travailler son _idée à lui_. Trop jeune dans le métier pour qu'on
écoutât ses avis, il entendait suivre son inspiration personnelle.
Depuis la découverte du morceau d'enveloppe, il avait eu la
sensation que la partie devait se jouer autour de ce bout de
papier, et cette sensation, vague d'abord, s'était tout à coup
précisée lorsqu'il avait entendu le numéro de l'adresse de Coche.
Il regretta presque d'avoir laissé deviner son émotion devant le
Commissaire, mais se consola de ce manque de sang-froid, sachant
son chef trop orgueilleux, pour adopter la manière de voir d'un
simple inspecteur. Bien mieux, ce qu'il avait considéré un instant
comme une maladresse, lui apparut comme une suprême habileté. Le
seul fait qu'il avait établi un rapport entre les deux 16,
l'assurait que le Commissaire n'y attacherait pas la moindre
importance, tout au contraire. Dès lors, il pouvait travailler en
paix, sans contrôle, sans discussion.
Javel, on l'a vu, se trompait. Mais, le résultat ne différait pas
beaucoup cependant, grâce aux déductions précipitées du
Commissaire. Tandis que son chef interprétait les événements, lui
se bornait à les constater. Aussi bien, la découverte du matin, et
le renseignement recueilli au domicile de Coche, n'étaient-ils
rien auprès de celui qu'il conservait précieusement, l'ayant
obtenu avec une rare facilité.
En descendant la rue de Douai, ses yeux s'était portés
machinalement sur le numéro d'une maison, il lut 22. Le hasard,
décidément, voulait que ce chiffre revint devant lui et il
considérait le hasard comme un trop grand maître pour ne pas
suivre ses indications. Il réfléchit très vite que, s'il se
trompait, nul n'en saurait jamais rien, que la démarche n'était ni
longue ni compromettante, et entra.
La loge de la concierge se trouvait sous la voûte. Il entr'ouvrit
la porte:
-- M. Onésime Coche, s'il vous plaît?
-- Connais pas.
Il prit un air désappointé, et insista timidement:
-- C'est un journaliste. Vous ne pourriez pas me dire?...
Le concierge, qui se chauffait les mains, hocha la tête sans se
retourner. Mais sa femme sortit d'une pièce voisine et s'enquit de
ce qu'on voulait. Javel la devinant complaisante, ou tout au moins
curieuse, répéta:
-- C'est un journaliste, M. Onésime Coche. On m'a dit qu'il
habitait ici. On a dû se tromper d'adresse, et je voudrais savoir
si vous ne pourriez pas...
Le mari haussa les épaules, la femme s'avança:
-- Quoi! Tu ne te souviens pas?
Et s'adressant à l'inspecteur, elle ajouta:
-- Nous n'avons pas de locataire de ce nom, mais nous avons eu un
journaliste qui a quitté il y a six mois; depuis, deux ou trois
fois, le facteur s'est trompé et a déposé des lettres au nom que
vous dites...
Et se tournant vers son mari:
-- Tu te rappelles. Il n'y a pas un mois, il en a porté une...
Voyez donc si ce ne serait pas des fois au 16 ou au 18.
Javel s'excusa du dérangement, remercia et, dans la rue, donna
libre cours à sa joie en disant presque haut:
-- Veine! Veine! Je le tiens!
Un monsieur qu'il bouscula au passage se retourna et grommela:
-- Il est fou, celui-là!
L'inspecteur était si content qu'il ne l'entendit même pas. Il
entra rapidement au 16 et demanda:
-- M. Coche?
-- Il n'est pas chez lui.
-- Savez-vous quand il rentrera?
-- Non. Il a dû partir en voyage.
-- Diable, murmura Javel, voilà qui est bien ennuyeux... Alors
vous ne pourriez pas me dire quand il sera de retour?...
-- Non... Laissez un mot. On le lui remettra avec ses lettres qui
l'attendent depuis trois jours.
