«Comment avait-il pu être pris aussi vite? Quelle imprudence avait

mis la sûreté sur sa trace? Qu'avait-on trouvé qui permît de le

désigner formellement? Tout ce qu'il avait placé à dessein dans la

chambre du crime, le bouton de manchette aussi bien que les bouts

d'enveloppe, était destiné à fortifier, à appuyer des

présomptions, mais il ne trouvait rien dans son attitude qui fût

capable d'expliquer comment on avait été amené à chercher de son

côté.»

Il se demandait si, dès la première heure, des forces inconnues ne

l'avaient pas environné. S'il n'avait pas été suivi la nuit même

du crime.

Il essayait de se remémorer tous les visages entrevus, dans la

rue, au restaurant, à l'hôtel: Aucun ne répondait à l'idée qu'il

se faisait de l'être mystérieux qui, durant quatre jours aurait

évolué dans son ombre. Et là encore l'inconnu l'épouvantait.

D'invraisemblable qu'elle était d'abord, cette pensée lui sembla

possible, de possible elle lui sembla probable, certaine...

«Ainsi, pensait-il, j'ai vécu quatre jours, accompagné d'un être

qui ne m'a pas quitté, dont les regards pesant sur moi, m'ont

peut-être dicté tous mes gestes!... Qui sait?... peut-être aussi,

cet être fut-il mon maître avant mon entrée dans la maison du

crime?... Si, pourtant, il m'avait suggéré l'idée de la comédie

que j'ai jouée et que je joue encore?... Je serais en son pouvoir,

je serais sa chose; il me dicterait mes actes, mes paroles... À

travers les murs de ma prison, il substituerait sa volonté à la

mienne, et moi, vivant, agissant et pensant, je ne serais plus

qu'une loque avec la forme humaine, et l'apparence de la vie,

l'apparence de la volonté?... Alors, s'il lui plaisait, demain,

dans une heure, de me faire m'accuser d'un crime que je n'ai pas

commis, d'effacer de ma mémoire les détails précis de cette

nuit... j'obéirais encore?»

Son exaltation croissait de minute en minute. Il se mettait à

écrire nerveusement, consignant les moindres faits de sa vie, les

relisant pour s'assurer qu'ils s'enchaînaient logiquement, qu'il

retrouvait dans ses notes la trace de sa pensée propre.

De tous temps, il avait redouté le merveilleux. Sans jamais

parvenir à n'y pas croire, il n'osait nier l'influence des

esprits, leur présence immatérielle dans le monde des vivants,

leur intervention dans les événements de l'existence. Bien qu'il

ne fût pas spirite, il ne s'était jamais senti le courage de rire

devant une table tournante, et chaque fois qu'il avait entendu les

coups mystérieux frappés par les pieds, il avait reçu la même

commotion violente, et frémi du même doute menaçant.

Tout cela, loin de le pousser à l'aveu spontané de la supercherie,

le réduisait à un état de faiblesse et de docilité prodigieux. Il

se disait: «Si nul autre que moi n'a voulu ce qui arrive, je

saurai délier ce que j'ai lié, dévider l'écheveau emmêlé par mes

doigts; mais si des volontés supérieures m'ont fait agir, si je ne

fus qu'un instrument entre les mains d'un autre... tout ce que je

voudrais ne servirait à rien, puisque aussi bien je ne pourrais

rien tenter, qui ne me soit dicté par celui auquel il est

impossible que je n'obéisse pas...»

Bientôt il vécut dans un rêve, insensible à tout, attendant avec

une patience et un fatalisme d'Oriental, que les événements, se

succédant, voulussent donner corps à ses doutes. Ainsi coula en

lui une sorte de bonheur vague, fait surtout d'indifférence, et le

troisième jour, quand il monta en voiture pour se rendre au

cabinet du juge d'instruction, il eut devant ses gardiens une

attitude telle qu'ils crurent un instant que le secret avait

abattu sa volonté, et qu'il avouerait avant un quart d'heure.

