sept heures sonnaient, il ne prit pas le temps de monter jusqu'à
son logement, et descendit au journal.
On l'y attendait avec impatience. Dès qu'il l'aperçut, le
secrétaire de la rédaction se répandit en questions et en
reproches:
«Depuis vingt-quatre heures son attitude était vraiment
extraordinaire. On ne le voyait plus; il fallait courir après lui
aux quatre coins de Paris. La veille, à l'heure du coup de
téléphone, il avait été introuvable. Aujourd'hui, où l'on
attendait son papier avec fièvre, il disparaissait depuis huit
heures du matin. Il faisait perdre au _Monde_ le bénéfice de son
information sensationnelle. À cette heure, tous les journaux
étaient aussi bien, sinon mieux informés que lui. Déjà les
feuilles du soir publiaient sur le crime du boulevard Lannes des
articles documentés de deux colonnes.»
Il brandit devant ses yeux le papier du Méridional:
-- Voilà une interview du Commissaire de police! Ne venez donc pas
me dire qu'il n'y avait pas moyen de se renseigner: Ceci a été
écrit au plus tard à onze heures. À onze heures, vous, vous ne
saviez rien!... Qu'est-ce que vous voulez? Tant pis je vais
téléphoner à ce garçon-là de venir, et je le mettrai sur
l'affaire.
Coche laissa passer l'orage sans répondre, puis se décida à
parler:
-- Voulez-vous me permettre?... Vous venez de dire que cet article
a été écrit à onze heures?
-- Parfaitement, onze heures et demie au plus tard...
-- Cet article a été écrit au plus tôt à midi et demi, une heure
moins le quart...
-- À une demi-heure près, ça n'a pas d'importance.
-- Pardon! Cela en a une très grande...
-- Comment savez-vous si exactement à quelle heure votre confrère
a rédigé son papier?
-- Parce que je le lui ai dicté... comme je l'ai du reste dicté à
trois autres confrères de journaux du matin.
-- Ça, par exemple, c'est plus fort que tout! Alors, l'interview
du Commissaire, c'est vous qui l'avez eue, et pour faire le malin,
pour jouer au bon camarade, bénévolement, vous l'avez passée à
d'autres? Toute la presse aura demain ce qui ne devait être qu'à
nous! C'est trop fort!...
-- Hélas, toute la presse ne l'aura pas, et je le regrette... Il
n'y aura que quatre journaux, et ce ne sont pas les plus
importants...
-- Écoutez, Coche, il est tout à fait inutile d'éterniser une
discussion semblable. Vous ne me paraissez pas être dans votre
état normal. D'autre part, il ne m'est pas possible de compter sur
un collaborateur aussi fantaisiste dans un cas aussi sérieux,
alors que nous avons besoin d'une activité de tous les instants...
L'histoire de l'interview que vous auriez eue et livrée, est-elle
fausse, est-elle vraie? Je ne veux pas le savoir... J'ai
d'ailleurs pris depuis quatre heures toutes mes mesures. Vous
pouvez passer à la caisse où l'on vous réglera trois mois
d'appointements. Nous n'avons plus besoin de vos services...
-- Vous m'en voyez tout à fait ravi, Monsieur Avyot. Je me
proposais justement de vous prévenir que je désirais reprendre ma
liberté: vous me la rendez sans que je la demande; vous y ajoutez
une indemnité d'un trimestre. Je n'en pouvais espérer autant... Je
ne me sens pas très bien, en effet... Je suis fatigué, nerveux...
J'ai besoin de repos, de solitude... Plus tard, quand je serai
remis... je reviendrai vous voir... Pour le moment je vais
partir... Où? Je ne sais pas encore... Mais l'air de Paris ne me
vaut rien...
-- Voilà une décision bien soudaine, fit le secrétaire de la
rédaction. Hier vous vous portiez à merveille... Aujourd'hui vous
vous sentez trop souffrant pour continuer à travailler... Ce que
je vous ai dit tout à l'heure n'est pas irrévocable... il ne faut
pas prendre la mouche, et, pour plastronner, répondre que vous
aviez l'intention de nous quitter... Oublions ce que je vous ai
dit et ce que vous m'avez répondu, et montez vite à votre bureau
rédiger votre papier... Je vous connais assez pour être sûr que
vous avez quelque chose à raconter... que vous êtes renseigné
aussi bien, sinon mieux, que n'importe qui... Allons, mon petit,
voilà qui est entendu.
