Malgré se promesse, le reporter avait parlé des traces de pas. On

n'y faisait encore qu'une faible allusion, mais il sentait bien

que c'était là un ballon d'essai, et qu'on préciserait le

lendemain. Pour que Coche ne parlât point de ce détail, il l'avait

traité presque en ami; il lui avait permis de voir ce qu'aucun

autre journaliste n'avait vu, et voilà sa récompense! Ce n'était

point assez que le _Monde_ eût donné la nouvelle du crime avant

que lui, en eût été informé, il fallait encore qu'il fournit des

armes à ceux qui sont toujours prêts à dénigrer la police!

Certes, on n'attacherait que peu d'importance à cet article rempli

d'invraisemblances; certes il était sûr de tenir la bonne piste,

et le succès final lui donnerait raison. Mais, n'était-il pas

étrange en vérité, que le journal en faveur duquel il avait fait

quelque chose d'irrégulier, fût le premier à discuter son enquête,

à la discréditer?

-- Décidément, se dit-il, ces gens-là sont tous atteints de la

manie des grandeurs. Parce que le hasard leur a permis de donner

une information sensationnelle, ils se croient tout permis. Ils

mènent une instruction parallèle à la mienne. Au fond, n'était

cette histoire des traces qui peut m'obliger à des explications,

cet article ne peut que faciliter ma tâche. Que le coupable

s'imagine qu'on cherche d'un côté opposé à celui où il se trouve,

il commettra des imprudences, il se cachera moins, et se livrera

tout seul... C'est égal, la leçon me profitera.

Il entra dans le bureau du secrétaire, et le journal à la main,

lui dit:

-- Vous avez lu?

-- Oui, Monsieur le Commissaire.

-- Votre avis?

-- Il faudrait peut-être voir ce Coche, quitte à ne lui dire que

ce que vous voudrez perdre. Avec un ou deux petits renseignements

«à côté» que nous ne donnerons pas aux autres, il sera content...

-- Mais que pensez-vous de son hypothèse qui est diamétralement

opposée à la mienne?

-- Je pense qu'elle vaut ce que vaut une hypothèse de journaliste.

Les renseignements qui nous arrivent depuis quarante-huit heures

n'ont rien apporté, il est vrai, à l'appui de la nôtre... mais ils

ne donnent rien à l'appui de la sienne.

Le Commissaire demeura un moment silencieux, puis murmura:

-- Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. C'est moi qui ai raison!

Donnez un coup de téléphone au _Monde_, et priez qu'on m'envoie ce

monsieur Coche aussitôt qu'il viendra. Je vais retourner boulevard

Lannes, j'y fixerai quelques points de détail de façon à ce que le

juge d'instruction trouve l'affaire toute prête.

La maison était restée exactement dans l'état où le Commissaire

l'avait laissée l'avant-veille, à ceci près que le corps de la

victime, après qu'on eût repéré exactement sa position, avait été

transporté à la Morgue.

La chambre avait maintenant un aspect sinistre. Rien ne donne à

une pièce un air plus lugubre, plus désolé, qu'un lit défait, aux

draps froissés et refroidis. À l'odeur fade du sang, avait succédé

une odeur de suie et de fumée caractéristique des demeures

abandonnées. Dans la cheminée, les cendres tassées avaient pris

une teinte plus sombre; dans la cuvette, l'eau rosée avait changé

de couleur, laissant voir, par transparence, de minuscules

grumeaux rouges, et, sur les bords une raie grise, d'un gris

indécis, empâtée par du savon et du sang. Lorsque le magistrat

avait pénétré la première fois dans le petit hôtel, un peu de vie

semblait flotter encore entre les murs.

