Il se borna cette fois à le dire, et s'énerva à chercher. Comme

sept heures sonnaient, il ne prit pas le temps de monter jusqu'à

son logement, et descendit au journal.

On l'y attendait avec impatience. Dès qu'il l'aperçut, le

secrétaire de la rédaction se répandit en questions et en

reproches:

«Depuis vingt-quatre heures son attitude était vraiment

extraordinaire. On ne le voyait plus; il fallait courir après lui

aux quatre coins de Paris. La veille, à l'heure du coup de

téléphone, il avait été introuvable. Aujourd'hui, où l'on

attendait son papier avec fièvre, il disparaissait depuis huit

heures du matin. Il faisait perdre au _Monde_ le bénéfice de son

information sensationnelle. À cette heure, tous les journaux

étaient aussi bien, sinon mieux informés que lui. Déjà les

feuilles du soir publiaient sur le crime du boulevard Lannes des

articles documentés de deux colonnes.»

Il brandit devant ses yeux le papier du Méridional:

-- Voilà une interview du Commissaire de police! Ne venez donc pas

me dire qu'il n'y avait pas moyen de se renseigner: Ceci a été

écrit au plus tard à onze heures. À onze heures, vous, vous ne

saviez rien!... Qu'est-ce que vous voulez? Tant pis je vais

téléphoner à ce garçon-là de venir, et je le mettrai sur

l'affaire.

Coche laissa passer l'orage sans répondre, puis se décida à

parler:

-- Voulez-vous me permettre?... Vous venez de dire que cet article

a été écrit à onze heures?

-- Parfaitement, onze heures et demie au plus tard...

-- Cet article a été écrit au plus tôt à midi et demi, une heure

moins le quart...

-- À une demi-heure près, ça n'a pas d'importance.

-- Pardon! Cela en a une très grande...

-- Comment savez-vous si exactement à quelle heure votre confrère

a rédigé son papier?

-- Parce que je le lui ai dicté... comme je l'ai du reste dicté à

trois autres confrères de journaux du matin.

-- Ça, par exemple, c'est plus fort que tout! Alors, l'interview

du Commissaire, c'est vous qui l'avez eue, et pour faire le malin,

pour jouer au bon camarade, bénévolement, vous l'avez passée à

d'autres? Toute la presse aura demain ce qui ne devait être qu'à

nous! C'est trop fort!...

-- Hélas, toute la presse ne l'aura pas, et je le regrette... Il

n'y aura que quatre journaux, et ce ne sont pas les plus

importants...

-- Écoutez, Coche, il est tout à fait inutile d'éterniser une

discussion semblable. Vous ne me paraissez pas être dans votre

état normal. D'autre part, il ne m'est pas possible de compter sur

un collaborateur aussi fantaisiste dans un cas aussi sérieux,

alors que nous avons besoin d'une activité de tous les instants...

L'histoire de l'interview que vous auriez eue et livrée, est-elle

fausse, est-elle vraie? Je ne veux pas le savoir... J'ai

d'ailleurs pris depuis quatre heures toutes mes mesures. Vous

pouvez passer à la caisse où l'on vous réglera trois mois

d'appointements. Nous n'avons plus besoin de vos services...

-- Vous m'en voyez tout à fait ravi, Monsieur Avyot. Je me

proposais justement de vous prévenir que je désirais reprendre ma

liberté: vous me la rendez sans que je la demande; vous y ajoutez

une indemnité d'un trimestre. Je n'en pouvais espérer autant... Je

ne me sens pas très bien, en effet... Je suis fatigué, nerveux...

J'ai besoin de repos, de solitude... Plus tard, quand je serai

remis... je reviendrai vous voir... Pour le moment je vais

partir... Où? Je ne sais pas encore... Mais l'air de Paris ne me

vaut rien...

-- Voilà une décision bien soudaine, fit le secrétaire de la

rédaction. Hier vous vous portiez à merveille... Aujourd'hui vous

vous sentez trop souffrant pour continuer à travailler... Ce que

je vous ai dit tout à l'heure n'est pas irrévocable... il ne faut

pas prendre la mouche, et, pour plastronner, répondre que vous

aviez l'intention de nous quitter... Oublions ce que je vous ai

dit et ce que vous m'avez répondu, et montez vite à votre bureau

rédiger votre papier... Je vous connais assez pour être sûr que

vous avez quelque chose à raconter... que vous êtes renseigné

aussi bien, sinon mieux, que n'importe qui... Allons, mon petit,

voilà qui est entendu.