CHAPITRE IX

L'ANGOISSE

La légende se plaît à peindre les juges d'instruction avec une

face maigre, des lèvres minces, et une lueur menaçante dans les

yeux. Au dire de certains, leur regard aurait on ne sait quel

pouvoir fascinateur pareil à celui des grands oiseaux de proie;

par définition, le magistrat instructeur est le premier et le plus

redoutable ennemi de l'accusé. Il est (malgré que la loi ait voulu

garantir les prisonniers contre son caprice, son parti pris, son

arbitraire), le maître de leur honneur, de leur liberté, de leur

vie. Cynique et retors, il frôle le code, sans jamais le heurter;

il n'a plus le droit de mettre le prévenu au secret, de

l'interroger hors de la présence de son avocat, mais il tourne la

difficulté en retardant sa comparution devant lui, en ne posant

que des questions d'apparence assez simple pour ne pas éveiller

ses craintes; et si, par aventure, le prévenu devinant le piège

refuse de parler s'il n'est assisté de son défenseur, il souscrit

à sa demande, se réservant de l'interroger dans la suite de telle

sorte que l'avocat ne puisse lui être d'aucun secours.

Onésime Coche savait tout cela, et c'est pour en rendre compte

avec toute l'exactitude possible, qu'il s'était engagé dans cette

affaire.

Or, le juge était un petit homme tout rond, avec une figure

replète, et de bons petits yeux qui semblaient rire sous les

lunettes. Il fit asseoir le journaliste devant lui et fouilla dans

ses dossiers tout en le regardant à la dérobée. Cet examen

sournois acheva d'énerver Coche qui se mit à tapoter du bout du

doigt sur le bord de son chapeau.

Un homme peut dissimuler sa pensée, mentir avec les yeux,

conserver malgré tout un regard et une impassibilité tels que pas

un de ses muscles ne bouge, réagir même contre la rougeur qui

monte à son front ou la pâleur qui l'envahit, mais ses mains ne

peuvent pas, ne savent pas mentir.

Nos mains ne nous appartiennent pas; notre volonté demeure sans

prise sur elles; nos mains intelligentes, sottes, câlines ou

brutales, sont les traîtresses que nous portons avec nous, et le

juge ne quittait pas des yeux les mains de Coche. Quand il les vit

frémir, il se dit que le moment de frapper le premier coup

approchait; quand il les vit se crisper, il releva la tête et

commença l'interrogatoire par quelques formalités indispensables:

nom, âge, profession, etc., puis il reprit l'examen de ses

dossiers tandis que Coche, de plus en plus énervé, crispait les

poings sur ses genoux. Alors, jugeant la minute propice, sans

autre préambule, le juge lui dit:

-- Voulez-vous m'expliquer pourquoi vous avez brusquement disparu

de votre domicile, et comment il se fait qu'on vous ait retrouvé

il y a trois jours dans un hôtel borgne de l'avenue d'Orléans?...

Coche s'attendait à toute autre entrée en matière aussi ne fût-ce

pas d'une voix aussi assurée qu'il l'eût souhaitée, qu'il

répondit:

-- Je désirerais avant de vous renseigner sur ce point, savoir

pour quel motif je suis ici.

-- Vous êtes ici parce que vous avez assassiné M. Forget,

boulevard Lannes.

Coche respira. Jusqu'à cette minute, bien que la chose fût

invraisemblable, il n'avait pu oublier sa première crainte: «Si

j'étais accusé d'un autre crime?» Il répliqua donc avec un

étonnement qu'il avait trop longuement préparé pour bien le jouer:

-- Ça, par exemple, c'est plus fort que tout!...

Et après un temps, il ajouta:

-- D'autant que si je saisis la nuance, vous ne dites pas que je

suis accusé de ce crime, mais bien que j'en suis convaincu?

-- Il y a vraiment plaisir à causer avec vous, fit le juge. Vous

comprenez à demi-mot.

-- Vous me flattez, en vérité, Monsieur, mais, même pour répondre

à votre politesse par une autre, il ne me paraît pas possible de

me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai pas commis...

-- Je vais reprendre ma première question; vous y répondrez, et si

vous me prouvez que vous êtes innocent, je vous remets en liberté,

instantanément.

-- Ah! songea Coche, tu me la donnes trop belle; voilà qui ne fera

pas mal comme début de mes articles!...

Et, pesant tous ses mots, il répliqua:

-- Pardon, Monsieur le juge, il ne faudrait pas intervertir les

rôles: ce n'est pas à moi de prouver que je suis innocent, mais à

vous de prouver que je suis coupable. Ceci posé et admis, je

m'empresserai de répondre à toutes les questions qu'il vous plaira

de me poser, pourvu qu'elles ne portent atteinte ni au repos, ni à

l'honorabilité de tierces personnes...