On dirait parfois que l'être humain laisse derrière lui un reflet

de sa personnalité, de son existence, comme si les murs, à force

d'être les témoins muets de notre vie, en conservaient la trace

quelque temps. L'histoire des hommes continue après eux dans la

demeure qu'ils ont habitée. La chambre où des êtres ont aimé,

souffert, est un témoin mystérieux, et pourtant indiscret, pour

ceux qui savent regarder, réfléchir. Certains appartements --

pauvres ou luxueux, tristes ou gais -- sont hostiles au visiteur

qui vient pour les louer. Et, qu'y aurait-il d'invraisemblable, en

vérité, à ce que les objets eussent une vie profonde,

insoupçonnée? N'est-ce pas le passage rapide des hôtes d'une nuit

ou d'un jour, qui donne aux chambres d'hôtel cet aspect banal,

impersonnel? Les meubles, cependant, y sont parfois semblables à

ceux qui ornent le foyer regretté. Le lit de palissandre,

l'armoire à glace, la toilette-commode, avec sa garniture à

fleurs, les rideaux à ramages, la descente de lit ornée d'un lion

couché dans la verdure, la cheminée avec sa pendule dorée et ses

candélabres de marbre, la petite étagère avec ses bibelots en

imitation de Saxe, et la couronne de fleurs d'oranger sous un

globe, tout cela ne forme-t-il pas le mobilier que l'on retrouve

dans les vieilles maisons de province? D'où vient alors que, dans

les vieilles maisons les choses sont accueillantes et gaies, sinon

de ce qu'elles ont pris, au contact des êtres une vie mystérieuse

qui, peu à peu, s'affaiblit, se fane, s'attriste et disparaît

quand disparaissent ceux qui la leur prêtèrent un moment?...

Alors, le parfum qui dormait en elles s'évanouit, leur charme

vieillot se flétrit et meurt... Les objets sont pareils aux gens:

ils oublient.

Ainsi, en quelques heures, la chambre du crime vide, sinistre,

morte, avait oublié son hôte!

-- Il fait froid ici, murmura le Commissaire...

Puis il se mit à marcher lentement, examinant les murs, les

meubles, et tous les coins où l'ombre semblait se complaire. Il

s'arrêta un instant près de la toilette, joua du bout du doigt

avec une règle posée sur la table, inspecta la pendule renversée,

arrêtée à douze heures trente-cinq.

Rien n'est effrayant, énigmatique, autant qu'une horloge. Cette

machine sortie des mains des hommes et qui marque le temps, règle

notre vie, et court toujours du même pas égal vers l'avenir

impénétrable, semble être auprès de nous un espion placé comme le

destin.

Quelle heure marquait celle-ci? Heure du jour ou de la nuit? Midi,

avec sa lumière immense et joyeuse? Minuit silencieux et noir?

S'était-elle arrêtée ainsi, simplement par hasard, ou bien à la

minute même qui avait précédé le crime? Impassible témoin, avait-

elle battu la dernière seconde de l'homme assassiné?...

-- Il faudra faire venir un horloger expert, dit le Commissaire.

Il nous renseignera peut-être sur la raison pour laquelle cette

pendule est arrêtée. Il sera intéressant de savoir si c'est la

chute qui a détraqué le mouvement.

-- Pardon, Monsieur, fit un Inspecteur en ramassant quelques

fragments du papier déchiré. Voilà qui me parait drôle!... Nous ne

l'avions pas vu la première fois...

Le Commissaire prit les trois petits carrés blancs et lut:

_Monsieur

22,

E. V.

ési

ue de_

Il haussa les épaules:

-- Ce n'est rien du tout... Ça n'a aucun intérêt... Qu'est-ce que

vous voulez tirer de quelques syllabes incomplètes?... Laissez

donc...

-- Possible que ce ne soit pas grand'chose, mais, qui sait?... si

on trouvait ce qui manque!... en y regardant bien, ça me fait

l'effet d'un bout d'enveloppe. En les rangeant dans l'ordre, on

trouverait quelque chose comme un semblant d'adresse:

«Monsieur -- 22 -- ue de -- E. V.»

«Il reste: «ési», qui fait peut-être partie du nom de la rue,

peut-être du nom du destinataire. Nous pouvons toujours être sûrs

que le particulier demeure au numéro 22 d'une rue de... ça

facilite déjà les recherches...

-- Belle avance, dit en riant le Commissaire.

L'inspecteur, entêté, tournait et retournait les papiers, flairant

leur odeur, les regardant par transparence. Tout à coup, il

s'écria:

-- Ah! mais... Ah! mais... Voici qui est mieux... Lisez donc!!!

Nous n'avons examiné jusqu'ici que le recto... Voyez la pliure...

le papier est double... il a un verso... le dos de l'enveloppe...

et... qu'est-ce que je trouve sur l'un:

Inconnu au 22

«sur l'autre:

Voir au 16

et, tout à côté, la moitié du timbre de la poste... Avec écrit:

Rue Bay... ce qui veut sûrement dire Rue Bayen, ça, ce n'est pas

difficile; dans le demi-rond du timbre, quelque chose de noir qui

devait être la date, et, au-dessous, très net: 08. Nous sommes en

janvier, donc cette adresse n'avait pas été écrite depuis

longtemps. Je ne sors pas de là: Vous ferez comme vous voudrez,

mais je crois qu'il serait utile de trouver le Monsieur inconnu de

la rue de... je ne sais pas quoi, qui demeurait sans doute au 16

d'une autre rue, de la même, peut-être...

