bourbon et de Mme de Longueville
ne peuvent avoir été des créatures vulgaires; et comme on sait que
bien des femmes de la première qualité et du plus noble cœur
trouvèrent un refuge aux Carmélites, comme le nom de la sœur Louise
de la Miséricorde est devenu le symbole populaire de l'amour
désintéressé et malheureux, une curiosité un peu profane, mais bien
naturelle, nous porte à rechercher quelles ont été dans le monde ces
religieuses si chères à la sœur du grand Condé.
Jusqu'ici nous étions réduits aux conjectures que nous suggérait le
rapprochement de quelques passages de Mme de Sévigné, de Mme de
Motteville, de Mademoiselle. Les Carmélites françaises n'ont pas
d'histoire. Fidèles à leurs vœux d'obscurité, ces dignes filles de
sainte Thérèse ont passé sans laisser de traces. Comme pendant leur
vie une clôture inflexible les dérobe à tous les yeux et les tient
d'avance ensevelies, ainsi le génie de leur ordre semble avoir pris
soin de les anéantir dans la mémoire des hommes. A peine a-t-il paru
de loin en loin quelques vies de Carmélites, consacrées à
l'édification, remplies de saintes maximes, vides de faits humains et
presque sans dates. Au commencement de ce siècle, un prêtre instruit,
M. Boucher, dans une nouvelle _Vie de la bienheureuse sœur Marie de
l'Incarnation, madame Acarie, fondatrice des Carmélites réformées de
France_[114], a, pour la première fois, jeté un peu de jour sur les
origines de la sainte maison, et fait paraître ou plutôt caché dans
les notes de son ouvrage de très courtes biographies des principales
religieuses. La Bibliothèque nationale, si riche en manuscrits de
toute espèce, n'en possède aucun qui vienne des Carmélites du faubourg
Saint-Jacques ou qui s'y rapporte. Les Archives générales de France
ont hérité de tous leurs titres domaniaux. Nous les avons assez
étudiés pour avoir le droit d'assurer qu'on en pourrait former un
cartulaire[115] du plus grand intérêt. Entre autres pièces précieuses,
nous pouvons signaler un inventaire des tableaux, des statues et
objets d'art de toute sorte que la libre et généreuse piété des
fidèles avait, pendant deux siècles accumulés aux Carmélites, et qui y
ont été reconnus en 1790[116]. Mais c'étaient d'autres trésors que
nous eussions voulu découvrir: nous désirions une liste exacte de
toutes les religieuses de ce couvent pendant le XVIIe siècle, avec
leurs noms de religion et leurs noms de famille, la date de leur
profession et celle de leur mort; nous mettions un prix particulier à
connaître la succession des prieures qui avaient tour à tour gouverné
le couvent, porté la parole ou tenu la plume en son nom. On conçoit,
en effet, que sans ces deux documents, les amitiés de Mlle de Bourbon
et de Mme de Longueville nous demeuraient à peu près impénétrables.
[114] Paris, 1800, in-8º.
[115] On s'empresse de toutes parts à recueillir les cartulaires
des vieilles abbayes: pourquoi un ami de la religion et des lettres
ne s'occuperait-il pas de combler une des lacunes les plus
regrettables de la _Gallia christiana_, en rassemblant sous le nom
de _Cartulaire du couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques_
une foule de pièces que nous avons tenues entre les mains et qui
établiraient sur des monuments authentiques l'histoire de cette
intéressante congrégation, depuis les premières années de son
établissement jusqu'à la révolution française? Du moins on trouvera
dans l'APPENDICE, à la fin de ce volume, de curieux et riches
matériaux pour l'histoire de l'illustre couvent dans presque toute
l'étendue du XVIIe siècle.
[116] APPENDICE, notes du chap. Ier.
La lumière nous est venue du côté où nous ne l'avions pas d'abord
cherchée.
Dans un débris du couvent du faubourg Saint-Jacques, épargné par la
tourmente révolutionnaire et subsistant à grand'peine, de pauvres
religieuses, échappées à une stupide persécution, ont essayé, il y a
cinquante ans, de recueillir la tradition carmélite, et elles la
continuent dans l'ombre, la prière et le travail:
Præcipites atra seu tempestate columbæ,
Condensæ et divûm amplexæ simulacra sedebant.