Mais Coche hocha la tête:

-- Non, non. Je pars... Il faut que je parte... Il le faut...

-- Est-ce que, par hasard, vous nous lâcheriez pour entrer dans un

autre journal, au moment où nous sommes embarqués dans une affaire

aussi sensationnelle? Si vous vouliez une augmentation, il fallait

le dire.

-- Monsieur Avyot, je ne veux pas d'augmentation; je n'entre pas

dans un autre journal... Je désire simplement reprendre,

momentanément ou pour toujours -- sur ce point les seuls

événements peuvent me fixer -- ma liberté...

Et d'une voix qui tremblait un peu il ajouta:

-- Je vous donne ma parole d'honneur que je ne tenterai rien qui

puisse porter atteinte aux intérêts du journal, et qu'il ne faut

voir dans ma résolution aucune des manoeuvres que vous paraissez

soupçonner. Quittons-nous bons amis, voulez-vous?... Un mot

encore. Comme j'ai besoin d'un grand repos, d'un isolement absolu;

comme je veux vivre à l'écart de tous les bruits de Paris, des

questions des indifférents ou de la sollicitude des amis, mais

comme il me déplairait, d'autre part, que mon départ ressemblât à

une fuite, gardez par devers vous les lettres qui pourraient

arriver ici à mon nom. Ne les laissez pas dans ma case: on

s'étonnerait que je n'aie point donné d'instructions pour qu'elles

me suivent... À mon retour, vous me remettrez tout cela...

-- Votre décision est irrévocable?

-- Irrévocable.

-- Je ne vous demande pas, bien entendu, où vous allez, mais vous

pouvez toujours me dire quand vous partez?

-- Ce soir même.

-- Et quand pensez-vous revenir?...

Coche esquissa un geste vague:

-- Je ne sais pas...

Puis, ayant serré la main au secrétaire de rédaction, il sortit.

Dans la rue, perdu parmi les passants, se faufilant entre les

fiacres, marchant vite, il poussa un soupir de soulagement.

Quelques minutes lui avaient suffi pour établir tout son plan de

bataille. En entrant au journal, il était agité, préoccupé. Depuis

la veille, les événements s'étaient succédé avec une rapidité

telle qu'il n'avait pas eu le temps de songer d'une façon

définitive à l'attitude qu'il lui convenait de prendre. Son but

était, sinon d'égarer la police, du moins de la faire hésiter, de

l'attirer vers lui, sans effort apparent, et de l'occuper à ce

point qu'elle finît par regarder de son côté, par voir en lui le

coupable possible, et, en fin de compte, par l'arrêter.

Or, pour arriver à ce résultat, il avait besoin d'être libre, de

n'être retenu par rien, de pouvoir au gré de son caprice, modifier

sa vie, ses habitudes, enfin de n'être attaché à personne.

Collaborateur au _Monde_, il ne pouvait pas publier ce qu'il

savait, sous sa signature. Et, l'eût-il publié, ses phrases

n'auraient eu d'autre valeur qu'une opinion de journaliste. Enfin,

était-il logique qu'un homme se fit l'historien d'un meurtre dont

il devait être accusé?

De plus, une pareille épreuve ne pouvait avoir une durée

indéfinie. Lancée sur une fausse piste, la police pouvait fort

bien s'entêter, ne rien trouver, et finalement classer l'affaire.

Alors, à moins d'en arriver à la dénonciation anonyme et précise,

lui, Coche, ne serait pas inquiété, et cela, il ne le voulait à

aucun prix.

Il hésita sur le point de savoir s'il rentrerait chez lui, et

décida de ne plus reparaître dans sa maison. Il avait en poche un

millier de francs, l'indemnité qu'il avait touchée au _Monde_.

C'était plus qu'il ne lui en fallait pour vivre pendant quelques

semaines. Son existence serait, du reste, peu coûteuse: Une

chambre dans un quartier éloigné, des repas dans de petits

restaurants; quant aux sorties, elles se réduiraient forcément au

minimum. De ce côté-là, il se trouvait parfaitement tranquille.