-- Cherchez toujours... moi, je donnerais tout ce que vous

découvrirez là pour quelques renseignements sur la vie, les

fréquentations de la victime... Vous ne trouvez plus rien?... Nous

pouvons partir...

Et le Commissaire sortit avec ses inspecteurs.

Il y avait toujours des curieux sur le boulevard, des agents

faisant les cent pas devant la grille. Un photographe avait braqué

son appareil sur la maison et la photographiait sur toutes ses

faces. Au moment où le Commissaire allait monter en voiture, il

lui dit vivement:

-- Une seconde, Monsieur le Commissaire... Là, merci...

-- Ça vous fait bien plaisir d'avoir mon portrait; vous croyez que

ça amusera vos lecteurs?... C'est pour quel journal?...

-- Pour le _Monde_, qui le premier...

-- Eh bien, fit le Commissaire rageur, vous pourrez dire chez

vous... Au fait, ne dites donc rien du tout...

CHAPITRE VI

L'INCONNU DU 22

La journée s'écoula monotone pour la police comme pour Coche.

Cette affaire, à qui la curiosité publique donnait d'heure en

heure de plus grandes proportions, n'avançait pas. En dehors du

nom de la victime, on ne savait rien. Les commerçants du quartier

interrogés, se souvenaient vaguement d'un petit vieux, tranquille,

peu bavard, et à qui on ne connaissait ni amis, ni parente. Il

vivait là depuis plusieurs années, sortant peu, parlant moins

encore, et ne recevait de lettres qu'à de très rares intervalles.

Le facteur ne se rappelait pas avoir sonné chez lui depuis des

mois.

-- Même, ajouta-t-il, je n'ai pas osé lui porter de calendrier au

premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d'étrennes à

quelqu'un qu'on ne sert jamais.

Quant à Onésime Coche, il s'énervait dans l'attente. Il aurait

voulu à la fois brusquer les événements, et retarder leur cours.

Il commençait à se rendre compte des complications formidables

qu'il avait apportées dans son existence, et voyait sous des

aspects moins brillants les résultats utiles qu'il tirerait de

l'aventure. Le certain, pour l'instant, c'est qu'il vivait en

errant, n'osant s'arrêter nulle part, incapable de se renseigner,

tenaillé du désir impérieux de revoir les lieux du crime... comme

un véritable criminel.

«Et, ajoutait-il, ce ne serait pas déjà si bête. On a sûrement

établi une souricière autour du boulevard Lannes, et, parmi la

foule qui défile devant la maison, il y a autant d'agents en

bourgeois que de badauds; on me connaît; le _Monde_, avec l'allure

mystérieuse de ses articles, gêne la police, et on ne manquerait

pas de me filer... Tout irait grand train après cela.»

Mais la seule pensée du contact définitif avec la Sûreté

l'effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui

avait enlevé cette énergie, cet «allant» qui en faisait -- quand

l'affaire l'intéressait -- un reporter incomparable. Il avait

besoin pour agir, de l'influence du milieu, de la griserie des

paroles, de la discussion, de la lutte, de l'activité trépidante

de tous les instants. Privé de cet excitant, il se sentait sans

force, hésitant. Noyé dans la foule, frôlant à chaque pas des

inconnus, s'asseyant solitaire, aux tables de cafés ou de

restaurants, n'entendant qu'à de rares intervalles, quand il

faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa

propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des

milliers d'êtres, l'impression poignante d'être au secret, dans la

plus sûre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il téléphona au _Monde_. On lui répondit d'abord

que le _Monde_ n'était pas libre. Il attendit un moment, et appela

de nouveau. La ligne était très encombrée. Des bribes de phrases

lui arrivaient confuses, traversées par la voix nasillarde des

demoiselles, s'envoyant des numéros d'appel. Et, tout à coup,

parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu'un

qui disait: «Le journal le _Monde_?».

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta:

-- Pardon, Monsieur, pardon, j'ai demandé avant vous...

-- Désolé, mais c'est moi qu'on a servi. Allô, le _Monde_?...

-- C'est un peu violent! Allô, Mademoiselle!

On riait à l'autre bout du fil.

Il trépigna de rage.

-- Allô, Mademoiselle, nous sommes deux sur la ligne...

