des premiers jours avait fait place à de l'abattement. Au début,
il aurait pu, à la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui
semblait impossible d'agir ainsi après tant de petits mensonges.
Il attendait l'occasion. Un fait quelconque, un incident imprévu,
pouvait et devait la fournir. Mais les jours succédaient aux
jours, et l'incident ne se produisait pas. Bien plus, et c'était
là un de ses sujets d'irritation les plus aigus, Coche, dans sa
prison, pas plus qu'à l'instruction, ne voyait rien de
sensationnel. Il ne lui eût pas été désagréable d'avoir à
consigner des injustices, des brutalités, des illégalités. Tout se
passait le plus naturellement du monde. Sans être avec lui d'une
tendresse exagérée, ses gardiens se montraient humains, plutôt
doux, si bien qu'il en arrivait à se demander:
-- Qu'est-ce que je pourrai bien écrire en sortant de là?...
Parfois, il revenait à son objection du début: l'être mystérieux
le poussant à s'embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le
reprenait, la peur de l'inexplicable, de l'inconnu, et il restait
tout le jour effondré sur son lit, secoué de frissons si violents
que plusieurs fois on lui avait demandé s'il était malade.
Un matin, le médecin était venu, et Coche avait refusé de répondre
à ses questions, se bornant à dire:
-- Le mal dont je souffre ne saurait être guéri ni soulagé par
vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je désire
seulement qu'on me laisse en repos.
Il ne causait plus à personne, écoutant à peine son avocat, envahi
par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se
traduisait par une excitabilité extraordinaire. La pensée qu'il
était le jouet de forces surnaturelles, avait tant passé et
repassé dans son esprit, qu'elle était devenue une certitude.
Il essayait encore de se débattre. Un jour, n'y tenant plus,
sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa
brusquement, décidé à faire cesser cette terrible comédie, à tout
avouer, à tout subir, peines, humiliations, pourvu qu'il pût
revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu'il se
convainquît une fois pour toutes qu'il était demeuré l'arbitre de
ses décisions, le maître de sa volonté. Il se rua vers la porte et
appela le gardien. Mais dès qu'il fut devant lui, il bégaya des
paroles sans suite:
-- Je vous ai demandé... je voulais vous dire... non... ce n'est
plus la peine... une idée qui m'avait passé par la tête...
La conviction était brusquement entrée en lui qu'il ne pourrait
pas parler, qu'on l'avait condamné au silence. Il suffisait d'un
mot pour le sauver: ce mot, lui seul pouvait le prononcer, mais il
ne le prononcerait pas, parce qu'on ne voulait pas!
Par un phénomène d'auto-suggestion, il se persuadait qu'il était
la victime, l'instrument d'un autre, lequel, en vérité, n'était
que lui-même. Depuis le début, il n'avait eu qu'un ennemi: sa
propre imagination. Il n'était captif que de sa faiblesse
maladive, et ce dernier effort, cette tentative suprême pour
s'arracher à ce qu'il croyait être une possession diabolique,
n'avait abouti qu'à lui prouver, d'une façon indiscutable cette
fois, que seule la puissance occulte, la volonté mystérieuse qui
agissaient sur lui, étaient capables de lui faire prendre une
décision!
Les fous qui retrouvent après une crise, assez de lucidité
d'esprit pour se rendre compte de leur démence et redouter l'accès
qui peut les reprendre d'un instant à l'autre, sont les plus
malheureux des êtres. Est-il une torture plus effroyable que de se
dire:
-- Tout à l'heure, ma raison va sombrer; peut-être, alors,
d'effrayants instincts feront-ils de moi un monstre... et, sauf à
la seconde précise où mon poing frappera, je ne cesserai de savoir
vers quel horrible but me pousse la fatalité!
Pareil à ces fous, Coche était certain qu'il ne pouvait plus se
soustraire à la force mystérieuse. Sa pensée, dès qu'il voulait
avouer, s'arrêtait dans sa tête, comme la voix s'étrangle dans la
gorge sous le coup d'une trop vive émotion. Il voyait devant ses
yeux, il lisait dans sa tête les mots qu'il faudrait dire, la
phrase libératrice qui mettrait fin au cauchemar, mais ces mots,
il ne pouvait plus les prononcer, cette phrase, il ne pouvait plus
la dire. Et cependant, tout seul, roulé sur son lit, la tête
cachée dans ses mains, il la répétait:
«À l'heure où le crime a été commis, j'étais chez mon ami, M.