Mais Coche hocha la tête:
-- Non, non. Je pars... Il faut que je parte... Il le faut...
-- Est-ce que, par hasard, vous nous lâcheriez pour entrer dans un
autre journal, au moment où nous sommes embarqués dans une affaire
aussi sensationnelle? Si vous vouliez une augmentation, il fallait
le dire.
-- Monsieur Avyot, je ne veux pas d'augmentation; je n'entre pas
dans un autre journal... Je désire simplement reprendre,
momentanément ou pour toujours -- sur ce point les seuls
événements peuvent me fixer -- ma liberté...
Et d'une voix qui tremblait un peu il ajouta:
-- Je vous donne ma parole d'honneur que je ne tenterai rien qui
puisse porter atteinte aux intérêts du journal, et qu'il ne faut
voir dans ma résolution aucune des manoeuvres que vous paraissez
soupçonner. Quittons-nous bons amis, voulez-vous?... Un mot
encore. Comme j'ai besoin d'un grand repos, d'un isolement absolu;
comme je veux vivre à l'écart de tous les bruits de Paris, des
questions des indifférents ou de la sollicitude des amis, mais
comme il me déplairait, d'autre part, que mon départ ressemblât à
une fuite, gardez par devers vous les lettres qui pourraient
arriver ici à mon nom. Ne les laissez pas dans ma case: on
s'étonnerait que je n'aie point donné d'instructions pour qu'elles
me suivent... À mon retour, vous me remettrez tout cela...
-- Votre décision est irrévocable?
-- Irrévocable.
-- Je ne vous demande pas, bien entendu, où vous allez, mais vous
pouvez toujours me dire quand vous partez?
-- Ce soir même.
-- Et quand pensez-vous revenir?...
Coche esquissa un geste vague:
-- Je ne sais pas...
Puis, ayant serré la main au secrétaire de rédaction, il sortit.
Dans la rue, perdu parmi les passants, se faufilant entre les
fiacres, marchant vite, il poussa un soupir de soulagement.
Quelques minutes lui avaient suffi pour établir tout son plan de
bataille. En entrant au journal, il était agité, préoccupé. Depuis
la veille, les événements s'étaient succédé avec une rapidité
telle qu'il n'avait pas eu le temps de songer d'une façon
définitive à l'attitude qu'il lui convenait de prendre. Son but
était, sinon d'égarer la police, du moins de la faire hésiter, de
l'attirer vers lui, sans effort apparent, et de l'occuper à ce
point qu'elle finît par regarder de son côté, par voir en lui le
coupable possible, et, en fin de compte, par l'arrêter.
Or, pour arriver à ce résultat, il avait besoin d'être libre, de
n'être retenu par rien, de pouvoir au gré de son caprice, modifier
sa vie, ses habitudes, enfin de n'être attaché à personne.
Collaborateur au _Monde_, il ne pouvait pas publier ce qu'il
savait, sous sa signature. Et, l'eût-il publié, ses phrases
n'auraient eu d'autre valeur qu'une opinion de journaliste. Enfin,
était-il logique qu'un homme se fit l'historien d'un meurtre dont
il devait être accusé?
De plus, une pareille épreuve ne pouvait avoir une durée
indéfinie. Lancée sur une fausse piste, la police pouvait fort
bien s'entêter, ne rien trouver, et finalement classer l'affaire.
Alors, à moins d'en arriver à la dénonciation anonyme et précise,
lui, Coche, ne serait pas inquiété, et cela, il ne le voulait à
aucun prix.
Il hésita sur le point de savoir s'il rentrerait chez lui, et
décida de ne plus reparaître dans sa maison. Il avait en poche un
millier de francs, l'indemnité qu'il avait touchée au _Monde_.
C'était plus qu'il ne lui en fallait pour vivre pendant quelques
semaines. Son existence serait, du reste, peu coûteuse: Une
chambre dans un quartier éloigné, des repas dans de petits
restaurants; quant aux sorties, elles se réduiraient forcément au
minimum. De ce côté-là, il se trouvait parfaitement tranquille.
