[12] _Ibid._, p. 219.

Notes de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été

harmonisée.

MADAME

DE LONGUEVILLE

PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE

RUE SAINT-BENOIT, 7

[ILLUSTRATION: Madame de Longueville]

MADAME

DE LONGUEVILLE

ÉTUDES

SUR LES FEMMES ILLUSTRES ET LA SOCIÉTÉ

DU XVIIe SIÈCLE

PAR

M. VICTOR COUSIN

_QUATRIÈME ÉDITION_

REVUE ET CORRIGÉE.

LA JEUNESSE

DE

MADAME DE LONGUEVILLE

PARIS

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

QUAI DES AUGUSTINS, 35

1859

Réserve de tous droits.

AVANT-PROPOS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Villefore a écrit la Vie de Mme de Longueville, et nous n'avons point

songé à la refaire. Nous avons voulu seulement pénétrer dans

l'intimité d'une âme d'élite, qui nous inspire un intérêt particulier,

à l'aide des plus sincères documents que puisse employer l'histoire,

les correspondances confidentielles, où les cœurs, en s'épanchant,

loin de l'œil du public, révèlent involontairement les caractères,

c'est-à-dire les causes les plus vraies des événements humains. Pour

nous procurer de tels documents, nous avons fouillé, avec la

persévérance de la passion, dans les bibliothèques publiques et

privées, et nous avons fini par mettre la main sur une foule de

lettres inédites qui nous ont éclairci bien des côtés obscurs de la

vie de Mme de Longueville, de celle de Condé, son frère, de leurs

contemporains et de leurs contemporaines les plus célèbres.

A défaut donc de tout autre mérite, cet écrit aura du moins celui

d'offrir au lecteur des choses jusqu'ici entièrement ignorées ou à

peine entrevues: par exemple, l'intérieur, pour la première fois

ouvert, de ce grand couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques,

qui servit d'asile à tant de cœurs blessés, où Mlle de Bourbon fut

comme élevée et voulut à quinze ans ensevelir sa beauté et son esprit;

les gracieux passe-temps de sa jeunesse au Louvre, à l'hôtel de

Rambouillet, à Chantilly, à Ruel, à Liancourt; ses charmantes amies,

ses brillants et vaillants adorateurs; la politique habile et trop peu

appréciée de son père; l'éducation guerrière et aussi les premières

amours de Condé; surtout cette pure et touchante Mlle Du Vigean, digne

objet des tendresses d'un héros, que nous avons en quelque sorte

retrouvée, et que nous osons mettre à côté de Mlle de La Vallière.

Il y a plus de quinze ans, dans nos heures de loisir, nous avions rêvé

l'ouvrage le plus étranger à nos travaux ordinaires, qui nous attirait

et nous attachait par ce contraste même[1]. Les grands hommes et

particulièrement les grands écrivains du XVIIe siècle sont à peu près

connus; mais les femmes n'étaient pas alors moins remarquables que les

hommes, et on ne connaît guère que Mme de Sévigné, Mme de La Fayette,

et un bien petit nombre d'autres; tandis qu'il y avait partout, à la

cour, et dans les salons de Paris, dans les brillants manoirs de

l'aristocratie et dans les austères retraites de la religion, des

femmes d'un grand esprit et d'un grand cœur, qui sans doute ne

savaient pas écrire comme des auteurs de profession, mais qui ont

beaucoup écrit, parce que c'était la mode du temps, et qui n'ont pu

écrire d'une façon médiocre avec les pensées et les sentiments dont

elles étaient nourries. Nous nous sommes donc amusé à rechercher, et

nous sommes parvenu à découvrir toute une littérature féminine, aux

trois quarts inconnue, qui ne nous semble pas indigne d'avoir une

place à côté de la littérature virile en possession de l'admiration

universelle. De là le projet d'une galerie des femmes illustres du

XVIIe siècle, sur le modèle des hommes illustres de Perrault. Nous

avons donné la première page d'une semblable histoire dans JACQUELINE

PASCAL; en voici très probablement la dernière. L'âge arrive, le ciel

s'assombrit, nous nous devons à de plus sérieuses pensées, à une

grande cause que nous avons autrefois servie avec l'ardeur et

l'énergie de la jeunesse, et qui aujourd'hui, compromise par les uns,

trahie par les autres, réclame nos derniers efforts et notre suprême

dévouement[2]. Cependant nous ne regretterons pas les moments que nous

avons donnés à ces études un peu légères, si elles peuvent accroître

la connaissance et le goût de la plus belle époque de notre histoire,

de cette puissante société française du XVIIe siècle qu'on admire

toujours davantage à mesure qu'on l'envisage sous ses différentes

faces; où la France était en spectacle aux nations et marchait à la

tête de l'humanité; où la philosophie était en honneur aussi bien que

la poésie et les arts, l'esprit religieux et l'esprit militaire; où

Descartes partageait l'estime publique avec Corneille et Condé; où Mme

de Grignan l'étudiait avec une vivacité passionnée; où Bossuet et

Arnauld, Fénelon et Malebranche se déclaraient hautement ses

disciples. En sorte qu'à vrai dire, à ce foyer commun du grand et du

beau, nos prédilections littéraires et notre foi philosophique se

lient d'une manière intime et se vivifient réciproquement.

[1] JACQUELINE PASCAL, 3e édit., l'_Avant-propos_ et

l'_Introduction_.

[2] Il nous reste à recueillir de tous nos écrits les éléments

épars d'une Théodicée nouvelle, particulièrement fondée sur une

psychologie exacte fécondée par une induction légitime, avec le

double dessein de défendre la grande foi du genre humain contre la

détestable philosophie que l'Allemagne, en ces derniers temps, a

renvoyée à la France après la lui avoir empruntée, et de défendre

aussi la vraie et bonne philosophie contre une dévotion

pusillanime, indigne du christianisme et condamnée par l'Église,

qui refuse à la raison humaine le droit et la force de s'élever

jusqu'à Dieu. Il nous reste surtout à mettre la dernière main à

cette traduction de Platon, dont nous voudrions faire le monument

le moins fragile de notre entreprise philosophique.

