Son esprit a reçu les hommages des connaisseurs les plus délicats.

Nous avons vu que La Rochefoucauld, Retz et Mme de Motteville le

louent à l'égal de sa beauté. Retz insiste particulièrement sur ce que

cet esprit devait tout à la nature et presque rien à l'étude, son

indolence accoutumée l'éloignant de tout effort dans les choses

ordinaires. «Mme de Longueville, dit-il, a naturellement bien du fonds

d'esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour. Sa capacité,

qui n'a pas été aidée par sa paresse, n'est pas allée jusqu'aux

affaires[36], etc.» Et à propos de la langueur de ses manières: «Elle

en avoit une même dans l'esprit qui avoit ses charmes, parce qu'elle

avoit, si l'on peut le dire, des réveils lumineux et surprenants.» Mme

de Motteville parle comme Retz: «Cette princesse étoit fort

paresseuse[37].» Et ailleurs: «L'occupation que donnent les

applaudissements du grand monde, qui d'ordinaire regarde avec trop

d'admiration les belles qualités des personnes de cette naissance,

avoit ôté le loisir à Mme de Longueville de lire, et de donner à son

esprit une connaissance assez étendue pour la pouvoir dire

savante[38].» Elle ne l'était point et ne se piquait pas de l'être.

Tandis que ses deux frères, le prince de Condé et le prince de Conti,

avaient fait de fortes études aux Jésuites de Bourges et de Paris,

Mlle de Bourbon n'avait reçu, sous les yeux de sa mère, que

l'instruction légère qu'on donnait alors aux femmes. Un heureux

naturel et le commerce de la société d'élite où elle vivait

suppléèrent à tout; elle eut même de bonne heure une grande

réputation, et presque enfant on la trouve environnée d'hommages et

même de dédicaces. Nous avons là entre les mains une _tragi-comédie

pastorale_ intitulée _Uranie_[39], qu'un nommé Bridard lui dédia en

1631, c'est-à-dire lorsqu'elle avait douze ans. Ce Bridard lui dit:

«Les plus parfaits courtisans savent que vous avez un esprit qui

prévient votre âge. De moi j'en puis témoigner, vous ayant ouïe

réciter des vers avec tant de grâce que l'on doutoit si un ange,

empruntant votre beauté, ne venoit point discourir en terre des

merveilles du ciel.» Nous tirons cette phrase de ce livre oublié et

digne de l'être, parce qu'elle devance toutes celles de Mme de

Motteville, de Mlle de Montpensier, de Mlle de Vandy et de Mme de

Maintenon. Voilà déjà l'ange à douze ans et pour toujours. Dès sa

première jeunesse, on l'avait menée avec son frère, encore duc

d'Enghien, à l'hôtel de Rambouillet, et les salons de la rue

Saint-Thomas du Louvre n'étaient pas une trop bonne école à un esprit

tel que le sien, où se mêlaient presque également la grandeur et la

finesse, mais une grandeur tirant un peu au romanesque, et une finesse

dégénérant souvent en subtilité, comme au reste dans Corneille

lui-même, le parfait représentant de cette époque. Il ne paraît

pourtant pas que l'hôtel de Rambouillet lui ait imposé ses préjugés et

ses admirations, car un jour qu'on lui lisait _la Pucelle_ de

Chapelain, si prônée en ce quartier, et qu'on lui en faisait remarquer

les prétendues beautés: «Oui, dit-elle[40], cela est fort beau, mais

bien ennuyeux»; à peu près comme son frère, le grand Condé, prenait la

défense de Corneille contre les règles, et s'écriait qu'il ne

pardonnait pas aux règles de faire faire à l'abbé d'Aubignac d'aussi

mauvaises tragédies. On la proclamait de toutes parts le juge

souverain de tous les écrits, la reine du bel esprit, l'arbitre du

goût et des élégances, comme dit Horace. En 1645, Le Clerc, qui fut

depuis de l'Académie Française, mettait sous sa protection la tragédie

de _Virginie_, et lui disait: «Être avoué de vous, c'est l'être de

tout le monde... Vous êtes aujourd'hui la divinité tutélaire des

Muses.» En 1649, dans la querelle des deux sonnets de Benserade et de

Voiture, toute la cour prit parti pour Benserade; mais Mme de

Longueville, s'étant déclarée pour Voiture, la ramena à son sentiment.