-- Trois jours! songea Javel, est-ce que je tiendrais le bon bout,
par hasard?
Et il ajouta, comme se parlant à lui-même:
-- Lui laisser une lettre?... Peuh!...
Puis, réfléchissant qu'il y avait peut-être des renseignements à
glaner et que, tout en écrivant, il pourrait faire parler la
concierge, moins défiante vis-à-vis d'un monsieur assis dans sa
loge qu'envers un visiteur debout sur le pas de sa porte, il
répondit:
-- Oui, si ça ne vous dérangeait pas, j'écrirais bien un mot.
-- Du tout. Asseyez-vous... vous avez de quoi écrire?...
-- Non, fit-il.
Quand on lui eut apporté plume, encre et papier, il s'assit devant
la table, et commença à écrire une vague lettre de sollicitation,
se disant journaliste, sans situation, acculé à la misère, et
priant son confrère de lui venir en aide.
Arrivé au bas de la page, il s'arrêta, prit sa feuille de papier
par le coin et l'agita en l'air, pour la sécher.
-- Un peu de buvard? demanda la concierge...
-- Oh! mais, Madame, je vous dérange...
-- Ça ne fait rien... Une enveloppe?
-- Oui, s'il vous plaît...
Tout en séchant avec soin son écriture, il demanda:
-- M. Coche ne vous avait pas prévenu de son départ?
-- Non. Sa femme de ménage est venue avant-hier, comme d'habitude;
elle ne savait rien et m'a demandé la même chose que vous. Elle
revient tous les matins pour donner un coup au ménage, mais elle
n'a pas de nouvelles... C'est surprenant, parce que, d'ordinaire,
toutes les fois qu'il s'absente, il ne manque pas de dire:
-- Madame Isabelle, je pars pour tant de jours. Je rentrerai
lundi, ou mardi..., enfin, tout ce qu'il faut pour répondre en cas
qu'on vienne le demander...
Javel, la plume en l'air, écoutait. Pour lui, ce départ prenait de
plus en plus l'aspect d'une fuite, et, en rapprochant
l'extraordinaire coïncidence du 22 et du 16, il ne pouvait
s'empêcher de relier cette disparition à l'affaire du boulevard
Lannes.
La concierge parla encore, disant l'existence régulière de Coche,
les heures auxquelles il sortait et rentrait. Mais tout cela --
pour l'instant, du moins -- était sans importance. À un moment,
pourtant, le policier dressa l'oreille:
-- La dernière fois qu'il a couché ici, disait-elle, il est rentré
vers les deux heures du matin, comme d'habitude. On ne reconnaît
pas bien les voix, la nuit, mais je sais sa façon de fermer la
porte: tout doucement, sans bruit. Il y en a d'autres qui la
tapent, à réveiller toute la maison. Sur le coup de cinq heures,
quelqu'un est venu le demander. Cette personne n'est pas restée
longtemps chez lui, car, cinq minutes après, elle a demandé le
cordon, et au bout d'un instant, M. Coche est sorti à son tour. Je
pense qu'il a été appelé dans sa famille, près d'un malade. Son
père et sa mère habitent la province.
-- C'est possible, songea l'inspecteur, mais ce n'est _que_
possible. Il y a vraiment trop de coïncidences dans tout ça...
Il se remit à écrire, signa d'un nom quelconque et cacheta
l'enveloppe. La concierge avait dit tout ce qu'elle savait, il n'y
avait plus rien d'utile à en attendre. Peut-être la femme de
ménage serait-elle renseignée.
Il se leva:
-- Vous seriez bien aimable de lui remettre ceci avec son
courrier. Comme c'est assez urgent, je repasserai demain matin,
vers neuf heures, si par hasard il était de retour...
-- C'est ça, Monsieur. Vous trouverez toujours sa femme de ménage.
