Henri de Bourbon, prince de Condé, n'était point un homme ordinaire.

Il devait beaucoup à Henri IV, et il en attendait beaucoup; mais il

eut le courage de mettre en péril l'avenir de sa maison pour sauver

son honneur, et plus tard il se compromit de nouveau par sa résistance

à la tyrannie sans gloire du maréchal d'Ancre, sous la régence de

Marie de Médicis. Arrêté en 1616, il ne sortit de prison qu'à la fin

de 1619, et dès lors il ne songea plus qu'à sa fortune. Il se soumit à

Luynes, et, après de vains essais d'indépendance, il ploya sous

Richelieu. Il força son fils, le duc d'Enghien, à épouser une nièce du

tout-puissant cardinal, qui venait de faire décapiter son beau-frère,

Henri de Montmorency. Né protestant, mais dès l'âge de huit ans élevé

dans la religion catholique en sa qualité d'héritier présomptif de la

couronne avant le mariage d'Henri IV, il fit toujours paraître un

grand zèle, sincère ou affecté, pour sa religion nouvelle et pour le

saint-siége[101]. Aussi avare qu'ambitieux, il amassait du bien, il

entassait des honneurs. Homme de guerre au-dessous du médiocre et même

d'une bravoure douteuse, c'était un politique habile, à la mode du

temps, sans fidélité et sans scrupule, et ne connaissant que son

intérêt. A la mort de Richelieu et de Louis XIII, il devint le chef du

conseil, soutint la régence d'Anne d'Autriche, et concourut avec le

duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, à sauver la France des

premiers périls de la longue minorité de Louis XIV. Il ne s'oublia pas

sans doute, et ne servit Mazarin qu'en en tirant de grands avantages.

Mais quels qu'aient été ses défauts[102], il mérite une place dans la

reconnaissance de la patrie pour lui avoir donné en quelque sorte deux

fois le grand Condé en imposant à cette nature de feu, et toute faite

pour la guerre, la plus forte éducation militaire que jamais prince

ait reçue, et en le préparant à pouvoir prendre à vingt et un ans le

commandement en chef de l'armée sur laquelle reposaient en 1643 les

destinées de la France.

[101] Il voulut mourir entre les mains du nonce apostolique et de

six jésuites, et légua son cœur à la compagnie. Voyez la GAZETTE

pour l'année 1646, nº 163, p. 1229: _Abrégé de la vie et de la mort

de Henri de Bourbon, prince de Condé_.

[102] Il y a un grand nombre d'excellents portraits gravés d'Henri

de Bourbon, depuis son enfance jusqu'à sa mort, depuis Thomas de

Lew jusqu'à Grégoire Huret. Nous n'en connaissons d'autre portrait

peint que celui de Du Cayer, que possède M. le duc de Montmorency,

et dont la copie est à Versailles. M. le Prince est là représenté

en 1634 avec une vérité frappante. Il a les cheveux et la barbe

légèrement roux; ce qui confirme notre conjecture que le personnage

important et mystérieux qui joue un si grand rôle dans les premiers

carnets de Mazarin sous le nom de _Il Rosso_, est le prince de

Condé. Voyez nos articles du _Journal des Savants_, octobre 1854 et

1855..

Lorsque Henri de Bourbon, qu'on appelait M. le Prince, fut arrêté, il

ne fit qu'une seule prière, que lui dictaient la jalousie et l'amour:

il demanda qu'il fût permis à sa femme de partager sa prison[103].

Charlotte de Montmorency avait à peine vingt-quatre ans, et elle

n'aimait pas son mari; mais elle n'hésita point, et vint elle-même

supplier le Roi de lui permettre de s'enfermer avec lui, en acceptant

la condition de rester prisonnière tout le temps qu'il le serait.

Cette captivité d'abord très dure à la Bastille, puis un peu moins

rigoureuse à Vincennes, dura trois années. La jeune princesse eut

plusieurs grossesses malheureuses, et accoucha d'enfants morts-nés.

Enfin, le 28 août 1619, entre minuit et une heure, elle mit au monde

Anne Geneviève. Il semble que la naissance de cet enfant porta bonheur

à ses parents, car deux mois n'étaient pas écoulés que le prince de

Condé sortait de prison avec sa femme et sa fille, et reprenait son

rang et tous ses honneurs.