Et il faut bien qu'à ce moment de sa vie elle ait cédé au goût

dominant et qu'elle ait été un peu précieuse, car Mme de Motteville,

en relevant «la beauté principale de son esprit qui consistoit en la

délicatesse des pensées», l'accuse d'affectation, ajoutant bien vite,

comme pour s'excuser de trouver des taches à une personne aussi

accomplie: «Tous les hommes participent à cette boue dont ils tirent

leur origine, et Dieu seul est parfait[41].»

[36] T. Ier, p. 219.

[37] T. III, p. 59.

[38] T. II, p. 18.

[39] In-12. Nous possédons l'exemplaire de dédicace qui a été entre

les mains de Mlle de Bourbon et porte ses armes.

[40] Villefore, p. 59.

[41] _Mémoires_, t. II, p. 19.

On s'accorde à reconnaître qu'elle causait divinement, avec un mélange

exquis de vivacité et de douceur. Le charme de sa conversation doit

avoir été quelque chose de bien extraordinaire pour avoir survécu à sa

jeunesse et à sa vie mondaine, et subsisté jusque dans la dévotion et

la pénitence. L'écrivain janséniste, qui nous a laissé un portrait,

ou, comme on disait alors, un _caractère_ de Mme de Longueville[42],

n'hésite pas à la comparer et presque à la préférer à l'un des hommes

les plus spirituels et des causeurs les plus célèbres du XVIIe siècle,

M. de Tréville[43]: «C'étoit une chose à étudier que la manière dont

Mme de Longueville conversoit. Elle disoit si bien tout ce qu'elle

disoit, qu'il auroit été difficile de le mieux dire, quelque étude que

l'on y apportât. Il y avoit plus de choses vives et rares dans ce que

disoit M. de Tréville, mais il y avoit plus de délicatesse et plus

d'esprit et de bon sens dans la manière dont Mme de Longueville

s'exprimoit.»

[42] Plus haut, p. 8.

[43] Boileau, dans sa lettre à Perrault, met le comte de Tréville

parmi les juges les plus délicats des choses de l'esprit.

Saint-Simon s'attache à le peindre, t. IV, p. 184, et achève ainsi

son portrait, t. VI, p. 372: il avait été «du grand et du meilleur

monde, quelque temps courtisan, puis dévôt et retiré, revenu peu à

peu dans un monde choisi, toujours galant, toujours brillant

d'esprit et de goût.» Il avait aimé Madame, l'aimable Henriette, et

la belle de Ludre; voyez les _Mémoires_ de Lafare, et Mme de

Sévigné, lettre du 13 mars 1671. On dit que c'est pour lui qu'a été

fait le mot: _parler comme un livre_. C'est l'ARSÈNE des

_Caractères de La Bruyère_. Nous en connaissons quelques lettres

inédites du meilleur langage, mais qui ne vont pas au delà d'une

politesse accomplie.

