Le séjour de la prison avait fortement déprimé Coche. L'énervement

des premiers jours avait fait place à de l'abattement. Au début,

il aurait pu, à la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui

semblait impossible d'agir ainsi après tant de petits mensonges.

Il attendait l'occasion. Un fait quelconque, un incident imprévu,

pouvait et devait la fournir. Mais les jours succédaient aux

jours, et l'incident ne se produisait pas. Bien plus, et c'était

là un de ses sujets d'irritation les plus aigus, Coche, dans sa

prison, pas plus qu'à l'instruction, ne voyait rien de

sensationnel. Il ne lui eût pas été désagréable d'avoir à

consigner des injustices, des brutalités, des illégalités. Tout se

passait le plus naturellement du monde. Sans être avec lui d'une

tendresse exagérée, ses gardiens se montraient humains, plutôt

doux, si bien qu'il en arrivait à se demander:

-- Qu'est-ce que je pourrai bien écrire en sortant de là?...

Parfois, il revenait à son objection du début: l'être mystérieux

le poussant à s'embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le

reprenait, la peur de l'inexplicable, de l'inconnu, et il restait

tout le jour effondré sur son lit, secoué de frissons si violents

que plusieurs fois on lui avait demandé s'il était malade.

Un matin, le médecin était venu, et Coche avait refusé de répondre

à ses questions, se bornant à dire:

-- Le mal dont je souffre ne saurait être guéri ni soulagé par

vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je désire

seulement qu'on me laisse en repos.

Il ne causait plus à personne, écoutant à peine son avocat, envahi

par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se

traduisait par une excitabilité extraordinaire. La pensée qu'il

était le jouet de forces surnaturelles, avait tant passé et

repassé dans son esprit, qu'elle était devenue une certitude.

Il essayait encore de se débattre. Un jour, n'y tenant plus,

sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa

brusquement, décidé à faire cesser cette terrible comédie, à tout

avouer, à tout subir, peines, humiliations, pourvu qu'il pût

revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu'il se

convainquît une fois pour toutes qu'il était demeuré l'arbitre de

ses décisions, le maître de sa volonté. Il se rua vers la porte et

appela le gardien. Mais dès qu'il fut devant lui, il bégaya des

paroles sans suite:

-- Je vous ai demandé... je voulais vous dire... non... ce n'est

plus la peine... une idée qui m'avait passé par la tête...

La conviction était brusquement entrée en lui qu'il ne pourrait

pas parler, qu'on l'avait condamné au silence. Il suffisait d'un

mot pour le sauver: ce mot, lui seul pouvait le prononcer, mais il

ne le prononcerait pas, parce qu'on ne voulait pas!

Par un phénomène d'auto-suggestion, il se persuadait qu'il était

la victime, l'instrument d'un autre, lequel, en vérité, n'était

que lui-même. Depuis le début, il n'avait eu qu'un ennemi: sa

propre imagination. Il n'était captif que de sa faiblesse

maladive, et ce dernier effort, cette tentative suprême pour

s'arracher à ce qu'il croyait être une possession diabolique,

n'avait abouti qu'à lui prouver, d'une façon indiscutable cette

fois, que seule la puissance occulte, la volonté mystérieuse qui

agissaient sur lui, étaient capables de lui faire prendre une

décision!

Les fous qui retrouvent après une crise, assez de lucidité

d'esprit pour se rendre compte de leur démence et redouter l'accès

qui peut les reprendre d'un instant à l'autre, sont les plus

malheureux des êtres. Est-il une torture plus effroyable que de se

dire:

-- Tout à l'heure, ma raison va sombrer; peut-être, alors,

d'effrayants instincts feront-ils de moi un monstre... et, sauf à

la seconde précise où mon poing frappera, je ne cesserai de savoir

vers quel horrible but me pousse la fatalité!

Pareil à ces fous, Coche était certain qu'il ne pouvait plus se

soustraire à la force mystérieuse. Sa pensée, dès qu'il voulait

avouer, s'arrêtait dans sa tête, comme la voix s'étrangle dans la

gorge sous le coup d'une trop vive émotion. Il voyait devant ses

yeux, il lisait dans sa tête les mots qu'il faudrait dire, la

phrase libératrice qui mettrait fin au cauchemar, mais ces mots,

il ne pouvait plus les prononcer, cette phrase, il ne pouvait plus

la dire. Et cependant, tout seul, roulé sur son lit, la tête

cachée dans ses mains, il la répétait:

«À l'heure où le crime a été commis, j'étais chez mon ami, M.

