La Rochefoucauld raconte dans la nouvelle partie de ses Mémoires[57]

comment et dans quelle vue il se lia avec Mme de Longueville. Il

cherchait à se venger de la Reine et de Mazarin; pour cela, il avait

besoin du prince de Condé; il s'efforça d'arriver au frère par la

sœur. Laissons-le parler lui-même: «Tant d'inutilité et tant de

dégoûts me donnèrent enfin d'autres pensées et me firent chercher des

voies périlleuses pour témoigner mon ressentiment à la Reine et au

cardinal Mazarin. La beauté de Mme de Longueville, son esprit et tous

les charmes de sa personne attachèrent à elle tout ce qui pouvoit

espérer d'en être souffert. Beaucoup d'hommes et de femmes de qualité

essayèrent de lui plaire; et par-dessus les agréments de cette cour,

Mme de Longueville étoit alors si unie avec toute sa maison, et si

tendrement aimée du duc d'Enghien, son frère, qu'on pouvoit se

répondre de l'estime et de l'amitié de ce prince, quand on étoit

approuvé de Mme sa sœur. Beaucoup de gens tentèrent inutilement cette

voie et mêlèrent d'autres sentiments à ceux de l'ambition. Miossens,

qui depuis a été maréchal de France, s'y opiniâtra le plus longtemps,

et il eut un pareil succès. J'étois de ses amis particuliers, et il me

disoit ses desseins. Ils se détruisirent bientôt d'eux-mêmes: il le

connut et me dit plusieurs fois qu'il étoit résolu d'y renoncer; mais

la vanité, qui étoit la plus forte de ses passions, l'empêchoit

souvent de me dire vrai, et il feignoit des espérances qu'il n'avoit

pas et que je savois bien qu'il ne devoit pas avoir. Quelque temps se

passa de la sorte, et enfin j'eus sujet de croire que je pourrois

faire un usage plus considérable que Miossens de l'amitié et de la

confiance de Mme de Longueville. Je l'en fis convenir lui-même. Il

savoit l'état où j'étois à la cour; je lui dis mes vues, mais que sa

considération me retiendroit toujours, et que je n'essaierois point à

prendre des liaisons avec Mme de Longueville, s'il ne m'en laissoit la

liberté. J'avoue même que je l'aigris exprès contre elle pour

l'obtenir, sans lui rien dire toutefois qui ne fût vrai. Il me la

donna tout entière; mais il se repentit de me l'avoir donnée quand il

vit les suites de cette liaison.»

[57] Publiée en 1817, par M. Renouard, et qui se trouve aussi dans

l'édition de Petitot, _Mémoires_, t. LI, p. 393.

L'ennemie déclarée de Mme de Longueville est sa belle-fille, Mme de

Nemours, d'un caractère tout opposé au sien, très légitimement portée

pour M. de Longueville, son père, qu'elle disputait à l'influence de

sa femme et poussait du côté de la cour. Dans ses Mémoires, elle-même

reconnaît le parfait désintéressement de Mme de Longueville et son

sincère attachement à son frère Condé: «L'on[58] s'étonnera sans doute

que Mme de Longueville ait été une des premières (à se jeter dans la

Fronde), elle qui n'avoit rien à espérer de ce côté et qui n'avoit

aucun sujet de se plaindre de la cour... M. le Prince avoit pour Mme

sa sœur une extrême tendresse. Elle, de son côté, le ménageoit moins

par intérêt que pour l'estime particulière et la tendre amitié qu'elle

avoit pour lui.» En même temps, Mme de Nemours accuse avec raison sa

belle-mère d'avoir cherché l'éclat et l'apparence, de n'avoir eu aucun

motif solide dans sa conduite, d'avoir sacrifié à une fausse gloire la

fortune et le repos, et tout cela sous l'influence de La

Rochefoucauld: «Ce fut, dit-elle, M. de La Rochefoucauld qui inspira à

cette princesse tant de sentiments si creux et si faux. Comme il avoit

un pouvoir fort grand sur elle, et que d'ailleurs il ne pensoit guère

qu'à lui, il ne la fit entrer dans toutes les intrigues où elle se mit

que pour pouvoir se mettre en état de faire ses affaires par ce

moyen.» Elle ajoute: «Marcillac, qui la gouvernoit absolument, et qui

ne vouloit pas que d'autres eussent le moindre crédit auprès d'elle,

ni même qu'ils parussent y en avoir, l'éloigna fort du coadjuteur, qui

n'auroit pas été fâché de la gouverner aussi, et qui l'étoit beaucoup

que cela ne fût pas.»