Mais si le XVIIe siècle a plus que jamais notre admiration, nous nous

gardons de l'erreur trop accréditée qui confond ce siècle avec le

règne de Louis XIV. Assurément Louis XIV est aussi à nos yeux un grand

roi. Il a eu ce qu'il y a de plus rare au monde, de la grandeur dans

le caractère; c'est là sa gloire immortelle. De plus, il était secret,

attentif, laborieux, capable d'une conduite forte et soutenue; mais,

il faut bien le dire, il était profondément personnel, et il a aimé sa

personne et sa famille bien plus que la France. C'est un fait

au-dessus de toutes les controverses qu'il a laissé la France

humiliée, affaiblie, mécontente, et déjà pleine de germes de

révolutions, tandis que Henri IV, Richelieu et Mazarin la lui avaient

transmise couverte de gloire, puissante et prépondérante au dehors,

tranquille et satisfaite au dedans. Louis XIV termine le XVIIe siècle,

il ne l'a pas inspiré, et il est loin de le représenter tout entier.

C'est sous Henri IV, sous Louis XIII et sous la reine Anne, que sont

nés, se sont formés, et même développés les grands hommes d'État et

les grands hommes de guerre, ainsi que les plus grands écrivains de

l'un et de l'autre sexe, ceux-là mêmes qui, comme Mme de Sévigné et

Bossuet, ont prolongé le plus avant leur carrière. L'influence de

Louis XIV se fait sentir assez tard. Il n'a pris les rênes du

gouvernement qu'en 1661, et d'abord il a suivi son temps, il ne l'a

pas dominé; il n'a paru véritablement lui-même que lorsqu'il n'a plus

été conduit par Lyonne et Colbert, les derniers disciples de Richelieu

et de Mazarin. C'est alors que, gouvernant presque seul, il a mis

partout l'empreinte de son goût, dans la politique, dans la religion,

dans les mœurs, dans les arts et dans les lettres. Il a substitué en

tout genre la noblesse à la grandeur, la dignité à la force,

l'élégance à la grâce; il a effacé les caractères et poli en quelque

sorte la surface des âmes; il a ôté les grands vices et aussi les

grandes vertus; il a mis l'école purement littéraire et par conséquent

un peu inférieure de Racine et de Boileau à la place de cette grande

école de vertu, de politique et de guerre instituée par Corneille; à

Descartes, à Pascal, à Bossuet il a donné pour héritiers Massillon,

Fontenelle, Voltaire, les vrais enfants de la fin du XVIIe siècle.

Après Mme de Sévigné, cette rivale de Molière, formée, comme lui, de

1640 à 1660, on a vu paraître Mme de Maintenon, le modèle du genre

convenable, avec sa monnaie agréable encore mais bien petite, Mme de

Caylus, Mme de Staal, Mme Lambert. Ajoutez la révocation toute

gratuite de l'édit de Nantes, quand les protestants soumis, mais

protégés, rivalisaient de zèle avec les catholiques pour le service de

l'État, et quand leurs plus illustres familles se convertissaient peu

à peu; ajoutez surtout les guerres déplorables entreprises par Louis

XIV, avec un ministère de commis et des généraux de cour, pour

rétablir les Stuarts sur le trône d'Angleterre et pour mettre la

couronne d'Espagne sur la tête de son petit-fils, lorsqu'en échange de

ses prétentions et sans tirer l'épée il pouvait obtenir et donner à

jamais la Belgique à la France; vous avez là une fin de règne qui ne

ressemble guère à ses commencements, parce que les commencements

viennent d'un tout autre génie, de ce génie qui inspira Henri IV,

Richelieu, Mazarin, dicta l'édit de Nantes, le traité de Westphalie et

celui des Pyrénées, le Cid, Polyeucte et Cinna, le Discours de la

Méthode et les Provinciales, Don Juan et le Misanthrope, et les

sermons les plus pathétiques de Bossuet. C'est ce génie-là que nous

rappelons et glorifions partout dans cet ouvrage, parce qu'à nos yeux

c'est le génie même de la France à l'époque de sa véritable grandeur.

Si le public accueille un peu favorablement ces études, nous lui en

offrirons la suite; nous lui montrerons Mme de Longueville pendant la

Fronde et après sa conversion, de 1648 à 1680. Ce seront encore là

d'assez belles parties du XVIIe siècle.

15 décembre 1852.

AVANT-PROPOS

DE CETTE NOUVELLE ÉDITION

Nous pouvons, ce semble, nous rendre ce témoignage à nous-même qu'en

cette nouvelle édition nous n'avons rien négligé pour améliorer notre

ouvrage et le soutenir un peu dans l'estime publique. Les critiques

éminents qui, dans les rangs les plus opposés[3], l'ont honoré d'un

bienveillant examen, reconnaîtront aisément que leurs observations

n'ont pas été perdues. Nous avons beaucoup corrigé, quelquefois

retranché, souvent ajouté, et, par exemple, on trouvera ici plus d'une

page nouvelle sur deux des principaux acteurs des scènes que nous

racontons, Mazarin et La Rochefoucauld. Nous avons fait un plus

fréquent usage d'un genre de documents trop négligés qui nous ont paru

particulièrement convenir à une histoire de mœurs telle que celle-ci,

où les femmes jouent un grand rôle; nous voulons parler des portraits,

ces délicats interprètes du caractère et de l'âme, qu'offre avec

profusion le siècle de Champagne, de Ferdinand, de Juste, de Mignard,

servis par des graveurs tels que Michel Lasne, Mellan, Poilly,

Nanteuil. Des recherches assidues nous ont mis en possession d'un bon

nombre de lettres et de pièces, jusqu'à présent restées inconnues, qui

illustrent tout ensemble l'histoire et la littérature. Les Carnets

autographes de Mazarin et ses lettres inédites nous ont fourni des

lignes précieuses et inattendues. Notre trésor de pièces relatives aux

Carmélites s'est enrichi d'un curieux inventaire des objets d'art que

la pieuse maison a possédés jusqu'en 1793, ainsi que des biographies

naïves et touchantes de leurs premières grandes prieures dont nous

nous étions contenté de donner de courts passages. Les militaires, cet

immortel honneur, cette ressource suprême de la France, nous sauront

gré peut-être d'avoir rassemblé pour eux les documents les plus

certains sur la première bataille de Condé, cette bataille de Rocroi

que les vainqueurs de l'Alma feront bien de méditer encore, comme nous

pourrions leur recommander l'étude attentive du siége de Dunkerque.