Ledoux, et c'est en sortant de chez lui que l'idée m'est venue de

cette comédie sinistre...»

Tout en la répétant en lui-même, il entendait exactement les

moindres inflexions de sa voix. Mais aussitôt qu'il se trouvait en

présence de quelqu'un, ses lèvres se refusaient à prononcer les

mots qui dansaient dans sa tête, et il assistait, impuissant, à la

lente agonie de sa volonté.

C'est dans cet état d'esprit qu'il arriva à la Cour d'assises.

Depuis trois mois, l'affaire, avec son allure mystérieuse,

passionnait tout Paris, et Coche avait des partisans déterminés et

des adversaires résolus.

Rien n'ayant pu, au cours de l'instruction, fixer le mobile du

crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les

autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les

aliénistes de Paris avaient été consultés; aucun n'avait osé se

prononcer. À ceux qui affirmaient sa culpabilité, ceux qui

proclamaient son innocence répondaient:

-- Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon!...

Aussi, la salle présentait-elle, le jour de l'ouverture des

débats, une animation extraordinaire. On était venu là, comme au

spectacle, autant pour être vu que pour voir. Les femmes -- en

majorité -- avaient, pour la circonstance, arboré des toilettes

neuves. On s'étouffait dans la partie réservée au public, au banc

des avocats, et, pour répondre à d'innombrables demandes, le

Président avait fait placer trois rangs de chaises, sur son

estrade. Dans la salle surchauffée, flottait une odeur irritante

de parfums et de chairs moites. La lumière trop crue, venue des

vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le

murmure, timide tout d'abord, qui montait de cette foule, se

changea bientôt en un bourdonnement, coupé de petits rires mal

étouffés, d'exclamations, d'appels.

Un huissier cria:

-- La Cour!

Il y eut un grand bruit de chaises repoussées, de pieds remués, on

entendit encore des bribes de phrases commencées presque haut

achevées très vite à voix basse, quelques toux nerveuses, un ou

deux «chut» et le silence se fit profond et solennel. Le Président

ordonna d'introduire l'accusé, la poussée fut telle, que des cris

partirent du public, et qu'une jeune femme, hissée sur une

barrière, perdit l'équilibre et tomba.

Onésime Coche parut... Il était excessivement pâle, mais son

maintien ne décelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte

s'était ouverte devant lui, il s'était dit, une dernière fois:

«Je parlerai, je veux parler.»

Puis son regard avait erré sur cette foule où il ne trouva pas un

seul visage ami, sur tous ces yeux où il ne lut qu'une curiosité

féroce, une curiosité malsaine des gens venus pour regarder, pour

entendre souffrir, comme ils entrent dans une ménagerie avec

l'espoir de voir les fauves déchirer le dompteur. Mais il n'eut

pas une révolte, pas une pensée de haine.

Un moment vient où la torture morale, la fatigue physique sont

telles, qu'on n'a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout

être a une capacité de douleur déterminée: lorsqu'il est parvenu à

la limite extrême de cette douleur, il est insensible. Coche crut

avoir atteint cette limite, et s'en réjouit presque. Si le soir où

il avait téléphoné la grande nouvelle au _Monde_, quelqu'un avait

pu lui dire: «Voilà quel mouvement de curiosité vous allez

provoquer», il eût tressailli de joie. Maintenant, il n'éprouvait

plus, avec une immense lassitude, qu'une sorte d'hébétement dont

rien ne pouvait le tirer. La fatalité avait traversé sa vie,

pesait sur lui, l'heure des vaines révoltes était passée; il

n'avait plus qu'à se soumettre et à attendre.

Quand il eut donné d'une voix nette son nom, son âge et tous les

renseignements concernant son état civil, il s'assit pour entendre

l'acte d'accusation. Cet acte, avec les preuves qu'il dressait

contre lui en faisceau, lui fit l'effet du plus terrible des

réquisitoires. À mesure que les charges se précisaient, il

comprenait comment la conviction du juge avait pu se faire,

inébranlable. Malgré tout, il se disait:

-- _Si je veux parler_, je réduirai cela à néant. Mais pourrai-je

parler?...