-- Voici qui n'est pas compliqué comme moyen de défense. Vous

laissez entendre que vous ne pourrez pas dire certaines choses,

les choses capitales sans doute?

-- Je ne laisse rien entendre du tout. J'ai indiqué dans ma phrase

que je faisais deux réserves de principe: vous venez d'interpréter

à votre façon la seconde, je vous rappelle la première, c'est que

je ne parlerai que sous certaines conditions, comme par exemple,

la présence de mon avocat.

-- C'est trop naturel, et j'allais précisément vous le dire.

Choisissez-vous donc un défenseur et nous remettrons la suite de

l'interrogatoire à un autre jour...

-- Mais je tiens, au contraire, à ce que mon interrogatoire ne

soit pas retardé. Si le garde ou votre greffier veut bien

descendre dans la galerie des pas perdus et me ramener le premier

avocat venu, fût-il stagiaire de la veille, je m'en contenterai.

Coupable j'essaierais de décider une sommité du Barreau à prendre

ma cause en mains; innocent je demande un avocat parce que la loi

exige cette formalité et que je suis respectueux de la loi, tout

simplement.

Le garde revint au bout d'un instant accompagné d'un jeune avocat.

-- Je vous remercie, Maître, de vouloir bien m'assister. En reste,

les choses iront très vite. Maintenant, Monsieur le juge, je suis

tout à fait à vos ordres.

-- Alors, je reprends ma première question: Pourquoi avez-vous

brusquement disparu de votre domicile, et comment se fait-il qu'on

vous ait retrouvé il y a trois jours dans un hôtel borgne de

l'avenue d'Orléans?

-- J'ai quitté mon domicile parce qu'il ne me déplaisait pas de

vivre quelque temps en dehors de chez moi, et j'ai couché Avenue

d'Orléans parce que le hasard m'a conduit devant un hôtel, à une

heure où il était trop tard pour redescendre dans Paris.

-- D'où veniez-vous?...

-- Ma foi, je ne sais plus...

-- Je vais vous le dire, moi. Vous veniez de chez vous, 16, rue de

Douai...

-- Comment? balbutia Coche stupéfait...

-- Mais oui, de chez vous, où avez changé de linge, et cherché, à

la manchette d'une certaine chemise de soirée, un bouton qui

pouvait être compromettant à un moment donné. Ce bouton vous ne

l'avez pas trouvé. Il n'était pas bien loin pourtant puisque le

voici... Vous le reconnaissez?

-- Oui, murmura Coche, véritablement effrayé de la rapidité et de

la précision avec laquelle on l'avait pris en filature.

-- Voudriez-vous me dire, maintenant, où vous avez perdu l'autre?

-- Je ne sais pas.

-- Je ne sais pas, je ne sais pas, vous ne sortez pas de là! Tout

à l'heure, vous disiez: «C'est à vous de me prouver ma culpabilité

et non à moi d'établir mon innocence.» Il y a des limites à tout.

Cependant cette fois encore, c'est moi qui répondrai pour vous:

Vous avez perdu l'autre bouton dans la chambre où Forget a été

assassiné... on l'y a trouvé...

-- Cela n'a rien de surprenant. J'y suis entré avec le Commissaire

de police. Ce bouton a pu se détacher et tomber...

-- Oui. Mais comme vous portiez une chemise de flanelle dont les

boutons devaient être cousus, votre explication n'en est plus une.

D'ailleurs il est d'usage, quand on met un bouton de manchette à

un poignet, de mettre l'autre à l'autre poignet. Or, je vous le

répète, l'un des deux était resté après votre chemise de soirée

d'où votre femme de ménage l'a détaché...

-- Je ne m'explique pas...

-- Moi non plus, ou plutôt, je ne m'explique que trop...

-- Alors, Monsieur le juge, sur un simple indice, vous me croyez

coupable? Voyons, ce n'est pas possible...

-- Un simple indice, peste comme vous y allez! Moi j'appelle cela

une charge, et une charge terriblement grave encore. Mais j'en ai

d'autres. Que diriez-vous d'une lettre oubliée par vous sur les

lieux du crime? Simple indice encore?...

-- Je ne peux pas avoir oublié de lettre sur les lieux du crime,

pour l'excellente raison que je m'y suis rendu, je vous le répète,

avec le Commissaire de police, que je n'y suis pas resté plus de

trois minutes, et que...

