Resté seul, il fut pris d'un effrayant accès de désespoir. Ainsi,

même celui qui avait pris la parole pour le défendre ne pouvait le

croire innocent! En même temps, la peur de la mort de la douleur,

grandissait en lui, et il se raccrochait à la vie désespérément,

s'arrachant les cheveux, se griffant le visage, sanglotant:

-- Je ne veux pas mourir! je n'ai rien fait!

Il était doux, craintif, suppliant envers tous, comme si le

moindre de ses gardiens avait pu faire agir en sa faveur des

influences considérables, et l'arracher à l'échafaud. Lorsqu'on le

transporta à la Roquette, ce fut pis encore! Jusque-là, il avait

pu parfois pendant quelques secondes oublier l'échafaud, mais là,

entre ces murs qui n'avaient vu que des condamnés à mort, comme

lui, l'obsédante pensée se faisait plus précise, les images plus

nettes: toutes les gloires du crime avaient défilé là, dormi sur

ce lit, et le coude appuyé à cette table, frissonné d'horreur à la

seule pensée du châtiment plus proche chaque jour. Déjà, il

n'était plus pareil aux autres hommes; il faisait partie d'une

classe à part, hors la loi, et presque hors la vie. On avait coupé

ses cheveux à la tondeuse, rasé ses moustaches, et en passant ses

mains sur son visage, il ne se reconnaissait plus. Il avait

désappris presque tous les mots, pour ne se souvenir que de ceux

qui avaient trait à sa mort prochaine, et durant des heures

entières, accroupi dans un coin de sa cellule, les coudes aux

genoux, les poings aux dents, il regardait défiler en lui toutes

les images d'épouvante, toutes les scènes d'exécution pareilles à

ce que serait la sienne.

Il voyait la dernière Nuit, le Réveil et l'effrayante place, grise

sous le ciel gris, les toits humides, le pavé luisant, mais il

voyait surtout la _Veuve_ avec ses immenses bras rouges et le rire

édenté de sa lunette surmontée du couperet.

L'aumônier le visitait chaque jour. Peu à peu, une terreur

superstitieuse, un besoin de se réfugier en quelqu'un, d'être

écouté et d'être plaint, le poussait vers une sorte de piété

craintive, remplie de visions superstitieuses. Il ne parlait plus,

mais écoutait avidement, prenant d'un geste machinal et répété

sans cesse son cou amaigri dans ses mains, puis le lâchant

brusquement, comme s'il avait senti la place où le couteau

tracerait son chemin. Même avec le prêtre il évitait de

s'entretenir de sa fin prochaine; il écoutait parler de repentir,

d'expiation... ces mots n'avaient pas de sens pour lui: de quel

crime aurait-il a répondre?... quel forfait devait-il expier? Si

Dieu, en vérité, tenait compte des gestes des hommes, il saurait

bien, le voyant arriver devant son Tribunal, qu'il était

innocent... Un jour, pourtant, le quarantième jour de sa captivité

approchait, il savait que son pourvoi en cassation avait été

rejeté, et ne comptait plus que sur la clémence présidentielle, il

dit brusquement à l'aumônier:

-- Monsieur l'abbé, en votre âme et conscience, si vous étiez à la

place du Président, signeriez-vous ma grâce? Répondez-moi dans

toute la sincérité de votre coeur d'homme loyal. Il faut que je

sache. J'ai besoin de savoir.

Et l'aumônier l'ayant regardé bien en face répondit:

-- Non, mon enfant, je ne signerais pas, il faut payer...

Chose étrange, cette réponse le calma presque. La pire torture de

son existence était le doute. Il n'osait se préparer à mourir,

craignant d'attirer la mauvaise chance sur lui. Maintenant,

c'était fini, il se considérait comme mort et s'imaginait qu'ainsi

prévenu il saurait mieux résister à l'épouvante du réveil.

Pourtant à mesure que la date fatale approchait, ses nuits se

peuplaient de cauchemars. Il se dressait sur son lit au moindre

bruit, collait l'oreille au mur, essayant de deviner ce qui se

passait dans la rue, sur la place. Et quand le jour était venu,

quand il était sûr que ce n'était pas pour ce matin, il

s'endormait d'un sommeil coupé de soupirs et de sanglots...

Vers la fin de la quarante-troisième nuit, il crut percevoir une

vague rumeur, des bruits de maillet frappant le bois, des pas

assourdis. Il se mit à claquer des dents, n'osant plus écouter,

redoutant d'entendre, les yeux rivés à la porte de sa cellule,

attendant la seconde effroyable où elle s'ouvrirait, livrant

passage au bourreau! Et la porte s'ouvrit.

Il regarda d'un oeil hébété les hommes qui l'entouraient et se

leva sans dire un mot, sans faire un geste. On lui demanda:

-- Voulez-vous entendre la Messe?

Il fit oui d'un signe machinal. Pendant l'office, il regarda

obstinément le sillon qui séparait deux dalles, songeant que le

couteau ne ferait pas sur son cou une marque plus large... Il

s'étonnait seulement, avec le reste de pensée qui flottait dans

son esprit, de vivre encore. Ensuite ce fut la toilette, mais déjà

il avait perdu la notion des choses; à peine frémit-il quand les

ciseaux frôlèrent sa nuque et qu'on lui passa des cordes aux mains

et des entraves aux pieds. On lui offrit une cigarette, du

cognac... il refusa... Et soudain, l'horizon qui, depuis près de

cinq mois s'était arrêté pour lui aux murs de sa cellule,

s'élargit; une fraîcheur coula sur ses épaules, un effroyable

silence envahit ses oreilles, un silence si profond, si

formidable, que son coeur y battait comme une cloche. Son rêve

d'une nuit s'était réalisé... Au-dessus des épaules du prêtre, il

vit la guillotine... Le jour venait très doucement.