Mais parler et écrire sont deux choses bien différentes, qui demandent

des cultures particulières; et, comme l'étude manquait à Mme de

Longueville, il y paraissait dès qu'elle prenait la plume. Ses grandes

qualités naturelles avaient peine à se faire jour à travers les fautes

de tout genre qui échappaient à son inexpérience. Ce n'est pas en

effet une petite affaire que d'exprimer ses sentiments et ses idées

dans un ordre naturel, avec leurs nuances vraies, en des termes ni

trop recherchés ni trop vulgaires qui ne les exagèrent ni ne les

affaiblissent. Il n'est pas très rare de rencontrer dans le monde des

hommes pleins d'esprit, de verve et de grâce lorsqu'ils parlent, et

qui deviennent méconnaissables la plume à la main. C'est qu'écrire est

un art, un art très difficile, et qu'il faut avoir appris. Mme de

Longueville l'ignorait, ainsi que les femmes les plus éminentes de son

temps. Nous avons parlé ailleurs[44] de la mère Angélique Arnauld et

de Jacqueline Pascal, si admirablement douées, et qui n'ont laissé que

des œuvres très imparfaites. Les témoignages sont unanimes pour

présenter la princesse Palatine comme une personne d'un grand esprit

qui traitait d'égal à égal avec les plus grands hommes. Retz[45] et

Bossuet[46] le disent, et il les en faut croire, car ils s'y

connaissaient mieux que nous. Lisez cependant quelques lettres

manuscrites qui nous restent de la Palatine: ce n'est certes pas la

solidité, la finesse et les traits ingénieux qui leur manquent; mais

on est forcé d'avouer qu'elles sont souvent pleines d'incorrections,

que les phrases y sont embarrassées, et les règles les plus vulgaires

de l'orthographe quelquefois outrageusement blessées. Nous n'en

concluons pas du tout que la Palatine n'était pas un esprit du premier

ordre, mais seulement qu'on ne lui avait point enseigné l'art de

rendre convenablement par écrit ses sentiments et ses pensées. Mme de

Longueville n'était guère plus exercée. Aussi, tout ce que nous

publierons d'elle se ressent à la fois de la beauté de son génie et

des défauts de son éducation.

[44] JACQUELINE PASCAL, _Avant-Propos_ et _Introduction_.

[45] T. Ier, p. 221: «Je ne crois pas que la reine Élisabeth

d'Angleterre ait eu plus de capacité pour conduire un État.»

[46] _Oraison funèbre de la princesse Palatine._

A ces femmes qui écrivent si bien et si mal, on se plaît à opposer Mme

de Sévigné et Mme de La Fayette, qui écrivent toujours bien. Pour être

juste, il faudrait, ce semble, tenir compte ici de deux choses fort

considérables.