Son départ précipité prendrait, le jour où les soupçons se
dirigeraient sur lui, l'aspect d'une fuite, et les déductions que
l'on ne manquerait pas de tirer de cette coïncidence entre sa
fuite et la découverte du crime, donneraient une étrange force aux
présomptions qu'on aurait contre lui.
Vers dix heures, il songea que le moment était venu de faire choix
d'un gîte pour la nuit. Il pensa un instant à Montmartre. Quoi de
plus simple que de passer inaperçu dans ce quartier vivant,
grouillant, parmi les fêtards, les artistes et les individus
louches qui s'y promènent nuit et jour? Mais, de la place Blanche
à la place Clichy, de la place Saint-Georges à la rue
Caulaincourt, il risquait à chaque pas de rencontrer un camarade.
La Villette et Belleville lui offraient l'abri de leur population
remuante, mais la police y faisait des incursions trop fréquentes,
et, sans être poltron, il préférait un quartier où l'on jouât
moins du couteau. Il se souvint du temps, où, jeune journaliste,
il avait voulu vivre la vie du quartier latin, au milieu des
étudiants qu'il imaginait pareils aux héros de Murger. Il avait
eu, dans le haut de la rue Gay-Lussac, une pauvre chambre meublée
d'un lit de fer, d'une table qui servait à la fois de toilette et
de table à écrire, et de sa grosse malle de bois.
Il ne lui déplaisait pas de se retrouver pour quelques jours dans
ce coin de la capitale où, débutant, marchant à la conquête de
Paris, il avait vécu des jours d'illusion et d'enthousiasme.
Sans compter qu'au quartier, ou dans les environs, il serait à la
fois assez près du Centre pour connaître tous les bruits, et assez
loin, pour que l'idée ne vint à personne de l'y chercher.
Le boulevard Saint-Michel rempli de lumière et de gaieté l'amusa.
Il entra dans un café près du Luxembourg, et mangea un sandwich,
pour tromper sa faim. Ensuite, il parcourut les journaux du soir.
Le _Temps_, le grave _Temps_ lui-même, consacrait près de deux
cents lignes en sa dernière heure de quatrième page, au crime du
boulevard Lannes. À bien réfléchir, ce meurtre n'avait rien que de
banal. Chaque jour, à Paris, on en découvrait de semblables, et,
sauf l'été, où les journaux à court de nouvelles se rattrapent sur
ce qu'ils peuvent, on leur consacrait quelques lignes, en mauvaise
place, avec un titre très modeste et tout était dit.
Or, par un phénomène bizarre, ce crime du boulevard Lannes
prenait, dès le premier jour, l'allure d'une affaire
sensationnelle. On eût dit qu'un instinct extraordinaire avait
averti les gens qu'il cachait quelque chose de neuf, d'imprévu.
Et, par une coïncidence plus surprenante encore, les événements
s'étaient présentés d'une façon telle que Coche n'aurait pas osé
les souhaiter aussi favorables à ses projets, et qu'il allait
pouvoir, invisible et présent, les suivre, les critiquer, et
presque les modifier à sa guise...
Il lut avec la plus grande attention les articles reproduisant son
interview du Commissaire, et sourit, retrouvant ses propres
phrases, des réflexions qu'il avait faites et des questions qu'il
avait posées.
«Demain, se dit-il, j'entrerai en campagne.»
Sa consommation achevée, il sortit, remonta la rue Saint-Jacques,
et arrêta une chambre dans un hôtel. De sa fenêtre, il voyait la
rue et la grande cour du Val-de-Grâce avec son admirable chapelle
et son grand escalier.
Il demeura quelques instants le front appuyé à la vitre, repris
par mille souvenirs d'autrefois, regrettant presque son audace, et
la tranquillité monotone qu'il goûtait depuis des mois. Il se
souvint d'avoir fait des réflexions analogues un jour, au moment
de commencer une conférence qu'il n'avait pas préparée. En
s'asseyant devant la table au tapis vert, il s'était dit, comme
aujourd'hui:
«Quelle idée tu as eue de te lancer là-dedans! Quel besoin de te
créer ces petites angoisses! À cette heure, tu pourrais être
paisiblement chez toi, au lieu d'affronter le public, la
critique...»
Mais bientôt, il rejeta loin de lui cette pensée amollissante.