Enfin, sans toucher en rien à la forme première de notre livre, nous

avons laissé paraître davantage le fond solide sur lequel repose cette

fidèle peinture de la société française au XVIIe siècle.

[3] Nous nous bornerons à citer et à remercier ici M. Planche et M.

Nettement, M. Cuvilier-Fleury et M. de Pontmartin.

Tel est en effet notre sujet véritable. Ce que nous nous sommes

proposé de faire connaître c'est bien assurément Mme de Longueville,

mais c'est aussi, mais c'est surtout la société d'où elle est sortie

et qu'elle a traversée, cette société incomparable qui a eu le culte

de toutes les grandes choses, de la religion, de la philosophie, de la

poésie, de la politique, de la guerre, sans oublier celui de la

beauté. Voilà pourquoi nous conduisons tour à tour le lecteur au

couvent des Carmélites, à l'hôtel de Rambouillet, même à la Place

Royale, au congrès de Münster et sur les champs de bataille. La sœur

de Condé, belle, pieuse, spirituelle, un peu coquette et toujours

héroïque, est à la fois la principale figure et le lien harmonieux de

ces différents tableaux. Pouvions-nous donner au XVIIe siècle un plus

vrai et plus gracieux symbole?

V. COUSIN.

MME DE LONGUEVILLE

INTRODUCTION

LA PERSONNE DE MADAME DE LONGUEVILLE. DESCRIPTIONS DES

CONTEMPORAINS. PORTRAITS AUTHENTIQUES.--SON ESPRIT ET SON

STYLE.--SON CARACTÈRE. EXPLICATION DE SA CONDUITE DANS LA

FRONDE.--MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE ET MADAME DE LONGUEVILLE.

Il y a trois parties bien marquées dans la vie de la duchesse de

Longueville[4].

[4] Voyez l'ouvrage de Villefore: _la Vie de madame la duchesse de

Longueville_, en deux parties. Il y en a deux éditions un peu

différentes. La première est de 1738, sans indication de lieu; la

seconde, d'Amsterdam, 1739; cette dernière est la plus complète, et

celle que nous citerons.

Née en 1619 dans le donjon de Vincennes, pendant la captivité de son

père, Henri de Bourbon, prince de Condé, avec lequel était venue

s'enfermer sa jeune femme, cette beauté célèbre, Charlotte Marguerite

de Montmorency, on voit d'abord Mlle de Bourbon croissant en grâces

auprès d'une telle mère, partageant ses journées entre le couvent des

Carmélites et l'hôtel de Rambouillet, nourrissant son cœur de pieuses

émotions et de lectures romanesques, allant au bal, mais avec un

cilice, confidente des nobles amours du duc d'Enghien, son frère,

avec la belle Mlle Du Vigean, et aidant peut-être l'aimable fille à

sauver sa vertu ou à cacher ses chagrins dans le cloître où elle-même

ira mourir. Elle est mariée à vingt-trois ans à M. de Longueville, qui

en a quarante-sept, et qui, au lieu de réparer ce désavantage par une

tendresse empressée, suit encore le char de la plus triste coquette du

temps, la fameuse duchesse de Montbazon. Outragée par cette rivale,

mal défendue par un mari qui ne sait pas même être jaloux, elle cède

peu à peu à la contagion de l'air qu'elle respire; et, après avoir été

quelque temps exilée dans les distractions magnifiques de l'ambassade

de Münster, de retour à Paris elle se laisse subjuguer à l'esprit, au

grand air, à l'apparence chevaleresque du prince de Marcillac, depuis

le duc de La Rochefoucauld. Celle liaison décide de sa vie et en

termine la première partie en 1648.

La Fronde avec ses vicissitudes, l'amour tel qu'on l'entendait à

l'hôtel de Rambouillet, l'amour à la Corneille et à la Scudéry, avec

ses enchantements et ses douleurs, mêlé aux dangers et à la gloire,

traversé de mille aventures, vainqueur des plus rudes épreuves, puis

succombant à sa propre infirmité et s'épuisant bientôt lui-même: telle

est la seconde période, si courte et si remplie, qui, commencée en

1648, finit au milieu de 1654.

Depuis, toute la vie de Mme de Longueville n'est qu'une longue

pénitence, de plus en plus austère, qui s'accomplit successivement en

Normandie auprès de son vieux mari, aux Carmélites, à Port-Royal, et

s'achève par une sainte mort en 1679.

Ainsi d'abord un éclat sans tache, ensuite les fautes, et à la fin

l'expiation, voilà comment se partage la carrière de Mme de

Longueville.

C'est dans cet ordre que nous avons recueilli et que nous présenterons

au lecteur tout ce qu'il nous a été possible de rassembler de Mme de

Longueville, en nous livrant à des recherches persévérantes: écrits

politiques et religieux, surtout lettres intimes et confidentielles

échappées à sa plume dans toutes les circonstances importantes de sa

vie, et qui la peignent involontairement d'une manière aussi fidèle

qu'agréable.

Mais si les écrits et les lettres que nous allons publier éclairent le

caractère de Mme de Longueville, il est tout aussi vrai que ce

caractère bien compris les éclaire encore plus et les met dans leur

véritable jour. Pour introduire et intéresser à un ouvrage, il est

assez reçu de commencer par quelques détails sur son auteur; et, comme

ici l'auteur est une femme, il faut bien faire connaître un peu sa

personne, ainsi que son esprit et son cœur.

I.

