Une seule chose, demeurait louche, inexplicable: l'attitude de

Coche depuis la découverte du crime, son sang-froid souriant, son

désir de revoir, avec le Commissaire, le corps de la victime -- sa

victime! Enfin, comment expliquer qu'un garçon tranquille,

heureux, honorable, soit devenu subitement un voleur, un

criminel!... À moins d'admettre la folie... Mais, cela n'était

plus de son ressort. Sur un indice que d'autres avaient jugé sans

valeur, il n'avait pas craint de partir en campagne, et la piste

sur laquelle il s'était engagé l'avait conduit au but avec une

rapidité surprenante: il n'en demandait pas davantage. Dans une

heure, l'affaire serait terminée, Coche serait arrêté, bouclé... à

moins que le camarade ne l'ait laissé filer... À cette seule

pensée, une rage lui traversa l'esprit, et, pour se rassurer lui-

même, il se répéta:

-- Ce n'est pas possible. Il n'a pas fait ça!

Maintenant qu'il savait tout ce qu'il pouvait savoir, il était

trop impatient d'avoir des nouvelles de celui qu'il considérait

déjà comme son prisonnier, pour continuer à bavarder une minute de

plus avec la vieille. Il regarda sa montre et dit:

-- Je ne peux plus l'attendre. Je m'en vais, mais je reviendrai...

Et, en prononçant ces mots: «Je reviendrai», il sourit malgré lui,

trouvant un charme étonnant à exprimer cette pensée si simple, et

cependant si lourde de menaces. Sous la voûte, il croisa la

concierge, mais ne s'arrêta pas. Quand il arriva dans la rue, il

était exactement neuf heures et demie. Un homme faisait les cent

pas. Aussitôt qu'il le vit l'homme vint à lui, et dit entre les

dents:

-- Javel?...

-- Parfaitement, fit le policier, et il ajouta:

«Où est-il?

-- À l'hôtel qui fait le coin de l'avenue d'Orléans et du

boulevard Brune... Avec le camarade.

-- Très bien. Saute dans un fiacre, va les rejoindre, et retenez-

le pendant une heure. Au besoin, n'hésitez pas à lui mettre la

main au collet. Je prends tout sur moi, ne craignez rien, tout va

bien.

L'homme partit. Javel monta en voiture, donna l'adresse du

Commissariat, et, rassuré, triomphant, se frotta les mains. Pour

l'instant, il n'entrait dans sa joie aucun espoir de gratification

ni d'avancement. Il était pris par le seul plaisir du succès, par

un plaisir neuf, désintéressé, et se sentait envahi d'un orgueil

tel qu'il n'eût pas cédé son secret pour une fortune.

En arrivant, il trouva dans l'escalier un camarade qui lui glissa:

-- Monte vite. Le patron t'attend. Je crois qu'il va te raconter

quelque chose.

Javel haussa les épaules et répondit, sans se presser:

-- Ça va... ça va...

Il s'attendait à une réprimande pour avoir quitté son service sans

prévenir, et sans chercher les ordres. Les événements avaient pris

une tournure telle qu'il n'avait eu ni le temps, ni l'idée, de

prêter la moindre attention à ces détails. Bien plus, il ne lui

déplaisait pas d'être mal reçu: il ménageait ainsi un effet plus

certain à la nouvelle qu'il apportait. Aussi, lorsqu'il fut devant

son chef, laissa-t-il passer l'orage sans l'arrêter par la moindre

protestation.

Le Commissaire était d'autant plus nerveux qu'un juge

d'instruction venait d'être commis pour suivre l'affaire, et qu'il

allait se trouver dans l'obligation de lui transmettre un

commencement d'enquête ridiculement pauvre. Il saisit donc

l'occasion de faire retomber sa colère sur quelqu'un.

Il était vraiment extraordinaire qu'un inspecteur en prît ainsi à

son aise! Qui avait donné à Javel l'autorisation de ne pas

revenir? Il l'avait chargé d'une mission, et Javel se permettait

de donner simplement un coup de téléphone! Si pourtant il avait eu

besoin de lui?... Et il en avait eu besoin... Les autres

inspecteurs étaient occupés; il comptait sur lui, l'avait attendu

jusqu'à huit heures. Si à ce moment il avait eu un homme sous la

main, il tiendrait peut-être la bonne piste maintenant. Qu'avait-

il à dire à cela? Quelle explication, quelle excuse pouvait-il

donner de son sans-gêne?