Il laissa tomber le rideau, quitta la fenêtre, et s'assit près du
feu dont la flamme faisait danser le long des murs des lumières et
des ombres.
Les jambes allongées, gagné par la tiédeur du foyer, et la douceur
de toutes choses, libre, inconnu dans ce quartier de Paris où il
avait jadis vécu, il pensa, non plus en rêveur, mais avec calme,
avec méthode. Il refit pour lui seul l'histoire des vingt-quatre
heures qui venaient de s'écouler, relut les notes qu'il avait
prises à la hâte, déchira les papiers qu'il avait dans ses poches,
et les jeta au feu. Après quoi, il se dévêtit, se mit au lit, et,
bien au chaud, déjà gagné par le sommeil, songea:
«Lequel dormira mieux cette nuit, du coupable qui n'a rien à
craindre provisoirement de la police, ou de l'innocent qui
souhaite tout en redouter?...»
CHAPITRE V
QUELQUES POINTS DE DETAIL
Lorsque Coche s'éveilla, il faisait grand jour, ce grand jour
d'hiver qui semble traîner avec lui encore un peu de crépuscule.
Il s'habilla rapidement, pressé de lire les journaux. Comme il
passait devant le bureau de l'hôtel, le gérant l'appela:
-- C'est pour la petite formalité du registre de police...
Le seul mot de «police» le fit tressaillir. Pourtant, il répondit
du ton le plus naturel:
-- Le registre de police... quoi donc?
-- Nous sommes obligés de tenir exactement un livre où nous notons
le nom, la profession, la date d'entrée des voyageurs. Bien
souvent la précaution est inutile, surtout dans une maison calme
comme la nôtre. Mais, est-ce qu'on sait jamais? Avec tous ces
attentats, tous ces crimes... Voyez le crime du boulevard Lannes.
Du coup Coche se sentit devenir pâle. Il regarda l'homme fixement,
les lèvres entr'ouvertes pour interroger -- l'imprudent! --
presque pour protester. Mais l'homme se pencha, fouilla dans un
casier, et relevant la tête, après avoir déposé le registre grand
ouvert sur son bureau, montra une figure souriante qui rassura
tout aussitôt le journaliste. Il indiqua du doigt une ligne où
était déjà inscrite une date.
-- C'est ici, Monsieur, vous n'avez qu'à remplir... Votre nom,
votre profession, l'endroit d'où vous venez.
Et pendant que Coche écrivait, il ajouta, poursuivant les détails
qu'il avait donnés tout d'abord:
-- Chez nous, rive gauche, ce n'est pas tant rapport aux
malfaiteurs que la préfecture se montre stricte, que rapport aux
crimes politiques, aux réfugiés russes, aux nihilistes... Nous en
sommes infestés, ce n'est pas agréable de loger des gens qui se
promènent avec des bombes et risquent de faire sauter toute la
maison...
-- Évidemment, fit Coche, en lui rendant son porte-plume.
Et il songea:
«Si avec ce bavard imbécile je ne suis pas pisté avant quarante-
huit heures, c'est que j'aurai le diable contre moi.»
Il sortit, le gérant l'arrêta encore:
-- Pour rentrer le soir, vous n'avez qu'à sonner trois fois. Votre
clé sera accrochée sous votre bougeoir.
-- Merci, répondit Coche.
Sans savoir pourquoi, il resta quelques secondes sur le pas de la
porte, regardant à droite et à gauche, dans la rue, avec cette
hésitation curieuse des gens qui n'attendent rien, et ne bougent
pas cependant, pour se donner une contenance.
L'homme s'étant remis à sa table, parcourut son registre et lut:
«Farcy, rentier, venant de Versailles.»
Il leva les yeux, examina la silhouette de son voyageur, et
murmura:
«Toi, tu es rentier comme moi, mon bon homme. Je m'y connais en
figures...»
Mais comme Coche rendu plus nerveux par tous les événements de la
veille, se détournait, gêné par ce regard qu'il sentait peser sur
lui, il lui adressa son plus engageant sourire, et poursuivant sa
réflexion, ajouta:
«Ça m'est, du reste, totalement indifférent, pourvu qu'il paye
régulièrement.»
Réflexion qui en fit naître une autre dans son esprit. Ce voyageur
était arrivé sans bagages. Rien ne garantissait donc son retour.