Anne Geneviève de Bourbon était fille, comme nous l'avons dit, de

cette Charlotte Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, qui

tourna la tête à Henri IV. La fille était au moins aussi belle que la

mère, et c'est là un premier avantage de Mme de Longueville qui, nous

l'avouons, ne nous est pas d'un attrait médiocre.

La beauté étend son prestige sur la postérité elle-même, et attache un

charme, vainqueur des siècles, au nom seul des créatures privilégiées

auxquelles il a plu à Dieu de la départir. Mais je parle de la vraie

beauté. Celle-là n'est pas moins rare que le génie et la vertu. La

beauté a aussi ses époques. Il n'appartient pas à tous les hommes et à

tous les siècles de la goûter en son exquise vérité. Comme il y a des

modes qui la gâtent, il est des temps qui en altèrent le sentiment. Il

était digne du XVIIIe siècle d'inventer les jolies femmes, ces poupées

charmantes, musquées et poudrées, dissimulant les attraits qu'elles

n'avaient point sous leurs vastes paniers et leurs grands falbalas.

C'était assez pour babiller dans un salon, écrire les _Lettres

péruviennes_, servir de modèles aux héroïnes de Crébillon fils et

tenir tête aux héros de Rosbach. Ceux de Rocroy et de Lens, les

contemporains de Richelieu, de Descartes et de Corneille, les hommes

énergiques et un peu rudes qui ont précédé Louis XIV, et qui se

plaisaient à vivre d'une vie agitée, sauf à la finir comme Pascal et

Rancé, n'eussent pas été tentés de se mettre à genoux devant d'aussi

frêles idoles. Osons le dire: le fond de la vraie beauté comme de la

vraie vertu, comme du vrai génie, est la force. Sur cette force,

répandez un rayon du ciel, l'élégance, la grâce, la délicatesse; voilà

la beauté. Son type achevé est la Vénus de Milo[5], ou bien encore

cette pure et mystérieuse apparition, déesse ou mortelle, qu'on nomme

la Psyché ou la Vénus de Naples[6]. La beauté brille encore assurément

dans la Vénus de Médicis, mais on sent déjà qu'elle est près de

décliner. Regardez, je ne dis pas les femmes de Titien, mais les

vierges mêmes de Raphaël et de Léonard: le visage est d'une

délicatesse infinie, mais le corps est puissant; elles vous

dégoûteront à jamais des ombres et des magots à la Pompadour. Adorez

la grâce, mais en toutes choses ne la séparez pas trop de la force,

car sans la force la grâce se ternit bien vite, comme une fleur

séparée de la tige qui l'anime et la soutient.

[5] Quatremère de Quincy: _Dissertation sur la statue antique de

Vénus, découverte dans l'île de Milo_, in-4º; et _Recueil de

dissertations archéologiques_, 1836, in-8º, p. 143.

[6] Millingen: _Ancient unedited Monuments_, in-fol.; London, 1826,

p. 15, pl. VIII.

C'est Florence, ce sont ses artistes et ses princesses qui apportèrent

en France le sentiment de la vraie beauté. Il s'y développa

rapidement, et, par des causes diverses que nous ne pouvons pas même

indiquer ici, il régna parmi nous jusqu'à la fin du XVIIe siècle.

Quelle suite de femmes accomplies ce siècle nous présente, environnées

d'hommages, entraînant après elles tous les cœurs, et répandant de

proche en proche dans tous les rangs ce culte de la beauté que d'un

bout de l'Europe à l'autre on a appelé la galanterie française! Elles

accompagnent ce grand siècle dans sa course trop rapide; elles en

marquent, elles en éclairent les principaux moments, à commencer par

Charlotte de Montmorency, à finir par Mme de Montespan. Mettez au

milieu Mme de Chevreuse, Mme de Hautefort, Mme de Montbazon, Mme de

Guéméné, Mme de Châtillon, Mme de Lamothe-Houdancourt, Marie de

Gonzague et sa sœur la Palatine, tant d'autres enfin parmi

lesquelles, à notre extrême regret, nous n'oserions placer ni

l'aimable Henriette ni Mlle de La Vallière, et nous sommes bien forcé

de mettre Mme de Maintenon.

Mme de Longueville a sa place dans cette éblouissante galerie. Elle

avait tous les caractères de la vraie beauté, et elle y joignait un

charme particulier.

Elle était assez grande et d'une taille admirable. L'embonpoint et ses

avantages ne lui manquaient pas. Elle possédait ce genre d'attraits

qu'on prisait si fort au XVIIe siècle, et qui, avec de belles mains,

avait fait la réputation d'Anne d'Autriche. Ses yeux étaient du bleu

le plus tendre. Des cheveux, d'un blond cendré de la dernière finesse,

descendant en boucles abondantes, ornaient l'ovale gracieux de son

visage et inondaient d'admirables épaules, très découvertes, selon la

mode du temps. Voilà le fonds d'une vraie beauté. Ajoutez-y un teint

que sa blancheur, sa délicatesse et son éclat tempéré ont fait appeler

un teint de perle. Ce teint charmant prenait toutes les nuances des

sentiments qui traversaient son âme. Elle avait le parler le plus

doux. Ses gestes formaient avec l'expression de son visage et le son

de sa voix une musique parfaite; ce sont les termes d'un contemporain

fort désintéressé, d'un écrivain janséniste, peut-être Nicole; en

sorte, dit cet écrivain, que «c'étoit la plus parfaite actrice du

monde[7].» Mais le charme qui lui était propre était un abandon plein

de grâce, une langueur, comme s'expriment tous les contemporains, qui

avait des réveils brillants, quand la passion la saisissait, mais qui,

dans l'habitude de la vie, lui donnait un air d'indolence et de

nonchalance aristocratique qu'on prenait quelquefois pour de l'ennui,

quelquefois pour du dédain. Nous n'avons connu cet air-là qu'à une

seule personne en France, et cette personne, disparue avant le temps,

a laissé une mémoire si pure, et on pourrait dire à bon droit si

sainte, que nous n'osons la nommer[8] en un tel sujet, même pour la

comparer à Mme de Longueville.