Il remercia et sortit. Pour lui, il n'y avait plus aucun doute. Le
destinataire de la lettre déchirée trouvée boulevard Lannes et
Onésime Coche, ne faisaient qu'un. Maintenant fallait-il voir dans
le départ précipité du journaliste, la nuit même du crime, plus
qu'une simple coïncidence? C'était une autre affaire, et qui
demandait à être examinée sans nerfs et de très près. Dans cette
pensée, il téléphona au Commissaire le résultat de sa démarche, en
se bornant à répondre à la question précise qui lui avait été
posée: On l'avait envoyé 16, rue de Douai, pour s'informer si
Coche était chez lui: Coche n'y était pas. Il n'avait rien à
ajouter pour l'instant. Le reste lui appartenait en propre. À lui
de s'en servir.
Javel avait pour habitude, lorsqu'il recherchait un individu, de
se demander, non pas ce que lui, pourrait trouver de plus
intelligent, mais bien ce que son adversaire pourrait trouver de
plus bête, ou de plus maladroit. Or, la pire faute pour Coche
coupable, était de revenir à son domicile. De là à admettre la
probabilité de cette faute, il n'y avait qu'un pas. Lorsqu'un
homme a le choix entre deux solutions, il est rare, surtout s'il
redoute la police, qu'il choisisse la bonne. La prudence la plus
élémentaire conseillait au journaliste de ne pas reparaître rue de
Douai: c'était donc rue de Douai qu'il convenait de l'attendre.
Ayant ainsi raisonné, Javel se posta à quelques pas de la porte,
et attendit.
CHAPITRE VII
DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN
En sortant du bureau de poste, Onésime Coche reprit possession de
lui-même. Depuis trois jours, il n'avait rien, rien vu, rien
appris que l'angoisse d'un homme traqué. C'était là, non du
reportage, mais de la littérature. Alors qu'il aurait tout voulu
savoir, il ignorait tout, et comprenait que l'ignorance devait
être, pour un vrai coupable, un grave motif d'énervement. De plus,
détail qui avait sa valeur, il n'avait pas changé de linge; son
faux col douteux le gênait; ses manchettes étaient sales, il se
sentait mal à son aise. À sa gêne morale s'ajoutait une gêne
physique. Il résolut d'aller chez lui, après l'extinction du gaz
pour ne pas être vu par la concierge, et, vers minuit, s'arrêta
devant sa porte. Javel, qui s'était rapproché doucement, eut en le
reconnaissant un sourire de triomphe. La bête venait se prendre au
piège. Il reprit sa faction, ne perdant pas de vue l'entrée. Des
agents le voyant regarder la maison avec insistance lui dirent,
bourrus:
-- Qu'est-ce que vous attendez là?
Il répondit, presque sans détourner la tête:
-- «Sûreté», et leur montra sa carte.
Au bout d'une demi-heure, Coche n'était pas redescendu. Javel
pensa:
-- Aurait-il l'audace de coucher chez lui?... Après tout, s'il
n'est pas coupable, si son départ n'est lié en aucune façon à
l'affaire, cela n'a rien de surprenant. Il est entré avec le
patron dans la chambre du boulevard Lannes et peut fort bien avoir
laissé tomber les bouts de papier... Pourtant, pourtant...
Un tel désir, un tel besoin de savoir le tenaillait, qu'il ne
sentait plus le froid. Les passants devenaient de plus en plus
rares et le guet n'en était que plus facile. Il marchait de long
en large, sûr que le journaliste ne pourrait plus sortir sans
qu'il le vît. Vers deux heures, la porte s'ouvrit enfin. Coche
demeura un instant immobile, et referma sans bruit. Javel le vit
hésiter, puis faire un pas, regarder à droite et à gauche, et
enfin partir, droit devant lui. Il lui laissa prendre quelques
mètres d'avance, et se mit en marche à sa suite. Ils descendirent
ainsi jusqu'aux boulevards, gagnèrent les quais par la rue de
Richelieu et traversèrent la Seine.