Coche avait fait un pas, il le rappela:
-- Monsieur Farcy!... Monsieur Farcy...
M. Farcy ne venant pas, il courut jusqu'à la porte et appela de
nouveau.
-- Monsieur Farcy! Monsieur!
Coche avait fort bien entendu le premier appel, mais n'y avait pas
prêté la moindre attention. Ce nom de Farcy qu'il avait inscrit au
hasard, quelques minutes avant, lui était à ce point étranger, que
ce fut seulement, en l'entendant crier avec insistance, qu'il se
souvint que c'était son nom. Une réelle gêne l'avait d'ailleurs
envahi depuis qu'il avait quitté sa chambre, depuis que -- sans
aucune intention, évidemment -- l'hôtelier avait parlé du crime du
boulevard Lannes. Il se retourna donc, d'assez méchante humeur.
-- Qu'est-ce que c'est encore?
-- Monsieur, il est d'usage, j'avais oublié de vous le dire, de
payer la location d'avance, pour la première semaine, tout au
moins.
-- C'est trop juste, répondit Coche, en revenant sur ses pas.
Il paya donc, décidé à ne pas coucher là le soir. On ne manquerait
pas, dans la suite, de voir là un indice sinon de sa culpabilité,
du moins de son désir de n'être pas reconnu.
En même temps, et par une contradiction bizarre, il éprouva, plus
intense encore que la veille, une sensation de malaise. À peine
s'il avait endossé depuis quelques heures la défroque de son
nouveau personnage, et déjà il en était oppressé. Il sentait
remuer autour de lui une foule de choses imprécises; il devinait
la mise en marche hésitante d'abord, puis plus brutale, de cette
machine énorme, maladroite parfois, redoutable toujours, qui a nom
«La Justice». Il était un peu comme un oiseau qui verrait tomber
sur lui, lentement, de très haut, un filet gigantesque, dont les
mailles se resserreraient à tout instant, et qui pourrait
comprendre que c'est le piège inévitable destiné à tomber
finalement sur lui.
Il réfléchit qu'en dehors de la scène terrible de la nuit, il
n'avait rien fait, et que le temps passait; qu'il était nécessaire
d'agir, et qu'il ne devait pas, s'étant engagé délibérément dans
cette voie, attendre tout du hasard. Il n'ignorait point les
erreurs des enquêtes de police, mais n'allait pas jusqu'à les
croire si certaines qu'il n'eût qu'à les attendre patiemment. Son
départ du _Monde_ pouvait servir de base à un vague soupçon: il
importait de préciser sa culpabilité apparente.
Il lut, tout en marchant, plusieurs journaux. Tous étaient remplis
de détails futiles ou faux sur le _crime_. Déjà, quelques-uns
annonçaient que la police tenait une piste sérieuse. Cela le fit
sourire. Au _Monde_, un nommé Béjut, la veille encore chargé de la
Chambre des Députés, avait pris sa succession. Sans doute,
s'autorisant de l'information sensationnelle parue dans le
journal, il avait revu le Commissaire de police, car il précisait
avec une autorité où l'on devinait le «renseignement puisé à la
bonne source».
Quand il eut fini sa lecture, Coche replia les journaux, et les
mit dans la poche de son pardessus.
«Ainsi, pensa-t-il, il a suffi de deux ou trois meubles déplacés,
de ma mise en scène maladroite, pour tout fausser! Ainsi la police
qui est payée pour avoir du flair, se laisse prendre au premier
appeau placé sur son passage! Ainsi, à côté de tout ce qui aurait
dû avoir un poids réel dans la balance, à côté de la disparition
de l'argenterie, à côté de la position même du cadavre qui
indiquait avec une effrayante netteté que le crime a été commis au
moins par deux hommes, on n'a vu que mon pauvre bouton de
manchette, et là-dessus, on a bâti tout un roman! Et il ne se
trouve pas dans la presse un seul homme capable de démêler ce
qu'il y a d'arbitraire, d'absurde, dans les déductions de la
police! J'ai vraiment la partie belle!...»
Ensuite, il se demanda:
«Que font les vrais coupables en ce moment? Ils ont probablement
trouvé un receleur pour écouler les objets volés, puis ils ont
quitté leur gîte habituel, roulent d'auberges en cabarets
louches.»