[103] Nous trouvons sur tout cela des détails nouveaux et curieux

dans un _Journal historique et anecdote de la cour et de Paris_, au

t. XI, in-4º, des manuscrits de Conrart. Ce journal inédit, qui

mériterait de voir le jour, et qui est écrit tout entier de la main

bien connue d'Arnauld d'Andilly, commence au 1er janvier 1614 et va

jusqu'au 1er janvier 1620.

«Le 19 Mai 1617, M. le Prince fait supplier le Roi de faire une

œuvre charitable en lui faisant bailler sa femme, à la charge

qu'elle demeureroit prisonnière avec lui.

«26 Mai 1617, Mme la princesse de Condé va saluer le Roi et le

supplier de lui vouloir permettre d'entrer prisonnière dans la

Bastille avec M. le Prince. Le Roy le lui accorde, et d'y mener

seulement une damoiselle. Sur quoi son petit nain ayant supplié le

Roi de trouver bon qu'il n'abandonnât pas sa maîtresse, Sa Majesté

le lui permit aussi. La même après-dînée, Mme la Princesse entra

dans la Bastille, où elle fut reçue de M. le Prince avec tous les

témoignages d'amitié qui se peuvent imaginer, et jusques-là qu'il

ne la laissa jamais en repos qu'elle lui eût dit qu'elle lui

pardonnoit.»--Dans ce même journal, il est souvent question de la

mauvaise conduite du prince envers sa femme, sur laquelle il n'y a

pas un seul mot de blâme.

«31 Aoust 1617. Entreprise pour sauver M. le Prince de la Bastille,

découverte.»

«15 Septembre 1617. M. le Prince mené de la Bastille au bois de

Vincennes... Mme la Princesse alla aussi avec lui en carrosse,

n'ayant voulu entrer en litière. On dit qu'au commencement M. le

Prince croyoit seulement qu'on lui vouloit ôter sa femme. M. de

Vitry, M. de Persan, M. de Modène étoient avec lui dans le

carrosse. Depuis qu'il a été dans le bois de Vincennes, on lui a

permis, environ le commencement d'octobre, de se promener sur

l'épaisseur d'une grosse muraille qui est en forme de galerie. M.

de Persan est demeuré dans le donjon du bois de Vincennes pour

garder M. le Prince avec la plus grande partie des soldats qu'il

avoit dans la Bastille, et M. de Cadenet (depuis duc et maréchal de

Chaulnes, un des frères du connétable de Luynes), avec douze

compagnies du régiment de Normandie, fait garde dans la cour du

château, d'où les soldats ne sortent pas.»

«Environ le 20 Décembre 1617. Mme la Princesse très malade. Elle

accouche dans le bois de Vincennes, à sept mois, d'un fils mort-né,

et fut plus de quarante-huit heures sans mouvement ni sentiment.

Jamais personne n'a été en une plus grande extrémité sans mourir.

Entre autres médecins, M. Duret et M. Pietre l'assistèrent avec un

soin extrême. Sur ce que M. le Prince désiroit qu'on fît des

obsèques à ce petit enfant, M. l'évêque de Paris assembla des

théologiens, lesquels jugèrent que, puisque n'ayant point reçu le

baptême il n'étoit point entré en l'église, on ne devoit user

d'aucunes cérémonies sur le sujet de sa mort.»

«5 Septembre 1618. Mme la Princesse accouche de deux garçons morts.

Le Roi témoigne d'un grand déplaisir. Plusieurs personnes eurent

permission de l'aller voir.»

«21 Mars 1619. M. le Prince tombe malade. Mardi, 2 avril, MM.

Hatin, Duret et Seguin vont au Louvre représenter l'état de la

maladie. La cause en étoit attribuée à profonde mélancolie. Il fut

tenu plusieurs jours hors d'espérance. Il fut permis à Mme sa mère,

à Mme la Comtesse, à Mme de Ventadour, à Mme la comtesse

d'Auvergne, à Mme de la Trémoille, à Mme de Fontaines, à Mme la

Grande, etc., de l'aller visiter. Le lundi, 8 avril, le Roi lui

renvoie son épée par M. de Cadenet, et lui écrit: «Mon cousin, je

suis bien fâché de votre maladie. Je vous prie de vous réjouir.

Incontinent que j'aurai donné ordre à mes affaires, je vous

donnerai votre liberté. Réjouissez-vous donc, et ayez assurance de

mon amitié. Je suis, etc.»

«28 Août 1619. Entre minuit et une heure, Mme la Princesse accouche

d'une fille dans le bois de Vincennes.»