-- Du diable si je sais où il m'emmène, murmura Javel en le voyant
remonter dans la direction de la place Saint-Michel; mais où qu'il
aille je ne le lâcherai pas avant de l'avoir couché.
Coche prit le boulevard Saint-Michel et s'arrêta près du
Luxembourg, semblant s'orienter.
-- Qu'est-ce que ça veut dire? pensa Javel. Il connaît sûrement le
quartier... et il a l'air de ne pas savoir ce qu'il veut...
Et il ajouta à mi-voix:
-- Allons, mon vieux, c'est l'heure de te coucher...
Juste au même moment, Coche se tourna vers lui. Leurs regards se
croisèrent. Javel ne bougea pas, mais Coche tressaillit et
repartit, d'un pas plus rapide, dans la direction de
l'Observatoire. Le boulevard était désert, et le policier
regardait sur le trottoir, sec et tout blanc, fuir l'ombre du
journaliste. Cette course vers un but inconnu l'énervait. Il
commençait à sentir la fatigue, le froid. Par instants il
éprouvait la tentation de sauter sur Coche et de lui mettre la
main au collet. Mais, s'il était innocent, quelle faute! c'était
la révocation, le scandale! Il continuait donc à marcher, les
poings serrés, mâchant sa rage. Coche finirait bien par entrer
dans une maison, et il lui faudrait encore attendre, jusqu'au
jour, par cette nuit glaciale, avec le ventre creux, les pieds
gelés et les doigts engourdis. Tout à coup, une voix, derrière
lui, fit doucement:
-- Bonjour Javel.
Il se retourna et reconnut un collègue de la Sûreté. Du coup, la
gaîté lui revint. Il mit un doigt sur ses lèvres, entraîna son
camarade par le bras, et lui dit très bas:
-- Chut! méfiance...
-- Tu as quelque chose?
-- Oui, là devant nous, à vingt mètres...
-- Sérieux?
-- Tu parles!... Je crois que je tiens... Mais je ne peux pas te
le dire pour l'instant. Écoute, si tu n'es pas trop fatigué, je te
propose une affaire. Prends mon homme en filature, il y a peut-
être quelque chose de tout premier ordre...
-- Et on ne peut pas savoir?...
-- Pas maintenant. Dans quelques heures, ce matin... Moi, je suis
éreinté, et puis, je crois que le client m'a vu et que je suis
brûlé. Il ne se méfiera pas de toi. Ça va?
-- Peuh! fit l'autre, si ça te rend service! Tu veux que je le
couche...
-- D'abord; ensuite que tu ne lâches pas sa porte. Demain matin, à
dix heures, fais-moi prévenir de l'endroit où il aura fini sa
nuit, et de celui où je peux venir te relever. Je serai devant le
16 de la rue de Douai. Mais pour l'amour de Dieu, ne le lâche pas
d'une semelle. Jamais nous n'aurons peut-être de plus belle partie
à jouer... et tu auras ton morceau de gâteau, je te le garantis,
si ça réussit...
-- Tout ça, c'est bien gentil, mais je voudrais savoir tout de
même...
-- Eh bien, fit Javel, sentant que son camarade hésitait, et qu'il
fallait jouer franc jeu pour ne pas risquer de tout perdre, eh
bien, je file probablement l'assassin du boulevard Lannes.
Il n'était pas certain le moins du monde que Coche fût coupable,
mais il se rendait compte que s'il hésitait, l'autre refuserait
peut-être de marcher. L'appât d'une telle capture suffit à décider
le policier qui dit encore, tant la chose lui paraissait
formidable:
-- Tu es sûr?
-- Sûr, répondit Javel avec autorité. Tu vois que cela vaut le
dérangement.
-- Tu peux compter sur moi. Je le tiens bien.