[58] Édit. d'Amsterdam, 1733, p. 12.

Retz confirme en ce qui le regarde les insinuations de Mme de Nemours,

et prend soin de nous bien expliquer lui-même ses prétentions d'un

moment et jusqu'à ses espérances. Il achève ainsi le portrait qu'il

nous a tracé de Mme de Longueville: «Elle eût eu peu de défauts, si la

galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme sa passion l'obligea de

ne mettre la politique qu'en second dans sa conduite, d'héroïne d'un

grand parti elle en devint l'aventurière.»

Voici encore deux passages décisifs de Mme de Motteville: «[59]En

s'attachant à M. le Prince par politique, le prince de Marcillac

s'étoit donné à Mme de Longueville d'une manière un peu plus tendre,

joignant les sentiments du cœur à la considération de sa grandeur et

de sa fortune. Ce don parut tout entier aux yeux du public, et il

sembla à toute la cour que cette princesse le reçut avec beaucoup

d'agrément. Dans tout ce qu'elle a fait depuis, on a connu clairement

que l'ambition n'étoit pas la seule qui occupoit son âme, et que les

intérêts du prince de Marcillac y tenoient une grande place: elle

devint ambitieuse pour lui, elle cessa d'aimer le repos pour lui, et

pour être sensible à cette affection, elle devint trop insensible à sa

propre gloire... Les vœux du prince de Marcillac, comme je l'ai dit,

ne lui avoient point déplu, et ce seigneur, qui étoit peut-être plus

intéressé qu'il n'étoit tendre, voulant s'agrandir par elle, crut lui

devoir inspirer le désir de gouverner les princes ses frères.»

[59] T. II, p. 15.

«Le prince de Marcillac, dit Guy Joly, la ménageoit avec une grande

attention, jugeant bien dès lors qu'elle aurait une considération

toute particulière dans le parti, par l'ascendant qu'elle avoit sur

les princes de Condé et de Longueville, et qu'étant dans ses bonnes

grâces, il lui seroit aisé d'en tirer de grands avantages pour lui

quand il seroit question de traiter et de s'accommoder avec la

cour[60].»

[60] Petitot, t. XLVII, p. 41.

Couronnons toutes ces citations par le témoignage d'un fort bon juge

des choses et des hommes de ce temps. Montglat assure que Mme de

Longueville entra dans la Fronde, «portée à cela par le prince de

Marcillac, qui possédoit entièrement ses bonnes grâces et avoit tout

pouvoir sur son esprit: il étoit mal satisfait de la Reine[61].»

[61] T. L de la collect. Petitot et t. II des _Mémoires_, p. 136.

Ainsi, de l'aveu de tout le monde, La Rochefoucauld, dans la Fronde,

ne cherche que son intérêt, et Mme de Longueville ne cherche que

l'intérêt de La Rochefoucauld.

Mais il ne faut pas s'arrêter là; il faut établir sur des faits

certains et mettre dans une lumière irrésistible le point de vue que

nous venons d'indiquer. La Rochefoucauld, bien interrogé, va témoigner

que, loin d'avoir été entraîné dans la Fronde par Mme de Longueville,

c'est lui qui l'y a jetée, et qu'il n'a jamais cessé de l'y diriger.

Lui-même nous a fait connaître quel objet il se proposait dans la

liaison qu'il forma avec Mme de Longueville à la fin de 1647. Il

demeura parfaitement fidèle au plan qu'il s'était tracé.

1º Depuis longtemps, La Rochefoucauld était irrité de n'avoir pu

obtenir du cardinal ni la place de gouverneur du Havre[62], ni celle

de commandant de la cavalerie. Il réussit à tourner contre Mazarin Mme

de Longueville, en lui faisant croire qu'on ne rendait pas à Condé ce

qu'on lui devait. «Mme de Longueville dont j'avois toute la confiance,

sentoit aussi vivement que je le pouvois désirer la conduite du

cardinal envers le duc d'Enghien[63].» En 1648, avant d'embrasser le

parti de la Fronde, La Rochefoucauld tenta une dernière fois de gagner

Mazarin, et lui demanda «pour sa maison les mêmes avantages qu'on

accordoit à celles de Rohan, de La Trémouille, et à quelques autres»,

c'est-à-dire le tabouret pour sa femme et la permission d'entrer au

Louvre en carrosse. «Je me voyois, dit-il[64], si éloigné des grâces,

que je m'étois arrêté à celle-là. J'en parlai au cardinal en partant;