Las de fouiller inutilement les archives et les bibliothèques, nous
nous sommes adressé à ces bonnes religieuses, et la plus gracieuse
bienveillance nous a répondu. Les deux documents qui nous étaient
nécessaires nous ont été remis, avec des annales manuscrites et un
recueil de biographies amples et détaillées. Grâce à ces précieuses
communications, on s'oriente aisément dans l'histoire des Carmélites
du faubourg Saint-Jacques. Sous les pieuses désignations et les
symboles mystiques du Carmel, on reconnaît plus d'une personne qu'on
avait déjà rencontrée dans les Mémoires du temps. Au lieu d'êtres en
quelque sorte abstraits et anonymes, nous avons devant nous des
créatures animées et vivantes, dont les regards ont fini sans doute
par se diriger vers le ciel pour ne s'en plus détourner, mais qui plus
ou moins longtemps ont habité la terre, connu nos sentiments, éprouvé
nos faiblesses, et en demeurant toujours pures, ont passé quelquefois
à côté de la tentation et participé de l'humanité. Un jour nous
livrerons au public[117] la clef qui nous a été prêtée et qui donnera
le secret de bien des choses mystérieuses dans l'histoire intime des
mœurs au XVIIe siècle. Ici, nous nous permettrons seulement quelques
traits rapides qui puissent éclairer cette partie obscure de la
jeunesse et de la vie tout entière de Mme de Longueville.
[117] APPENDICE, notes du chap. Ier.
Sainte Thérèse, morte en 1582, avait réformé en Espagne l'ordre
antique et dégénéré du Carmel. La sainte renommée des nouvelles
carmélites d'Espagne s'était promptement répandue en Italie et en
France. Une femme admirable, Mme Acarie, depuis la sœur Marie de
l'Incarnation, eut l'idée d'aller chercher en Espagne quelques
disciples de sainte Thérèse, et de les établir à Paris au faubourg
Saint-Jacques. Voilà l'origine du premier couvent des Carmélites
françaises.
Ce sont deux princesses de Longueville qui obtinrent d'Henri IV, en
1602[118], les lettres patentes nécessaires; Catherine et Marguerite
d'Orléans, filles d'Henri, duc de Longueville, mortes sans avoir été
mariées, Marguerite en 1615, Catherine en 1638, toutes deux inhumées
dans le couvent dont elles furent appelées les secondes fondatrices,
le titre de première fondatrice ayant été réservé à la reine Marie de
Médicis. Et quand en 1617, la jeune institution eut déjà besoin d'une
autre maison à Paris, c'est encore une princesse de Longueville qui se
chargea des frais de l'établissement nouveau, rue Chapon[119], à
savoir la belle-sœur de Marguerite et de Catherine[120], la veuve de
leur frère Henri d'Orléans, premier du nom, et la mère d'Henri II qui
épousa Mlle de Bourbon. Mme la princesse de Condé ne tarda pas à
répandre aussi ses bienfaits sur le couvent de la rue Saint-Jacques,
et à s'y attacher d'une affection toute particulière. Ainsi, on peut
dire que Mlle de Bourbon était d'avance consacrée de toutes parts aux
Carmélites.
[118] Archives générales, section domaniale, 1re liasse de la cote
C: «Lettres patentes du Roy Henry IV pour l'établissement de
l'ordre des religieuses de Notre-Dame du mont Carmel, vérifiées en
parlement le 1er octobre 1602, à la très humble supplication de
notre chère et bien aimée cousine, la demoiselle de Longueville.»
En d'autres pièces il est dit aussi: «Ledit seigneur (le Roy Henry)
inclinant favorablement à la supplication faite par demoiselle
Catherine d'Orléans, fille de feu messire Henry d'Orléans, duc de
Longueville et de Touteville...»
[119] C'est depuis ce temps-là que le couvent de la rue
Saint-Jacques a été appelé le grand couvent, par opposition à la
maison de la rue Chapon.