-- Approchez-vous. Approchez-vous, Maître. Regardez ces bouts de

papier. Placés au hasard, ils ne veulent rien dire, mais dans cet

ordre, que voyez-vous? «Monsieur...ési... 22...ue de... E.V.», ce

que je lis, en remplaçant les lettres disparues: «Monsieur

Onésime... 22, rue de... E. V.». Votre prénom, admettez-le, n'est

pas si répandu, que je ne puisse, par une simple supposition, le

faire suivre de votre nom de famille qui n'y est pas, je le

reconnais. Cela me donne: «Monsieur Onésime Coche, 22 rue de...».

-- Ah! non! non! non! je proteste de toutes mes forces contre

votre procédé de déduction! Avec quelques lettres éparses vous

bâtissez un prénom, et vous y ajoutez délibérément mon nom. En

admettant même votre manière de voir, la suite de votre traduction

détruit tout ce que le commencement voulait établir. Voilà «22,

rue de...» Rue de quoi, d'abord? Et puis, je n'ai jamais demeuré

au numéro 22. Puisqu'on vous a si bien renseigné sur ma visite à

mon appartement vous devez le savoir. Je désire que ma

protestation figure au procès-verbal.

Et en lui-même il pensa:

«Voilà un petit moyen que tu me paieras cher à ma sortie de

prison! Décidément, je me documente.»

-- Votre protestation figurera au procès-verbal, soyez sans

crainte. Mais nous la ferons suivre de la légère observation que

voici: Retournons ces bouts de papier, et ces lettres éparses. --

Hé, hé, vous regardez? -- Lisez (en toutes lettres cette fois):

«Inconnu au 22, voir au 16», -- Vous demeurez 16, rue de Douai.

Cette lettre, adressée par erreur au 22, vous a été retournée à

votre domicile, et ce n'est pas la première fois qu'il y a eu

confusion de numéros sur votre correspondance. Vous voyez qu'en

affirmant qu'elle vous appartient, je ne me livre pas à des

déductions fantaisistes. Maintenant, si vous avez quelque chose à

répondre, je vous écoute...

Coche baissa la tête. En déchirant l'enveloppe, il n'avait pas

songé à la rectification portée au verso, et il vit nettement que

la conviction du juge était faite. Il se borna donc à répondre:

-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas. Ce que je puis vous

affirmer, vous jurer, c'est que je suis innocent, que je ne

connaissais pas la victime, que je ne l'ai jamais connue, et

qu'enfin toute mon existence passée dément une pareille

accusation.

-- Je ne dis pas, fit le juge; mais en voilà assez pour

aujourd'hui. On va vous relire votre interrogatoire, et vous le

signerez, si vous voulez.

Coche écouta distraitement la lecture et signa. D'un geste

machinal, il tendit les poings au garde qui lui passa les

menottes, et sortit.

Dans le couloir, son avocat lui dit:

-- Je viendrai vous voir demain matin, nous avons à causer

longuement...

-- Je vous remercie, fit Coche.

Et il se laissa emmener par les petits corridors jusqu'à la sortie

du Palais. Seul de nouveau dans sa cellule, il se prit à réfléchir

longuement, fortement. Il était loin le reporter aventureux,

prompt à la riposte, ingénieux et risque-tout quand il fallait! Il

commençait à se repentir d'avoir engagé une telle partie. Non

qu'il eût la moindre crainte sur son issue; il savait que d'un

seul mot il réduirait toutes les charges à néant. Mais, malgré

tout, il sentait le cercle menaçant se resserrer autour de lui, et

le doigt pris dans l'engrenage redoutable de la machine

judiciaire, il comprenait qu'il lui faudrait faire un gigantesque

effort pour ne pas y laisser le bras tout entier. Il s'était

imaginé jeter à la faveur de la ruse, le trouble dans la police,

l'acculer aux maladresses, aux imprudences: il s'apercevait qu'il

avait accumulé des charges telles contre lui, que l'homme le moins

prévenu n'aurait pas hésité à dire en le voyant!

«Voilà le coupable!»