il me promit positivement de me l'accorder en peu de temps, mais

qu'après mon retour j'aurois les premières lettres de duc qu'on

accorderoit, afin que ma femme eût le tabouret. J'allai en Poitou dans

cette attente, et j'y pacifiai les désordres (les premiers mouvements

de la Fronde); mais je vis que, bien loin de tenir les paroles que le

cardinal m'avoit données, il avoit accordé des lettres de duc à six

personnes de qualité, sans se souvenir de moi.» Aussi, avant de

revenir à Paris, de Poitiers même, le 7 décembre, il écrit à Chavigny,

qui lui-même tournoit à la Fronde: «J'ai appris la distribution qu'on

a faite de tous les tabourets dont vous avez entendu parler, et comme

je n'ai aucune part à cette grâce-là, quoiqu'on eût eu agréable de me

la promettre positivement, et par préférence à qui que ce soit, je

suis obligé d'aller à Paris pour voir si on me refusera aussi

librement dans cette conjecture qu'on a fait après tant de

promesses[65].»

[62] Mme DE CHEVREUSE, chap. III, p. 142.

[63] Collection Petitot, t. LI, p. 396.

[64] _Ibid._, p. 398.

[65] Lettre inédite et autographe de notre collection.

Mme de Longueville, suivant les instructions que La Rochefoucauld lui

avait laissées, avait commencé bien des trames avec le coadjuteur et

le parlement, subjugué Conti et circonvenu Condé; mais elle tenait si

peu les rênes de cette intrigue qu'elle écrivit à La Rochefoucauld

pour lui soumettre ce qu'elle avait fait, le prier de venir et de

décider. Le passage de La Rochefoucauld mérite bien d'être cité[66]:

«J'étois dans le premier mouvement qu'un traitement si extraordinaire

me devoit causer, lorsque j'appris, par Mme de Longueville, que tout

le plan de la guerre civile s'étoit fait et résolu à Noisy entre le

prince de Conti, le duc de Longueville, le coadjuteur de Paris et les

plus considérables du parlement. Elle me mandoit encore qu'on espéroit

d'y engager le prince de Condé, qu'elle ne savoit quelle conduite elle

devoit tenir en cette rencontre, ne sachant pas mes sentiments, et

qu'elle me prioit de venir en diligence à Paris pour résoudre ensemble

si elle devoit avancer ou retarder ce projet. Cette nouvelle me

consola de mon chagrin, et je me vis en état de faire sentir à la

Reine et au cardinal qu'il leur auroit été utile de m'avoir ménagé. Je

demandai mon congé; j'eus peine à l'obtenir, et on ne me l'accorda

qu'à la condition que je ne me plaindrois pas du traitement que

j'avois reçu et que je ne ferois point d'instances nouvelles sur mes

prétentions. Je le promis facilement, et j'arrivai à Paris avec tout

le ressentiment que je devois avoir. J'y trouvai les choses comme Mme

de Longueville m'avoit mandé; mais j'y trouvai moins de chaleur, soit

que le premier mouvement fût passé, ou que la diversité des intérêts

et la grandeur du dessein eussent ralenti ceux qui l'avoient

entrepris. Mme de Longueville même y avoit formé exprès des

difficultés pour me donner le temps d'arriver, et me rendre plus

maître de décider. Je ne balançai pas à le faire, et je ressentis un

grand plaisir de voir qu'en quelque état que la dureté de la Reine et

la haine du cardinal eussent pu me réduire, il me restoit encore des

moyens de me venger d'eux.»

[66] Collect. Petitot, t. LI, p. 398-399.