[120] L'acte de donation qui est aux Archives générales, est fait
tant au nom de la duchesse douairière de Longueville qu'au nom de
son fils, le futur mari d'Anne de Bourbon. «Madame Catherine de
Gonzagues et de Clèves, duchesse de Longueville et de Touteville,
veuve de feu très haut et très puissant prince Henry d'Orléans, en
son vivant duc de Longueville et de Touteville, comte souverain de
Neufchâtel et de Valengin en Suisse, aussi comte de Dunois et de
Tancarville, etc., demeurant à Paris, en son hostel de Longueville,
rue des Poulies, paroisse Saint-Germain de l'Auxerrois, tant en son
nom que comme tutrice, soy faisant et se portant fort pour
monseigneur Henry d'Orléans, son fils, aussi duc de Longueville et
de Touteville...» Catherine de Gonzagues et de Clèves était sœur
de Charles de Gonzagues, duc de Nevers, le père de Marie et d'Anne
de Gonzagues, la reine de Pologne et la Palatine. Son fils, Henri
II, jouant à la paume à l'âge de vingt ans, fit un effort, et une
de ses épaules devint plus grosse et plus élevée que l'autre. Tout
l'art des médecins fut impuissant. La mère désolée s'adressa à Mme
Acarie, alors sœur Marie de l'Incarnation. Celle-ci se mit en
prière devant le Saint-Sacrement, et le lendemain la taille du
jeune duc était fort améliorée. Par reconnaissance, la mère et le
fils fondèrent la maison de la rue Chapon, la dotèrent de dix mille
écus en argent et de deux mille livres de rentes. Le duc de
Longueville a rendu témoignage de ce fait devant les commissaires
apostoliques chargés des recherches pour la béatification de Mme
Acarie. Catherine de Gonzagues mourut en 1629.--On trouve aux
Archives divers actes qui prouvent que la nièce de Richelieu, Mme
la duchesse d'Aiguillon, était aussi une des bienfaitrices de l'un
et de l'autre couvent. «Marie Vignerot, duchesse d'Esguillon,
demeurant en son hostel, sis à Saint-Germain-des-Prés, paroisse de
Saint-Sulpice...»
Représentons-nous bien ce qu'était au XVIIe siècle ce couvent des
Carmélites, où Mlle de Bourbon voulut cacher sa vie et où Mme de
Longueville revint mourir. Il était situé dans la rue du
Faubourg-Saint-Jacques, tout à fait en face du Val-de-Grâce; il
s'étendait de la rue Saint-Jacques à la rue d'Enfer, et il avait fini
par embrasser, avec toutes ses dépendances, le vaste espace qui du
jardin et de l'enclos du séminaire oratorien de Saint-Magloire,
aujourd'hui les Sourds-Muets, monte jusqu'aux bâtiments occupés
maintenant dans la rue Saint-Jacques et dans la rue d'Enfer par
l'établissement appelé la brasserie du Luxembourg. Il y avait deux
entrées, l'une par la rue Saint-Jacques, l'autre par la rue d'Enfer.
L'entrée de la rue d'Enfer subsiste au no 67, et elle est encore
aujourd'hui ce qu'elle était il y a deux siècles. Elle introduisait
dans la cour actuelle, qui servait de passage public pour aller dans
la rue Saint-Jacques. Presque en face, un peu vers la droite, était
l'église; un peu plus à droite encore, sur les terrains où l'on a
ouvert la rue toute nouvelle du Val-de-Grâce, étaient de vastes
jardins avec de nombreuses chapelles, le monastère même, et tout à
fait sur la rue d'Enfer, l'infirmerie et les appartements réservés à
certaines personnes. De l'autre côté, à gauche, vers Saint-Magloire,
étaient divers corps de logis et des maisons dépendantes du
monastère[121].
[121] Voyez le plan de Paris de Gomboust, de 1652, et le plan dit
de Turgot, de 1740.
Mais le couvent n'avait pris ces accroissements qu'avec le temps.
Le premier emplacement de la communauté avait été l'ancien prieuré de
Notre-Dame-des-Champs, dont l'église était du temps de Hugues Capet,
et même une vieille tradition la disait établie sur les ruines d'un
temple de Cérès où s'était jadis réfugié saint Denis lorsqu'il
prêchait l'Évangile à Paris. Du moins des fouilles faites en 1630
firent paraître des restes d'antiquités païennes. Un certain
merveilleux était donc déjà autour de l'établissement nouveau au
commencement du XVIIe siècle.
Si ce sont des carmélites espagnoles qui ont fondé le couvent de la
rue Saint-Jacques et y ont d'abord établi l'esprit et la règle de
sainte Thérèse, il faut reconnaître que ces religieuses ayant quitté
la France en 1618, pour retourner en Espagne ou aller finir leurs
jours en Belgique dans des monastères de leur ordre, c'est le génie
français qui de bonne heure a pris possession du couvent de la rue
Saint-Jacques et l'a fait ce qu'il est devenu.
Dans le nombre des prieures qui le gouvernèrent, on en peut distinguer
quatre qui firent avancer à grands pas la congrégation naissante vers
la perfection qu'elle atteignit à la fin du XVIIe siècle. Ce sont Mlle
de Fontaines, la mère Madeleine de Saint-Joseph; la marquise de
Bréauté, la mère Marie de Jésus; Mlle Lancri de Bains, la mère Marie
Madeleine; et Mlle de Bellefonds, la mère Agnès de Jésus-Maria. Mlle
de Bourbon les a connues toutes les quatre, et quelques-unes ont été
ses amies.