L'interrogatoire fut assez terne; on espérait des révélations

sensationnelles, certains journaux ayant affirmé -- de source

certaine -- que l'accusé se réservait pour les Assises. Mais à

toutes les questions Coche répondait invariablement:

-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas, je suis innocent.

Le Président lui ayant fait observer tout ce que ce système de

défense offrait de dangereux il leva les épaules et murmura:

-- Que voulez-vous, Monsieur le Président, je ne peux pas vous

dire autre chose...

Et il reprit son attitude impassible, indifférente presque.

Lorsque le défilé des témoins commença, son attention parut

s'éveiller, son regard jusqu'alors lointain devint plus direct,

les coudes aux genoux, le menton dans les paumes, il écouta. Ce

fut d'abord Avyot, le Secrétaire de la rédaction du _Monde_, qui

dit de quelle façon Coche avait quitté le journal après avoir pris

durant quelques heures l'Affaire en mains. À une question du

Président qui lui demandait si à aucun moment il n'avait cru

reconnaître la voix de celui qui, dans la nuit du 13, l'avait

appelé au téléphone, il répondit: «Non» avec assurance, et précisa

encore quelques points de détail: la somme que le reporter avait

touchée à la Caisse, l'heure à laquelle il l'avait vu pour la

dernière fois, l'attitude qu'il avait eue au cours de cet

entretien. Mais tout cela n'avait plus qu'une importance

secondaire. Ensuite, ce fut la femme de ménage qui raconta ce

qu'elle savait de son ancien maître, de ses habitudes, de ses

relations. Sans omettre les moindres détails, elle dit comment

elle avait trouvé la chemise tachée de sang, le poignet arraché,

et le bouton d'or et turquoises. Tout cela lui avait semblé louche

dès le premier instant, et, n'était la discrétion «les domestiques

n'ont pas à se mêler des affaires de leurs patrons» elle eût fait

part de ses soupçons à la Justice, bien avant que le «Monsieur de

la Sûreté» l'interrogeât. Après elle, des garçons du Journal, le

bijoutier qui avait vendu les boutons, le facteur qui, trois ou

quatre fois, avait déposé au 22 des lettres adressées à Coche,

défilèrent sans apporter le moindre renseignement intéressant. Le

médecin légiste fit à la barre une conférence émaillée de termes

scientifiques, de chiffres et de calculs, d'où il résultait que la

mort avait été provoquée par un coup de couteau qui, partant du

sterno-cleido-mastoïdien, avait déchiré la parotide, sectionné

obliquement, de haut en bas et d'arrière en avant, la carotide

externe, puis, rebondissant sur l'angle maxillaire, et sectionnant

encore le sterno-cleido-mastoïdien, ne s'était arrêté que sur la

fourchette sternale.

Il restait encore un témoin, l'horloger, commis par la Justice

pour examiner la pendule que l'on avait trouvée renversée sur la

cheminée, dans la chambre du crime. Il déposa au milieu de

l'indifférence générale. Seul, Coche ne perdit pas une de ses

paroles; sa déposition fut, du reste, courte, et très précise:

-- La pendule qu'on m'a donnée à examiner, dit-il, est une pendule

d'un modèle ancien, mais au mouvement excellent et en très bon

état, je dirai même qu'on n'en trouve plus guère dans le commerce

d'aussi solides, d'aussi finies. Les aiguilles étaient arrêtées

sur minuit 20, or les pendules de ce genre ne se remontent que

tous les huit jours, et celle-ci pouvait encore marcher pendant

quarante-huit heures; elle ne s'est donc pas arrêtée du fait que

le ressort était à bout, mais simplement parce qu'elle a été

renversée, et que le balancier, couché sur le côté, n'a plus pu

fonctionner. Dès qu'elle a été replacée d'aplomb, un léger

mouvement d'oscillation a suffi pour la remettre en marche. J'en

tire donc cette conclusion que l'heure marquée par les aiguilles

est précisément l'heure à laquelle la pendule fut renversée.

-- Le crime aurait donc été commis à cette heure-là? fit

distraitement le Président.