-- Monsieur le Commissaire, dit enfin Javel, en choisissant ses

mots, vous pensez bien qu'il a fallu un motif grave pour

m'empêcher de faire mon service, comme vous désirez qu'il soit

fait. Ce motif, le voici: Suivez-moi; dans moins d'une heure, je

vous aurai montré l'assassin du boulevard Lannes, et vous n'aurez

plus qu'à l'arrêter. Vous voyez que je ne me suis pas amusé cette

nuit, et, quant à votre piste -- à moins qu'elle n'ait été la même

que la mienne -- je puis vous garantir qu'elle ne valait rien.

Le Commissaire l'écoutait bouche bée. La nouvelle lui paraissait

tellement invraisemblable, qu'il se demandait si l'inspecteur ne

se moquait pas de lui, et qu'il lui dit, plutôt pour être sûr

d'avoir bien entendu, que par manque de confiance dans sa

perspicacité:

-- Répétez-moi ce que vous venez de me dire?

-- Je vous répète que je tiens l'assassin du boulevard Lannes, et

que dans une heure vous le tiendrez, vous aussi.

-- Enfin, comment en êtes-vous arrivé?...

-- Écoutez, Monsieur le Commissaire, si sûr que je sois de mon

fait, il n'y a pas de temps à perdre: mieux vaut tenir que courir:

partons. En route je vous donnerai tous les détails que vous

voudrez. Pour l'instant, je vais vous en fournir un qui n'est ni

le moins surprenant, ni le moins décisif: l'homme qui a tué le

vieux du boulevard Lannes, l'homme que j'ai filé toute la nuit,

l'homme qu'un camarade a couché avenue d'Orléans et qu'il garde à

cette heure, l'homme enfin que vous allez arrêter de ce pas se

nomme Onésime Coche.

-- Êtes-vous fou? s'écria le Commissaire.

-- Je ne pense pas... et, quand je vous aurai dit que le bouton de

manchette trouvé près du cadavre a son frère jumeau sur la

cheminée d'une maison portant le numéro 16 de la rue de Douai,

vous reconnaîtrez comme moi, qu'il ne sera pas sans intérêt de

demander à M. Coche Onésime, ce qu'il faisait dans la nuit du 13.

CHAPITRE VIII

L'INQUIETUDE

Onésime Coche s'éveilla vers dix heures et demie, la tête lourde

et les membres reposés. Durant la nuit, tant de rêves fantastiques

avaient traversé son sommeil, que ses idées avaient peine à se

réunir. Il s'étonna d'abord de se trouver dans cette chambre qu'il

n'avait jamais vue, et d'être tout habillé sur son lit. Il faisait

froid. Autour de lui tout était triste, inconfortable et sale. Des

chiffons froissés dépassaient la trappe rouillée à la cheminée.

Aux murs, le papier clair à fleurs rosés et bleues, se moirait de

taches d'humidité ou de graisse. Le lit était douteux. Le couvre-

pieds rapiécé laissait passer par endroits des flocons d'étoupe

jaunâtre, et, à un porte-manteau planté de côté, pendait une

vieille jupe de femme. Ce fut seulement après avoir regardé

pendant un moment tout cela que le souvenir de son retour chez

lui, de sa course à travers Paris, au hasard des boulevards et des

rues et de sa certitude d'avoir été suivi, au moins depuis le

Luxembourg, lui revint. Il essaya de raisonner froidement:

«Il avait été suivi?... Était-ce bien vraisemblable?... Pourquoi

choisir l'hypothèse la plus compliquée alors qu'il était si simple

et si naturel de croire que l'homme qu'il avait croisé en haut du

boulevard Saint-Michel, était un paisible passant?... Cet homme

avait exactement suivi sa route... Et après? Il n'était pas dans

un quartier perdu, en rase campagne!... L'homme pouvait fort bien

rentrer chez lui, et pourtant il n'avait pu se défendre de

frissonner quand leurs regards s'étaient croisés. Son angoisse un

instant apaisée le reprit. Il sentit le froid et la tristesse

morne de cette chambre de rencontre, décor de drame pauvre, taudis

où avaient défilé sans doute toutes les laideurs et toutes les

misères des hommes. Il avait dormi son sommeil d'homme libre,

innocent, sur ce lit défoncé ou peut-être des escarpes, des

criminels avaient passé la nuit, accroupis, l'oeil grand ouvert

dans l'obscurité, l'oreille au guet, les doigts crispés sur le

couteau... Ces terreurs jadis obscures, vagues dans son esprit,

lui devenaient familières. Il en comprenait la torture, en

excusait l'exaspération, et sentait comment le criminel transformé

soudain en bête aux abois, se ramasse dans son coin pour faire

tête à ceux qui le poursuivent, et se jette en avant, non pour

vendre chèrement sa vie, mais pour la seule joie féroce d'apaiser,

dans le meurtre, l'épouvante des nuits sans fin. Le drame terrible

de la capture se jouait dans son imagination. Il se voyait, lui,

terrassé, empoigné par des mains brutales; il sentait des souffles

chauds passer sur son visage, et tout cela faisait éclore en lui

une sorte d'héroïsme de barrière...»

Il se leva, s'approcha de la fenêtre, et, sans oser soulever le

rideau, regarda la rue. Sur le trottoir, un homme allait et venait

à pas lents. Croyant que cet homme levait les yeux vers lui, il

recula, sans cesser d'observer; pour la seconde fois l'homme leva

les yeux. Alors, une sueur glacée descendit entre ses épaules. Le

doute n'était plus possible. Cet homme attendait, guettait

quelqu'un, et ce quelqu'un, c'était lui!... Il voulut chasser

cette pensée absurde, mais il ne pouvait plus en détacher son

esprit, et de nouveau les visions de lutte, qui l'avaient assailli

tout à l'heure, s'étalèrent devant lui.

À l'heure des pires dangers, l'homme sentant sa faiblesse,

redevient enfant. L'état du premier âge laisse en nous une trace

si profonde, qu'elle reparaît aussitôt que notre raison, notre

intelligence acquises, fléchissent. La raison de Coche, épuisée

par les transes de la nuit se troublait insensiblement. Sa crainte

se muait en une sorte d'hébétement si complet qu'il en arrivait à

croire que tout n'était qu'illusion, fantaisie. Et dans cette

minute poignante, il se mit à jouer involontairement au coupable,

comme lorsqu'il était petit, il jouait tout seul à la guerre, à la

chasse, à la fois général et soldat, chasseur et gibier, éprouvant

tour à tour toutes les émotions, s'effrayant du bruit de sa voix

et de la fureur de son geste, mimant pour un spectateur imaginaire

qui était lui, les drames gigantesques et insoupçonnés éclos dans

son âme d'enfant.

Dans ce jeu sinistre, il était naturellement le coupable. Il se

savait surveillé du dehors. Devant sa maison, des hommes montaient

la garde. D'autres se glissaient dans l'escalier. Il entendait les

marches craquer lentement sous leurs pas. Le bruit cessait, puis

reprenait. Un murmure étouffé de voix venait jusqu'à lui. Il

distinguait bientôt des mots, des bribes de phrase:

-- Il y est... Faites attention... Pas de bruit...

Et puis, plus rien... Que faire? Il était cerné de toutes parts...

Sous ses fenêtres, des espions étaient postés. De ce côté, la

fuite était impossible. Près de la cheminée une porte communiquant

avec une chambre voisine était fermée par deux crampons de fer:

jamais il n'aurait le temps de les faire sauter... Alors, quoi?

Attendre, que la porte de ce palier s'ouvrît et foncer la tête

basse sur les assaillants?... Oui, c'était bien cela...

Il prit son revolver, retira la baguette de sûreté, et accroupi

dans l'angle de la fenêtre attendit... Les voix (rêve, jeu,

réalité?) étaient plus distinctes. L'une disait:

-- Au moindre geste... C'est convenu?

Le silence se fit. Pas une voiture ne passait dans la rue. La vie

semblait s'être arrêtée soudainement. D'une pièce voisine,

arrivait net et cassant, le tic-tac d'un réveil-matin... Tout à

coup on frappa à la porte... La chose parut toute naturelle à

Coche, non que l'idée lui vînt un seul instant que c'était le

garçon entrant pour le service. N'était-il pas dans son jeu

inconscient, traqué par la police? Elle était là, derrière cette

porte... La logique voulait qu'il ne répondît pas: il se tint coi

et assura son revolver. On frappa une seconde fois: même silence;

soudain, la porte s'ouvrit. Il s'attendait si bien à la voir

s'effondrer sous une poussée violente qu'il demeura stupéfait,

oubliant que la veille, il avait omis de la fermer. À peine eut-il

le temps de braquer son revolver, déjà des mains s'abattaient sur

lui, maintenant ses épaules, tordant ses poignets. La surprise, la

douleur furent si fortes, qu'il lâcha son arme, et se laissa

passer les poucettes sans résistance. Alors seulement il comprit

ce qui venait de se passer, que le jeu était devenu une réalité,

et qu'il était pris. Il restait debout, arraché avec une telle

violence à son espèce de rêve, que les événements les plus

extraordinaires ne parvenaient plus à l'étonner. Peu à peu, avec

la notion exacte des choses, le sang-froid lui revint; il entendit

la voix narquoise du Commissaire qui disait:

-- Mes compliments, Monsieur Coche!