-- J'entends bien. Mais ce n'est pas de ma faute. Retirez-vous...

-- Non, non!... Voilà un quart d'heure que j'attends, j'en ai

assez. Passez-moi la surveil...

Il n'acheva pas sa phrase, et décrochant sans bruit l'autre

récepteur, se mit à écouter. La conversation lui arrivait

subitement distincte. Il entendait les questions et les réponses.

Jamais la ligne ne lui avait semblé aussi tranquille, et jamais,

surtout, conversation ne l'avait plus intéressé que celle-là. La

voix qui lui avait parlé un instant disait:

-- C'est fâcheux, à quelle heure vient-il d'habitude?

Et une autre voix, qu'il reconnut pour celle du secrétaire de la

rédaction, répondit:

-- Vers quatre heures et demie, cinq heures... Mais il ne faut pas

compter.

-- Comme c'est ennuyeux, reprit la voix. Savez-vous où on pourrait

le trouver?

-- Où diable ai-je entendu cette voix-là? disait Coche.

-- Non, pas du tout, répondit Avyot.

-- Enfin, il viendra bien dans la soirée? Soyez assez aimable pour

le prier de passer chez moi... une communication urgente...

-- Tout à fait impossible. Je suis désolé... Mais il est absent,

et je n'ai pas du tout...

«Hé, hé... songea Coche, en appuyant plus fortement les récepteurs

sur ses oreilles...»

-- Mais quand revient-il?... fit la voix.

-- Je ne sais pas... Son absence peut se prolonger; il peut

revenir bientôt...

-- Il n'a pas quitté Paris?

-- Je ne puis vous renseigner sur ce point... Je suis désolé, tout

à fait désolé...

«Ah çà! songea Coche de plus en plus attentif, mais c'est de moi

qu'on parle, et cette voix... cette voix...»

-- Ne coupez pas, Mademoiselle, nous causons, cria Avyot.

Et Coche, terriblement intéressé par ce dialogue, cria

machinalement aussi: «Nous causons».

Mais aussitôt il se mordit les lèvres. Un simple hasard, très

fréquent, mais qu'il bénissait en cet instant, l'avait mis en

tiers dans une conversation qui pouvait se rapporter à lui.

C'était folie de l'interrompre par une exclamation maladroite. La

téléphoniste, par bonheur, avait quitté la ligne, et n'entendit

pas son appel; le dialogue continua:

-- En tous cas, disait la voix, vous pouvez me donner son adresse?

-- Parfaitement...

-- Ai-je des chances de le trouver chez lui?

«Nom d'un chien, murmura Coche! je ne me trompais pas. C'est le

Commissaire!»

Un petit frisson le secoua. Ses doigts se crispèrent sur les

récepteurs, et il se sentit pâlir. Pourquoi le Commissaire

insistait-il tellement pour le voir, pour savoir son adresse,

sinon afin de... Il n'osa formuler, même mentalement, la fin de sa

phrase, mais le mot qu'il redoutait se dressa devant lui, avec une

force, une netteté prodigieuses: «M'arrêter! Je vais être arrêté».

Le recul n'était plus possible. Il en avait trop fait pour

hésiter, même un instant. Les trois journées écoulées avaient fui

avec une rapidité si vertigineuse, qu'il n'avait pas senti passer

le temps, il lui sembla qu'il allait être pris au piège dans une

seconde. Il eut l'espoir que le secrétaire de rédaction ne

répondrait pas; il aurait voulu crier:

-- Taisez-vous, ne dites pas mon adresse!

Mais, c'était là se compromettre gravement, car, en somme, s'il

voulait bien être arrêté, interrogé, accusé, il tenait à garder le

pouvoir de faire s'écrouler d'un seul mot toutes les charges

relevées contre lui. Or, comment pourrait-il expliquer ce cri

d'angoisse?...

La voix poursuivit:

-- Je ne sais pas si vous le trouverez chez lui, mais voici son

adresse...

Un dixième de seconde, la pensée qu'il ne s'agissait pas de lui,

traversa l'esprit de Coche. Déjà Avyot continuait:

-- 16, rue de Douai.

-- Merci bien, pardon de vous avoir dérangé.

-- Il n'y a pas de quoi, au revoir, Monsieur le Commissaire.

-- Au revoir, Monsieur.

Coche entendit claquer les crochets, résonner la sonnette

avertissant que la communication était finie... Un petit bruit de

friture... puis, plus rien.