2º Ainsi engagée dans la Fronde, Mme de Longueville ne s'y ménagea

point. Son mari s'y portait assez de lui-même, c'était sa pente, et

elle n'eut pas besoin de l'animer; mais elle donna le prince de Conti

à La Rochefoucauld; elle trompa sa mère en refusant de l'accompagner à

la cour, sous prétexte de maladie; elle alla jusqu'à se remettre,

malgré une grossesse avancée, entre les mains du peuple à l'Hôtel de

Ville. Elle fit plus: pour La Rochefoucauld, elle se brouilla avec son

frère Condé qui était sa plus grande affection; elle s'efforça de

l'attirer à la Fronde; celui-ci s'emporta contre elle; de là cette

rupture qui a tant étonné après une amitié si tendre, et ces éclats

réciproques de colère dont le secret est maintenant à découvert. «M.

le prince de Conti[67]... étoit foible et léger, mais il dépendoit

entièrement de Mme de Longueville, et elle me laissoit le soin de le

conduire. Le duc de Longueville avoit de l'esprit et de l'expérience;

il entroit facilement dans les partis opposés à la cour et il en

sortoit avec encore plus de facilité... Il faisoit naître sans cesse

des obstacles, et se repentoit de s'être engagé; j'appréhendai même

qu'il ne passât plus loin et qu'il ne découvrît à M. le Prince ce

qu'il savoit de l'entreprise. Dans ce doute, ... nous fûmes

contraints, le marquis de Noirmoutiers et moi, de lui dire que nous

allions emmener le prince de Conti et que nous déclarerions dans le

monde que lui seul manquoit de foi et de parole à ses amis après les

avoir engagés dans un parti qu'il abandonnoit. Il ne put soutenir ces

reproches, et il se laissa entraîner à ce que nous voulûmes..... Le

Roi, suivi de la Reine, de M. le duc d'Orléans, de M. le Prince,

partit secrètement de Paris à minuit, la veille du soir de l'année

1649, et alla à Saint-Germain. Toute la cour suivit avec beaucoup de

désordre. Mme la Princesse voulut emmener Mme de Longueville qui étoit

sur le point d'accoucher; mais elle feignit de se trouver mal, et

demeura à Paris... M. le prince de Conti et Mme de Longueville, pour

donner plus de confiance, logèrent dans l'Hôtel de Ville, et se

livrèrent entièrement entre les mains du peuple.» Ailleurs[68]:

«Encore fallut-il que Mme de Longueville vînt demeurer à l'Hôtel de

Ville, pour servir de gage de la foi de son frère et de son mari

auprès des peuples qui se défient naturellement des grands, parce que

d'ordinaire ils sont les victimes de leurs injures... Le prince de

Condé[69]... avoit pris des mesures avec la cour. La liaison que

j'avois avec le prince de Conti et Mme de Longueville ne lui étoit pas

agréable... Le cardinal se préparoit à sortir du royaume; mais M. le

Prince le rassura bientôt, et l'aigreur qu'il fit paraître contre M.

le prince de Conti, contre Mme de Longueville et contre moi fut si

grande qu'elle ne laissa pas lieu au cardinal de douter qu'elle ne fût

véritable.»

[67] Coll. Petitot, p. 399, etc.

[68] Coll. Petitot, p. 462.

[69] _Ibid._, p. 401.

3º A la fin de cette première guerre de Paris, en 1649, Condé se

réconcilia avec toute sa famille, et même avec La Rochefoucauld.

Celui-ci entra dans le traité qui se ménageait, mais d'une façon

détournée et qui le peint à merveille. Le tabouret et l'entrée au

Louvre en carrosse, voilà le grand objet que poursuivait toujours La

Rochefoucauld, mais il ne le fit pas alors ouvertement et sous son

nom. Ayant autant d'esprit que d'ambition, il employait l'un à masquer

l'autre. Dans la pièce bien connue intitulée: _Demandes particulières

de messieurs les généraux et autres intéressés_, on ne trouve aucune

demande de La Rochefoucauld, et on est tenté d'admirer son

désintéressement; mais regardez à l'article du prince de Conti, vous y

lirez ces mots: «Plus, demande mondit sieur le Prince pour M. le

prince de Marcillac, que l'on donne le tabouret à sa femme, qu'on lui

paie tous les appointements du gouvernement de Poitou, qui consistent

en quatre cent mille cinq cents livres, et qu'on lui conserve

l'augmentation de dix-huit mille livres levées pour les fusiliers,

dont le paiement lui sera continué, soit qu'ils subsistent ou non.»

L'on devine aisément que la sœur avait ici conduit la main du frère,

et que c'était Mme de Longueville qui avait mis ce singulier appendice

aux demandes du prince de Conti. Mme de Motteville le déclare: «Mme

de Longueville[70] n'avoit rien oublié pour faire que toutes les

grâces de la cour tombassent sur la tête du prince de Marcillac...