-- Et surtout, pas de gaffe. Le bougre a de l'oeil et des
jambes...
-- Moi aussi.
-- À dix heures, quelqu'un aux nouvelles, 16, rue de Douai?
-- Compris...
Javel fit demi-tour et redescendit vers l'intérieur de Paris. Il
était tranquille. Coche ne lui échapperait pas, et s'il s'était
trompé, nul, sauf le camarade intéressé à présent au même titre
que lui à ne pas ébruiter l'affaire en cas d'insuccès, ne
connaîtrait l'emploi de sa nuit.
Depuis le Luxembourg, Coche n'avait plus tourné la tête. Il allait
devant lui, au hasard, plus averti du danger par son instinct que
par le regard échangé avec le policier. Par instants, il
ralentissait sa marche pour mieux entendre le bruit de ce pas qui
se mesurait sur le sien. Une seconde, lorsque les deux policiers
s'étaient rencontrés, il s'était cru sauvé. À ce moment, s'il
avait trouvé une rue transversale, il aurait fui à toutes jambes,
mais bientôt le bruit de pas lui était parvenu, plus net, et il
avait compris que deux hommes au lieu d'un étaient à sa poursuite.
Il retrouvait dans sa course des angoisses pires que celles de la
nuit du crime, quand il remontait seul le boulevard désert. La
même peur de l'inconnu le tenait, le même silence que rien ne
traversait, emplissait ses oreilles; plus le terrain s'allongeait
au-devant de lui, plus il se hâtait et moins il croyait avancer.
Il sentait des regards peser sur sa nuque, devinant les voix
chuchotantes, comme si l'imperceptible frisson qu'elles mettaient
dans l'air était arrivé en ondes sonores jusqu'à lui. Son
excitation nerveuse était telle, qu'il serra la crosse de son
revolver, résolu à faire brusquement demi-tour et à tirer. Seule,
une pensée, vraiment extraordinaire, l'empêcha de commettre cet
acte insensé: la peur de ne trouver personne devant lui, et de se
rendre compte qu'il était halluciné.
La folie lui était toujours apparue comme un spectre effrayant, et
l'idée qu'il lui faudrait se rendre compte d'une défaillance de sa
raison, l'épouvantait. Or, il sentait qu'il n'était plus maître de
lui, et que l'horrible peur s'installait dans son cerveau,
paralysant sa volonté, faussant son jugement. Bientôt la fatigue
l'envahit, cette fatigue brusque, qui coupe bras et jambes, contre
laquelle on sent qu'on ne pourra lutter, qui vous met du plomb aux
semelles, et fait tout oublier, chagrins, périls, remords. Il
titubait, pris d'un besoin de sommeil impérieux, torturant comme
la faim, comme la soif. Les dents serrées, l'épouvante à la gorge,
il se répétait:
-- Avance... Avance...
Tout au bout de l'avenue d'Orléans, près de la barrière, il
aperçut la lanterne ronde d'un hôtel. Il sonna, attendit, appuyé
contre le mur, que la porte s'ouvrit, demanda une chambre, se jeta
tout habillé sur son lit, sans même prendre la précaution de
fermer le verrou ni de tourner la clef, et s'effondra dans le
sommeil comme on s'effondre dans la mort.
Deux minutes plus tard, le policier qui se souciait peu de finir
sa nuit à la belle étoile, sonnait à son tour, et, de l'air le
plus naturel du monde, disait au garçon:
-- Donnez-moi une chambre a côté de celle de mon ami qui vient
d'entrer. Quand il s'éveillera, vous me préviendrez, mais ne lui
dites pas que je suis là. Je lui fais une blague...
Il monta l'escalier à pas de loup, et le garçon sorti, colla son
oreille à la muraille. La respiration de Coche était pesante et
cadencée. Alors, il s'étendit sur son lit, et, sûr de ne pas le
manquer, s'endormit à son tour.