D'abord ces deux dames avaient reçu une tout autre éducation que Mme

de Longueville; elles avaient eu d'habiles maîtres de littérature, et

parmi eux l'un des hommes les plus savants du XVIIe siècle, qui en

même temps avait les plus grandes prétentions au bel esprit, au bel

air, à l'air galant. Ménage avait appris à Mlle de Rabutin et ensuite

à Mlle de Lavergne, pendant leur jeunesse et même après leur mariage,

non-seulement la langue française telle qu'on la parlait et l'écrivait

à l'Académie, mais la langue des beaux esprits du temps, l'italien, et

même un peu de latin; il ne leur fit grâce que du grec. Il les exerça

à écrire, corrigeant leurs compositions, marquant leurs fautes,

cultivant leurs heureux instincts, polissant et réglant leur esprit et

leur style. Il les retint assez longtemps sous cette discipline qui

avait pour lui ses douceurs. Leur professeur était aussi leur

adorateur platonique, plus platonique qu'il n'eût voulu. Il leur

adressait des stances, des sonnets, des idylles, des madrigaux, des

vers de toute sorte en français, en italien et en latin. Il célébrait

tour à tour _formosissima Laverna_ et la _bellissima marchesa di

Sevigni_[47]. Il ne se serait pas donné la peine de composer, à

l'honneur de leur esprit et de leurs charmes, des vers latins et

italiens qu'elles n'eussent pas compris. Bien loin de là, l'une et

l'autre écrivaient fort bien en italien[48]. Dans une correspondance

manuscrite de Mme de La Fayette, que nous avons pu parcourir, nous

avons rencontré plus d'une allusion au temps où elle faisait pour

ainsi dire ses études sous Ménage[49]. La nature avait comblé Mme de

Sévigné: elle lui avait donné une justesse et une solidité parfaite,

avec un inépuisable enjouement et une vivacité étincelante. Le goût,

se joignant en elle au génie, en a fait l'incomparable épistolière qui

a laissé bien loin derrière elle Balzac et Voiture, et que Voltaire

lui-même n'a point surpassée. Elle a l'air de tout oser, comme une

étourdie et une ignorante, et jamais, dans ses traits les plus hardis,

elle ne passe la mesure, signe infaillible d'un art achevé. Remarquez

encore que si Mme de Sévigné a écrit admirablement, ç'a toujours été

par rencontre, sachant bien, il est vrai, que ses lettres seraient

montrées; elle n'a jamais mis d'enseigne, elle n'a écrit que des

lettres, elle n'a pas fait de livres, nous doutons même qu'elle eût pu

en faire, et nous ne l'imaginons pas composant un roman ni un ouvrage

quelconque, si ce n'est peut-être des mémoires et des satires, comme

son cousin Bussy ou Saint-Simon, ou bien des traités de théologie,

comme sa fille, Mme de Grignan[50]. Il n'en est point ainsi de Mme de

La Fayette. Ce n'est pas seulement une personne de beaucoup d'esprit

et de beaucoup d'instruction, c'est un auteur. Il n'est pas surprenant

qu'elle sût écrire, puisqu'elle l'avait appris et en faisait

profession. Une politesse exquise est son trait dominant, et il est

permis de le rapporter en partie à la discipline littéraire qu'elle

garda bien plus longtemps que son amie: d'ailleurs, n'écrivant pas un

mot sans le soumettre à ce même Ménage, à Segrais, qui logea quelque

temps chez elle et lui prêtait, sinon sa plume, au moins ses conseils

et son nom, à Huet, à La Rochefoucauld. Mme de La Fayette est très

supérieure assurément à Mlle de Scudéry, à Mme d'Aulnoy, à Mme

Lambert, mais elle est de leur famille. Quoiqu'elle ait passé sa vie

avec Mme de Sévigné, elle en diffère entièrement, et n'a rien à voir

avec une princesse du sang telle que Mme de Longueville.

[47] _Ægidii Menagii Poemata_, depuis la première édition, qui est

de 1652, in-4º, _Ægidii Menagii Miscellaneu_, jusqu'à l'édition

elzévirienne, bien plus complète, de 1663. Dans celle-ci, il y a

plus de vingt pièces françaises, latines et italiennes, adressées à

Mme de La Fayette avant et après son mariage. Mme de Sévigné y est

un peu plus épargnée; mais en revanche elle paraît déjà dans

l'édition de 1652 et sous son nom et sous celui d'Uranie. L'étude

des diverses éditions des poésies galantes de Ménage ne serait pas

du tout inutile à l'histoire de Mme de Sévigné et de Mme de La

Fayette.

[48] Voyez le sonnet italien de Mme de Sévigné, publié par M. de

Montmerqué.

[49] Cette correspondance a été vendue à Sens, en 1849, à la vente

de M. Tarbé. Nous l'avons examinée avec soin. Elle se compose

d'environ cent soixante-seize lettres inédites, et parcourt presque

toute la vie de Mme de La Fayette. On y voit que Ménage se prit de

passion pour ses belles écolières. Rebuté et découragé assez vite

par Marie de Rabutin, il se tourna vers la parente de celle-ci,

Mlle de Lavergne, sans être plus heureux, mais sans être traité

avec autant de négligence. Le commerce de Ménage avec Mlle de

Lavergne dura même pendant qu'elle fut mariée au comte de La

Fayette; il s'anima depuis son veuvage, et avec des vicissitudes de

vivacité et de langueur il subsista jusqu'à sa mort. Évidemment Mme

de La Fayette coquetta un peu avec son maître de latin et

d'italien, et pendant quelque temps les relations sont assez

intimes sans être tendres. Sur la fin, c'est une bonne et parfaite

amitié.