Pourtant il restait là, l'oreille tendue, attendant, espérant,

redoutant, il ne savait quoi, cloué sur place par une émotion

intense. Il ne reprit la notion exacte des choses qu'au bout de

deux ou trois minutes. Alors, percevant ce bourdonnement confus,

pareil à celui qui résonne avec un bruit de flot, dans les larges

coquilles marines, il comprit que la conversation était finie, et

qu'il n'avait plus rien à faire là. La main sur le bouton de la

porte, il hésita.

«S'il y avait quelqu'un derrière, si une main venait s'abattre sur

lui?»

Le souvenir de son innocence n'effleurait même plus sa pensée. Une

seule chose y demeurait: son arrestation probable, certaine!...

À bien y réfléchir, il pouvait, au risque de passer pour un

fantoche, avouer la vérité. Tout au plus, risquait-il quelques

jours de prison avec sursis, ou simplement une admonestation un

peu sévère et humiliante... Mais, cela même, il ne le pouvait

plus. Il était hypnotisé, fasciné, par cette idée fixe: je vais

être arrêté.

Et cette pensée, qui l'effrayait cependant, l'attirait, l'amenait

à elle avec une puissance obscure et formidable, effrayante, comme

le gouffre sur qui se penche le voyageur, tentatrice comme l'appel

voluptueux des sirènes qui, la nuit, dans les détroits sonores,

entraînaient les marins vers l'abîme.

Il sortit enfin. Personne ne fit attention à lui. Seul, l'employé,

derrière son guichet, lui dit:

-- Il y a deux communications.

-- Ah! bien, fit Coche.

Et il donna un second ticket sans faire observer qu'il n'avait pas

causé un seul instant. Au moment de gagner la rue, il eut une

courte hésitation:

«Tout de même, si je téléphonais au _Monde_?»

Mais il pensa qu'à présent toute démarche était devenue inutile et

gagna la rue, cherchant les raisons qui avaient pu mettre aussi

vite la police sur ses traces, un peu vexé, au fond, de n'avoir

pas eu besoin de plus d'adresse et de ruse pour l'amener à

regarder de son côté.

En quittant l'appareil, le Commissaire traversa une petite salle

où se réunissaient les inspecteurs. L'un d'eux, assis devant une

table, paraissait plongé dans un travail très important.

-- Dites-moi donc, fit le Commissaire, est-ce très urgent ce que

vous faites là?

L'homme sourit:

-- Très urgent... non, mais plus tôt ce sera fini, mieux ça

vaudra... Je cherche dans l'Annuaire les rues _de_, rapport au

papier trouvé ce matin... ça ne coûte rien d'essayer...

-- Eh bien, laissez donc ça un instant, prenez une voiture, et

voyez si M. Onésime Coche est chez-lui, 16, rue de Douai.

-- Rue de?... fit vivement l'inspecteur.

-- Rue de Douai, 16... Vous savez où c'est?...

-- Oui, oui... Ce n'est pas ça qui m'étonne... c'est ce numéro 16,

et puis rue de...

Le Commissaire tressaillit à son tour: ce numéro auquel il n'avait

prêté aucune attention tout d'abord, sembla prendre une

signification. N'était-ce pas celui qu'il avait lu le matin même

sur le bout d'enveloppe ramassé boulevard Lannes?... Il regarda

l'inspecteur, l'inspecteur le regarda et tous deux demeurèrent

ainsi quelques secondes, n'osant formuler le doute qui,

brusquement, les avait traversés...

-- Allons, dit le Commissaire en haussant les épaules, qu'est-ce

que nous cherchons!... C'est par ce procédé-là qu'on se met

dedans. Une idée passe, on saute dessus, on ne la lâche plus, on

s'entête... et rien du tout. Si vous vous mettez à regarder de

côté tous les gens qui habitent à un numéro 16...

-- Je ne dis pas, mais ça me fait drôle... Je pars de suite...

Parce que, dès le matin, il n'avait attaché aucune importance à ce

chiffre, et que, maintenant, il n'avait pas relevé la coïncidence

assez bizarre en somme, le Commissaire ne voulut pas paraître

faire cas du soupçon de son agent. Mais, resté seul, il regretta

de n'avoir pas fait, lui, la découverte du papier, et de n'avoir

pas vu le rapprochement possible. Il n'y attachait encore aucune

valeur: quelle vraisemblance que Coche fût mêlé à cette affaire?

Fallait-il, pour une simple concordance de chiffres, échafauder

tout un roman? Il rentra dans son cabinet en se disant:

«Non... c'est absurde...»