Cette nuit-là, Coche rêva qu'il était dans une prison, et qu'un
gardien surveillait son sommeil: la réalité se rapprochait
étrangement du rêve. Depuis quelques heures, il avait cessé d'être
libre pour n'être plus qu'une bête traquée qui, peu à peu, allait
sentir se rétrécir tout autour d'elle, le cercle infranchissable
des limiers...
À 8 heures du matin, Javel reprit sa faction devant le 16 de la
rue de Douai. Il aurait pu monter tout simplement chez Coche, et
parler à la femme de ménage; il préféra éviter la concierge, et
attendit sur le trottoir qu'elle sortît. Comme il est sans exemple
qu'à Paris une concierge demeure plus d'une heure dans sa loge,
surtout le matin, à l'heure où les cancans s'éveillent, il était
sûr de pouvoir bientôt passer sans être vu. Quelques minutes plus
tard, en effet, la concierge sortait. Il en profita pour entrer.
Il ignorait à quel étage demeurait le journaliste, mais ce léger
détail ne l'arrêta pas, et, sonnant à la première porte venue, il
demanda:
-- M. Coche, s'il vous plaît?
-- Ce n'est pas ici, c'est au quatrième.
-- Je vous demande pardon...
Au quatrième, une vieille femme vint lui ouvrir:
-- Monsieur est là? fit-il du ton d'un homme qui pose cette
question pour la forme, certain qu'à pareille heure «Monsieur est
là».
-- Non, Monsieur...
Il sourit:
-- Dites que c'est moi... il me recevra sûrement... Vous n'aurez
qu'à faire passer mon nom, Monsieur...
-- Mais, je vous assure que Monsieur n'est pas là.
-- J'aurais cru... C'est bien ennuyeux... Vous ne savez pas quand
il rentrera?...
La femme leva les bras:
-- Je ne sais plus maintenant. Voilà quatre jours qu'il est
parti... Il peut rentrer d'un moment à l'autre, comme il peut ne
pas rentrer.
-- C'est que, murmura Javel, j'aurais bien besoin de le voir...
-- Qu'est-ce que vous voulez? fit la femme, entrez... peut-être il
va revenir...
-- Oui... je vais attendre un instant.
Il pénétra dans le cabinet de travail et s'assit, se demandant
comment il pourrait engager la conversation. Mais il n'eut pas à
faire le moindre effort d'imagination. La femme de ménage se
chargea de tout, et sans qu'il lui posât la moindre question,
répéta:
-- Oui, voilà quatre jours qu'il n'est pas rentré. C'est drôle, vu
que d'habitude il ne s'absente jamais sans prévenir. Il y a là
pour lui des lettres, des dépêches; des personnes le demandent, et
on ne peut pas les renseigner...
-- Peut-être est-il allé dans sa famille?
-- Oh! sûrement non. Sa valise est là... et puis, il est parti
drôlement...
-- Vous l'avez vu partir?
-- Non. Quand je suis arrivée ici le matin, j'ai trouvé le lit
défait, ses habite de soirée sur une chaise... J'ai tout rangé,
nettoyé. Comme d'ordinaire il ne sort jamais avant onze heures, ça
m'a bien un peu étonnée; en rentrant chez moi, pour déjeuner, je
ne sais pas pourquoi, ça me trottait par la tête et vous ne savez
pas quelle idée m'est venue?... (il faut vous dire qu'une fois
déjà, il était parti comme ça de très bonne heure, pour aller se
battre en duel) je me suis dit que c'était peut-être bien ça,
encore...
-- Oh! croyez-vous?... Je l'aurais su...
-- À présent, je dis comme vous. Mais sur le moment, ce qui me
faisait croire, c'est qu'on aurait dit qu'il s'était disputé. Lui,
d'habitude si soigneux, vous savez bien, puisque vous êtes son
ami...
-- Oui, oui, s'empressa de répondre Javel, très soigné...