La conviction du juge était naturelle, en somme. Qu'avait-il pu

répliquer...? Rien! Il avait crié son innocence: Et puis? l'accent

de la vérité? Cela se reconnaît à peu près comme «la voix du

sang». C'est quand il dit la vérité qu'un menteur a l'air de

mentir. L'angoisse de l'inconnu s'ajoutait à ses craintes. Quelles

charges nouvelles le juge allait-il relever contre lui? Il n'avait

su que répondre à des questions dont deux tout au moins étaient

prévues: quelle serait son attitude en face d'une accusation qu'il

ne soupçonnait pas? -- Nier, nier, contre toute évidence, contre

toute vraisemblance: tel devait être son système. Quant à faire

naître l'ombre d'un doute dans l'esprit du magistrat, il n'y

fallait pas songer. Cependant -- et il comptait là-dessus pour

faire hésiter l'instruction -- quand on en viendrait aux mobiles,

il serait invulnérable. L'enquête révélerait qu'il ignorait même

l'existence de ce Forget, que personne dans son entourage n'avait

entendu parler de lui; or, on ne pouvait retenir prisonnier un

homme au passé irréprochable, alors qu'on était hors d'état

d'affirmer: «Voilà pourquoi cet homme a tué.» Le lendemain, son

avocat vint le voir. Il lui parla d'abord en termes vagues, lui

demandant des renseignements sur sa vie, ses fréquentations, ses

habitudes. Il lui fit préciser certains détails insignifiants,

sans oser aborder nettement la question du crime. Au bout d'un

quart d'heure de conversation, Coche de plus en plus nerveux lui

dit:

-- Voyons, Maître, la vérité: vous me croyez coupable...

L'avocat l'arrêta d'un geste:

-- Ne m'en dites pas plus, je vous en prie. Je tiens pour

sincères, pour vraies, entendez-vous, pour vraies, vos

protestations d'innocence. Quel que lourdes que soient les charges

relevées contre vous, je n'y veux voir que l'effet d'un terrible

caprice du hasard. Votre système de défense est d'être innocent,

vous êtes innocent: je le proclame!

-- Mais je vous jure, Maître, je vous jure sur ce que j'ai de plus

cher au monde que je suis innocent.

En cette minute, Coche eut la tentation folle de tout raconter.

Mais quel avocat aurait osé le défendre après un pareil aveu? Il

s'était condamné lui-même au seul système possible: tout nier,

sans se préoccuper de la vraisemblance.

Encore voulait-il que son avocat crût à sa sincérité. Il reprit

avec passion:

-- Je suis innocent! Je suis innocent! Plus tard, bientôt peut-

être, vous verrez, je vous dirai...

-- Mais je vous crois, je vous l'affirme...

Et Coche comprit, à l'attitude, au regard de son avocat qu'il

déguisait sa pensée, qu'il était convaincu, lui aussi, de sa

culpabilité. Ils causèrent encore, doucement, ne parlant presque

plus du crime. Coche oubliait un peu tout ce que sa situation

présentait de grotesque et de dramatique à la fois, et l'avocat

essayait de déchiffrer ce qu'il y avait au fond de cette espèce

d'insouciance blagueuse, succédant à l'indignation remarquablement

simulée du début.

Dans l'après-midi du lendemain, on vint chercher l'accusé dans sa

prison, et on le fit monter dans la voiture cellulaire. Il crut

qu'on le conduisait à l'instruction, mais le trajet lui sembla

plus long que l'autre fois. Dressé, autant qu'il le pouvait, il

essaya de voir par les prises d'air, mais les lattes étant placées

dans le sens inverse de celui des volets ordinaires, c'est-à-dire

obliques de bas en haut, il ne put distinguer qu'un peu de ciel

gris, triste et froid. La voiture s'arrêta enfin; il en descendit,

et on le poussa rapidement -- pas assez vite cependant pour qu'il

n'eût le temps d'apercevoir la Seine qui roulait une eau lourde et

boueuse, et de se rendre compte qu'il était à la Morgue.

-- C'est complet, se dit-il, la confrontation maintenant!

La pensée de ce spectacle dont la seule annonce emplit d'effroi

les vrais criminels, ne l'ennuya pas. Quelle menace auraient pour

lui les yeux éteints de ce pauvre mort? Il verrait sans peur ce

corps qu'il avait contemplé par deux fois: la nuit presque

palpitant encore de vie, le matin déjà raidi et froid. Cependant,

lorsqu'il se trouva dans la salle aux murs blancs, aux fenêtres

hautes, où la lumière mettait des taches pâles sur les tables de

marbre, il eut une sensation désagréable. Une odeur vague d'acide

phénique et d'essence de thym, une odeur qui tenait de la

pharmacie et du cimetière, flottait dans l'air humide. Et il

s'imaginait sentir l'odeur terrible et fade qui se dégage des

êtres morts depuis peu. Pourtant il regardait avidement,

s'efforçant de noter les moindres détails dans sa mémoire afin de

pouvoir au prochain jour les consigner exactement.