Pour la satisfaire amplement[71], il falloit agrandir le prince de

Marcillac, et ce fut dans cette conjecture qu'elle eut le tabouret

pour sa femme et permission d'entrer dans le Louvre en carrosse. Ces

avantages le mettoient au-dessus des ducs et à l'égal des princes,

quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre: il n'étoit pas de maison

souveraine.» Mme de Nemours dit la même chose[72]: «Mme de Longueville

s'entremit de cet accommodement, et on prétend même que M. de

Marcillac en eut de l'argent.» Quel rôle en tout cela que celui de La

Rochefoucauld! Mme de Longueville est au moins désintéressée. A la

fois elle se compromet et s'efface, uniquement attentive à servir et à

complaire.

[70] T. III, p. 295.

[71] _Ibid._, p. 393.

[72] P. 47.

4º Une fois ses prétentions satisfaites, La Rochefoucauld se montra

fort bien disposé pour la cour et Mazarin. Voilà ce que nous apprend

Mme de Nemours: «Sitôt que Marcillac, qui ne se hâtoit et ne se

pressoit que pour avoir plus tôt ce qui lui avoit été promis du côté

de la cour, en eut obtenu ce qu'il prétendoit, il ne pensa plus guère

aux intérêts des autres; il trouva dans les siens tout ce qu'il

cherchoit, et son compte lui tenoit d'ordinaire toujours lieu de tout.

Il fit même trouver bon à Mme de Longueville qu'on n'eût point pensé à

elle[73]»

[73] _Ibid._

5º Mais Mazarin avait été contraint par une sorte d'insurrection de

l'aristocratie indignée de révoquer la faveur qu'il avait faite à La

Rochefoucauld. Tout change alors. La Rochefoucauld, se voyant ou se

croyant joué, jure de se venger. Il exhale ses ressentiments dans une

pièce inédite et très-précieuse à tous égards, _Apologie du prince de

Marcillac_[74], écrite, à ce qu'il paraît, en réponse à des plaintes

que Mazarin lui avait faites de sa violente inimitié. La Rochefoucauld

y reprend tous ses griefs anciens et nouveaux; le plus sensible lui

est la privation de ce malheureux tabouret. Ce curieux fragment est

bien de la main du futur auteur des Mémoires et des Maximes; c'est le

premier et très-remarquable essai de sa manière ingénieuse, vive,

dégagée, et nous ne connaissons point de pareilles pages de prose dans

la langue et la littérature française avant les Provinciales. Mais si

le style de La Rochefoucauld y est déjà, son âme surtout y est tout

entière, cette âme vaine, intéressée, cachant le calcul sous la

légèreté, et un fiel secret sous les formes les plus agréables. Voyant

que tant de promesses s'étaient réduites à lui rendre le gouvernement

du Poitou, de satisfait qu'il était, il se refit opposant, et renoua

avec la Fronde. Docile à toutes ses impressions, Mme de Longueville

l'y suivit de nouveau avec son mari et son jeune frère, le prince de

Conti; cette fois elle réussit à y attirer Condé lui-même; triste

succès qui les conduisit tous à leur perte. Bientôt les esprits

s'aigrissent, les troubles recommencent, les princes sont mis en

prison; on veut aussi arrêter Mme de Longueville, et on lui donne

l'ordre d'aller trouver la Reine au Palais-Royal. «Au[75] lieu

d'obéir, dit La Rochefoucauld, elle résolut, par le conseil du prince

de Marcillac, de partir à l'heure même pour aller en très-grande

diligence en Normandie, afin d'engager cette province et le parlement

de Rouen de prendre le parti des princes, et s'assurer de ses amis,

des places du duc de Longueville et du Havre-de-Grâce.» Nous le

demandons, qui des deux entraîna l'autre dans cette seconde guerre,

bien autrement sérieuse que la première? Mais nous nous hâtons de le

dire: ici tous deux se conduisirent également bien. Pendant que Mme de

Longueville engageait ses pierreries en Hollande pour se défendre à

Stenay, La Rochefoucauld, en Guyenne, exposait aussi sa fortune. C'est

le moment le plus douloureux et le plus touchant de leurs amours et de

leurs aventures. Ils étaient éloignés l'un de l'autre, mais ils

s'aimaient encore, ils servaient avec ardeur la même cause, ils

combattaient et ils souffraient ensemble.

[74] Nous l'avons trouvée à la bibliothèque de l'Arsenal parmi les

manuscrits de Conrart, et nous la publierons dans l'ouvrage que

nous préparons: _Mme de Longueville pendant la Fronde_.

