particuliers qui mouvaient La Rochefoucauld fut entier; mais comme
elle joignait beaucoup de finesse à beaucoup de passion, quand ils
étaient séparés et qu'elle n'était plus sous le charme ou sous le joug
de sa présence, ses yeux s'ouvraient à demi; et dans le voyage de
Guyenne, ayant rencontré le duc de Nemours qui lui offrait toutes les
apparences de la parfaite chevalerie, et passait alors pour
très-occupé de Mme de Châtillon, l'absence, le vide qui commençait à
se faire dans son cœur, le goût inné de plaire, l'envie de montrer la
puissance de ses charmes, et de troubler une rivale qui ménageait et
voulait conserver à la fois Nemours et Condé, enfin la liberté et
l'abandon d'un voyage, la rendirent plus accessible qu'elle n'aurait
dû l'être aux empressements du jeune et beau cavalier. Rien ne prouve
qu'elle ait été au delà de la tentation. A peine de retour à Paris,
Nemours l'oublia, reprit les fers de Mme de Châtillon, qui triompha
avec sa perfidie accoutumée du sacrifice qu'on lui faisait. De son
côté, justement blessé, La Rochefoucauld se brouilla pour toujours
avec elle. On dit[79] qu'il saisit avec joie cette occasion de se
séparer d'elle, comme il le désirait depuis longtemps. Soit; mais il
fallait s'en tenir là, il ne fallait pas la calomnier dans l'esprit de
Condé, lui imputer le lâche dessein d'avoir voulu ruiner tout le parti
et trahir son frère pour servir les intérêts du duc de Nemours[80],
accusation absurde et que toute sa conduite dément, et la peindre
comme une créature vulgaire, capable de se porter aux mêmes extrémités
pour tout autre, si cet autre le désirait; il ne fallait pas, comme le
dit si bien Mme de Motteville[81], «d'amant devenir ennemi», et se
laisser entraîner par la vengeance à des offenses qui allèrent, dit
encore Mme de Motteville, «au delà de ce qu'un chrétien doit à Dieu et
un homme d'honneur à une dame.»
[79] Mme de Nemours, p. 150.
[80] La Rochefoucauld, p. 198 de l'édition de 1662: «Le prince de
Condé étoit averti du dessein qu'elle auroit eu de ruiner son parti
par des voies fort extraordinaires pour les intérêts du duc de
Nemours, et craignoit que si une même préoccupation lui prenoit
pour un autre, elle ne fût capable de se porter aux mêmes
extrémités si celui-là le désiroit.» _Était averti_, et par qui,
sinon par La Rochefoucauld, qui avait alors toute la confiance de
Condé? Cet odieux passage est un peu adouci dans l'édition de
Petitot, t. LII, p. 132.
Est-il possible, en effet, qu'un ressentiment, dont le fond était
l'amour-propre blessé, car alors La Rochefoucauld aimait bien
faiblement Mme de Longueville, si jamais il l'a véritablement
aimée[82], ait pu abaisser un homme d'honneur tel que lui jusqu'à le
faire entrer dans les manœuvres honteuses de Mme de Châtillon? Mme de
Motteville fait connaître, comme à regret, la conduite de La
Rochefoucauld en cette circonstance[83]: «Mme de Châtillon se servit
du duc de La Rochefoucauld et de ses passions. M. de La Rochefoucauld
m'a dit que la jalousie et la vengeance le firent agir soigneusement,
et qu'il fit tout ce qu'elle voulut.» Or, ce que voulait Mme de
Châtillon, c'était humilier Mme de Longueville, garder Nemours pour
ses plaisirs et Condé pour sa fortune. La Rochefoucauld a si peu le
sentiment du bien et du mal, de l'honnête et du déshonnête, qu'il
raconte ce qu'il a fait avec une sorte de complaisance; il a l'air de
triompher d'une intrigue si habilement ourdie. «Mme de Châtillon[84]
fit naître le désir de la paix par des moyens fort agréables. Elle
crut qu'un si grand bien devoit être l'ouvrage de sa beauté, et mêlant
de l'ambition avec le dessein de faire une nouvelle conquête, elle
voulut en même temps triompher du cœur de M. le Prince et tirer de la
cour tous les avantages de la négociation. Ces raisons ne furent pas
les seules qui lui donnèrent ces pensées: il y avoit un intérêt de
vanité et de vengeance qui y eut autant de part que le reste.