On le fit pénétrer enfin dans une pièce où une forme recouverte

d'un drap était étendue sur une table. On leva le drap, et, bien

qu'il fût prêt à ce spectacle, il eut un mouvement de recul

involontaire. Il ne reconnaissait pas ce cadavre, ou du moins, au

premier coup d'oeil il ne le reconnut pas. La mort, pour achever

son oeuvre, avait tassé, ratatiné les chairs. La face qu'il avait

vue pleine et ronde, était émaciée, des ombres grises, vertes, s'y

écrasaient descendant des tempes au menton, comme si quelque pouce

énorme s'était plu à modeler la cire jaune de ce visage.

Quand il l'eut contemplé quelques secondes, le juge lui dit:

-- Voilà votre victime.

-- Encore une fois, je proteste contre une pareille accusation. Je

ne connais pas cet homme, je ne l'ai jamais connu.

Et il songeait: Dire que la vérité a passé devant ces yeux, et

qu'à présent, tout est fini, qu'il ne reste rien de ce que cet

être a vu, souffert, et qu'on pourrait me trancher la tête ici

même, sans qu'un frisson secouât cette chair inerte...

La confrontation dura peu. Pour les magistrats, Coche s'entêterait

à nier encore, à nier toujours, et il était de taille à ne pas

faiblir.

On crut l'user par l'énervement: peine inutile. À toutes les

questions, l'accusé répondait invariablement:

-- Je ne sais rien.

Puis, après avoir accumulé charge sur charge, quand on lui

demandait:

-- Qu'avez-vous à objecter à ceci? Comment expliquez-vous cela?

Il levait les bras, et se bornait à murmurer:

-- Je ne comprends pas. Je ne m'explique pas...

L'instruction, longue, difficile, n'amena aucune découverte

intéressante. Il était impossible de briser la muraille

mystérieuse qui, de son vivant, avait entouré Forget. Personne ne

le connaissait, personne n'était au courant de ses habitudes. On

ne put relever aucune charge morale contre Coche, mais il fut

facile, par là même, de les lui faire supporter toutes. De ce que

nul ne savait les fréquentations de la victime, on concluait

simplement que Coche avait fort bien pu être en rapport avec elle,

sans que qui que ce soit pût en témoigner. Quant au mobile qui

l'avait poussé à commettre ce forfait, il n'apparaissait pas

clairement. Une enquête minutieuse sur sa vie, ses ressources,

n'apprit rien, sinon qu'il ne faisait pas la fête, qu'il payait

exactement son terme et qu'on ne lui savait pas de liaison

sérieuse. On ne put davantage établir la liste des objets dérobés

boulevard Lannes, et le hasard, sur lequel on comptait pour

apporter quelques éclaircissements sur ce point, ne se mit pas de

la partie. Si bien qu'au bout de trois mois, malgré tout le zèle

de la Sûreté, l'acharnement du juge, et les recherches

personnelles de tous les journaux de Paris, l'instruction en était

exactement au même point que le premier jour: c'est-à-dire que

deux charges précises et d'une gravité extrême pesaient sur

Onésime Coche: le bout d'enveloppe et le bouton de manchette

ramassés dans la chambre de la victime. À ces charges, dont

l'accusé n'avait pu se dégager en aucun moment, s'ajoutait la

présomption grave résultant de son brusque départ du _Monde_, et

sa fuite à travers Paris, où l'on avait relevé en trois jours son

passage dans trois hôtels différents, sous de faux noms. Si l'on

ajoutait à cela son attitude étrange à l'heure de l'arrestation,

son essai de défense à main armée contre les agents, son retour

clandestin à son domicile, on se trouvait en face d'une situation

assez nette pour autoriser tous les soupçons et presque des

certitudes. Le dossier, il est vrai, manquait de preuves morales;

les preuves matérielles les remplaçaient. L'instruction fut donc

close, transmise à la Chambre des mises en accusation, et

l'affaire du boulevard Lannes fut inscrite au rôle des assises

pour la session d'avril.

CHAPITRE X

L'EPOUVANTE

L'épouvante · 第 9 / 11 段