-- Eh! bien, son plastron était taché de sang et...
-- Et? fit le policier prodigieusement intéressé...
-- Le poignet de sa chemise était tout froissé, déchiré, et il
avait perdu un de ses boutons de manchettes, un de ses boutons...
qu'il y tenait tant...
-- Ses boutons en or avec des turquoises?
-- Je ne sais pas comment ça s'appelle...
-- Enfin?... dit Javel, bégayant presque de joie.
«Des petites pierres bleues...»
-- C'est ça. Eh! bien, la boutonnière était arrachée, et le bouton
manquait, alors vous vous seriez dit comme moi qu'il s'était
disputé, vu que c'était un bon garçon, mais...
Javel s'empressa d'interrompre la vieille femme. Tout ce qu'elle
pouvait dire maintenant était sans intérêt, auprès de ces deux
déclarations formidables: du sang sur la chemise, et surtout la
disparition d'un bouton, dont la description répondait à celle du
bouton trouvé dans la chambre du crime!
Mais encore la chose lui semblait si prodigieuse, le hasard avait
l'air de tout préparer pour lui avec une telle complaisance, qu'il
voulut voir et savoir tout de suite. Aussi, dit-il, feignant
l'étonnement:
-- Êtes-vous sûre?...
-- Comment si je suis sûre? Puisque vous connaissiez ses boutons,
vous allez juger. J'ai gardé la chemise tout exprès, dans le cas
qu'il ne s'en serait pas aperçu, et qu'il aurait cru, que moi, je
l'aurais perdu. Je vais vous montrer.
Elle passa dans la chambre à coucher, mais à peine y était-elle
entrée, qu'elle s'écria:
-- Ah! ça, par exemple, c'est trop fort! il est venu depuis hier
et il a changé de linge! L'armoire est toute sens dessus
dessous... Tenez, dans le panier, voilà sa chemise de flanelle;
elle n'y était pas hier...
-- Diable, songea Javel, est-ce que par hasard, en venant cette
nuit, il aurait fait disparaître la chemise maculée de sang et le
bouton de manchette? Je sais bien que la vieille serait toujours
là pour reconnaître celui que nous avons, mais ce serait moins
net, et moins brillant surtout...
Il la suivit dans la chambre à coucher, tout en murmurant:
-- Qu'est-ce que vous dites là?... qu'il a changé de linge ici,
hier?...
-- Et je suis bien sûre de ce que je dis... Voilà sa chemise de
flanelle qu'il ne met que pour le matin; hier, il n'y avait dans
le panier de linge que la chemise de soirée, avec sa tache de
sang... là... et son poignet déchiré ici... Quant à l'autre bouton
de manchette que j'ai retiré, il est... sur la cheminée... vous
voyez que je ne vous mens pas...
On aurait mis entre les mains du policier la plus admirable des
pierres précieuses, qu'il l'eût contemplée avec moins de joie,
d'amour, que ce bijou sans valeur. Il le tournait, le retournait,
et plus il le maniait, plus il le frôlait de ses doigts
tremblants, plus son oeil s'allumait de plaisir, plus la certitude
s'établissait en lui, qu'il était identiquement pareil au bijou
ramassé boulevard Lannes.
Ainsi, en moins de vingt-quatre heures, guidé par un chiffon de
papier portant des lettres sans suite, il était parvenu à
éclaircir ce mystère qui paraissait indéchiffrable! Tant qu'il
n'avait eu contre Coche, que le morceau d'enveloppe, il n'avait
pas osé formuler son soupçon. Mais, là, le doute n'était plus
possible. Tout apparaissait avec une netteté extraordinaire. La
tache du plastron? Du sang qui avait rejailli! la manche déchirée,
le bouton arraché?... Tout dans la chambre du meurtre n'indiquait-
il pas que le vieillard s'était défendu désespérément, qu'il y
avait eu lutte, corps à corps?...