Et cette voix suffit pour lui rendre le sentiment de la réalité.

Or, par un revirement étrange il éprouva un soulagement réel. Ce

qu'il redoutait tant depuis quatre jours s'était produit: il était

pris!

Il allait donc pouvoir se reposer et dormir, innocent, le sommeil

paisible de ceux qui n'ayant rien à se reprocher, abaissent leurs

paupières sur des yeux où nulle vision de crime n'a passé. Enfin

et, pour la première fois peut-être, depuis la nuit du 13, il eut

la notion exacte qu'il atteignait son but, et que son reportage

triomphal commençait. Ses traits se détendirent insensiblement, il

prit une respiration large, tranquille, et sourit avec un peu

d'ironie méprisante.

Quand on l'eut fouillé des pieds à la tête, et qu'on eût retourné

le lit, les matelas, les draps, les oreillers, le Commissaire dit:

-- En route...

-- Pardon, fit Coche, -- et il se réjouit de réentendre le son de

sa voix -- serait-il indiscret de vous demander, Monsieur le

Commissaire, ce que signifie tout cela?...

-- Vous ne vous en doutez pas un peu?

-- J'entends bien que vos hommes se sont jetés sur moi, qu'ils

m'ont terrassé, ligoté... j'ajoute même qu'ils ont serré les

poucettes plus que de raison... mais je ne saisis pas très

exactement pourquoi ces violences... J'imagine qu'on voudra bien

me renseigner sur ce point... J'ai beau chercher dans ma mémoire,

je n'y trouve pas le moindre souvenir d'un délit de presse; et en

aurais-je commis un, vous ne m'appréhenderiez pas ainsi, escorté

de dix agents de la sûreté dont Monsieur, ajouta-t-il en désignant

Javel, qui a eu l'attention charmante de me tenir compagnie depuis

hier soir...

Il avait repris une telle assurance qu'un instant Javel, le

Commissaire et tous les autres se dirent:

-- Ce n'est pas possible! Nous nous sommes trompés...

Mais une réflexion identique leur vint:

-- Pourquoi, s'il n'a rien sur la conscience, nous a-t-il reçus le

revolver au poing?

Réflexion qui se doubla pour le Commissaire et pour Javel, d'une

question autrement plus précise et plus grave:

-- Comment expliquer qu'un de ses boutons de manchettes ait été

trouvé près du cadavre?...

Cela suffit à leur ôter jusqu'à l'ombre d'un doute. Coche, le

cabriolet au poignet, descendit l'escalier entre deux inspecteurs.

L'hôtelier, debout sur le pas de sa porte, grogna:

-- Et avec ça, j'y suis de ma nuit de chambre!...

-- Mon pauvre homme, fit Coche, vous m'en voyez tout à fait

désolé, mais ces Messieurs ont cru devoir s'emparer de mon porte-

monnaie. En attendant qu'ils me le rendent, adressez-vous à eux...

On le poussa dans une voiture à galerie. En traversant la foule

amassée sur son passage, il eut un mouvement de honte. Quand la

voiture se mit en marche, une voix stridente s'éleva:

-- À mort l'assassin! À mort!

Dans une foule il se trouve toujours quelqu'un pour être au

courant de tout. Cette fois encore le secret avait transpiré.

Aussitôt, de nouvelles huées partirent en fusée, féroces,

haletantes, et un grondement monta menaçant:

-- À mort! À mort!...

En un clin d'oeil, la voiture fut entourée des hommes, des femmes,

des enfants, accrochés aux ressorts, cramponnés à la tête des

chevaux, hurlaient:

-- Lâchez-le! qu'on le tue! À mort!...

Un inspecteur se pencha vivement à la portière et cria au cocher:

-- Qu'est-ce que vous attendez? Au trot, nom de...

Des agents accourus dégagèrent enfin le fiacre qui s'ébranla parmi

les vociférations. Les plus acharnés se mirent à courir derrière,

s'essoufflant à clamer:

-- À mort! À la guillotine!...