L'émulation que la beauté et la galanterie produisent souvent parmi
les dames avoit causé une extrême aigreur entre Mme de Longueville et
Mme de Châtillon; elles avoient longtemps caché leurs sentiments, mais
enfin ils parurent avec éclat de part et d'autre; et Mme de Châtillon
ne borna pas sa victoire à obliger M. de Nemours de rompre par des
circonstances très piquantes et très publiques tout le commerce qu'il
avoit avec Mme de Longueville, elle voulut encore lui ôter la
connaissance des affaires et disposer seule de la conduite et des
intérêts de M. le Prince. Le duc de Nemours, qui avoit beaucoup
d'engagement avec elle, approuva ce dessein; il crut que, pouvant
régler la conduite de Mme de Châtillon vers M. le Prince, elle lui
inspireroit les sentiments qu'il lui voudroit donner, et qu'ainsi il
disposeroit de l'esprit de M. le Prince par le pouvoir qu'il avoit sur
celui de Mme de Châtillon. Le duc de La Rochefoucauld de son côté
avoit bien plus de part que personne à la confiance de M. le Prince,
et se trouvoit en même temps dans une liaison très-étroite avec le duc
de Nemours et Mme de Châtillon... Il porta M. le Prince à s'engager
avec elle et à lui donner la terre de Merlou en propre; il la disposa
aussi à ménager M. le Prince et M. de Nemours, en sorte qu'elle les
conservât tous deux, et fit approuver à M. de Nemours cette liaison
qui ne lui devoit pas être suspecte, puisqu'on vouloit lui en rendre
compte et ne s'en servir que pour lui donner la principale part aux
affaires. Cette machine, étant conduite et réglée par le duc de La
Rochefoucauld, lui donnoit la disposition presque entière de tout ce
qui la composoit, et ainsi ces quatre personnes y trouvant également
leur avantage, elle eût eu sans doute à la fin le succès qu'ils
s'étoient proposé, si la fortune ne s'y fût opposée.» Achevons ce
tableau par un trait que La Rochefoucauld a oublié et que fournit
Mademoiselle: «[85]Mme de Châtillon, MM. de Nemours et de La
Rochefoucauld, lesquels espéroient de grands avantages par un traité,
la première cent mille écus, l'autre un gouvernement, et le dernier
pareille somme, ne songeoient qu'à faire faire la paix à M. le
Prince.»
[81] T. V, p. 114-115.
[82] Mme de Sévigné en doute fort. Lettre du 7 octobre 1676: «Je ne
crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait jamais été.» Il
dit lui-même dans son portrait: «Moi qui connois tout ce qu'il y a
de délicat et de fort dans les sentiments de l'amour, si jamais je
viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte. Mais de la façon
dont je suis, je ne crois pas que cette connoissance que j'ai passe
jamais de l'esprit au cœur.» Segrais (Mémoires anecdotes, édit.
d'Amsterdam, 1723, p. 113): «M. de La Rochefoucauld disoit qu'il
n'avoit trouvé de l'amour que dans les romans: pour lui, qu'il n'en
avoit jamais senti.»
[83] T. V, p. 132.
[84] Édit. de 1662, p. 229-232; Petitot, p. 156-158.
[85] T. II, p. 129.