Ledoux, et c'est en sortant de chez lui que l'idée m'est venue de
cette comédie sinistre...»
Tout en la répétant en lui-même, il entendait exactement les
moindres inflexions de sa voix. Mais aussitôt qu'il se trouvait en
présence de quelqu'un, ses lèvres se refusaient à prononcer les
mots qui dansaient dans sa tête, et il assistait, impuissant, à la
lente agonie de sa volonté.
C'est dans cet état d'esprit qu'il arriva à la Cour d'assises.
Depuis trois mois, l'affaire, avec son allure mystérieuse,
passionnait tout Paris, et Coche avait des partisans déterminés et
des adversaires résolus.
Rien n'ayant pu, au cours de l'instruction, fixer le mobile du
crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les
autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les
aliénistes de Paris avaient été consultés; aucun n'avait osé se
prononcer. À ceux qui affirmaient sa culpabilité, ceux qui
proclamaient son innocence répondaient:
-- Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon!...
Aussi, la salle présentait-elle, le jour de l'ouverture des
débats, une animation extraordinaire. On était venu là, comme au
spectacle, autant pour être vu que pour voir. Les femmes -- en
majorité -- avaient, pour la circonstance, arboré des toilettes
neuves. On s'étouffait dans la partie réservée au public, au banc
des avocats, et, pour répondre à d'innombrables demandes, le
Président avait fait placer trois rangs de chaises, sur son
estrade. Dans la salle surchauffée, flottait une odeur irritante
de parfums et de chairs moites. La lumière trop crue, venue des
vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le
murmure, timide tout d'abord, qui montait de cette foule, se
changea bientôt en un bourdonnement, coupé de petits rires mal
étouffés, d'exclamations, d'appels.
Un huissier cria:
-- La Cour!
Il y eut un grand bruit de chaises repoussées, de pieds remués, on
entendit encore des bribes de phrases commencées presque haut
achevées très vite à voix basse, quelques toux nerveuses, un ou
deux «chut» et le silence se fit profond et solennel. Le Président
ordonna d'introduire l'accusé, la poussée fut telle, que des cris
partirent du public, et qu'une jeune femme, hissée sur une
barrière, perdit l'équilibre et tomba.
Onésime Coche parut... Il était excessivement pâle, mais son
maintien ne décelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte
s'était ouverte devant lui, il s'était dit, une dernière fois:
«Je parlerai, je veux parler.»
Puis son regard avait erré sur cette foule où il ne trouva pas un
seul visage ami, sur tous ces yeux où il ne lut qu'une curiosité
féroce, une curiosité malsaine des gens venus pour regarder, pour
entendre souffrir, comme ils entrent dans une ménagerie avec
l'espoir de voir les fauves déchirer le dompteur. Mais il n'eut
pas une révolte, pas une pensée de haine.
Un moment vient où la torture morale, la fatigue physique sont
telles, qu'on n'a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout
être a une capacité de douleur déterminée: lorsqu'il est parvenu à
la limite extrême de cette douleur, il est insensible. Coche crut
avoir atteint cette limite, et s'en réjouit presque. Si le soir où
il avait téléphoné la grande nouvelle au _Monde_, quelqu'un avait
pu lui dire: «Voilà quel mouvement de curiosité vous allez
provoquer», il eût tressailli de joie. Maintenant, il n'éprouvait
plus, avec une immense lassitude, qu'une sorte d'hébétement dont
rien ne pouvait le tirer. La fatalité avait traversé sa vie,
pesait sur lui, l'heure des vaines révoltes était passée; il
n'avait plus qu'à se soumettre et à attendre.
Quand il eut donné d'une voix nette son nom, son âge et tous les
renseignements concernant son état civil, il s'assit pour entendre
l'acte d'accusation. Cet acte, avec les preuves qu'il dressait
contre lui en faisceau, lui fit l'effet du plus terrible des
réquisitoires. À mesure que les charges se précisaient, il
comprenait comment la conviction du juge avait pu se faire,
inébranlable. Malgré tout, il se disait:
-- _Si je veux parler_, je réduirai cela à néant. Mais pourrai-je
parler?...