[75] Petitot, t. LII, p. 24.

6º En 1651, après la délivrance des princes, La Rochefoucauld était

las de la guerre, et il semble qu'il n'y rentra que pour plaire à Mme

de Longueville. «Le duc de La Rochefoucauld[76] ne pouvoit pas

témoigner si ouvertement sa répugnance pour cette guerre; il étoit

obligé de suivre les sentiments de Mme de Longueville, et ce qu'il

pouvoit faire alors étoit d'essayer de lui faire désirer la paix.»

Quels étaient donc les sentiments de Mme de Longueville? Voulait-elle

continuer la guerre pour y jouer un rôle et par cette ambition de

gloire qu'on lui a tant reprochée? Pas le moins du monde. Ses pensées

étaient bien plus humbles. Encore attachée à La Rochefoucauld, elle

voyait avec peine une paix qui les allait séparer. «Mme de

Longueville[77] savoit que le coadjuteur l'avait brouillée

irrévocablement avec son mari, et qu'après les impressions qu'il lui

avoit données de sa conduite, elle ne pouvoit l'aller trouver en

Normandie sans exposer au moins sa liberté. Cependant le duc de

Longueville vouloit la retenir auprès de lui par toutes sortes de

voies, et elle n'avoit plus de prétexte d'éviter ce périlleux voyage

qu'en portant M. son frère à se préparer à une guerre civile.» Ici La

Rochefoucauld lui donna un excellent conseil: il lui persuada de ne

point prendre une telle responsabilité, de se retirer à Montrond avec

la princesse de Condé et de laisser les choses se débrouiller

d'elles-mêmes. «Il[78] fit voir à Mme de Longueville qu'il n'y avoit

que son éloignement de Paris qui pût satisfaire son mari et l'empêcher

de faire le voyage qu'elle craignoit; que M. le Prince se pouvoit

aisément lasser de la protection qu'il lui avoit donnée jusqu'alors,

ayant un prétexte aussi spécieux que celui de réconcilier une femme

avec son mari, et surtout s'il croyoit s'attacher par là M. le duc de

Longueville; de plus, qu'on l'accusoit de fomenter elle seule le

désordre, qu'elle se trouveroit responsable en plusieurs façons, et

envers M. son frère et envers le monde, d'allumer dans le royaume une

guerre dont les événements seroient funestes à sa maison et à

l'État...; qu'enfin, pour remédier à tant d'inconvénients, il lui

conseilloit de prier M. le Prince de trouver bon que Mme la

Princesse, M. le duc d'Enghien et elle se retirassent à Montrond, pour

ne l'embarrasser point dans une marche précipitée s'il se trouvoit

obligé de partir, et pour n'avoir pas aussi le scrupule de participer

à la périlleuse résolution qu'il alloit prendre, ou de mettre le feu

dans le royaume par une guerre civile, ou de confier sa vie, sa

liberté et sa fortune sur la foi douteuse du cardinal Mazarin. Ce

conseil fut approuvé de Mme de Longueville, et M. le Prince voulut

qu'il fût suivi bientôt après.»

[76] _Ibid._, p. 72.

[77] Coll. Petitot, p. 71.

[78] _Ibid._, p. 79-80.

Mme de Longueville, dans cette dernière circonstance comme dans toutes

les précédentes, n'entraîna donc pas La Rochefoucauld; elle se laissa

guider par lui; elle obéit à ses conseils qui lui furent des ordres.

Ou bien il faut renoncer à toute critique historique, ou de ces

témoignages accumulés et que nous eussions pu grossir encore de toutes

sortes de passages analogues, il faut tirer cette conclusion: 1º Que

ce n'est pas Mme de Longueville, comme on ne cesse de le répéter, qui

jeta La Rochefoucauld dans la Fronde; que loin de là, c'est La

Rochefoucauld qui l'y engagea de dessein prémédité et par intérêt; 2º

Que la conduite de Mme de Longueville dans la Fronde doit être

rapportée à La Rochefoucauld qui la gouvernait, et que la seule chose

qui y soit bien à elle est le caractère qu'elle déploya quand

l'intrigue devint une tempête, quand il fallut payer de sa personne,

jouer son honneur, son repos, sa fortune et sa vie, retenant encore

sous la main d'un autre ce qu'elle ne pouvait jamais perdre, la

hauteur et l'énergie de la sœur de Condé.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 3 / 51 段