Mlle de Fontaines est la première grande prieure française. Elle était
d'une excellente famille de Touraine. Son père avait été ambassadeur
en Flandre, et sa mère était sœur de la chancelière Brulart de
Sillery. C'est le cardinal de Bérulle qui, la rencontrant à Tours, et
la voyant, toute jeune, déjà remplie de pensées célestes, lui désigna
les Carmélites de la rue Saint-Jacques comme le chemin de la
perfection à laquelle elle aspirait. Elle n'y marcha point, elle y
courut, comme dit d'elle Mme Acarie. Et pourtant elle aimait si
tendrement sa famille qu'elle éprouva une douleur poignante en la
quittant, et elle-même disait plus tard que le carrosse qui la mena
aux Carmélites lui parut semblable à la charrette qui conduit les
criminels au supplice. Touchées de son exemple, deux de ses sœurs la
suivirent aux Carmélites. Elle y entra à vingt-six ans. Elle eut
quelque temps sous les yeux les mères espagnoles, et elle en retint
cette sainte ardeur qui seule peut surmonter les commencements
difficiles de tout grand établissement. Elle fut constamment fidèle à
la devise de sainte Thérèse: souffrir ou mourir. C'est la sainte
Thérèse de France. La religieuse qui lui succéda a peint ainsi[122]
les effets du gouvernement de la mère Madeleine de Saint-Joseph:
«Quand elle fut prieure, je puis dire avec vérité que le monastère
ressembloit à un paradis, tant on voyoit de ferveur et de désir de
perfection dans les cœurs: c'étoit à qui seroit la plus humble, la
plus pénitente, la plus mortifiée, la plus dégagée, la plus
recueillie, la plus solitaire, la plus charitable, bref, à qui seroit
la plus conforme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et tout cela dans une
paix, dans une innocence, dans une béatitude et dans une élévation à
Dieu qui ne se peuvent exprimer. Cette servante de Dieu étoit parmi
nous comme un flambeau qui nous éclairoit, comme un feu qui nous
échauffoit, et comme une règle vivante sur l'exemple de laquelle nous
pouvions apprendre à devenir saintes.» On a conservé d'elle des mots
admirables. Nous n'en citerons qu'un seul: «Oui, disoit-elle à ses
filles, qui pour la plupart étoient de grande qualité, oui, nous
sommes de très bonne maison: nous sommes filles de Roi, sœurs de Roi,
épouses de Roi, car nous sommes filles du Père éternel, sœurs de
Jésus-Christ, épouses du Saint-Esprit. Voilà notre maison, nous n'en
avons plus d'autres.» Elle avait un de ces cœurs qui sont le foyer
sacré de toutes les grandes choses. Et comme le cœur échauffait en
elle l'imagination, elle eut ses extases, ses visions. Quelle[123]
philosophie que celle qui viendrait proposer ici des objections.
Prenez-y garde: elles tourneraient contre Socrate et son démon, aussi
bien que contre le bon ange de la mère Madeleine de Saint-Joseph. Ce
bon ange-là était au moins la vision intérieure, la voix secrète et
vraiment merveilleuse d'une grande âme.
[122] _Histoire manuscrite_, t. II.
[123] Nous avons ailleurs établi que des trois sources de la
connaissance humaine, l'intuition, l'induction, la déduction, la
première est de beaucoup la plus féconde et la plus élevée. C'est
l'intuition qui, par sa vertu propre et spontanée, découvre
directement et sans le secours de la réflexion toutes les vérités
essentielles; c'est la lumière qui éclaire le genre humain; c'est
le principe de toute inspiration, de l'enthousiasme, et de cette
foi inébranlable et sûre d'elle-même, qui étonne le raisonnement
réduit à la traiter de folie, parce qu'il ne peut s'en rendre
compte par ses procédés ordinaires. Voyez DU VRAI, DU BEAU ET DU
BIEN, leç. III, p. 60, leç. V, p. 108; surtout _Philosophie de
Kant_, leç. VI, p. 210 et suiv.
La mère Madeleine de Saint-Joseph, née en 1578, entrée au couvent en
1604, fit profession en 1605, et mourut en 1637[124].
[124] APPENDICE, notes du chapitre Ier. Les Carmélites ont encore
la tête de leur vénérable mère. Elle est forte et grosse. Un
portrait d'elle, conservé par le couvent, lui donne une figure d'un
caractère puissant. Il a été gravé bien des fois, entre autres par
Regnesson et Boulanger.
Marie de Jésus est une religieuse d'un tout autre caractère.