L'interrogatoire fut assez terne; on espérait des révélations
sensationnelles, certains journaux ayant affirmé -- de source
certaine -- que l'accusé se réservait pour les Assises. Mais à
toutes les questions Coche répondait invariablement:
-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas, je suis innocent.
Le Président lui ayant fait observer tout ce que ce système de
défense offrait de dangereux il leva les épaules et murmura:
-- Que voulez-vous, Monsieur le Président, je ne peux pas vous
dire autre chose...
Et il reprit son attitude impassible, indifférente presque.
Lorsque le défilé des témoins commença, son attention parut
s'éveiller, son regard jusqu'alors lointain devint plus direct,
les coudes aux genoux, le menton dans les paumes, il écouta. Ce
fut d'abord Avyot, le Secrétaire de la rédaction du _Monde_, qui
dit de quelle façon Coche avait quitté le journal après avoir pris
durant quelques heures l'Affaire en mains. À une question du
Président qui lui demandait si à aucun moment il n'avait cru
reconnaître la voix de celui qui, dans la nuit du 13, l'avait
appelé au téléphone, il répondit: «Non» avec assurance, et précisa
encore quelques points de détail: la somme que le reporter avait
touchée à la Caisse, l'heure à laquelle il l'avait vu pour la
dernière fois, l'attitude qu'il avait eue au cours de cet
entretien. Mais tout cela n'avait plus qu'une importance
secondaire. Ensuite, ce fut la femme de ménage qui raconta ce
qu'elle savait de son ancien maître, de ses habitudes, de ses
relations. Sans omettre les moindres détails, elle dit comment
elle avait trouvé la chemise tachée de sang, le poignet arraché,
et le bouton d'or et turquoises. Tout cela lui avait semblé louche
dès le premier instant, et, n'était la discrétion «les domestiques
n'ont pas à se mêler des affaires de leurs patrons» elle eût fait
part de ses soupçons à la Justice, bien avant que le «Monsieur de
la Sûreté» l'interrogeât. Après elle, des garçons du Journal, le
bijoutier qui avait vendu les boutons, le facteur qui, trois ou
quatre fois, avait déposé au 22 des lettres adressées à Coche,
défilèrent sans apporter le moindre renseignement intéressant. Le
médecin légiste fit à la barre une conférence émaillée de termes
scientifiques, de chiffres et de calculs, d'où il résultait que la
mort avait été provoquée par un coup de couteau qui, partant du
sterno-cleido-mastoïdien, avait déchiré la parotide, sectionné
obliquement, de haut en bas et d'arrière en avant, la carotide
externe, puis, rebondissant sur l'angle maxillaire, et sectionnant
encore le sterno-cleido-mastoïdien, ne s'était arrêté que sur la
fourchette sternale.
Il restait encore un témoin, l'horloger, commis par la Justice
pour examiner la pendule que l'on avait trouvée renversée sur la
cheminée, dans la chambre du crime. Il déposa au milieu de
l'indifférence générale. Seul, Coche ne perdit pas une de ses
paroles; sa déposition fut, du reste, courte, et très précise:
-- La pendule qu'on m'a donnée à examiner, dit-il, est une pendule
d'un modèle ancien, mais au mouvement excellent et en très bon
état, je dirai même qu'on n'en trouve plus guère dans le commerce
d'aussi solides, d'aussi finies. Les aiguilles étaient arrêtées
sur minuit 20, or les pendules de ce genre ne se remontent que
tous les huit jours, et celle-ci pouvait encore marcher pendant
quarante-huit heures; elle ne s'est donc pas arrêtée du fait que
le ressort était à bout, mais simplement parce qu'elle a été
renversée, et que le balancier, couché sur le côté, n'a plus pu
fonctionner. Dès qu'elle a été replacée d'aplomb, un léger
mouvement d'oscillation a suffi pour la remettre en marche. J'en
tire donc cette conclusion que l'heure marquée par les aiguilles
est précisément l'heure à laquelle la pendule fut renversée.
-- Le crime aurait donc été commis à cette heure-là? fit
distraitement le Président.
L'audition des témoins était terminée. Il y eut une suspension
d'audience de quelques minutes, puis la parole fut donnée au
Ministère public.