«17 octobre 1619. Conseil tenu, où l'on prit la dernière résolution

de faire sortir M. le Prince.»

«Le 18, le Roi va à Chantilly pour y attendre M. le Prince.»

«Le 19, M. de Luynes va trouver M. le Prince au bois de Vincennes.»

«Le 20, M. de Luynes va de bon matin au bois de Vincennes, et monte

en carrosse avec M. le Prince et Mme la Princesse, où étoient aussi

MM. de Cadenet et de Modène. Il vint trouver le Roi à Chantilly, et

le vit dans un cabinet où l'on dit qu'il se mit à genoux et fit des

protestations extrêmes de fidélité et de ressentiment de

l'obligation qu'il lui avoit.»

«Le 22. Le Roi revient à Compiègne accompagné de M. le Prince. Mme

la Princesse y arriva et vit la Reine le même jour.»

Anne Geneviève de Bourbon passa donc bien vite du donjon de Vincennes

à l'hôtel de Condé. C'est là que deux ans après, le 2 septembre 1621,

il lui naquit le frère qui devait porter si haut le nom de Condé,

Louis, duc d'Enghien, et plus tard, en 1629, un autre frère encore,

Armand, prince de Conti. Celui-ci ne manquait pas d'esprit; mais il

était faible de corps, et même assez mal tourné. On le destina à

l'église. Il fit ses études au collége de Clermont, chez les jésuites,

avec Molière, et sa théologie à Bourges sous le père Deschamps. Il ne

commença à paraître dans le monde que vers 1647, un peu avant la

Fronde. Le duc d'Enghien, chargé de soutenir la grandeur de sa maison,

fut élevé par son père avec la mâle tendresse dont nous avons déjà

parlé, et dont les fruits ont été trop grands pour qu'il ne nous soit

pas permis de nous y arrêter un moment.

M. le Prince ne donna pas de gouverneur à son fils: il voulut diriger

lui-même son éducation, en se faisant aider par deux personnes, l'une

pour les exercices du corps, l'autre pour ceux de l'esprit. Le jeune

duc fit ses études chez les jésuites de Bourges avec le plus grand

succès. Il y soutint avec un certain éclat des thèses de philosophie.

Il apprit le droit sous le célèbre docteur Edmond Mérille. Il étudia

l'histoire et les mathématiques, sans négliger l'italien, la danse, la

paume, le cheval et la chasse. De retour à Paris, il revit sa sœur,

et fut charmé de ses grâces et de son esprit; il se lia avec elle de

la plus tendre amitié, qui plus tard essuya bien quelques éclipses,

mais résista à toutes les épreuves, et après l'âge des passions devint

aussi solide que d'abord elle avait été vive. A l'hôtel de Condé, le

duc d'Enghien se forma dans la compagnie de sa sœur et de sa mère à

la politesse, aux bonnes manières, à la galanterie[104]. Son père le

mit à l'académie[105] sous un maître renommé, M. Benjamin[106], auquel

il donna une absolue autorité sur son fils. Louis de Bourbon y fut

traité aussi durement qu'un simple gentilhomme. Il eut à l'académie

les mêmes succès qu'au collége. Laissons ici parler Lenet[107],

l'homme le mieux instruit de tout ce qui regarde les Condé, le

confident, le ministre, l'ami du père et du fils, et le véridique

témoin de tout ce qu'il raconte.

[104] Une charmante gravure de Grégoire Huret, en tête du _Palatium

reginæ Eloquentiæ_, montre l'Éloquence, qui ressemble bien à Mlle

de Bourbon, découvrant les trésors de son temple au jeune Louis,

suivi du petit Armand déjà en abbé.

[105] Une sorte d'école civile et militaire où, après le collége,

on suivait des exercices qui préparaient à la carrière des armes.

[106] _Mémoires de l'abbé Arnauld_, Petitot, IIe série, t. XXXIV,

p. 134: «C'étoit un homme extraordinaire dans sa profession.

Quoiqu'il fût fort exact à faire faire tous les exercices, on peut

dire que c'étoit la moindre chose qu'on apprenoit chez lui. Il

s'appliquoit particulièrement à régler les mœurs, et jamais

personne ne fut plus propre à former les jeunes gens à la vertu,

soit en louant à propos ceux qui faisoient bien, soit en reprenant

fortement les autres, et imprimant en tous un respect dont on ne

pouvoit se défendre, tant il savoit tempérer sagement la bonté qui

lui étoit naturelle par une sévérité nécessaire...... M. le duc

d'Enghien qui, sous un nom si glorieux et ensuite sous celui de

prince de Condé, s'est acquis la réputation du plus grand capitaine

du siècle, entra aussi quelques jours après chez M. de Benjamin, et

c'est, je crois, la plus forte preuve qu'on puisse donner de

l'estime dans laquelle étoit cet excellent maître, qu'on l'ait jugé

digne de former un si grand disciple.»