Ainsi à la fin comme au milieu et au début de sa liaison avec Mme de
Longueville, les seuls mobiles de La Rochefoucauld furent l'intérêt et
l'amour-propre. Un jour dans ses Maximes il y réduira toute la nature
humaine, la renfermant tout entière dans l'enceinte de sa personne, et
donnant pour limites au monde moral celle de sa fort petite expérience
de frondeur et de courtisan[86].
[86] Voyez MADAME DE SABLÉ, chap. III.
On sourit en vérité d'entendre dire à l'auteur des Mémoires et des
Maximes, dans le portrait qu'il nous a laissé de lui-même: «L'ambition
ne me travaille point..... j'ai les sentiments vertueux..... je suis
fort secret et j'ai moins de difficulté que personne à taire ce qu'on
m'a dit en confidence... J'aime mes amis, et je les aime d'une façon
que je ne balancerois pas un moment à sacrifier mes intérêts aux
leurs.» Segrais était bien difficile en fait d'éloge, ou il n'avait
pas lu celui-là, lorsqu'il dit que La Rochefoucauld ne se louait
jamais[87]. Mme de Longueville aurait plus aisément reconnu La
Rochefoucauld aux traits suivants: «Je ne suis pas incapable de me
venger si l'on m'avoit offensé et qu'il y allât de mon honneur à me
ressentir de l'injure qu'on m'auroit faite; au contraire, je serois
assuré que le devoir feroit si bien en moi l'office de la haine, que
je poursuivrois ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre.»
Le vrai portrait de La Rochefoucauld est celui que Retz en a
tracé[88]: «Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La
Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance, et en
un temps où il ne sentoit pas les petits intérêts qui n'ont jamais été
son faible, et où il ne connoissoit pas les grands qui d'un autre sens
n'ont pas été son fort. Il n'a jamais été capable d'aucunes
affaires... sa vue n'étoit pas assez étendue..... il a toujours eu une
irrésolution habituelle..... il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût
très soldat; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il
ait toujours eu bonne intention de l'être; il n'a jamais été bon homme
de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé... ce qui, joint à
ses Maximes qui ne marquent pas assez de foi à la vertu, et à sa
politique qui a toujours été à sortir des affaires avec autant
d'impatience qu'il y étoit entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup
mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût
pu, pour le courtisan le plus poli et pour le plus honnête homme à
l'égard de la vie commune qui eût paru dans son siècle.»
[87] Mémoires anecdotes, p. 31.
[88] T. Ier, p. 217.
Quant à Mme de Longueville, elle est loin d'être parfaite assurément;
mais au milieu des folies où la passion l'entraîne, on sent du moins
que l'intérêt ne lui est de rien. Son défaut, celui dont elle s'accuse
sans cesse et qu'elle poursuit en elle sous toutes ses faces avec un
raffinement de sévérité, est le désir de plaire et de paraître. Son
seul tort envers La Rochefoucauld est ce court moment de légèreté et
de coquetterie dans le voyage de Guyenne. C'est là sa vraie tache.
Tout le reste de sa conduite dans la Fronde s'explique et se défend
aisément au point de vue que nous avons marqué.
IV.