L'audition des témoins était terminée. Il y eut une suspension

d'audience de quelques minutes, puis la parole fut donnée au

Ministère public.

Coche, un peu rassuré par la déclaration si nette de l'horloger,

écouta le réquisitoire sans émotion apparente, et pourtant, il

était terrible pour lui dans sa simplicité un peu sèche, presque

mathématique.

La salle, déjà favorablement impressionnée par l'interrogatoire et

les différents témoignages, fit entendre à deux ou trois reprises

des murmures d'approbation, et il y eut d'assez nombreux

applaudissements, vite réprimés, lorsque le Procureur termina en

demandant pour le journaliste, qui n'avait ni l'excuse de la

misère, ni celle de la colère, la peine capitale.

Coche frissonna, enfonça un peu ses ongles dans ses mains, mais

sembla impassible. Il pensait surtout, il pensait seulement:

«Il faut que je parle, je veux parler! Je parlerai».

Et à voix basse il répétait:

«Je veux, je veux, je veux!...»

Pendant tout le temps que dura la plaidoirie de son avocat, les

yeux fixes, les poings serrés, l'oreille et la pensée absentes, il

répétait: «Je veux parler, je le veux, je le veux!» L'avocat se

rassit au milieu d'un effrayant silence. Par pure courtoisie,

Coche se pencha vers lui et le remercia. Mais il n'avait rien

entendu de sa défense, défense pitoyable à la vérité mais

impossible.

Les débats allaient être clos. Le Président se tourna vers

l'accusé et lui dit:

-- Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?

Coche se leva, raidi dans un terrible effort, si pâle que l'on

crut qu'il allait tomber et que les gardes tendirent les bras vers

lui. Mais il les écarta d'un geste, et d'une voix forte, qui fit

passer un frisson sur le jury et sur l'assistance, il répondit:

-- J'ai à dire, Monsieur le Président, que je suis innocent, et je

le prouve.

Il prit une large respiration et se tut. L'espace d'une seconde

ses yeux devinrent d'une effrayante fixité: il ouvrit la bouche:

ceux qui étaient les plus rapprochés de lui, crurent l'entendre

murmurer: «Je veux!... Je suis mon maître» et d'un trait, la main

levée, les doigts ouverts comme pour écarter une vision menaçante,

il cria plutôt qu'il ne dit:

-- À minuit vingt, à l'heure où le crime se commettait, moi,

innocent, je me trouvais chez mon ami M. Ledoux, 14, rue du

Général-Appert.

Et épuisé par l'effort qu'il venait de faire, épouvanté par la

victoire remportée sur l'inconnu mystérieux dont la volonté

jusqu'à cet instant avait étranglé la sienne, il s'écroula sur son

banc en sanglotant de fatigue, d'énervement et de joie.

Tous les assistants s'étaient dressés. Une telle clameur s'éleva

que le Président dut menacer de faire évacuer la salle. Enfin,

quand un silence relatif se fut établi, il dit:

-- Coche, n'essayez pas de nous tromper une dernière fois. Songez

aux conséquences de votre déclaration, si elle est reconnue

fausse. Réfléchissez avant de la jeter dans le débat.

-- J'ai réfléchi! j'ai réfléchi: j'ai dit la vérité! Je le jure!

Qu'on interroge mon ami Ledoux...

-- Monsieur le Président, dit l'avocat, je demande que ce témoin

soit entendu immédiatement.

-- Telle est bien mon intention, Maître. En vertu de mon pouvoir

discrétionnaire, j'ordonne que le témoin invoqué par l'accusé soit

amené sur l'heure aux pieds de la Cour. Garde, vous allez vous

rendre chez M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert, et vous le

conduirez ici. L'audience est suspendue.

La déclaration de Coche avait produit une véritable stupeur. Les

rares partisans qu'il comptait dans l'auditoire triomphaient; les

autres, sans pouvoir nier l'importance décisive d'un pareil alibi,

doutaient encore de sa véracité. Dans le jury surtout,

l'étonnement avait été extraordinaire. Après le réquisitoire, le

siège des jurés était fait, et c'est à peine s'ils avaient écouté

la plaidoirie de l'avocat. Si l'alibi de Coche était reconnu

valable, l'accusation s'écroulait, ou du moins recevait un coup

terrible. Quant à l'avocat, il disait à son client: «Mais pourquoi

n'avoir pas parlé plus tôt», et Coche répondait cette chose

invraisemblable, et pourtant vraie:

-- Parce que je ne pouvais pas!

Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants

présentèrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui

depuis le matin avait, par sa banalité, déconcerté tant de gens,

avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la

sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n'avaient

pu entrer le matin se mêlèrent au flot des invités porteurs de

cartes. Il n'y avait plus de service d'ordre possible. Les gardes

débordés, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour

entra, les conversations cessèrent, et le Président ordonna de

faire entrer le témoin.

Alors, au milieu d'un effrayant silence, un garde s'avança seul à

la barre, joignit les talons, salua et dit:

-- Au numéro 14 de la rue du Général-Appert, on m'a appris que M.

Ledoux, rentier, était mort depuis le 15 du mois de mars.

Coche se dressa livide, prit sa tête dans ses mains, poussa un

cri, et retomba comme assommé.

Déjà le Procureur s'était levé:

-- Messieurs les jurés, je n'ai pas besoin d'insister sur la

gravité d'une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, eût-il témoigné

ici même, l'accusation n'en aurait pas moins conservé toute sa

force, mais vous ne vous laisserez pas émouvoir par cet alibi

audacieux, grâce auquel on a essayé de jeter un doute dans vos

consciences. Je n'ajoute rien à mon réquisitoire, je n'en retire

rien: vous jugerez et vous condamnerez sans pitié.

L'avocat s'écria:

-- Monsieur le Président...

Mais Coche balbutia en lui mettant les mains sur l'épaule:

-- Par pitié... Maître... plus un mot... C'est fini... je vous en

supplie... C'est fini... fini... fini...

Le jury déjà mal disposé avant la suspension d'audience ne

délibéra pas longtemps. Au bout de dix minutes, il revint. Sa

réponse était «Oui» à l'unanimité à toutes les questions et «Non»

à l'unanimité pour les circonstances atténuantes.

Coche n'était plus qu'une chose inerte, un pauvre corps

défaillant. L'épouvante était descendue sur lui. Sa volonté avait

triomphé trop tard de sa terreur superstitieuse, et il se rendait

compte maintenant de l'espèce de folie contre laquelle il s'était

débattu pendant trois mois, il se rendait compte surtout que rien

ne pouvait plus le sauver qu'un miracle, et la fatalité venait

d'abattre trop brutalement ses mains sur sa nuque pour qu'il

escomptât ce miracle. Il connaissait enfin l'horreur des

épouvantes humaines, la peur monstrueuse, et l'appel effroyable à

la vie qui s'en va. Ses yeux, ses pauvres yeux de bête torturée se

posaient sur ces gens qui tout à l'heure allaient revoir la rue,

la gaîté de l'air libre et retrouver la joie de la bonne maison,

du foyer familial où l'homme sage vient abriter ses rêves, comme

le matelot vient abriter sa barque dans la petite baie où dansent

les étoiles. Et tandis que ces visions traversaient son âme

éperdue, une voix s'éleva qui fut d'abord à ses oreilles un

murmure confus, puis un tonnerre quand elle prononça:

-- Onésime Coche est condamné à la peine de mort.

Après il entendit encore vaguement...

-- Trois jours francs pour vous pourvoir en cassation...

Il sentit qu'on l'emmenait, qu'une main serrait sa main... il se

trouva sur son lit, dans sa cellule, sans savoir comment ni

pourquoi, et il s'endormit d'un sommeil de brute.

Or, pendant la nuit, il eut un effrayant cauchemar:

Il venait d'assassiner le vieux du boulevard Lannes. Il gagnait la

porte en rampant, descendait l'escalier et se trouvait dans la

rue.

Dehors, sous la bise coupante, il s'arrêtait, la tête vide, les

jambes molles, comme un homme ivre: pas un murmure, pas un bruit.

Grelottant, il relevait le col de son pardessus, faisait un pas,

s'arrêtait pour s'orienter dans la nuit noire, et se mettait en

route.