[7] Nous trouvons dans plusieurs manuscrits jansénistes cette pièce

curieuse, sous ce titre: _Caractère de Mme de Longueville_.

Villefore ne l'a point ignorée. Voyez 1re partie, p. 25.

[8] Pourquoi ne pas lever aujourd'hui ce voile transparent?

L'aimable et noble personne à laquelle nous pensions avait nom en

ce monde Albertine de Staël, duchesse de Broglie.

Et nous ne faisons pas là, croyez-le bien, un portrait de fantaisie;

nous nous bornons à résumer les témoignages. Nous les citerons, si

l'on veut, pour prouver notre parfaite exactitude.

Commençons par celui qui l'a le mieux connue, et qui certes ne l'a pas

flattée. «Cette princesse, dit La Rochefoucauld dans ses Mémoires[9],

avoit tous les avantages de l'esprit et de la beauté en si haut point

et avec tant d'agrément, qu'il sembloit que la nature avoit pris

plaisir de former un ouvrage parfait et achevé.»

[9] Collection Petitot, t. LI, p. 455.

Écoutons aussi le cardinal de Retz, très-bon juge en pareille matière,

et qui aurait bien voulu prendre la place de La Rochefoucauld: «Pour

ce qui regarde Mme de Longueville, la petite vérole lui avoit ôté la

première fleur de la beauté[10]; mais elle lui en avoit laissé presque

tout l'éclat, et cet éclat joint à sa qualité, à son esprit et à sa

langueur, qui avoit en elle un charme particulier, la rendoit une des

plus aimables personnes de France[11].» Et ailleurs[12]: «Elle avoit

une langueur dans ses manières qui touchoit plus que le brillant de

celles mêmes qui étoient plus belles.»

[10] Cette maladie lui survint l'année même de son mariage; il ne

lui en resta presque aucune trace. Voyez plus bas, chap. III.

[11] Édit. d'Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 185.

[12] _Ibid._, p. 219.

Après les hommes, consultons les femmes. On peut, ce semble, les en

croire sur parole quand elles font l'éloge de la beauté d'une autre.

Voici comment Mme de Motteville parle en plusieurs endroits de celle

de Mme de Longueville: «Mlle de Bourbon commençoit à faire voir les

premiers charmes de cet angélique visage qui depuis a eu tant

d'éclat[13].»--«Si Mme de Longueville dominoit les âmes par cette voie

(son esprit et sa fortune), celle de sa beauté n'étoit pas moins

puissante; car, quoique elle eût eu la petite vérole depuis la

régence, et qu'elle eût perdu quelque peu de la perfection de son

teint, l'éclat de ses charmes attiroit toujours l'inclination de ceux

qui la voyoient, et surtout elle possédoit au souverain degré ce que

la langue espagnole exprime par ces mots de _donayre, brio, y

bizarria_ (bon air, air galant). Elle avoit la taille admirable, et

l'air de sa personne avoit un agrément dont le pouvoir s'étendoit même

sur notre sexe. Il étoit impossible de la voir sans l'aimer et sans

désirer de lui plaire. Sa beauté néanmoins consistoit plus dans les

couleurs de son visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux

n'étoient pas grands, mais beaux, doux et brillants, et le bleu en

étoit admirable; il étoit pareil à celui des turquoises. Les poëtes ne

pouvoient jamais comparer qu'aux lis et aux roses le blanc et

l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et

argentés, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses,

faisoient qu'elle ressembloit beaucoup plus à un ange tel que la

faiblesse de notre nature nous les fait imaginer que non pas à une

femme:

Poca grana y mucha nieve

Van competiendo en su cara,

Y entre lirios y jasmines

Assomanse algunas rosas[14]».

[13] _Mémoires_, édit. d'Amsterdam, 1750, t. Ier, p. 44.

[14] _Mémoires_, t. II, p. 16-17.

A ces divers passages de la bonne Mme de Motteville, nous ne voulons

ajouter qu'une seule ligne de Mademoiselle, dont une extrême

bienveillance n'était pas le défaut: «M. de Longueville étoit vieux;

Mlle de Bourbon étoit fort jeune et belle comme un ange[15].»

[15] _Mémoires_, édit. d'Amsterdam, 1735, t. Ier, p. 45.

Et il faut que l'air angélique, comme aussi le teint de perle, aient

appartenu à Mme de Longueville d'une façon toute particulière, puisque

nous retrouvons ces expressions dans une lettre[16] d'une autre femme

distinguée de ce temps, Mlle de Vandy, qui, des eaux de Bourbon, écrit

à Mme de Longueville en 1655: «Quand Votre Altesse n'auroit pas un

teint de perle, l'esprit et la douceur d'un ange...» Ajoutons un bien

autre témoignage. Mme de Maintenon ne ressemble en rien à Mme de

Longueville; elle l'avait vue assez tard, sur le déclin de l'âge et

dépouillée de toute grandeur empruntée; cependant elle la donne encore

comme «la plus spirituelle femme de son temps et belle comme un

ange[17].» Cette rencontre involontaire de personnes si différentes

dans les mêmes termes ne prouve-t-elle pas que c'était bien là

l'effet que produisait Mme de Longueville, et la comparaison que sa

beauté suggérait naturellement?

[16] Mme DE SABLÉ, 2e édit., chap. VI, p. 325. Sur Mlle de Vandy,

voyez le même ouvrage, _ibid._

[17] Lettre inédite à Mme de Montfort, qu'a bien voulu nous

communiquer M. La Vallée, l'exact et dévoué éditeur de Mme de

Maintenon.