On serait bien plus tenté d'être sévère envers elle et envers les
fautes de plus d'un genre où la jeta sa funeste liaison avec La
Rochefoucauld, si elle-même en avait moins gémi, si elle n'en avait
pas fait la plus dure et la plus longue pénitence. Ses égarements ont
commencé à la fin de 1647 ou dans les premiers mois de 1648, ils n'ont
pas été au delà de 1652, et ses remords n'ont cessé qu'avec sa vie en
1679. Mme de Longueville a été touchée, comme on disait alors, en
1653; elle s'est convertie au milieu de l'année 1654. Elle avait
trente-cinq ans. Elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Longtemps
encore elle pouvait connaître les plaisirs de la vie et du monde. Elle
y renonça pour se donner à Dieu sans retour et sans réserve. Pendant
vingt-cinq années, en Normandie, aux Carmélites et à Port-Royal, elle
ne vécut que pour le devoir et le repentir, s'efforçant de mourir à
tout ce qui naguère avait rempli sa vie, les soins de sa beauté, les
tendresses du cœur, les gracieuses occupations de l'esprit. Mais sous
le cilice comme dans le monde, aux Carmélites et à Port-Royal comme à
l'hôtel de Rambouillet et dans la Fronde, elle garda ce qu'elle ne
pouvait jamais perdre, un angélique visage, un esprit charmant dans la
plus extrême négligence, avec une certaine hauteur d'âme et de
caractère. Cette troisième et dernière époque de la vie de Mme de
Longueville paraîtra ici[89] avec l'étendue qui lui appartient: on y
verra dans toute sa vérité une dévotion toujours croissante et de plus
en plus scrupuleuse, tombant quelquefois dans bien des misères,
quelquefois aussi s'élevant à une admirable grandeur, par exemple dans
les luttes qu'elle eut à soutenir, après la mort de son mari, contre
son frère Condé, au sujet de ses deux fils, et dans la défense qu'elle
entreprit de Port-Royal persécuté[90].
[89] Dans l'ouvrage qui pourra recevoir ce titre: _Pénitence et
dernières années de Mme de Longueville_.
[90] MADAME DE SABLÉ, chap. IV.
Nous ne croyons pas rabaisser Mlle de La Vallière en comparant avec
elle Mme de Longueville. Il est certain que les amours de Mlle de La
Vallière sont bien autrement touchantes que celles que nous aurons à
raconter. En mettant à part cette qualité de Roi, qui est ici en
quelque sorte le côté désagréable et qui gâte toujours un peu l'amour
le plus vrai et le plus désintéressé, Louis XIV était bien plus fait
pour plaire que La Rochefoucauld; il était beaucoup plus jeune et plus
beau; il était ou paraissait un grand homme et un héros. Il adora Mlle
de La Vallière à la fois avec une ardeur impétueuse[91] et avec la
tendresse la plus délicate, et sa passion dura longtemps. Mlle de La
Vallière aima le Roi comme elle aurait fait un simple gentilhomme:
voilà ce qui lui donne un rang à part parmi les maîtresses de Louis
XIV, et la met fort au-dessus de Mme de Montespan, et surtout de Mme
de Maintenon. On ne peut nier que Mme de Longueville n'ait aimé avec
le même désintéressement et le même abandon; mais elle plaça mal son
affection, mais elle y mêla du bel esprit et de la vanité, mais elle
eut plus tard un triste retour de légèreté et de coquetterie. La
comparaison jusque-là est donc tout à fait contre elle. D'ailleurs,
elle était fort supérieure à Mlle de La Vallière. Elle était
incomparablement plus belle et plus spirituelle. Son âme aussi était
plus fière: au moindre soupçon du changement de Louis XIV, elle eût
fui de la cour; tandis que Mlle de La Vallière y demeura quelque temps
devant sa superbe rivale triomphante, croyant, à force d'humilité, de
patience et de dévouement, reconquérir le cœur qu'elle avait perdu.
Et puis, qu'avait-elle de mieux à faire qu'à se retirer dans un
cloître? N'eût-elle pas elle-même avili sa faute en restant dans le
monde, en y donnant le spectacle d'une maîtresse de Roi se consolant,
comme Mme de Soubise, de l'inconstance de son royal amant dans une
fortune tristement acquise et honteusement gardée! En entrant aux
Carmélites, Mlle de La Vallière ne fit que ce qu'elle ne pouvait pas
ne pas faire. Il y a dans la conversion et dans la retraite de Mme de
Longueville quelque chose de plus libre et de plus rare, et à la
gloire de sa pénitence il n'a manqué que la voix de Bossuet. Si
l'incomparable orateur, qui avait consacré à Dieu Louise de la
Miséricorde, et qui plus tard égala la parole humaine à la grandeur
des actions de Condé, s'était aussi fait entendre aux funérailles
d'Anne de Bourbon, les lettres chrétiennes compteraient un
chef-d'œuvre de plus, dont l'oraison funèbre de la princesse Palatine
peut nous donner quelque idée, et le nom de Mme de Longueville serait
environné d'une auréole immortelle.