Coche, un peu rassuré par la déclaration si nette de l'horloger,
écouta le réquisitoire sans émotion apparente, et pourtant, il
était terrible pour lui dans sa simplicité un peu sèche, presque
mathématique.
La salle, déjà favorablement impressionnée par l'interrogatoire et
les différents témoignages, fit entendre à deux ou trois reprises
des murmures d'approbation, et il y eut d'assez nombreux
applaudissements, vite réprimés, lorsque le Procureur termina en
demandant pour le journaliste, qui n'avait ni l'excuse de la
misère, ni celle de la colère, la peine capitale.
Coche frissonna, enfonça un peu ses ongles dans ses mains, mais
sembla impassible. Il pensait surtout, il pensait seulement:
«Il faut que je parle, je veux parler! Je parlerai».
Et à voix basse il répétait:
«Je veux, je veux, je veux!...»
Pendant tout le temps que dura la plaidoirie de son avocat, les
yeux fixes, les poings serrés, l'oreille et la pensée absentes, il
répétait: «Je veux parler, je le veux, je le veux!» L'avocat se
rassit au milieu d'un effrayant silence. Par pure courtoisie,
Coche se pencha vers lui et le remercia. Mais il n'avait rien
entendu de sa défense, défense pitoyable à la vérité mais
impossible.
Les débats allaient être clos. Le Président se tourna vers
l'accusé et lui dit:
-- Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?
Coche se leva, raidi dans un terrible effort, si pâle que l'on
crut qu'il allait tomber et que les gardes tendirent les bras vers
lui. Mais il les écarta d'un geste, et d'une voix forte, qui fit
passer un frisson sur le jury et sur l'assistance, il répondit:
-- J'ai à dire, Monsieur le Président, que je suis innocent, et je
le prouve.
Il prit une large respiration et se tut. L'espace d'une seconde
ses yeux devinrent d'une effrayante fixité: il ouvrit la bouche:
ceux qui étaient les plus rapprochés de lui, crurent l'entendre
murmurer: «Je veux!... Je suis mon maître» et d'un trait, la main
levée, les doigts ouverts comme pour écarter une vision menaçante,
il cria plutôt qu'il ne dit:
-- À minuit vingt, à l'heure où le crime se commettait, moi,
innocent, je me trouvais chez mon ami M. Ledoux, 14, rue du
Général-Appert.
Et épuisé par l'effort qu'il venait de faire, épouvanté par la
victoire remportée sur l'inconnu mystérieux dont la volonté
jusqu'à cet instant avait étranglé la sienne, il s'écroula sur son
banc en sanglotant de fatigue, d'énervement et de joie.
Tous les assistants s'étaient dressés. Une telle clameur s'éleva
que le Président dut menacer de faire évacuer la salle. Enfin,
quand un silence relatif se fut établi, il dit:
-- Coche, n'essayez pas de nous tromper une dernière fois. Songez
aux conséquences de votre déclaration, si elle est reconnue
fausse. Réfléchissez avant de la jeter dans le débat.
-- J'ai réfléchi! j'ai réfléchi: j'ai dit la vérité! Je le jure!
Qu'on interroge mon ami Ledoux...
-- Monsieur le Président, dit l'avocat, je demande que ce témoin
soit entendu immédiatement.
-- Telle est bien mon intention, Maître. En vertu de mon pouvoir
discrétionnaire, j'ordonne que le témoin invoqué par l'accusé soit
amené sur l'heure aux pieds de la Cour. Garde, vous allez vous
rendre chez M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert, et vous le
conduirez ici. L'audience est suspendue.
La déclaration de Coche avait produit une véritable stupeur. Les
rares partisans qu'il comptait dans l'auditoire triomphaient; les
autres, sans pouvoir nier l'importance décisive d'un pareil alibi,
doutaient encore de sa véracité. Dans le jury surtout,
l'étonnement avait été extraordinaire. Après le réquisitoire, le
siège des jurés était fait, et c'est à peine s'ils avaient écouté
la plaidoirie de l'avocat. Si l'alibi de Coche était reconnu
valable, l'accusation s'écroulait, ou du moins recevait un coup
terrible. Quant à l'avocat, il disait à son client: «Mais pourquoi
n'avoir pas parlé plus tôt», et Coche répondait cette chose
invraisemblable, et pourtant vraie:
-- Parce que je ne pouvais pas!
Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants
présentèrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui
depuis le matin avait, par sa banalité, déconcerté tant de gens,
avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la
sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n'avaient
pu entrer le matin se mêlèrent au flot des invités porteurs de
cartes. Il n'y avait plus de service d'ordre possible. Les gardes
débordés, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour
entra, les conversations cessèrent, et le Président ordonna de
faire entrer le témoin.
Alors, au milieu d'un effrayant silence, un garde s'avança seul à
la barre, joignit les talons, salua et dit:
-- Au numéro 14 de la rue du Général-Appert, on m'a appris que M.
Ledoux, rentier, était mort depuis le 15 du mois de mars.
Coche se dressa livide, prit sa tête dans ses mains, poussa un
cri, et retomba comme assommé.
Déjà le Procureur s'était levé:
-- Messieurs les jurés, je n'ai pas besoin d'insister sur la
gravité d'une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, eût-il témoigné
ici même, l'accusation n'en aurait pas moins conservé toute sa
force, mais vous ne vous laisserez pas émouvoir par cet alibi
audacieux, grâce auquel on a essayé de jeter un doute dans vos
consciences. Je n'ajoute rien à mon réquisitoire, je n'en retire
rien: vous jugerez et vous condamnerez sans pitié.
L'avocat s'écria:
-- Monsieur le Président...
Mais Coche balbutia en lui mettant les mains sur l'épaule:
-- Par pitié... Maître... plus un mot... C'est fini... je vous en
supplie... C'est fini... fini... fini...
Le jury déjà mal disposé avant la suspension d'audience ne
délibéra pas longtemps. Au bout de dix minutes, il revint. Sa
réponse était «Oui» à l'unanimité à toutes les questions et «Non»
à l'unanimité pour les circonstances atténuantes.
Coche n'était plus qu'une chose inerte, un pauvre corps
défaillant. L'épouvante était descendue sur lui. Sa volonté avait
triomphé trop tard de sa terreur superstitieuse, et il se rendait
compte maintenant de l'espèce de folie contre laquelle il s'était
débattu pendant trois mois, il se rendait compte surtout que rien
ne pouvait plus le sauver qu'un miracle, et la fatalité venait
d'abattre trop brutalement ses mains sur sa nuque pour qu'il
escomptât ce miracle. Il connaissait enfin l'horreur des
épouvantes humaines, la peur monstrueuse, et l'appel effroyable à
la vie qui s'en va. Ses yeux, ses pauvres yeux de bête torturée se
posaient sur ces gens qui tout à l'heure allaient revoir la rue,
la gaîté de l'air libre et retrouver la joie de la bonne maison,
du foyer familial où l'homme sage vient abriter ses rêves, comme
le matelot vient abriter sa barque dans la petite baie où dansent
les étoiles. Et tandis que ces visions traversaient son âme
éperdue, une voix s'éleva qui fut d'abord à ses oreilles un
murmure confus, puis un tonnerre quand elle prononça:
-- Onésime Coche est condamné à la peine de mort.
Après il entendit encore vaguement...
-- Trois jours francs pour vous pourvoir en cassation...
Il sentit qu'on l'emmenait, qu'une main serrait sa main... il se
trouva sur son lit, dans sa cellule, sans savoir comment ni
pourquoi, et il s'endormit d'un sommeil de brute.
Or, pendant la nuit, il eut un effrayant cauchemar:
Il venait d'assassiner le vieux du boulevard Lannes. Il gagnait la
porte en rampant, descendait l'escalier et se trouvait dans la
rue.
Dehors, sous la bise coupante, il s'arrêtait, la tête vide, les
jambes molles, comme un homme ivre: pas un murmure, pas un bruit.
Grelottant, il relevait le col de son pardessus, faisait un pas,
s'arrêtait pour s'orienter dans la nuit noire, et se mettait en
route.