Cet accord fortuit et si frappant autorise et justifie pleinement le

langage, qui sans cela eût pu être suspect, de Scudéry dans la

dédicace du _Grand Cyrus_: «La beauté que vous possédez au souverain

degré... n'est pas ce que vous avez de plus merveilleux, quoiqu'elle

soit l'objet de la merveille de tout le monde. L'on en voit sans doute

en Votre Altesse l'idée la plus parfaite qui puisse tomber sous la

vue, soit pour la taille, qu'elle a si belle et si noble, soit pour la

majesté du port, soit pour la beauté de ses cheveux, qui effacent les

rayons de l'astre avec lequel je vous compare, soit pour l'éclat et

pour le charme des yeux, pour la blancheur et pour la vivacité du

teint, pour la juste proportion de tous les traits, et pour cet air

modeste et galant tout ensemble qui est l'âme de la beauté[18].»

[18] Dans un ouvrage obscur, intitulé: _La vie de Pierre Dubose,

ministre du saint Évangile, enrichie de lettres, de harangues_,

etc., ROTTERDAM, 1698, in-8º, nous trouvons une harangue adressée à

Caen, en juin 1648, à Mme de Longueville, où le bon ministre

protestant parle presque comme Scudéry. P. 328: «Le portrait,

Madame, que la renommée fait de vous, est connu par toute la terre;

et chacun y trouve tant de merveilles qu'on ne peut croire qu'il ne

flatte l'original que quand on a le bonheur de vous voir. Alors on

reconnoît que tout ce que la voix publique dit de Votre Altesse

n'est qu'un petit crayon de ce que vous êtes.... On ne sauroit

jamais assez bien dépeindre cet agréable mélange de douceur et de

majesté qui tempère votre visage, et qui donne de la hardiesse et

de la crainte en même temps à ceux qui ont l'honneur d'approcher de

votre personne. On ne sauroit exprimer cette adresse inimitable qui

paroît en toutes vos actions, cette brillante vivacité qu'on admire

dans vos paroles, cet air gracieux et pompeux qui fait respecter

même votre silence. Surtout, de quel pinceau pourroit-on

représenter cet esprit formé de la main des Grâces et cultivé de

celle des Muses, qui ne produit rien en vous que de judicieux, de

délicat, d'éclatant, qui vous acquiert l'admiration du siècle, les

ravissements de la cour, les applaudissements des provinces, et qui

a mérité les hommages des ennemis mêmes à Münster, et les a mis à

vos pieds, pendant qu'ils refusoient la paix à toute l'Europe.»

Pendant que Scudéry s'exprimait ainsi, sa sœur, dans ce même _Cyrus_,

nous donnait une autre description plus détaillée de Mme de

Longueville, sous le nom de Mandane[19]: «Le voile de gaze d'argent

que la princesse Mandane avoit sur la tête n'empèchoit pas que l'on ne

vît mille anneaux d'or que faisoient ses beaux cheveux qui étoient du

plus beau blond, ayant tout ce qu'il faut pour donner de l'éclat, sans

ôter rien de la vivacité, qui est une des parties nécessaires à la

beauté parfaite. Elle étoit d'une taille très-noble et très-élégante,

et elle marchoit avec une majesté si modeste qu'elle entraînoit après

elle les cœurs de tous ceux qui la voyoient. Sa gorge étoit blanche,

pleine et bien taillée. Elle avoit les yeux bleus, mais si doux, si

brillants et si remplis de pudeur et de charme, qu'il étoit impossible

de la voir sans respect et sans admiration. Elle avoit la bouche si

incarnate, les dents si blanches, si égales et si bien rangées, le

teint si éclatant, si lustré, si uni et si vermeil, que la fraîcheur

et la beauté des plus rares fleurs du printemps ne sauroient donner

qu'une idée imparfaite de ce que je vis et de ce que cette princesse

possédoit. Elle avoit les plus belles mains et les plus beaux bras

qu'il étoit possible de voir... De toutes ces beautés il résultoit un

agrément dans toutes ses actions si merveilleux que, soit qu'elle

marchât ou qu'elle s'arrêtât, qu'elle parlât ou qu'elle se tût,

qu'elle sourît ou qu'elle rêvât, elle étoit toujours charmante et

toujours admirable.»

[19] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, d'après _le Grand

Cyrus_, t. Ier, chap. Ier, p. 32.

Non content de ces deux descriptions, l'auteur du _Cyrus_ les a

relevées et, comme on dirait aujourd'hui, illustrées par un portrait

de Mme de Longueville, ainsi que Chapelain, en dédiant _la Pucelle_ à

son mari, a placé le portrait de ce prince en tête du livre. Ceci nous

amène à dire un mot des divers portraits que nous connaissons de Mme

de Longueville: ils nous la montrent successivement dans sa gracieuse

adolescence, dans son éclat, dans sa maturité.

Le roi Louis-Philippe eut l'heureuse idée de rassembler à Versailles,

dans les galeries du second étage, tous les portraits qu'il put

recueillir des personnages célèbres de France. On y rencontre[20] un

portrait de Mme de Longueville toute jeune, à côté de son père, Henri

de Bourbon, et de sa mère, Charlotte de Montmorency. Malheureusement

c'est une copie[21]. Elle plaît encore par la grâce ineffaçable de

l'original, mais elle pâlit bien devant le portrait même de Du Cayer,

que possède M. le duc de Montmorency[22]. Il est de l'année 1634,

peint sur bois, avec des pierreries enchâssées. Mlle de Bourbon, née

en 1619, avait alors quinze ans. Il est impossible de voir ni

d'imaginer une plus charmante créature. Les yeux, pleins d'innocence,

ont déjà une douce vivacité qui bientôt deviendra dangereuse. Le nez

est particulièrement d'une finesse adorable. Tous les signes de la

grande beauté qui va venir y sont déjà; certains attraits manquent

encore, mais la force qui les promet et les assure est partout

empreinte[23].

[20] Attique du Nord.

[21] Une note, placée derrière le cadre, dit que cette copie a été

faite, en 1834, d'après le portrait de Du Cayer, de l'année 1634.

[22] M. de Montmorency a bien voulu prêter ce portrait, avec ceux

de la belle Charlotte et de M. le Prince, à la ville de Chartres

pour son _Exposition d'objets d'art_ de 1858.