Plusieurs lettres montrent avec quel soin Mme de La Fayette avait

étudié sous Ménage les poëtes et les bons écrivains, anciens et

modernes. Elle le consulte, et elle lui rappelle leurs discussions

sur l'emploi de telle ou telle expression. Il est sans cesse

question de leur ami commun, Huet, qui écrivit pour _Zaïde_ une

dissertation sur l'origine du roman. Quelques lignes sur Segrais.

Nous ne nous souvenons pas d'avoir rencontré une seule fois le nom

de La Rochefoucauld. C'était là probablement la partie délicate et

réservée, sur laquelle la belle dame ne consultait guère ses

savants amis, et dont elle n'aurait pas laissé approcher la

conversation. Ce qu'il y avait entre M. le duc et Mme la comtesse

ne regardait pas l'abbé Huet et l'abbé Ménage. Il fallait être la

marquise de Sévigné ou la marquise de Sablé pour se permettre un

mot sur un pareil sujet. D'ailleurs nous n'avons ici que les

lettres ou plutôt les billets de Mme de La Fayette; il n'y en a pas

un seul de Ménage. La plupart sont autographes, quelques-uns dictés

et signés, tous parfaitement authentiques. M. Tarbé avait fait de

cette correspondance une copie qui s'est vendue avec les

autographes. Le tout appartient aujourd'hui à M. Feuillet.

[50] On peut lire une dissertation de Mme de Grignan sur le _pur

amour_ de Fénelon, au t. X des œuvres de Mme de Sévigné, p. 518,

édition Montmerqué.--Sur Mme de Sévigné, voyez LA SOCIÉTÉ

FRANÇAISE, t. II, ch. XIII, p. 201, etc., avec un charmant billet

inédit de sa jeunesse.

Mais ce qu'il importe surtout de ne pas oublier, c'est que celle-ci

précède d'un certain nombre d'années les deux illustres amies, et que,

de bonne heure séparée du monde, et ensevelie dans la retraite pendant

les vingt-cinq dernières années de sa vie, elle n'a pu profiter du

progrès alors si rapide de la langue et du goût. Il y a en effet deux

parties bien différentes dans la littérature du XVIIe siècle, celle de

Louis XIII et de la Régence[51], que représentent Corneille et

Pascal, et celle qui est particulièrement l'œuvre de Louis XIV, et

dont Racine et Fénelon sont l'expression la plus accomplie. Dans l'une

est une grandeur un peu négligée; dans l'autre, un art charmant qui

quelquefois se fait trop sentir. Les femmes qui appartiennent à la

première moitié du XVIIe siècle ont dans leur style, comme elles

avaient dans leur conversation, des longueurs, des négligences, des

incorrections même, car la langue qu'elles écrivent ou qu'elles

parlent n'est pas fixée. Elles ne savent encore ni choisir entre leurs

pensées, ni leur donner ce tour heureux, cette précision et cette

élégance devenues presque vulgaires à la fin du siècle, grâce au

concours de tant de beaux génies. Mais leur esprit, qui avait touché à

toutes les grandes choses, politique et religion, ambition mondaine et

sainte pénitence, est d'une trempe bien autrement forte que celui des

femmes qui sont venues après la Fronde et ont reçu l'impression

particulière du goût de Louis XIV, devenu celui de la France entière.

Mme de Sévigné, née et formée dans la première époque, se développe et

s'épanouit dans la seconde: son cœur est avec la première, son génie

en vient; la seconde lui a donné sa politesse sans ôter rien à sa

vigueur et à sa verve originale. Mme de Longueville était dans tout

son éclat sous la Fronde; depuis elle n'a vécu qu'aux Carmélites et à

Port-Royal; son goût était arrêté et achevé vers 1650. Ainsi, ne lui

demandons point les qualités qu'elle ne peut avoir; reconnaissons en

elle un esprit véritablement du premier rang, mais qui est toujours

celui d'une femme, d'une grande dame, d'une princesse fort paresseuse,

comme la peignent Retz et Mme de Motteville, qui n'a pas pris le

moindre soin des facultés qu'elle a reçues, et laisse paraître

indistinctement ses qualités et ses défauts, qui sont aussi les

qualités et les défauts du temps où elle est venue, à savoir, une

grandeur inculte, une délicatesse souvent raffinée, avec une

perpétuelle négligence.