Derrière les maisons, une traînée laiteuse et rosé moirait le

ciel. Ses yeux ouverts, pour la dernière fois regardaient,

regardaient... Il fit un pas, buta dans ses liens, soutenu par les

aides. Le prêtre bégaya:

-- Le Bon Dieu vous pardonnera...

Le Procureur lui dit, d'une voix qui tremblait:

-- Vous n'avez plus un aveu, plus une révélation à faire?

Rassemblant tout ce qui lui restait de force, il ouvrit la bouche

pour crier:

-- Je suis innocent...

Déjà ses genoux frôlaient la bascule, il jeta un coup d'oeil de

côté, et tout à coup, malgré les aides, malgré ses entraves, il

fit un bond en arrière et poussa un cri surhumain:

-- Là! Là! Là!...

Et tandis qu'on essayait de le pousser, raidi, fort à briser un

chêne, les talons accrochés aux pavés, le menton jeté en avant, il

hurlait toujours:

-- Là! Là!

Son appel avait quelque chose de si furieux et de si déchirant à

la fois que les aides eux-mêmes hésitèrent une seconde. Le prêtre

avait suivi son geste, et de la cohue des cris d'épouvante

partirent.

Un soldat, l'arme aux pieds, tomba à la renverse; deux hommes, une

femme essayaient de fendre la foule qui déjà, dans une poussée

formidable, avait rompu les barrages, envahi l'espace vide où le

condamné se débattait en hurlant:

-- Arrêtez-les!... Les assassins!... Là... Là...

L'aumônier se jeta en avant et cria:

-- Les deux hommes!... La fille!... Arrêtez! Arrêtez...

Vingt mains s'abattirent sur eux. L'un des hommes tira son

couteau. La fille se mit à pousser des cris effrayants. L'aumônier

se précipita sur Coche, l'entoura de ses bras et supplia le

Procureur:

-- Au nom du Ciel! Ne touchez pas à cet homme...

Le condamné demeurait immobile à présent. De grandes larmes

coulaient sur sa face exsangue. Il y eut un colloque de quelques

secondes entre le Procureur et le Commissaire de police qui

disait:

-- Je décline toute responsabilité, l'exécution est impossible

pour le moment, Monsieur le Procureur. Je n'ai pas assez de monde

pour tenir cette foule, il va y avoir un massacre. Songez-y, je

vous en conjure...

Alors le Procureur balbutia:

--... Faites rentrer le condamné.

Étrange mentalité des masses! cette foule accourue là pour voir

mourir un homme, hurla de joie le voyant arracher au bourreau!

Or, voici simplement ce qui s'était passé: Au premier rang des

spectateurs, à l'instant où on allait le jeter sur la bascule,

Coche avait reconnu les deux hommes et la femme entrevus la nuit

du crime. Cette seconde-là, plus immense pour lui qu'un siècle,

lui avait suffi: leurs traits étaient trop présents à sa mémoire

pour qu'il hésitât devant eux: d'un coup d'oeil il avait détaillé

les cheveux rouges de la femme, la bouche tordue du petit et la

face de l'autre déchirée par la cicatrice qui lui balafrait le

visage de la tempe à l'aile du nez.

Quelle sinistre pensée les avait poussés tous trois à venir voir

guillotiner celui qui expiait leur crime? Aux jours d'exécution,

tous ceux que guette l'échafaud viennent regarder avidement comme

s'ils voulaient apprendre à mourir. Au besoin de voir se mêlait

chez ceux-ci l'effroyable plaisir de l'impunité, du triomphe qui

les sauvait à tout jamais...

Arrêtés, ils essayèrent d'abord de nier, mais Coche avait repris

tout son sang-froid et toute sa raison. Ses déclarations précises,

les détails qu'il fournit sur leur marche, tout, jusqu'à la

description qu'il donna de la blessure du plus grand les fit

bégayer, se contredire... La femme, la première, balbutia un aveu,

les hommes suivirent, et ce fut l'éternelle scène immonde et

dramatique des complices se chargeant réciproquement. On retrouva

dans leur taudis presque tous les objets volés et le couteau qui

avait servi à égorger la victime. Alors l'aventure invraisemblable

de Coche apparut claire -- et au bout de quinze jours, il fut

remis en liberté -- non pas innocent pour la loi, mais gracié, en

attendant que la Cour de Cassation eût révisé son procès.

Lorsque, pour la première fois, il se trouva seul, libre, dans la

rue, il eut comme un éblouissement et se mit à pleurer.

Un printemps précoce mettait de la joie dans le ciel. Jamais la

vie ne lui était apparue plus légère. Il frémit en songeant à

l'horreur du drame qu'il venait de vivre, à la beauté, à la

douceur, à la bonté de toutes ces choses qu'il avait failli

perdre, à l'abîme où sa raison avait roulé, et, contemplant près

d'un jardin les arbres bruns où les bourgeons piquaient des taches

vertes, les pelouses au gazon luisant, et le grand ciel où

voltigeaient des nuages, il comprit qu'il n'aurait plus assez de

tout de ce qui lui restait à vivre pour regarder cela, et sourit

avec une immense pitié en songeant que, ni la fortune ni la gloire

ne valent qu'on risque, pour les conquérir, la simple joie de

regarder la vie.

L'épouvante · 第 11 / 11 段