[91] Nous connaissons et nous avons lu un billet autographe de
Louis XIV à Mlle de La Vallière, avant qu'elle eût cédé, qui
atteste une passion d'une véhémence irrésistible.
LA JEUNESSE
DE
Mme DE LONGUEVILLE
CHAPITRE PREMIER
1619-1635
MADEMOISELLE DE BOURBON DANS SA FAMILLE. SA MÈRE, CHARLOTTE DE
MONTMORENCY. SON PÈRE, M. LE PRINCE. SON FRÈRE, LE DUC
D'ENGHIEN.--SON ÉDUCATION RELIGIEUSE. LE COUVENT DES CARMÉLITES
DE LA RUE SAINT-JACQUES. LES QUATRE GRANDES PRIEURES.
MADEMOISELLE D'ÉPERNON.--MADEMOISELLE DE BOURBON AU BAL DU
LOUVRE, LE 18 FÉVRIER 1635. SON PORTRAIT A L'AGE DE QUINZE ANS.
Un jour nous essayerons de faire connaître dans Mme de Longueville
l'héroïne, ou, si l'on veut, l'aventurière de la Fronde, se
précipitant dans tous les hasards et dans toutes les intrigues pour
servir les intérêts et les passions d'un autre; puis vaincue,
désabusée, l'âme à la fois blessée et vide, tournant ses regards du
seul côté qui ne trompe point, le devoir et Dieu. Aujourd'hui nous
voudrions raconter sa vie avant la Fronde, et peindre la jeunesse de
Mme de Longueville depuis ses premières et pures années jusqu'au temps
où elle s'égare, et se précipite avec la France dans de coupables et
stériles agitations.
D'abord nous ferons voir Mlle de Bourbon dans ses jours d'innocent
éclat, mais portant en elle toutes les semences d'un avenir orageux,
naissant dans une prison et en sortant pour monter presque sur les
marches d'un trône, entourée de bonne heure des spectacles les plus
sombres et de toutes les félicités de la vie, belle et spirituelle,
fière et tendre, ardente et mélancolique, romanesque et dévote, se
voulant ensevelir à quinze ans dans un cloître, et une fois jetée
malgré elle dans le monde, devenant l'ornement de la cour de Louis
XIII et de l'hôtel de Rambouillet, effaçant déjà les beautés les plus
accomplies, par le charme particulier d'une douceur et d'une langueur
ravissante, prêtant l'oreille aux doux propos, mais pure et libre
encore, et s'avançant, ce semble, vers la plus belle destinée, sous
l'aile d'une mère telle que Charlotte de Montmorency, à côté d'un
frère tel que le duc d'Enghien. Après la jeune fille grandissant
innocemment entre la religion et les muses, comme on disait autrefois,
paraîtra la jeune femme mariée sans amour, s'élançant à son tour dans
l'arène de la galanterie, semant autour d'elle les conquêtes et les
querelles, et devenant le sujet du plus illustre de ces grands duels
qui, pendant tant d'années, ensanglantèrent la place Royale, et ne
s'arrêtèrent pas même devant la hache implacable de Richelieu. Enfin
nous montrerons Mme de Longueville enivrée d'hommages, succombant aux
besoins de son cœur et à la contagion des mœurs de son temps, et,
une fois sur cette pente fatale, entraînée par l'amour à la guerre
civile. Il y aura là, ce semble, des tableaux suffisamment animés, et
pour offrir tout l'intérêt du roman, l'histoire n'aura besoin que de
mettre en relief des faits certains, empruntés aux documents les plus
authentiques.