Cette première réflexion lui en suggéra une nouvelle:
«Le vin rend bavards les plus prudents. Les escarpes, les
assassins ont un orgueil du crime qui les pousse à parler sans
mesure de leurs méfaits. Pour peu que je tarde, qui sait si les
miens n'auront pas commis la bêtise inévitable, avant que j'aie
attiré l'attention de mon côté? Il n'y a pas une minute à perdre.»
Il déjeuna rapidement, et se retrouva dans la rue vers une heure.
Jusqu'à quatre heures, rien à faire. Tous les journaux, sauf ceux
du soir, somnolent dans l'après-midi. Avyot n'arrivait au _Monde_
que vers cinq heures. D'ici là il fallait tuer le temps.
Jamais les heures de la journée ne lui avaient paru aussi longues.
Il entra dans un café, commanda une consommation qu'il ne but pas,
sortit de nouveau, rôda à l'aventure, attendant la nuit. Enfin,
des lumières s'allumèrent à la devanture des magasins. Le
crépuscule arriva, puis la petite obscurité, la grande nuit...
Il était dans le quartier de l'École Militaire. Là, du moins, il
était sûr de ne rencontrer personne. Depuis qu'il s'y promenait,
il éprouvait la sensation d'être dans une autre ville. Il entendit
sonner cinq heures. À partir de maintenant, tous ses actes
devaient être réglés, coordonnés en vue du but à atteindre, c'est-
à-dire, de sa propre arrestation. Se dénoncer lui-même, il n'y
songea pas un instant. Il voulait montrer la routine de la police,
son manque de clairvoyance. Il importait donc que son arrestation
vînt d'elle. Ainsi, il indiquerait clairement avec quelle légèreté
on se lance sur une piste, avec quelle ténacité irréfléchie on la
suit, et surtout avec quel entêtement on y reste attaché, contre
toute évidence. Le triomphe serait de donner du crime la version
exacte, et de voir comment ses indications seraient négligées.
Il pénétra donc dans un bureau de poste et demanda une
communication téléphonique avec le _Monde_. Ainsi qu'il l'avait
fait dans le petit café de la place du Trocadéro il changea sa
voix et pria qu'on le mît en rapport avec le secrétaire de la
rédaction pour communication urgente. Il ne laissa pas à Avyot le
temps de l'interroger, et lui dit:
-- Monsieur, je suis votre correspondant de la nuit dernière.
C'est moi qui vous ai annoncé le crime du boulevard Lannes.
J'étais, vous en avez eu la preuve, bien informé, et je viens vous
apporter quelques nouveaux détails.
-- Je vous remercie, mais je désirerais savoir à qui...
-- À qui vous parlez? Voilà qui est parfaitement inutile. Mes
renseignements sont bons, je vous les donne pour rien, que pouvez-
vous souhaiter de plus? Vous ne saurez rien de moi, jusqu'à nouvel
ordre. Maintenant, si cela ne vous va pas, je peux m'adresser
ailleurs...
-- N'en faites rien, protesta Avyot. Je vous écoute.
-- Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est
vrai de tout ce qui a été publié depuis deux jours. Il ne faut pas
assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont
le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux déductions du
Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre
enquête vous-même, si vous voulez découvrir la vérité. Dites
surtout à votre rédacteur de ne pas se laisser aller à raconter
tout ce qu'on lui dit.
-- Encore une fois, Monsieur...
-- Ne m'interrompez pas: peut-être ai-je de graves raisons pour
vous dévoiler des choses que je suis seul à connaître...
Conseillez à la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit.
Affirmez, et maintenez malgré toutes les apparences, toutes les
rectifications possibles, que les coupables...
-- Vous dites?
-- _Les coupables _; vous avez bien entendu. Demandez dans votre
article si l'on est sûr de n'avoir relevé dans le jardin aucune
trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste,
je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les événements
prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux
détails... Un mot encore: Ne parlez à personne de votre
correspondant mystérieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien
l'honneur...
Coche raccrocha le récepteur, et se dirigea vers la porte.
Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du
_Monde_, il commença par sourire. Mais en arrivant aux dernières
lignes, il fronça les sourcils et jeta le journal avec colère.