Son départ précipité prendrait, le jour où les soupçons se

dirigeraient sur lui, l'aspect d'une fuite, et les déductions que

l'on ne manquerait pas de tirer de cette coïncidence entre sa

fuite et la découverte du crime, donneraient une étrange force aux

présomptions qu'on aurait contre lui.

Vers dix heures, il songea que le moment était venu de faire choix

d'un gîte pour la nuit. Il pensa un instant à Montmartre. Quoi de

plus simple que de passer inaperçu dans ce quartier vivant,

grouillant, parmi les fêtards, les artistes et les individus

louches qui s'y promènent nuit et jour? Mais, de la place Blanche

à la place Clichy, de la place Saint-Georges à la rue

Caulaincourt, il risquait à chaque pas de rencontrer un camarade.

La Villette et Belleville lui offraient l'abri de leur population

remuante, mais la police y faisait des incursions trop fréquentes,

et, sans être poltron, il préférait un quartier où l'on jouât

moins du couteau. Il se souvint du temps, où, jeune journaliste,

il avait voulu vivre la vie du quartier latin, au milieu des

étudiants qu'il imaginait pareils aux héros de Murger. Il avait

eu, dans le haut de la rue Gay-Lussac, une pauvre chambre meublée

d'un lit de fer, d'une table qui servait à la fois de toilette et

de table à écrire, et de sa grosse malle de bois.

Il ne lui déplaisait pas de se retrouver pour quelques jours dans

ce coin de la capitale où, débutant, marchant à la conquête de

Paris, il avait vécu des jours d'illusion et d'enthousiasme.

Sans compter qu'au quartier, ou dans les environs, il serait à la

fois assez près du Centre pour connaître tous les bruits, et assez

loin, pour que l'idée ne vint à personne de l'y chercher.

Le boulevard Saint-Michel rempli de lumière et de gaieté l'amusa.

Il entra dans un café près du Luxembourg, et mangea un sandwich,

pour tromper sa faim. Ensuite, il parcourut les journaux du soir.

Le _Temps_, le grave _Temps_ lui-même, consacrait près de deux

cents lignes en sa dernière heure de quatrième page, au crime du

boulevard Lannes. À bien réfléchir, ce meurtre n'avait rien que de

banal. Chaque jour, à Paris, on en découvrait de semblables, et,

sauf l'été, où les journaux à court de nouvelles se rattrapent sur

ce qu'ils peuvent, on leur consacrait quelques lignes, en mauvaise

place, avec un titre très modeste et tout était dit.

Or, par un phénomène bizarre, ce crime du boulevard Lannes

prenait, dès le premier jour, l'allure d'une affaire

sensationnelle. On eût dit qu'un instinct extraordinaire avait

averti les gens qu'il cachait quelque chose de neuf, d'imprévu.

Et, par une coïncidence plus surprenante encore, les événements

s'étaient présentés d'une façon telle que Coche n'aurait pas osé

les souhaiter aussi favorables à ses projets, et qu'il allait

pouvoir, invisible et présent, les suivre, les critiquer, et

presque les modifier à sa guise...

Il lut avec la plus grande attention les articles reproduisant son

interview du Commissaire, et sourit, retrouvant ses propres

phrases, des réflexions qu'il avait faites et des questions qu'il

avait posées.

«Demain, se dit-il, j'entrerai en campagne.»

Sa consommation achevée, il sortit, remonta la rue Saint-Jacques,

et arrêta une chambre dans un hôtel. De sa fenêtre, il voyait la

rue et la grande cour du Val-de-Grâce avec son admirable chapelle

et son grand escalier.

Il demeura quelques instants le front appuyé à la vitre, repris

par mille souvenirs d'autrefois, regrettant presque son audace, et

la tranquillité monotone qu'il goûtait depuis des mois. Il se

souvint d'avoir fait des réflexions analogues un jour, au moment

de commencer une conférence qu'il n'avait pas préparée. En

s'asseyant devant la table au tapis vert, il s'était dit, comme

aujourd'hui:

«Quelle idée tu as eue de te lancer là-dedans! Quel besoin de te

créer ces petites angoisses! À cette heure, tu pourrais être

paisiblement chez toi, au lieu d'affronter le public, la

critique...»

Mais bientôt, il rejeta loin de lui cette pensée amollissante.