Il marchait lentement, roulant dans sa pensée confuse, l'horreur
de son crime et l'effroi du mort étendu, la gorge béante, les
paupières ouvertes sur ses prunelles chavirées. Un carrefour
désert et sombre s'ouvrait au-devant de ses pas. Harassé, les
genoux tremblants, il s'adossait à un mur. Soudain, dans le
silence, il croyait entendre un bruit de pas. Il s'arrêtait les
muscles ramassés, prêtant l'oreille. Le même bruit résonnait plus
fort et plus précis. Il partait, rasant les maisons, droit devant
lui. Le bruit se mettait en marche, le suivant. Il courait et le
bruit courait avec lui... La rue, plus large bornée de lueurs
hésitantes, se déroulait déserte, et silencieuse. Il galopait la
terreur accrochée aux flancs comme des chiens de meute... Tout un
brasier flambait dans sa poitrine. Il courait toujours, perdant la
notion du temps, de l'heure qui mourait lentement. Tout ce qui lui
restait de force et d'énergie ne vivait plus que dans l'espoir du
matin blême qui bientôt monterait à l'horizon, ramenant avec lui
l'éveil des choses et des gens, faisant surgir d'autres visages
d'êtres humains, repeuplant ce désert sombre qui l'épouvantait. Et
il courait toujours. Il avait fait tant de détours, croisé tant de
chemins, qu'il s'en allait vers l'inconnu, perdu dans Paris
sommeillant. Il courait, râlant de fatigue et de peur, et voici
qu'au bout de l'horizon, le jour monta, triste, pluvieux... Le
jour! le jour!... Un murmure confus s'éleva: on eût dit le
chuchotement d'une foule. Là-bas, toute une masse sombre ondulait
avec des souplesses de vague. Était-ce encore l'obsession de la
nuit? Non pas... des hommes étaient là devant lui!... Enfin! il
n'allait plus être plus seul avec son épouvante... il allait
coudoyer des êtres vivants... les frôler... Il tendit l'oreille...
Une voix brève domina le bruit... un cliquetis, rapide comme celui
que fait un coup de vent parmi les feuilles sèches... une
blancheur descendit dans le ciel plus léger, finie l'angoisse de
la nuit, l'horrible solitude... sa poitrine s'appuyait contre
d'autres poitrines... À ce moment la vague s'ouvrit, comme pour
lui livrer passage... il s'avança, et tout d'un coup tomba sur les
genoux: dans sa terreur il n'avait pas vu où sa fuite l'amenait,
et devant lui venait de surgir, goule effroyable, avec ses deux
grands bras dressés dans le ciel pâle... la Guillotine!...
Coche s'éveilla en poussant un cri... Pendant une seconde, il
retrouva la joie du réveil qui brise les cauchemars, mais aussitôt
la réalité, plus effroyable que le rêve, reprit:
La Guillotine! le couteau blanc, et le panier où bondissent les
têtes... il verrait cela! Il mordit ses draps pour ne pas
hurler... Adieu les nuits paisibles, les jours calmes! Entre tout
ce qu'il avait aimé, souhaité, espéré, et lui, l'horrible chose
(il n'osait plus penser le mot guillotine) se dressait
maintenant...
Le lendemain, son avocat vint le voir pour lui faire signer son
pourvoi en cassation et son recours en grâce. Il bégaya: «À quoi
bon?», et signa tout de même. Quand il eut posé la plume, il dit
en regardant son défenseur avec des yeux grandis par l'épouvante
et par la fièvre:
-- Écoutez... il faut que vous sachiez, il faut que je vous
dise...
D'une voix haletante, coupant ses phrases de gestes saccadés, de
mots sans suite, il raconta toute sa nuit du 13: son dîner chez
Ledoux, son départ, la rencontre des rôdeurs, sa visite à la
maison du crime, et l'idée soudaine d'égarer la police, de simuler
une fuite pour attirer sur lui, l'attention...
Il se tut. L'avocat prit sa main et lui dit doucement:
-- Non, vraiment, ce n'est pas la peine... Le Président vous fera
grâce... Là-bas, vous pourrez... plus tard... refaire votre
existence.
-- Alors, s'écria le malheureux, vous croyez que je mens?... Mais
je ne mens pas, vous m'entendez... je ne mens pas... Allez-vous-
en!... Allez-vous-en...
Et au comble de l'exaspération, il se jeta sur lui, hurlant:
-- Mais allez-vous-en donc! Vous ne voyez pas que vous me rendez
fou!...