* * * * *
Anne Geneviève de Bourbon vint au monde le 28 août 1619, dans le
donjon de Vincennes, où son père et sa mère étaient prisonniers depuis
trois ans.
Sa mère était Charlotte Marguerite de Montmorency, petite-fille du
grand connétable, et, selon d'unanimes témoignages, la plus belle
personne de son temps. Deux descriptions fidèles nous retracent cette
beauté célèbre à deux époques très différentes; l'une est du cardinal
Bentivoglio, qui la connut et l'aima, dit-on, à Bruxelles, où il était
nonce apostolique, vers la fin de l'année 1609; l'autre de la main de
Mme de Motteville, qui l'a dépeinte telle qu'elle la vit bien plus
tard, en 1643, à la cour de la reine Anne. «Elle avoit le teint, dit
Bentivoglio[92], d'une blancheur extraordinaire, les yeux et tous les
traits pleins de charmes, des grâces naïves et délicates dans ses
gestes et dans ses façons de parler; et toutes ces différentes
qualités se faisoient valoir les unes les autres, parce qu'elle n'y
ajoutoit aucune des affectations dont les femmes ont accoutumé de se
servir.» Mme de Motteville s'exprime ainsi[93]: «Parmi les princesses,
celle qui en étoit la première avoit aussi le plus de beauté, et sans
jeunesse elle causoit encore de l'admiration à ceux qui la voyoient.
Je veux servir de témoin que sa beauté étoit encore grande quand,
dans mon enfance, j'étois à la cour, et qu'elle a duré jusqu'à la fin
de sa vie. Nous lui avons donné des louanges pendant la régence de la
Reine, à cinquante ans passés, et des louanges sans flatterie. Elle
étoit blonde et blanche; elle avoit les yeux bleus et parfaitement
beaux. Sa mine étoit haute et pleine de majesté, et toute sa personne,
dont les manières étoient agréables, plaisoit toujours, excepté quand
elle s'y opposoit elle-même par une fierté rude et pleine d'aigreur
contre ceux qui osoient lui déplaire.» Ces deux descriptions ne
paraissent pas du tout flattées devant les portraits qui nous restent
de la belle princesse. Voyez d'abord l'admirable médaille de Dupré,
qui nous l'offre en 1611 dans la fraîcheur et l'éclat de la première
jeunesse[94], ainsi que le joli dessin colorié, seule trace qui
subsiste, avec la petite gravure donnée par Montfaucon, du grand
portrait que son mari en avait fait faire un an ou deux après son
mariage[95]. Du Cayer nous la montre ensuite dans toute l'opulence de
ses charmes, en 1634[96]; et M. le duc de Luxembourg possède un
magnifique tableau qui la représente, de grandeur naturelle, vers
1647, trois ans au plus avant sa mort. Elle est assise, habillée en
noir, avec le petit bonnet de veuve, une main appuyée sur une
balustrade qui donne sur la campagne; l'autre tenant une lettre: _A
madame la Princesse_. La tête est superbe, et les bras les plus beaux
du monde, ceux qu'aura un jour Mme de Longueville dans le portrait de
Versailles. La bouche est comme celle de sa fille, légèrement rentrée
et un peu mignarde. Toute la personne est pleine de majesté et
d'agrément[97].
[92] Nous empruntons la traduction que Villefore a donnée de cette
partie de la relation italienne du cardinal, 1re partie, p. 21 et
22.
[93] T. Ier, p. 44.
[94] Cabinet des médailles; en argent, avec cette légende: CAR.
MARG. MOMMORANTIA. PRINCIP. CONDÆI UXOR; au revers la figure de son
mari.--Il y en a des copies en bronze.
[95] Cabinet des estampes, collection Gaignières, t. X, et
Montfaucon t. V, p. 434. Le grand portrait que le dessin de
Gaignières reproduit en petit est-il celui dont parle Scudéry dans
son _Cabinet de M. de Scudéry_, p. 54, et qu'il attribue à Pelerin?