Les gens qui, sur le pas de leur porte voyaient passer cette

voiture escortée d'agents cyclistes, se joignaient pendant

quelques mètres au cortège, criant aussi:

-- À mort! À mort!...

Enfin, à la hauteur de la rue d'Alésia, un encombrement de la

chaussée où deux tramways Montrouge-Gare de l'Est arrivaient en

sens inverse, permit au cocher de prendre un peu d'avance et de

semer les braillards.

Enfoncé dans son coin, Coche n'avait pas ouvert la bouche depuis

le départ. Tout au plus avait-il dit un timide merci quand un des

inspecteurs avait baissé les stores pour le soustraire à la

curiosité du public. Les cris, les menaces de tous ces gens

l'avaient d'abord effrayé puis écoeuré. Ainsi c'était là ce peuple

de Paris, le plus intelligent du monde? Dans ce pays, berceau de

toutes les libertés, dans cette ville d'où s'étaient levées toutes

les paroles de justice et de raison, voilà de quelle haine aveugle

on entourait un homme dont on ne savait rien que ceci: qu'il était

traîné en prison; voilà de quelles imprécations effroyables on

l'accablait, parce qu'une voix, une seule voix, avait crié: «À

mort!» La terrible partie qu'il avait engagée ne lui eût-elle fait

sentir et comprendre que cela, il n'eût rien regretté des

angoisses traversées, des vexations à subir. Les choses maintenant

allaient prendre une marche normale; l'aventure prodigieuse et

paradoxale commençait de la souris jouant avec le chat.

Son ironie facile, un instant retrouvée après son arrestation,

était tombée. La justice lui apparaissait comme une machine

infiniment plus complexe qu'il n'avait cru, d'abord. À côté des

policiers, des magistrats, des juges, restait cette chose obscure

et formidable: Le Public.

Certes, en principe, la voix populaire s'éteignait aux portes du

prétoire; certes les juges n'avaient pour les guider que leur

connaissance des faits appuyée sur leur science des lois. Mais

quel homme oserait se dire assez fort, assez juste, assez grand,

pour se soustraire totalement à la volonté impérieuse des

foules?... Un vrai coupable a presque autant à redouter le verdict

du peuple que celui de ses juges. Les peines, quoi qu'on dise,

varient avec les mouvements d'opinions. Tel crime, aujourd'hui

puni de quelques mois de prison ne conduisait-il pas autrefois son

auteur aux galères? Damiens, roué vif pour avoir porté à Louis XV

un coup de canif insignifiant, aurait-il été condamné au vingtième

siècle à plus de deux ans de prison pour insulte envers le chef de

l'État?...

Le premier interrogatoire sommaire terminé, Coche fut enfermé dans

une petite cellule du poste.

Derrière sa porte, il entendait causer les agents, et de temps en

temps, l'un d'eux venait jeter un coup d'oeil sur lui, par un

judas.

Vers midi, on lui demanda s'il avait faim. Il répondit: «Oui».

Mais il avait la gorge serrée, et la seule pensée de la nourriture

lui soulevait le coeur. Pourtant, pour ne pas avoir l'air trop

ému, quand on lui tendit la carte d'un restaurant voisin, il fit

son menu -- au hasard d'ailleurs. On lui apporta sa viande toute

découpée, et ses légumes, dans de petites assiettes épaisses et

lourdes. À force d'avoir été heurtées et lavées, leur émail avait

éclaté par endroit, et l'eau grasse s'infiltrant entre les fentes,

y avait étendu des taches grises craquelées. Il essaya de manger,

ne put avaler une bouchée, mais il but avidement sa bouteille de

vin et sa carafe d'eau, après quoi, il se mit à aller et venir

dans sa cellule, pris d'un désir de mouvement, d'air, de liberté.

Sauf les menottes qui lui avaient un peu serré les pouces, il

n'avait pas été maltraité. Il avait cru les agents plus brutaux,

plus revêches, et s'était déjà préparé à parler haut, au nom de

son droit d'homme innocent et devant être traité comme tel, tant

que les tribunaux ne l'ont pas frappé. Il s'était imaginé,

surtout, que lui-même serait bien différent de ce qu'il avait été.