Mais, si absurde qu'il jugeât la chose, il ne put la chasser de

son esprit. Elle restait en lui, et sa pensée y revenait sans

cesse. Il prit un dossier, le parcourut. En arrivant au bas de la

première page, bien qu'il fût certain d'en avoir lu toutes les

lignes, il s'aperçut que les mots n'avaient fait que traverser ses

yeux: de leur signification, nul souvenir... À leur place le

chiffre 16 dansait devant lui, insensiblement, les traits

d'Onésime Coche s'y joignaient, d'abord assez vagues puis tout à

fait précis.

Peu à peu, une foule de petits détails se glissaient dans sa

mémoire.

D'abord l'information étrange du _Monde_, information dont il

n'avait pu trouver la source; puis les phrases énigmatiques de

Coche, son attitude ironique jusqu'à l'insolence, ses réponses

mystérieuses, la découverte de la trace des pas, son émotion dans

la chambre du crime... Il y avait là jusqu'à un certain point des

indices... Mais, si le journaliste avait joué un rôle quelconque

dans le crime, comment admettre tant d'audace?... Et, pourtant!...

Arrivé à ce point de son raisonnement, il se sentait arrêté, un

obstacle barrait sa route, et il n'osait s'avouer à lui-même qu'il

s'irritait autant de n'avoir pas le premier pensé à tout cela, que

de l'impossibilité où il se trouvait d'assigner un mobile aux

actes de Coche. Au reste, dans quelques minutes, il allait être

fixé; sans lui laisser soupçonner le doute qui avait effleuré son

esprit, il lui ferait comprendre ce qu'il y avait de gênant dans

son attitude. Qu'il en sût long sur le crime, il en était sûr à

présent. Le difficile ne serait pas de lui faire dire ce qu'il

savait, mais bien comment il le savait. Coche ne lui avait-il pas

déclaré:

«La Presse possède des moyens d'investigation multiples...»

Quels avaient été ces moyens?... Voilà ce qu'il importait de

connaître, et, pour y arriver, il ne reculerait pas devant

l'intimidation. Il ne se souciait plus guère, à présent, de

l'allusion à l'empreinte de pas faite dans le _Monde_. La partie

était engagée à fond, et Coche seul pouvait apporter la victoire.

Aussi bien l'affaire allait passer aux mains d'un juge

d'instruction, et il aurait voulu la lui remettre toute simple,

dégagée du mystère qui l'entourait depuis la première heure.

La sonnerie du téléphone retentit:

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

-- Javel, l'inspecteur que vous avez envoyé rue de Douai.

-- Bon, et bien?

-- M. Coche n'a pas reparu chez lui depuis trois jours.

Une stupéfaction violente se peignit sur le visage du Commissaire.

Ainsi, depuis trois jours, pas plus au journal qu'à son domicile

on n'avait vu le reporter? Si invraisemblable que parût la chose,

il fallait se résoudre pourtant à accorder à cette disparition des

raisons graves.

Or, étant donnés les événements, leur succession rapide et

mystérieuse, une raison grave ne pouvait être qu'une raison se

rapportant au crime du boulevard Lannes. Dès lors deux hypothèses

se présentaient: ou bien Onésime Coche avait fait semblant de

disparaître afin de poursuivre seul et pour son compte une enquête

parallèle à celle de la police; ou bien il avait été mêlé d'une

façon quelconque au drame, et alors deux solutions se présentaient

de nouveau: la première, assez favorable: il avait mis quelques

centaines de kilomètres et la frontière entre lui et la police; la

deuxième solution (se rapprochant peut-être de la vérité): des

gens ayant intérêt au silence, et craignant qu'un mot imprudent de

sa part ne les perdit, l'avaient simplement supprimé...

Toujours, d'après la même méthode hâtive et fantaisiste, le

Commissaire s'arrêta à cette dernière version.

Il se pencha sur la plaque et dit à l'Inspecteur:

-- Pas d'autres renseignements?

L'inspecteur ne répondant pas tout de suite; il insista:

-- Allo! Vous m'entendez?

-- Oui, Monsieur le Commissaire. C'est tout.

-- Alors, c'est bien, je verrai moi-même demain matin.

Et il raccrocha les récepteurs.

«Demain matin, mon bonhomme, songea l'inspecteur, tu arriveras

probablement après la bataille, car demain, si Coche n'est pas

entre mes pattes, il ne s'en faudra pas de beaucoup.»

L'épouvante · 第 6 / 11 段