[51] Nous reviendrons souvent dans cet ouvrage sur cette

distinction de la littérature de Louis XIII et de celle de Louis

XIV. Nous disions ailleurs, JACQUELINE PASCAL, _Introduction_, p.

17: «Avançons, voilà le siècle de Louis XIV: c'en est fait de la

mâle vigueur du temps de Richelieu; c'en est fait de la libre

allure de la Fronde; Louis XIV a mis à l'ordre du jour la

politesse, la dignité tempérée par le bon goût. Heureux les génies

qui auront été trempés dans la vigueur et dans la liberté de l'âge

précédent, et qui auront assez vécu pour recevoir leur dernière

perfection des mains de la politesse nouvelle. C'est le privilége

de Mme de Sévigné comme de Molière et de Bossuet.» Voyez aussi LA

SOCIÉTÉ FRANÇAISE, _passim_.

III.

S'il y a de la femme dans l'esprit de Mme de Longueville, son âme

surtout est au plus haut point féminine, et, loin de l'en accuser,

nous l'en louons. Oui, Mme de Longueville est de son sexe; elle en a

les qualités adorables et les imperfections bien connues. Dans un

monde où la galanterie était à l'ordre du jour, cette jeune et

ravissante créature, mariée à un homme déjà vieux et même occupé

ailleurs, suivit l'exemple universel. Naturellement tendre, les sens,

elle-même le dit dans la confession la plus humble qui fut jamais,

n'entraient pour rien dans les démarches de son cœur; mais entourée

d'hommages, elle s'y complaisait. Aimable, elle mettait son bonheur à

être aimée. Sœur du grand Condé, elle n'était pas insensible à l'idée

de jouer un rôle et d'occuper l'attention; mais, loin de prétendre à

la domination, elle était tellement femme qu'elle se laissait conduire

à celui qu'elle aimait. Tandis qu'autour d'elle l'intérêt et

l'ambition prenaient si souvent les couleurs de l'amour, elle n'écouta

que son cœur, et se mit comme au service de l'ambition et de

l'intérêt d'un autre. Tous les auteurs sont unanimes à cet égard; ses

ennemis lui reprochent avec aigreur de n'avoir pas eu un but qui lui

fût propre et d'avoir méconnu ses intérêts; ils ne se doutent pas

qu'en croyant l'accabler par là, ils la relèvent, et prennent soin

eux-mêmes de couvrir sa conduite et ses fautes qui, après tout, se

réduisent à une seule.

Elle a dû être touchée de la passion et du dévouement de Coligny, qui

donna son sang pour la venger des outrages de Mme de Montbazon[52];

elle a pu prêter un moment une oreille distraite aux galanteries du

brave et spirituel Miossens, depuis le maréchal d'Albret[53]; plus

tard, elle se compromit un peu avec le duc de Nemours; mais elle n'a

aimé véritablement qu'une seule personne, La Rochefoucauld. Elle s'est

donnée à lui tout entière; elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses

intérêts, son repos, sa réputation. Pour lui, elle est entrée dans les

conduites les plus équivoques et les plus contraires. C'est La

Rochefoucauld qui l'a jetée dans la Fronde, qui l'a fait, à son gré,

avancer ou reculer, qui l'a rapprochée ou séparée de sa famille, qui

l'a gouvernée absolument; elle a consenti à n'être entre ses mains

qu'un instrument héroïque. Sans doute, la passion et l'orgueil ont pu

trouver leur compte dans cette vie d'aventures et dans ces périls

énergiquement bravés; mais de quelle trempe était l'âme qui mettait en

cela sa consolation! Et, comme il arrive d'ordinaire, l'homme auquel

elle faisait tant de sacrifices n'en était pas entièrement digne. Il

avait infiniment d'esprit; mais il était fort égoïste et jugeant des

autres sur lui-même, subtil dans le mal comme elle l'était dans le

bien, plein de raffinement dans son amour-propre et dans la recherche

de ses intérêts, le moins chevaleresque des hommes en réalité,

quoiqu'il affectât toutes les apparences de la plus haute chevalerie.