[23] La copie de Versailles avait déjà un peu grossi tous les

traits de l'aimable figure. Le gracieux ovale s'est élargi; le nez

est trop fort, et le menton celui d'une femme de vingt à vingt-cinq

ans. La gravure que M. Gavard en a donnée dans les _Galeries de

Versailles_ a encore empiré le mal: elle a fait pour la copie de

Versailles ce qu'avait fait celle-ci pour le portrait de Du Cayer.

Ce serait à la photographie de sauver à la fois et de populariser

ce délicieux portrait et celui de Charlotte de Montmorency.

La voici maintenant mariée, et pendant l'ambassade de Münster en 1646

et 1647. Elle a vingt-sept ou vingt-huit ans. Anselme Van Hull est

l'auteur de ce portrait, gravé un demi-siècle après dans la très

médiocre collection des négociateurs de Münster[24]. Mme de

Longueville n'y paraît pas à son avantage. Elle y semble fatiguée et

ennuyée. Elle était alors dans un état de grossesse avancée, et son

cœur soupirait après Paris. Cependant on voit que la jeune femme a

tenu tout ce que promettait la jeune fille: sa beauté s'est

heureusement développée, et sa chevelure a toute sa magnificence.

[24] _Pacificatores orbis christiani_, etc., in-fol. Rotterodami,

1697. Odieuvre a reproduit ce portrait dans _l'Europe illustre_.

Voyez plus bas, chap. IV.

Mais la vraie, la digne image de Mme de Longueville est au musée de

Versailles dans la galerie du premier étage, salon de Mars, du côté du

jardin, au-dessous du duc de Beaufort. C'est bien là Mme de

Longueville, sortie de l'adolescence, mais encore dans toute la

fraîcheur de la première jeunesse, avec le doux et angélique visage où

la coquetterie commence à paraître à travers une naïveté presque

virginale, un teint de lis et de roses où les roses dominent, de

charmants yeux bleus que l'esprit anime déjà en attendant la passion,

les plus fins cheveux blonds flottant sur de belles épaules, un sein

riche et modeste, et dans toute sa personne le grand air à la fois et

l'aimable langueur que tout le monde lui attribue. Elle est

nonchalamment assise, tenant un bouquet de fleurs entre les mains,

dans un brillant costume de cour. On lui peut donner à peu près

vingt-cinq ans. Nous ignorons quel est l'auteur de ce tableau. A cette

fine touche, à cet empâtement léger, on penserait d'abord à Mignard,

si Mignard, alors en Italie, avait pu peindre Mme de Longueville à cet

âge; mais en y regardant de plus près, on aperçoit bien des

négligences qui trahissent une exécution rapide, peut-être même une

copie excellente et ancienne plutôt qu'une œuvre originale conduite

avec soin à toute sa perfection[25].

[25] Ce précieux portrait a été gâté par des retouches déplorables,

et même quelquefois grossières. La gravure de M. Gavard est une

vraie caricature. Celle que nous donnons rappelle bien l'original.

Ouvrez LE CABINET DE MONSIEUR DE SCUDÉRY, Paris, in-4º, 1646, vous y

trouverez, page 91: _Le portrait de Mme la duchesse de Longueville, en

crayon, de la main de Du Montier_. Ce portrait, en vain cherché parmi

les nombreux dessins de Du Montier ou De Monstier que possèdent le

cabinet des Estampes et la bibliothèque de Sainte-Geneviève, nous

l'avons tout récemment rencontré chez un amateur et un artiste

distingué, M. le baron de Schweiter. Il est in-folio, très-bien

conservé, et signé de la main connue du grand dessinateur. La noble

dame y est retracée sans aucune flatterie, telle qu'elle était vers

1646, à vingt-six ou vingt-sept ans, privée du teint et des agréables

couleurs que relève Mme de Motteville, mais toujours avec ses yeux

bleus d'une douceur pénétrante, avec ses beaux cheveux blonds, son cou

gracieux, et cette figure qui, sans être d'une régularité et d'une

perfection accomplie, est empreinte d'un charme indéfinissable. Quand

on a vu ce dessin et le portrait de Versailles, on a vu Mme de

Longueville, et on comprend tout ce que disent ses contemporains.

Allez voir aussi au cabinet des Médailles la belle médaille d'argent,

sans date[26] il est vrai, et sans nom de graveur, mais qui doit être

de Dupré ou de Varin, et représente Anne de Bourbon à peu près au même

âge que le portrait de Versailles et le dessin de De Monstier.

[26] Avec cette légende: AN. GEN. BORBONIA. D. LONG. S. P. NOVI

CASTRI. Sur l'autre face de la médaille est le portrait de son

mari. Il y en a d'assez bonnes copies en bronze.

Parmi les émaux de Petitot, conservés au Louvre, il en est un selon

nous assez médiocre et d'une authenticité douteuse, inscrit sous le no

50, qu'on rapporte à Mme de Longueville, et qui lui donne à peu près

le même caractère de beauté: la dignité tempérée par la douceur et la

grâce.

Les deux portraits gravés de Moncornet, d'après un original inconnu,

sont d'un ordre tout à fait inférieur[27]. Celui de Frosne vaut un

peu mieux[28]. Tous les trois sont bien surpassés par le joli portrait

de Regnesson, beau-frère de Nanteuil, placé en tête du premier volume

du _Grand Cyrus_, et qui nous montre Mme de Longueville en 1649[29], à

l'âge de trente ans. Il faut dire à l'honneur de l'exactitude de

Scudéry que les phrases de la dédicace du _Grand Cyrus_, et la

description de la personne de Mandane, citées par nous tout à l'heure,

sont un texte fidèle à la gravure qui les accompagne. Voilà cette

blonde et abondante chevelure, ce beau sein, ces yeux si doux, cet air

charmant que Scudéry et sa sœur célèbrent à l'envi.

[27] Ils sont très-peu différents l'un de l'autre et sans date.

[28] Il fait partie des portraits qui se trouvent dans l'ouvrage du

petit Beauchâteau, intitulé: _la Muse naissante_, etc., Paris,

in-4º, 1657.