Il marchait lentement, roulant dans sa pensée confuse, l'horreur

de son crime et l'effroi du mort étendu, la gorge béante, les

paupières ouvertes sur ses prunelles chavirées. Un carrefour

désert et sombre s'ouvrait au-devant de ses pas. Harassé, les

genoux tremblants, il s'adossait à un mur. Soudain, dans le

silence, il croyait entendre un bruit de pas. Il s'arrêtait les

muscles ramassés, prêtant l'oreille. Le même bruit résonnait plus

fort et plus précis. Il partait, rasant les maisons, droit devant

lui. Le bruit se mettait en marche, le suivant. Il courait et le

bruit courait avec lui... La rue, plus large bornée de lueurs

hésitantes, se déroulait déserte, et silencieuse. Il galopait la

terreur accrochée aux flancs comme des chiens de meute... Tout un

brasier flambait dans sa poitrine. Il courait toujours, perdant la

notion du temps, de l'heure qui mourait lentement. Tout ce qui lui

restait de force et d'énergie ne vivait plus que dans l'espoir du

matin blême qui bientôt monterait à l'horizon, ramenant avec lui

l'éveil des choses et des gens, faisant surgir d'autres visages

d'êtres humains, repeuplant ce désert sombre qui l'épouvantait. Et

il courait toujours. Il avait fait tant de détours, croisé tant de

chemins, qu'il s'en allait vers l'inconnu, perdu dans Paris

sommeillant. Il courait, râlant de fatigue et de peur, et voici

qu'au bout de l'horizon, le jour monta, triste, pluvieux... Le

jour! le jour!... Un murmure confus s'éleva: on eût dit le

chuchotement d'une foule. Là-bas, toute une masse sombre ondulait

avec des souplesses de vague. Était-ce encore l'obsession de la

nuit? Non pas... des hommes étaient là devant lui!... Enfin! il

n'allait plus être plus seul avec son épouvante... il allait

coudoyer des êtres vivants... les frôler... Il tendit l'oreille...

Une voix brève domina le bruit... un cliquetis, rapide comme celui

que fait un coup de vent parmi les feuilles sèches... une

blancheur descendit dans le ciel plus léger, finie l'angoisse de

la nuit, l'horrible solitude... sa poitrine s'appuyait contre

d'autres poitrines... À ce moment la vague s'ouvrit, comme pour

lui livrer passage... il s'avança, et tout d'un coup tomba sur les

genoux: dans sa terreur il n'avait pas vu où sa fuite l'amenait,

et devant lui venait de surgir, goule effroyable, avec ses deux

grands bras dressés dans le ciel pâle... la Guillotine!...

Coche s'éveilla en poussant un cri... Pendant une seconde, il

retrouva la joie du réveil qui brise les cauchemars, mais aussitôt

la réalité, plus effroyable que le rêve, reprit:

La Guillotine! le couteau blanc, et le panier où bondissent les

têtes... il verrait cela! Il mordit ses draps pour ne pas

hurler... Adieu les nuits paisibles, les jours calmes! Entre tout

ce qu'il avait aimé, souhaité, espéré, et lui, l'horrible chose

(il n'osait plus penser le mot guillotine) se dressait

maintenant...

Le lendemain, son avocat vint le voir pour lui faire signer son

pourvoi en cassation et son recours en grâce. Il bégaya: «À quoi

bon?», et signa tout de même. Quand il eut posé la plume, il dit

en regardant son défenseur avec des yeux grandis par l'épouvante

et par la fièvre:

-- Écoutez... il faut que vous sachiez, il faut que je vous

dise...

D'une voix haletante, coupant ses phrases de gestes saccadés, de

mots sans suite, il raconta toute sa nuit du 13: son dîner chez

Ledoux, son départ, la rencontre des rôdeurs, sa visite à la

maison du crime, et l'idée soudaine d'égarer la police, de simuler

une fuite pour attirer sur lui, l'attention...

Il se tut. L'avocat prit sa main et lui dit doucement:

-- Non, vraiment, ce n'est pas la peine... Le Président vous fera

grâce... Là-bas, vous pourrez... plus tard... refaire votre

existence.

-- Alors, s'écria le malheureux, vous croyez que je mens?... Mais

je ne mens pas, vous m'entendez... je ne mens pas... Allez-vous-

en!... Allez-vous-en...

Et au comble de l'exaspération, il se jeta sur lui, hurlant:

-- Mais allez-vous-en donc! Vous ne voyez pas que vous me rendez

fou!...

L'épouvante · 第 10 / 11 段