Aussi, dès qu'il croit que Mme de Longueville a un moment chancelé

loin de lui et trop écouté le duc de Nemours, il se retourne contre

elle et la poursuit du plus misérable ressentiment. Il la noircit

auprès de son frère; il révèle les faiblesses dont il a profité; et

quand elle est tout occupée à réparer les torts de sa vie, quand elle

les expie par la plus dure pénitence, il fait imprimer à l'étranger

des Mémoires où il la déchire et qu'il n'a pas même le courage

d'avouer[54], comme un peu plus tard il fera faire à Mme de Sablé des

articles de journal à sa gloire, qu'il corrigera de sa propre main,

ôtant soigneusement les petites critiques qui avaient été mises pour

donner du poids aux louanges[55]; en sorte que la pauvre femme, en

revenant des Carmélites ou de Port-Royal, eût pu rencontrer, dans les

rares salons où elle allait encore, l'histoire de ses amours et la

peinture de ses défauts tracés de la main de celui qui eût dû mourir

pour la défendre, fût-ce même contre la vérité. La Rochefoucauld,

après la Fronde, arrangea très bien ses affaires avec la cour; il s'y

ménagea et s'y soutint; il monta dans le carrosse de Mazarin en disant

le mot fameux: tout arrive en France; il se fit donner une bonne

pension[56]; il sollicita et obtint de grandes grâces pour son fils;

il brigua pour lui-même la place de gouverneur du Dauphin, qui fut

donnée à Montausier; il sut s'entourer de femmes aimables, qui toutes

en étaient avec lui à l'admiration et aux petits soins, et dont l'une,

Mme de La Fayette, lui consacra sa vie et remplaça Mme de Longueville.

Combien la conduite d'Anne de Bourbon est différente! L'amour l'avait

engagée dans la Fronde, l'amour l'y avait soutenue; aussitôt que

l'amour lui manque, elle ne sait plus où elle en est. L'altière

héroïne qui, pour faire la guerre à Mazarin, avait vendu ses

pierreries, bravé l'Océan, tour à tour soulevé le Nord et le Midi, et

tenu en échec la puissance royale, dès qu'il ne s'agit plus que

d'elle, se retire de la scène, rentre dans l'ombre, se voue à la

solitude à trente-cinq ans, dans toute sa beauté, ne retenant du passé

de sa vie que le souvenir de ses fautes, comme Mlle de La Vallière.

Ah! sans doute il eût mieux valu lutter contre son cœur, et à force

de courage et de vigilance se sauver de toute faiblesse. Nous mettons

un genou en terre devant celles qui n'ont jamais failli, devant Mme de

Hautefort et Mlle de La Fayette; mais quand à Mlle de La Vallière ou à

Mme de Longueville on ose comparer Mme de Maintenon, avec les calculs

sans fin de sa prudence mondaine et les scrupules tardifs d'une piété

qui vient toujours à l'appui de sa fortune, nous protestons de toute

la puissance de notre âme; nous sommes hautement pour la sœur Louise

de la Miséricorde et pour la pénitente de M. Singlin et de M. Marcel;

nous préférons mille fois l'opprobre dont elles essaient en vain de se

couvrir, à la vaine considération qui a entouré, dans une cour

dégénérée, Mme Scarron devenue en secret la femme de Louis XIV. Deux

choses seules nous touchent, la vertu vraie et la passion vraie:

l'une, qui est au-dessus de tout et que Dieu seul peut dignement

récompenser; l'autre, qu'il ne faut pas célébrer, mais qui a son

excuse au moins et une sorte de grandeur dans ses élans désintéressés,

dans ses sacrifices, dans ses souffrances, surtout dans ses

expiations.