[107] _Mémoires de Lenet_, édition de M. Aimé-Champollion, dans la

collection de Michaud, IIIe série, t. III, p. 448. C'est la seule

bonne édition de ces précieux Mémoires.

«L'on n'avoit point encore vu de prince du sang élevé et instruit de

cette manière vulgaire; aussi n'en a-t-on pas vu qui ait en si peu de

temps et dans une si grande jeunesse acquis tant de savoir, tant de

lumière et tant d'adresse en toute sorte d'exercices. Le prince son

père, habile et éclairé en toute chose, crut qu'il seroit moins

diverti de cette occupation, si nécessaire à un homme de sa naissance,

dans l'académie que dans l'hôtel; il crut encore que les seigneurs et

les gentilshommes qui y étoient, et qui y entreroient pour avoir

l'honneur d'y être avec lui, seroient autant de serviteurs et d'amis

qui s'attacheroient à sa personne et à sa fortune. Tous les jours

destinés au travail, rien n'étoit capable de l'en divertir. Toute la

cour alloit admirer son air et sa bonne grâce à bien manier un cheval,

à courre la bague, à danser et à faire des armes. Le Roi même se

faisoit rendre compte de temps en temps de sa conduite, et loua

souvent le profond jugement du prince son père en toute chose, et

particulièrement en l'éducation du duc son fils, et disoit à tout le

monde qu'il vouloit l'imiter en cela, et faire instruire et élever

monsieur le Dauphin de la même manière... Après que le jeune duc eut

demeuré dans cette école de vertu le temps nécessaire pour s'y

perfectionner, comme il fit, il en sortit, et, après avoir été

quelques mois à la cour et parmi les dames, où il fit d'abord voir cet

air noble et galant qui le faisoit aimer de tout le monde, le prince

son père fit trouver bon au Roi et au cardinal de Richelieu, ce

puissant, habile et autorisé ministre, qui tenoit pour lors le timon

de l'État, de l'envoyer dans son gouvernement de Bourgogne avec des

lettres patentes, pour y commander en son absence...

«Les troupes traversoient souvent la Bourgogne, et souvent elles y

prenoient leurs quartiers d'hiver. Là le jeune prince commença

d'apprendre la manière de les bien établir et de les bien régler,

c'est-à-dire à faire subsister des troupes sans ruiner les lieux où

elles séjournent. Il apprit à donner des routes et des lieux

d'assemblée, à faire vivre les gens de guerre avec ordre et

discipline. Il recevoit les plaintes de tout le monde et leur faisoit

justice. Il trouva une manière de contenter les soldats et les

peuples. Il recevoit souvent des ordres du Roi et des lettres des

ministres; il étoit ponctuel à y répondre, et la cour comme la

province voyoit avec étonnement son application dans les affaires. Il

entroit au Parlement quand quelques sujets importants y rendoient sa

présence nécessaire ou quand la plaidoirie de quelque belle cause y

attirait sa curiosité. L'intendant de la justice n'expédioit rien sans

lui en rendre compte; il commençoit dès lors, quelque confiance qu'il

eût en ses secrétaires, de ne signer ni ordres ni lettres qu'il ne les

eût commandés auparavant et sans les avoir vus d'un bout à l'autre...

Ces occupations grandes et sérieuses n'empêchoient pas ses

divertissements, et ses plaisirs n'étoient pas un obstacle à ses

études. Il trouvoit des jours et des heures pour toutes choses; il

alloit à la chasse; il tiroit des mieux en volant; il donnoit le bal

aux dames; il alloit manger chez ses serviteurs; il dansoit des

ballets; il continuoit d'apprendre les langues, de lire l'histoire; il

s'appliquoit aux mathématiques, et surtout à la géométrie et aux

fortifications; il traça et éleva un fort de quatre bastions à une

lieue de Dijon, dans la plaine de Blaye, et l'empressement qu'il eut

de le voir achever et en état de l'attaquer et de le défendre, comme

il fit plusieurs fois avec tous les jeunes seigneurs et gentilshommes

qui se rendoient assidus auprès de lui, étoit tel qu'il s'y faisoit

apporter son couvert et y prenoit la plupart de ses repas.»