Il laissa tomber le rideau, quitta la fenêtre, et s'assit près du

feu dont la flamme faisait danser le long des murs des lumières et

des ombres.

Les jambes allongées, gagné par la tiédeur du foyer, et la douceur

de toutes choses, libre, inconnu dans ce quartier de Paris où il

avait jadis vécu, il pensa, non plus en rêveur, mais avec calme,

avec méthode. Il refit pour lui seul l'histoire des vingt-quatre

heures qui venaient de s'écouler, relut les notes qu'il avait

prises à la hâte, déchira les papiers qu'il avait dans ses poches,

et les jeta au feu. Après quoi, il se dévêtit, se mit au lit, et,

bien au chaud, déjà gagné par le sommeil, songea:

«Lequel dormira mieux cette nuit, du coupable qui n'a rien à

craindre provisoirement de la police, ou de l'innocent qui

souhaite tout en redouter?...»

CHAPITRE V

QUELQUES POINTS DE DETAIL

Lorsque Coche s'éveilla, il faisait grand jour, ce grand jour

d'hiver qui semble traîner avec lui encore un peu de crépuscule.

Il s'habilla rapidement, pressé de lire les journaux. Comme il

passait devant le bureau de l'hôtel, le gérant l'appela:

-- C'est pour la petite formalité du registre de police...

Le seul mot de «police» le fit tressaillir. Pourtant, il répondit

du ton le plus naturel:

-- Le registre de police... quoi donc?

-- Nous sommes obligés de tenir exactement un livre où nous notons

le nom, la profession, la date d'entrée des voyageurs. Bien

souvent la précaution est inutile, surtout dans une maison calme

comme la nôtre. Mais, est-ce qu'on sait jamais? Avec tous ces

attentats, tous ces crimes... Voyez le crime du boulevard Lannes.

Du coup Coche se sentit devenir pâle. Il regarda l'homme fixement,

les lèvres entr'ouvertes pour interroger -- l'imprudent! --

presque pour protester. Mais l'homme se pencha, fouilla dans un

casier, et relevant la tête, après avoir déposé le registre grand

ouvert sur son bureau, montra une figure souriante qui rassura

tout aussitôt le journaliste. Il indiqua du doigt une ligne où

était déjà inscrite une date.

-- C'est ici, Monsieur, vous n'avez qu'à remplir... Votre nom,

votre profession, l'endroit d'où vous venez.

Et pendant que Coche écrivait, il ajouta, poursuivant les détails

qu'il avait donnés tout d'abord:

-- Chez nous, rive gauche, ce n'est pas tant rapport aux

malfaiteurs que la préfecture se montre stricte, que rapport aux

crimes politiques, aux réfugiés russes, aux nihilistes... Nous en

sommes infestés, ce n'est pas agréable de loger des gens qui se

promènent avec des bombes et risquent de faire sauter toute la

maison...

-- Évidemment, fit Coche, en lui rendant son porte-plume.

Et il songea:

«Si avec ce bavard imbécile je ne suis pas pisté avant quarante-

huit heures, c'est que j'aurai le diable contre moi.»

Il sortit, le gérant l'arrêta encore:

-- Pour rentrer le soir, vous n'avez qu'à sonner trois fois. Votre

clé sera accrochée sous votre bougeoir.

-- Merci, répondit Coche.

Sans savoir pourquoi, il resta quelques secondes sur le pas de la

porte, regardant à droite et à gauche, dans la rue, avec cette

hésitation curieuse des gens qui n'attendent rien, et ne bougent

pas cependant, pour se donner une contenance.

L'homme s'étant remis à sa table, parcourut son registre et lut:

«Farcy, rentier, venant de Versailles.»

Il leva les yeux, examina la silhouette de son voyageur, et

murmura:

«Toi, tu es rentier comme moi, mon bon homme. Je m'y connais en

figures...»

Mais comme Coche rendu plus nerveux par tous les événements de la

veille, se détournait, gêné par ce regard qu'il sentait peser sur

lui, il lui adressa son plus engageant sourire, et poursuivant sa

réflexion, ajouta:

«Ça m'est, du reste, totalement indifférent, pourvu qu'il paye

régulièrement.»

Réflexion qui en fit naître une autre dans son esprit. Ce voyageur

était arrivé sans bagages. Rien ne garantissait donc son retour.