[29] C'est bien là, en effet, la date de la première édition de la

1re partie, comme le dit le privilége: _achevé d'imprimer_, le 7

janvier 1649.

Nul doute qu'il n'y ait eu bien d'autres portraits de Mme de

Longueville, aux diverses époques de sa vie; mais ils ont péri, ou du

moins ils sont aujourd'hui ensevelis au fond de quelques cabinets

ignorés. Dans une lettre de la comtesse de Maure[30], du 9 septembre

1652, nous lisons ces mots: «Mme de Longueville a mandé à Juste qu'il

me donnât son portrait..... Il rend ma chambre tout à fait belle.»

Ainsi Juste d'Egmont, un des élèves de Rubens, un des peintres de

Louis XIII, l'auteur des beaux portraits de Mademoiselle, de Marie de

Gonzague, etc., si admirablement gravés par Falck, avait fait aussi

celui de Mme de Longueville, jeune encore et avant 1652. Cet ouvrage

de Juste, que la lettre de Mme de Maure nous révèle, devait être d'un

pinceau léger et d'un assez brillant coloris comme tous les autres

ouvrages de l'éminent artiste à moitié flamand, à moitié français.

Puisque Mme de Longueville en faisait faire des copies, le portrait de

la galerie de Versailles ne serait-il pas une de ces copies, exécutée

dans l'atelier et sous les yeux de Juste, très-fidèle encore et

très-agréable? Alors, qu'est devenu l'original? Qu'est aussi devenu le

portrait qui était au château d'Eu, et faisait partie de la riche et

vieille collection laissée par Mademoiselle[31]? Mme de Longueville y

était-elle peinte dans l'éclat de la jeunesse ou déjà sur le retour de

l'âge, et à l'époque où Mademoiselle s'avisa de rassembler autour

d'elle les images des personnes les plus illustres de sa société et de

son temps? Enfin, où retrouver Mme de Longueville, en Pallas, pendant

la Fronde? Poilly l'avait ainsi gravée, au témoignage de Fontette,

ordinairement si exact[32]. Mais qui jamais a vu cette gravure de

Poilly? Du moins elle a jusqu'ici échappé à toutes nos recherches[33].

[30] MADAME DE SABLÉ, chap. V, p. 296.

[31] «Haut de 22 pouces, large de 18.» C'est là la seule

description qu'en donne M. Vatout, t. II, p. 124 de l'ouvrage

intitulé: _Catalogue historique et descriptif des tableaux

appartenant à S.A.R. monseigneur le duc d'Orléans_, 4 vol. in-8º,

1823.

[32] _Liste des portraits gravés des François et Françoises

illustres_, t. IVe de la _Bibliothèque historique de la France_,

édit. de Fontette.

[33] Nous inclinons à penser que Fontette a rapporté à Mme de

Longueville le beau portrait de Nicolas Poilly, dont l'inscription

plus ou moins authentique est: _Mademoiselle de Montpensier_, avec

les armes équivoques à la fois des d'Orléans et des Condé.

Cependant, dans un ouvrage aussi curieux que bizarre, LE MÉRITE DES

DAMES, _par le sieur de S. Gabriel_, où toutes les belles dames du

temps sont passées en revue avec quelques désignations

caractéristiques, nous lisons, seconde édition, 1657, p. 300: «Mme

la duchesse de Longueville, beauté martiale, Pallas en chair

humaine.» Il est pourtant bien difficile d'admettre qu'on n'ait ni

peint ni gravé Mme de Longueville dans le temps de son plus grand

éclat, pendant la Fronde.

Il est aussi fort vraisemblable qu'on aura peint plus d'une fois Mme

de Longueville depuis sa conversion et pendant sa longue pénitence. Il

serait étrange que Champagne, le peintre des Carmélites et de

Port-Royal, n'ait jamais retracé l'image de leur illustre

protectrice[34]. Il est certain qu'alors même elle avait conservé une

grande partie de sa beauté. Nous avons vu comme Mlle de Vandy en parle

en 1655; un gentilhomme qui l'avait rencontrée plus tard encore, chez

son frère, le prince de Condé, après 1660, assurait que le progrès de

l'âge ne paraissait presque pas en elle, que sa piété lui seyait bien,

que sa candeur, sa modestie et sa douceur ennoblies par son air de

dignité, la rendaient dans ces derniers temps aussi propre à plaire

que jamais[35].

[34] Nous citerons trois portraits de Mme de Longueville convertie

que possédait M. Craufurt, et que cet amateur éclairé attribuait à

Mignard. Assurément Mignard, rendu à la France depuis 1660, a fort

bien pu, depuis cette époque, peindre Mme de Longueville; mais

Monville n'en dit rien dans sa _Vie de Mignard_. Nous n'avons

jamais vu les trois portraits que possédait M. Craufurt; nous

n'avons pu même découvrir en quelles mains ils sont passés; nous ne

pouvons donc que reproduire les indications du _Catalogue des

tableaux de M. Quentin Craufurt_, Paris, 1820, p. 44 et 45: «No

152. Ovale; toile; hauteur, 32 p{o}; longueur, 26. Assise, le bras

gauche appuyé sur une natte, avec un livre sur ses genoux, et dans

le moment de la réflexion; sa tête, placée de trois quarts, est

ornée de cheveux blonds qui retombent en désordre sur ses

épaules.--No 153. Toile; haut., 70 p{o} long., 51. En Madeleine,

assise près d'un rocher, à l'entrée d'une grotte.--Nô 154. Toile;

haut., 4 p{o}; long., 12. Dans un âge plus avancé; assise, dans un

costume de veuve; la tête de trois quarts, ajustée d'un voile noir

qui, en retombant sur son épaule, découvre une partie de ses

cheveux.»

[35] Villefore, IIe partie, p. 162 et 163.

II.

En décrivant la personne de Mme de Longueville, il se trouve que nous

avons fait connaître son esprit et son âme.

Madame de Longueville: La Jeunesse de Madame de Longueville · 第 1 / 51 段