Le jeune duc avait étudié de bonne heure, étant encore à Bourges, la

science de la fortification, sous le célèbre ingénieur Sarrazin, qui

fit de Montrond une place très difficile à prendre. Il n'est donc pas

étonnant que, lorsqu'il alla en Bourgogne, il se soit occupé avec le

plus grand soin de cette importante partie de l'art militaire, où

plus tard il a excellé. On conserve au dépôt des fortifications un

atlas in-folio, entièrement dessiné de sa main: _Plan des villes

capitales et frontières du duché de Bourgogne, Bresse et Gex, fait à

Dijon le 7me janvier 1640_, avec cette dédicace:

«A MONSIEUR MON PÈRE,

«Monsieur, cet ouvrage que je vous présente vous appartient,

puisque tout ce qui est à moi est à vous. Il n'a pas été en mon

pouvoir de vous voir commander les armées sans penser à la

guerre, et je n'ai pu me souvenir que l'étude que j'avois

commencée des fortifications vous avoit été agréable sans la

continuer. Si vous daignez recevoir en bonne part ce petit essai

de mon esprit et de ma main, je ne désire point d'autre

approbation de mon travail, comme je n'aurai jamais d'autre

volonté que de vivre et mourir dans l'obéissance et dans tout le

respect que vous doit celui qui est, Monsieur, votre très

obéissant fils et serviteur,

«LOUIS DE BOURBON[108].»

[108] Suivent onze plans sur vélin des places de la Bourgogne, avec

des remarques du jeune prince.

Ainsi préparé, le duc d'Enghien alla, pendant l'été de 1640, servir en

qualité de volontaire dans l'armée du maréchal de La Meilleraie.

Celui-ci voulait prendre ses ordres et avoir l'air au moins de

dépendre de lui. Le jeune duc s'y refusa opiniâtrément, disant qu'il

était venu pour apprendre son métier, et qu'il voulait faire toutes

les fonctions d'un volontaire, sans qu'on eût égard à son rang. Dans

une des premières affaires, La Ferté Senneterre, depuis maréchal de

France, fut blessé et eut son cheval tué d'un coup de canon si près du

duc d'Enghien que le sang du cheval couvrit le visage du jeune prince.

Au siége d'Arras, on le vit partout à la tête des volontaires. Il se

trouva à toutes les sorties que firent les assiégés; il quittait très

peu la tranchée; il y couchait souvent et s'y faisait apporter à

manger. Il y eut trois combats pendant ce siége: le duc d'Enghien se

distingua dans tous. «Le grand cœur qu'il montra en toutes ces

occasions, dit Lenet[109], la manière obligeante dont il traitoit tout

le monde, la libéralité avec laquelle il assistoit ceux de ses amis

qui en avoient besoin, les officiers et les soldats blessés, le secret

qu'il gardoit en leur faisant du bien, firent augurer aux clairvoyants

qu'il seroit un jour un des plus grands capitaines du monde.»

[109] _Mémoires de Lenet_, p. 458.