Coche avait fait un pas, il le rappela:

-- Monsieur Farcy!... Monsieur Farcy...

M. Farcy ne venant pas, il courut jusqu'à la porte et appela de

nouveau.

-- Monsieur Farcy! Monsieur!

Coche avait fort bien entendu le premier appel, mais n'y avait pas

prêté la moindre attention. Ce nom de Farcy qu'il avait inscrit au

hasard, quelques minutes avant, lui était à ce point étranger, que

ce fut seulement, en l'entendant crier avec insistance, qu'il se

souvint que c'était son nom. Une réelle gêne l'avait d'ailleurs

envahi depuis qu'il avait quitté sa chambre, depuis que -- sans

aucune intention, évidemment -- l'hôtelier avait parlé du crime du

boulevard Lannes. Il se retourna donc, d'assez méchante humeur.

-- Qu'est-ce que c'est encore?

-- Monsieur, il est d'usage, j'avais oublié de vous le dire, de

payer la location d'avance, pour la première semaine, tout au

moins.

-- C'est trop juste, répondit Coche, en revenant sur ses pas.

Il paya donc, décidé à ne pas coucher là le soir. On ne manquerait

pas, dans la suite, de voir là un indice sinon de sa culpabilité,

du moins de son désir de n'être pas reconnu.

En même temps, et par une contradiction bizarre, il éprouva, plus

intense encore que la veille, une sensation de malaise. À peine

s'il avait endossé depuis quelques heures la défroque de son

nouveau personnage, et déjà il en était oppressé. Il sentait

remuer autour de lui une foule de choses imprécises; il devinait

la mise en marche hésitante d'abord, puis plus brutale, de cette

machine énorme, maladroite parfois, redoutable toujours, qui a nom

«La Justice». Il était un peu comme un oiseau qui verrait tomber

sur lui, lentement, de très haut, un filet gigantesque, dont les

mailles se resserreraient à tout instant, et qui pourrait

comprendre que c'est le piège inévitable destiné à tomber

finalement sur lui.

Il réfléchit qu'en dehors de la scène terrible de la nuit, il

n'avait rien fait, et que le temps passait; qu'il était nécessaire

d'agir, et qu'il ne devait pas, s'étant engagé délibérément dans

cette voie, attendre tout du hasard. Il n'ignorait point les

erreurs des enquêtes de police, mais n'allait pas jusqu'à les

croire si certaines qu'il n'eût qu'à les attendre patiemment. Son

départ du _Monde_ pouvait servir de base à un vague soupçon: il

importait de préciser sa culpabilité apparente.

Il lut, tout en marchant, plusieurs journaux. Tous étaient remplis

de détails futiles ou faux sur le _crime_. Déjà, quelques-uns

annonçaient que la police tenait une piste sérieuse. Cela le fit

sourire. Au _Monde_, un nommé Béjut, la veille encore chargé de la

Chambre des Députés, avait pris sa succession. Sans doute,

s'autorisant de l'information sensationnelle parue dans le

journal, il avait revu le Commissaire de police, car il précisait

avec une autorité où l'on devinait le «renseignement puisé à la

bonne source».

Quand il eut fini sa lecture, Coche replia les journaux, et les

mit dans la poche de son pardessus.

«Ainsi, pensa-t-il, il a suffi de deux ou trois meubles déplacés,

de ma mise en scène maladroite, pour tout fausser! Ainsi la police

qui est payée pour avoir du flair, se laisse prendre au premier

appeau placé sur son passage! Ainsi, à côté de tout ce qui aurait

dû avoir un poids réel dans la balance, à côté de la disparition

de l'argenterie, à côté de la position même du cadavre qui

indiquait avec une effrayante netteté que le crime a été commis au

moins par deux hommes, on n'a vu que mon pauvre bouton de

manchette, et là-dessus, on a bâti tout un roman! Et il ne se

trouve pas dans la presse un seul homme capable de démêler ce

qu'il y a d'arbitraire, d'absurde, dans les déductions de la

police! J'ai vraiment la partie belle!...»

Ensuite, il se demanda:

«Que font les vrais coupables en ce moment? Ils ont probablement

trouvé un receleur pour écouler les objets volés, puis ils ont

quitté leur gîte habituel, roulent d'auberges en cabarets

louches.»

Cette première réflexion lui en suggéra une nouvelle:

«Le vin rend bavards les plus prudents. Les escarpes, les

assassins ont un orgueil du crime qui les pousse à parler sans

mesure de leurs méfaits. Pour peu que je tarde, qui sait si les

miens n'auront pas commis la bêtise inévitable, avant que j'aie

attiré l'attention de mon côté? Il n'y a pas une minute à perdre.»

Il déjeuna rapidement, et se retrouva dans la rue vers une heure.

Jusqu'à quatre heures, rien à faire. Tous les journaux, sauf ceux

du soir, somnolent dans l'après-midi. Avyot n'arrivait au _Monde_

que vers cinq heures. D'ici là il fallait tuer le temps.

Jamais les heures de la journée ne lui avaient paru aussi longues.

Il entra dans un café, commanda une consommation qu'il ne but pas,

sortit de nouveau, rôda à l'aventure, attendant la nuit. Enfin,

des lumières s'allumèrent à la devanture des magasins. Le

crépuscule arriva, puis la petite obscurité, la grande nuit...

Il était dans le quartier de l'École Militaire. Là, du moins, il

était sûr de ne rencontrer personne. Depuis qu'il s'y promenait,

il éprouvait la sensation d'être dans une autre ville. Il entendit

sonner cinq heures. À partir de maintenant, tous ses actes

devaient être réglés, coordonnés en vue du but à atteindre, c'est-

à-dire, de sa propre arrestation. Se dénoncer lui-même, il n'y

songea pas un instant. Il voulait montrer la routine de la police,

son manque de clairvoyance. Il importait donc que son arrestation

vînt d'elle. Ainsi, il indiquerait clairement avec quelle légèreté

on se lance sur une piste, avec quelle ténacité irréfléchie on la

suit, et surtout avec quel entêtement on y reste attaché, contre

toute évidence. Le triomphe serait de donner du crime la version

exacte, et de voir comment ses indications seraient négligées.

Il pénétra donc dans un bureau de poste et demanda une

communication téléphonique avec le _Monde_. Ainsi qu'il l'avait

fait dans le petit café de la place du Trocadéro il changea sa

voix et pria qu'on le mît en rapport avec le secrétaire de la

rédaction pour communication urgente. Il ne laissa pas à Avyot le

temps de l'interroger, et lui dit:

-- Monsieur, je suis votre correspondant de la nuit dernière.

C'est moi qui vous ai annoncé le crime du boulevard Lannes.

J'étais, vous en avez eu la preuve, bien informé, et je viens vous

apporter quelques nouveaux détails.

-- Je vous remercie, mais je désirerais savoir à qui...

-- À qui vous parlez? Voilà qui est parfaitement inutile. Mes

renseignements sont bons, je vous les donne pour rien, que pouvez-

vous souhaiter de plus? Vous ne saurez rien de moi, jusqu'à nouvel

ordre. Maintenant, si cela ne vous va pas, je peux m'adresser

ailleurs...

-- N'en faites rien, protesta Avyot. Je vous écoute.

-- Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est

vrai de tout ce qui a été publié depuis deux jours. Il ne faut pas

assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont

le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux déductions du

Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre

enquête vous-même, si vous voulez découvrir la vérité. Dites

surtout à votre rédacteur de ne pas se laisser aller à raconter

tout ce qu'on lui dit.

-- Encore une fois, Monsieur...

-- Ne m'interrompez pas: peut-être ai-je de graves raisons pour

vous dévoiler des choses que je suis seul à connaître...

Conseillez à la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit.

Affirmez, et maintenez malgré toutes les apparences, toutes les

rectifications possibles, que les coupables...

-- Vous dites?

-- _Les coupables _; vous avez bien entendu. Demandez dans votre

article si l'on est sûr de n'avoir relevé dans le jardin aucune

trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste,

je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les événements

prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux

détails... Un mot encore: Ne parlez à personne de votre

correspondant mystérieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien

l'honneur...

Coche raccrocha le récepteur, et se dirigea vers la porte.

Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du

_Monde_, il commença par sourire. Mais en arrivant aux dernières

lignes, il fronça les sourcils et jeta le journal avec colère.

L'épouvante · 第 5 / 11 段