[96] Comme nous l'avons dit, l'original est chez M. le duc de
Montmorency; mais on en peut voir une copie à Versailles, attique
du nord. Voyez plus haut, p. 12.
[97] Sans date ni signature, avec cette inscription au bas:
_Charlo. Marguer. de Montmore. princesse de Condé_. En veuve,
c'est-à-dire au moins en 1647, son mari étant mort à la fin de
1646, et elle-même en 1650, C'est du cabinet de M. Craufurd que
provient ce tableau, un des ornements du salon de M. le duc de
Montmorency Luxembourg, à Châtillon-sur-Loing.--Parmi les portraits
gravés de Mme la Princesse, celui de Moncornet reproduit évidemment
Du Cayer, en le défigurant, et Daret a copié Michel Lasne, lequel a
gravé le portrait peint de M. le duc de Luxembourg.--Les Carmélites
avaient un émail de Petitot de leur belle bienfaitrice. Voyez
l'APPENDICE, notes du chap. Ier.
Charlotte de Montmorency était née en 1593. Lorsqu'à quinze ans, elle
parut à la cour d'Henri IV, elle y jeta le plus grand éclat et troubla
le cœur du vieux Roi. Elle était promise à Bassompierre, à ce que
celui-ci nous apprend[98]; mais Henri IV empêcha ce mariage, et la
donna en 1609 à son neveu le prince de Condé, avec l'arrière-espérance
de le trouver un mari commode. Le Prince, fier et amoureux, entendit
bien avoir épousé pour lui-même la belle Charlotte; et, voyant le roi
s'enflammer de plus en plus[99], il ne trouva d'autre moyen de se
tirer de ce pas difficile que d'enlever sa femme, et de s'enfuir avec
elle à Bruxelles. On sait toute la douleur qu'en ressentit Henri IV,
et à quelles extrémités il s'allait porter quand il fut assassiné en
1610[100].
[98] _Mémoires de Bassompierre_, Petitot, t. XIX, p. 385: «Sous le
ciel il n'y avoit lors rien si beau que Mlle de Montmorency, ni de
meilleure grâce, ni plus parfaite.»
[99] Voyez au commencement des _Mémoires_ de Fontenai-Mareuil le
récit de tous les moyens qu'employait Henri IV pour voir la
Princesse malgré son mari, et des ruses et déguisements auxquels il
s'abaissait. Bassompierre, _ibid._, dit que «c'étoit un amour
forcené que le sien, qui ne se pouvoit contenir dans les bornes de
la bienséance.»
[100] Il est certain que depuis longtemps Henri IV se tenait prêt à
agir contre l'Espagne, que les prétentions de la cour de Madrid sur
la succession de Clèves, et la prise de Juliers par l'Archiduc lui
étaient de puissants motifs; mais il n'est pas moins certain que ce
fut le refus de l'Espagne de renvoyer M. le Prince et sa femme en
France qui le décida, et lui mit l'épée à la main. Dès que Henri IV
apprend l'enlèvement de la Princesse, il se trouble, assemble son
conseil, contraint tous ses ministres d'opiner sur la plus sûre
manière de faire revenir en France le Prince et sa femme, envoie
coup sur coup en Flandre et Praslin, capitaine de ses gardes, et le
marquis de Cœuvres, qui tente d'enlever la Princesse, et M. de
Préaux, qui la redemande au nom de sa famille. Ses anciennes
indécisions cessent tout à coup, et la passion emporte ce que la
politique de Bouillon, de Sulli et de Lesdiguières n'avait pu
encore obtenir. Voyez Bassompierre et Fontenai-Mareuil, et aussi
une pièce très curieuse, intitulée: _Négotiation faite à Milan avec
le prince de Condé en 1609_, dans le _Recueil de plusieurs pièces
servant à l'histoire moderne_, in-12, Cologne, 1663.