C'est dans l'hiver de 1641 qu'on lui fit épouser Mlle de Brézé, fille

du maréchal de ce nom, sœur du jeune et brillant amiral, et l'une des

nièces de Richelieu. Le duc d'Enghien fit tout ce qu'il put pour

éviter cette alliance, qui répugnait à son cœur autant qu'à son

ambition. Il avait laissé pénétrer dans son âme un sentiment

particulier pour une autre personne, qu'il finit par adorer. Il ne se

rendit qu'après une longue résistance, et en protestant officiellement

et par-devant notaire[110] qu'il cédait à la force et à la déférence

qu'il devait à la volonté de son père. Il en tomba malade et fut même

en danger, quand tout à coup le bruit se répandit que la campagne

allait s'ouvrir et que l'armée du maréchal de La Meilleraie marchait

en Flandre pour s'emparer de la citadelle d'Aire. Il apprend cette

nouvelle convalescent et dans une si grande faiblesse qu'à peine

pouvait-il quitter le lit. «Il part en cet état, dit Lenet[111], sans

que les prières de sa famille, les larmes de sa maîtresse, ni le

commandement du Roi même le pussent déterminer à rester. Il apprit

dans sa marche, étant à Abbeville, que le cardinal infant approchoit

de la place assiégée pour en attaquer les lignes; il quitte son

carrosse, monte à cheval à l'heure même avec le duc de Nemours, son

ami intime, et qui étoit un prince beau, plein d'esprit et de courage,

que la mort lui ravit bientôt après[112]. Il passe la huit par Hesdin,

si près des ennemis qu'on peut quasi dire qu'il traversa leur armée,

et arriva heureusement dans le camp, qui le reçut avec un

applaudissement et une joie qu'il serait difficile d'exprimer. Cette

fatigue, qui devoit faire craindre une rechute à un convalescent

foible et exténué, lui redonna de nouvelles forces, et on le vit dès

lors s'exposer à tous les périls de la guerre; il couchoit souvent

dans la tranchée; il y mangeoit, et il n'y avoit travail, tout avancé

qu'il pût être, où on ne le vît aller comme un simple soldat... Au

siége de Bapaume, le duc voulut finir la campagne comme il l'avoit

commencée, c'est-à-dire se trouvant partout, et essuyant tous les

hasards et tous les périls de la tranchée et des travaux avancés. Il

ne fut pas possible de lui faire quitter l'armée tant qu'il crut qu'il

y avoit quelque chose de considérable à entreprendre.»

[110] _Ibid._, p. 455.

[111] _Mémoires_, p. 455.

[112] Le frère aîné de celui qui, ayant pris son titre après sa

mort, se distingua aussi par sa beauté, sa bravoure et sa

galanterie, joua un assez grand rôle dans la vie de Mme de

Longueville, et périt dans un duel insensé contre le duc de

Beaufort, son beau-frère.

Quelque temps après, en 1642, il suivit le cardinal de Richelieu et le

Roi au siége de Perpignan. Il y fut blessé, et se couvrit de gloire;

en sorte qu'il n'y eut pas le moindre étonnement lorsqu'en 1643, après

la mort de Richelieu, Louis XIII, près de mourir aussi, en même temps

qu'il établissait le prince de Condé chef du conseil, nommait le duc

d'Enghien généralissime de la principale armée française destinée à

défendre la frontière de Flandre, menacée par une puissante armée

espagnole. Le duc d'Enghien n'avait pas vingt-deux ans. Un mois après,

il gagnait la bataille de Rocroy, en attendant celles de Fribourg, de

Nortlingen et de Lens.

Tel était le frère; la sœur n'était pas restée au-dessous des

exemples de sa maison, et de son côté elle était rapidement parvenue,

par son esprit et sa beauté, à une assez grande renommée.

Dès son enfance, les grandes leçons ne lui avaient pas manqué.

Elle avait huit ans en 1627, quand un des proches parents de sa mère,

Montmorency Bouteville, eut la tête tranchée en place de Grève pour

s'être battu en duel à la place Royale, malgré l'édit du Roi, laissant

sous la protection de Mme la Princesse sa veuve et trois enfants:

Isabelle Angélique, depuis duchesse de Châtillon et plus tard duchesse

de Meklenbourg, Marie Louise, depuis marquise de Valençay, et François

Henri de Montmorency, né après la mort de son père, et qui est devenu

le duc maréchal de Luxembourg, le plus fidèle ami et le meilleur

lieutenant de Condé.

Elle avait treize ans en 1632, lorsque le frère de sa mère, le duc

Henri de Montmorency monta sur un échafaud à Toulouse pour avoir tiré

l'épée contre l'autorité du Roi et de Richelieu sur la foi incertaine

de Gaston, duc d'Orléans[113]. Cette terrible catastrophe, qui

retentit d'un bout à l'autre de la France, remplit de deuil l'hôtel de

Condé, et fit une impression profonde sur l'âme délicate et fière de

Mlle de Bourbon. Elle en fut si troublée que sa douleur ajoutant à la

piété dans laquelle elle avait été nourrie de nouvelles ardeurs, elle

songea très sérieusement à se faire carmélite dans le grand couvent de

la rue Saint-Jacques.

[113] Sur Henri de Montmorency, voyez MADAME DE SABLÉ, chap. Ier,

p. 22 et suiv.

Quelle éducation religieuse Mlle de Bourbon avait-elle donc reçue pour

qu'une telle pensée lui soit venue à treize ou quatorze ans? Comment

connaissait-elle le couvent des Carmélites, et quels liens y

avait-elle déjà formés qui l'y attiraient si puissamment?

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 5 / 51 段