[52] Plus bas, chap. III

[53] Plus bas, p. 36.

[54] Personne n'a été dupe du désaveu qu'il fit par politique des

passages de ces Mémoires qui regardaient Condé et sa sœur, car ce

sont précisément les plus travaillés et qui trahissent le plus sa

main. Ils révoltèrent la conscience publique, dont l'interprète est

Mme de Motteville, t. V, p. 114-115, et p. 132.

[55] MADAME DE SABLÉ, ch. III.

[56] Bibliothèque impériale, papiers de Gaignières, no 771, p. 567:

«Pension de 8,000 livres au duc de La Rochefoucauld, le 11 juillet

1659.»

Comprenons donc bien Mme de Longueville, et ne l'accusons pas de

n'avoir pas eu de consistance et de caractère propre: son vrai

caractère et l'unité de sa vie doivent être cherchés où ils sont, dans

son dévouement à celui qu'elle aimait. Elle est là tout entière et

toujours la même, à la fois conséquente et absurde, et touchante

jusque dans ses folies.

Nous mettons tous ses mouvements désordonnés sur le compte de l'esprit

inquiet et mobile de La Rochefoucauld. C'est lui qui est l'ambitieux,

c'est lui qui est l'intrigant; c'est lui qui erre de parti en parti,

selon les circonstances, uniquement occupé de ses intérêts, et sans

nul autre grand mérite qu'un esprit fertile en expédients de toute

sorte et une bravoure brillante sans talent militaire. Et nous

attribuons à Mme de Longueville, au sang des Condé, à ce grand cœur

qui éclate partout en elle, nous lui attribuons l'audace dans le

danger, un certain contentement secret dans l'excès du malheur, et

après les revers, une fierté devant les victorieux qui ne le cède

point à celle du cardinal de Retz. Mme de Longueville aussi ne baissa

pas les yeux; elle les détourna sur un plus digne objet. Une fois

frappée dans le point qui était tout pour elle, elle dit adieu aux

affaires et au monde, sans demander grâce à la cour, et demandant

pardon à Dieu seul.

Ainsi considérées, toutes les critiques qu'on a prodiguées à Mme de

Longueville lui tournent en apologie.

La Rochefoucauld, après avoir fait de Mme de Longueville l'éloge que

nous en avons cité, ajoute: «Mais ces belles qualités étoient moins

brillantes à cause d'une tache qui ne s'est jamais vue en une

princesse de ce mérite, qui est que bien loin de donner la loi à ceux

qui avoient une particulière adoration pour elle, elle se transformoit

si fort dans leurs sentiments, qu'elle ne reconnoissoit pas les siens

propres. En ce temps-là, le prince de Marcillac avoit part dans son

esprit, et comme il joignoit son ambition à son amour, il lui inspira

le désir des affaires, encore qu'elle y eût une aversion naturelle.»

Cette tache, que lui reproche ici La Rochefoucauld par la plus

incroyable ingratitude, est précisément son auréole, celle de la

femme aimante et dévouée.

Le futur auteur des Maximes ne fait pas difficulté d'avouer qu'il

s'attacha à elle autant par intérêt que par affection. Après une telle

déclaration, on n'est guère reçu à s'écrier chevaleresquement:

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,

J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux.

Non, ce n'est pas pour plaire à une femme que vous vous êtes engagé

dans la Fronde; vous vous y êtes jeté de vous-même par la passion

innée de l'intrigue, et, nous le verrons tout à l'heure, par le dépit

d'une petite ambition trompée. Vous le reconnaissez: Mme de

Longueville avait une aversion naturelle pour les affaires; elle vous

y a suivi contre son goût et contre ses intérêts manifestes.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 2 / 51 段