Au cours des derniers jours écoulés, quand il réfléchissait à ce

que serait son attitude après son arrestation, il croyait

conserver sa vigueur et sa gaîté, quelques heures de prison

avaient suffi à modifier ses pensées. Peu à peu, l'exceptionnelle

gravité de son acte commençait à lui apparaître, et, avant même

que d'avoir pris contact avec la justice, il s'effrayait de tout

ce qui l'entourait. Cependant, toutes ses pensées avaient une

conclusion rassurante.

«Quand j'en aurai assez, je ferai cesser la comédie, et voilà.»

Avec le jour tombant, ses idées prirent un tour plus triste.

Rien n'évoque mieux les douceurs de l'intimité, la chambre tiède,

où brûle la bûche silencieuse, la lampe et le grand rond étalé sur

la nappe, et la tiédeur de la bonne maison, que le petit froid

traître qui, le soir, se répand dans les pièces sombres où

viennent mourir assourdis, tous les bruits de la rue. Les agents

groupés autour d'une table avaient allumé une mauvaise lampe, et

l'odeur du pétrole se mêlait au relent de cuir et de drap mouillé

qui le gênait depuis le matin. Pourtant, dressé sur la pointe des

pieds, l'oeil au judas, il regardait avidement ces gens paisibles

accoudés dans des poses lasses, et surtout cette lampe au verre

ébréché, piqué de taches rousses, mais d'où venait un peu de la

clarté qui lui manquait dans sa cellule. Vers six heures, on

ouvrit sa porte. Il crut qu'on allait l'interroger, mais un agent

lui passa le cabriolet et le poussa dans le poste. Il se trouva là

avec deux pauvres diables déguenillés, un pâle voyou qui ricanait,

la cigarette au coin des lèvres, et deux filles qui lui

rappelèrent celle qu'il avait vue la nuit sur le boulevard Lannes.

Un garde municipal fit défiler devant lui les prisonniers, les

compta, puis un par un, les fit monter dans la voiture cellulaire

qui stationnait devant la porte. Coche passa le dernier et

entendit un des agents dire au garde en le désignant:

-- Tâche un peu d'ouvrir l'oeil pour celui-là!

Il n'eut qu'un pas à faire pour traverser le trottoir, et,

machinalement détourna la tête pour ne pas rencontrer les regards

des badauds.

Comme il avait les mains liées, on dut l'aider à monter. On le fit

entrer dans le dernier boxe. Il s'assit, les genoux heurtant les

planches. La porte se ferma sur lui et la voiture, au trot de ses

deux vieux chevaux, se mit en route, dansant sur le pavé.

Cette fois, la grande épreuve commençait. Elle s'annonçait dure,

mais quelle joie ce serait pour lui de se jouer des magistrats, de

la police; de les surprendre en flagrant délit d'erreur ou de

partialité, et de leur arracher enfin, sans qu'en aucun moment,

ils pussent se défier, ces interviews uniques qui le classeraient

en tête des plus ingénieux parmi les journalistes...

Il se disait cela, plutôt pour se donner du courage que par

conviction, conservant, il est vrai, l'espoir de retrouver sa

bonne humeur et la lucidité de son esprit après une nuit de repos.

Le lendemain, et le jour qui suivit, il ne vit que ses gardiens.

Bien que la solitude lui pesât, il se sentit d'abord moins

angoissé qu'il ne l'avait été, lorsqu'il se promenait libre dans

Paris.

Tout le jour, il restait étendu sur son lit; la nuit il dormait

assez bien, gêné seulement par la lumière de la lampe électrique

placée exactement au-dessus de sa tête. Puis, peu à peu, la

surveillance constante dont il était l'objet, l'irrita. Après

avoir redouté la solitude, il la souhaita complète. La pensée que

tous ses gestes étaient épiés, tous ses mouvements suivis, lui

devint odieuse, et un doute, repoussé d'abord, puis, d'heure en

heure plus poignant, grandit en lui:

«Pourquoi? Sur quel indice l'avait-on arrêté?»

Certes, il s'en doutait, mais, jusqu'ici, personne ne le lui avait

déclaré d'une façon formelle, si bien qu'il se trouvait

emprisonné, au secret, sans connaître officiellement la raison de

son arrestation. Si pourtant il était accusé d'un autre crime?

Vingt histoires de forçats reconnus innocents dans la suite

venaient à son esprit. Il se sentait armé suffisamment pour se

défendre contre une accusation dont il avait lui-même établi

toutes les bases, mais non contre les charges que le seul hasard

pouvait avoir amassées sur lui.

Quand son esprit parvenait à s'affranchir de cette angoisse, une

autre question se posait:

L'épouvante · 第 8 / 11 段