Charlotte de Sancy était fille de Nicolas de Harlay, sieur de Sancy,
qui fut sous Henri IV ambassadeur, surintendant des finances, colonel
des Suisses. Les deux fils de Harlay de Sancy, après avoir joué
d'assez grands rôles, se retirèrent à l'Oratoire. Sa première fille
épousa M. d'Alincourt, le père du premier duc et maréchal de Villeroy;
la seconde, Charlotte, épousa le marquis de Bréauté. Restée veuve à
vingt et un ans, belle[125], spirituelle, d'une humeur charmante,
elle était les délices de sa famille et l'un des ornements de la cour
de Henri IV. Deux circonstances vinrent l'arracher aux plaisirs qui
s'empressaient autour d'elle. Un jour, à Spa, en dansant dans un bal
par un temps orageux, un coup de tonnerre se fit entendre et elle
voulut se retirer. Le gentilhomme qui lui donnait la main se moqua de
son effroi et la retint; au même instant le tonnerre gronda de
nouveau, éclata et tua cet homme. Quelque temps après elle rencontra
les écrits de sainte Thérèse, les lut, et elle en fut si touchée que
toute jeune encore elle prit la résolution de quitter le monde. Elle
entra aux Carmélites et fit profession, sous le nom de Marie de Jésus,
la même année que Mlle de Fontaines. Elle garda dans le cloître cette
douceur victorieuse qui dans le monde ajoutait à l'effet de sa beauté
et lui soumettait tous les cœurs. Elle fut adorée de ses nouvelles
compagnes, comme elle l'avait été à la cour. Son don particulier
était, avec la douceur et l'humilité, une charité sans bornes, qui
s'appliquait surtout au salut des âmes. Elle excellait dans l'art de
ramener les pécheurs à Dieu. En voici un trait que nous a conservé la
tradition carmélite[126].
[125] Les Carmélites ont un petit portrait peint sur bois de la
mère Marie de Jésus, déjà vieille, mais d'un visage noble et doux.
Il a été fort bien gravé par Grignon et par Regnesson.
[126] APPENDICE, notes du chap. Ier.
Un homme de mérite, qui possédait des biens et des emplois
considérables, avait un commerce coupable. Sa mère en était désolée,
et elle venait souvent verser son chagrin dans le sein de sa fille,
religieuse au couvent de la rue Saint-Jacques. Un jour qu'elle était
au parloir, Marie de Jésus eut l'inspiration d'y aller pour la
consoler; elle lui remit les _Confessions_ de Saint-Augustin et _le
Chemin de Perfection_ de sainte Thérèse, en l'invitant à faire
promettre à son fils d'y lire tous les matins durant un quart d'heure
seulement. Il le promit, mais il passa huit jours sans le faire. Une
nuit, se sentant pressé de tenir sa parole, il se leva et lut quelques
pages de ces livres. A mesure qu'il lisait, Dieu l'éclaira et le
toucha si vivement que pendant plusieurs jours il versa des larmes, et
demeura dans un trouble et une agitation à faire croire qu'il perdrait
l'esprit. Enfin il se calma, et durant plusieurs nuits il fut pénétré
et comme inondé de lumières sur les perfections de Dieu. Un matin, à
la pointe du jour, il se fit conduire à la place de Grenelle avec la
personne qui le tenait captif. Là il lui annonça qu'il ne la reverrait
jamais; il lui laissa son carrosse pour se faire conduire où elle
voudrait. Il revint à pied chez lui, et se rendit aux Carmélites pour
voir sa sœur qu'il n'avait pas vue depuis longues années. Celle-ci
fit appeler la mère Marie de Jésus, et elle dit à son frère: «Voilà
votre bienfaitrice.» Marie de Jésus n'avait cessé de prier pour lui.
Elle lui prodigua les conseils les plus affectueux, qu'elle renouvela
régulièrement une fois par semaine pendant plusieurs années. Il les
suivit avec la plus grande docilité et fit de si grands progrès dans
la vertu que, s'étant défait de sa charge et ayant renoncé à tous les
plaisirs de la vie, il se retira dans une campagne, y vécut en
pénitent, et finit ses jours dans l'amour de Dieu.
Marie de Jésus fut très aimée d'Anne d'Autriche, qui venait souvent la
voir, et amenait avec elle Louis XIV enfant et son frère le duc
d'Anjou. Elle contribua beaucoup à l'agrandissement et à
l'embellissement du monastère, qui la perdit en 1652.
Dans l'année 1620, les Carmélites acquirent une digne sœur dans une
des filles d'honneur de la reine Marie de Médicis, Mlle Marie Lancri
de Bains. Pour faire connaître ce qu'était Mlle de Bains, nous nous
aiderons d'une vie manuscrite composée par une carmélite qui l'avait
parfaitement connue[127]: