-- Qu'on coure m'en chercher un. Monsieur Coche, vous avez un

appareil photographique?... Seriez-vous assez aimable pour me

prendre un cliché de cette empreinte?

-- Volontiers. Mais la photographie ne vous donnera qu'une image,

une simple image, très petite, à laquelle manqueront les rapports

avec les points de repère que vous pourriez établir sur le sol.

Les clichés d'objets posés à terre sont très imparfaits; pour

relever la position d'un corps, il faut des appareils spéciaux,

très compliqués. Au reste, nous sommes arrivés bien tard... Le

soleil fait fondre tout cela... Mon empreinte...

Il eut une hésitation imperceptible en prononçant ces deux mots:

«Mon empreinte» et, rectifia très vite:

... L'empreinte que j'avais remarquée devient de plus en plus

vague... ses bords s'estompent, disparaissent... Dans une minute

il n'en restera rien... Voyez, on ne distingue presque plus le

talon... la semelle à son tour commence à fondre... diminue...

C'est fini!... Quel dommage que vous ne soyez pas sorti quelques

instants plus tôt!

Tout au fond de lui, il éprouva un soulagement réel et très grand.

Pendant quelques minutes, il lui avait semblé -- pure imagination

du reste -- que les trois hommes l'avaient dévisagé à la dérobée,

comme si sous ses gros souliers ils avaient deviné le pied fin et

petit, capable de laisser dans la gelée blanche du matin,

l'empreinte que le soleil avait fait disparaître en un instant.

Son but, pourtant, était bien de se faire soupçonner, arrêter

même. Mais, plus ce but devenait proche, plus il s'efforçait,

malgré lui, de l'éloigner.

La justice lui apparaissait comme une force redoutable, comme une

bête aux cent bras qui ne rend pas volontiers sa proie. Puis, il

sentait qu'il avait tout à gagner à rester maître de l'heure, à

pouvoir choisir l'instant précis où il lui plairait de se laisser

prendre. Pour bien connaître et bien juger tous les rouages de la

police, il voulait en pouvoir suivre le jeu, en commander presque

la marche, la ralentir ou l'accélérer à sa guise. Aussi, lorsque

le Commissaire, pour ne pas laisser deviner son dépit, murmura:

-- Après tout, peut-être, cette empreinte parvenait-elle de l'un

de nous? Mon secrétaire qui était à ma gauche peut fort bien avoir

posé le pied sur le gazon...

Coche se rangea à son avis, sans capituler tout à fait cependant.

Il n'était pas mauvais qu'un peu de trouble subsistât dans

l'esprit du magistrat. Il sentait qu'en disant cela, le

Commissaire masquait une partie de sa pensée, et que, sans tenir

compte d'une façon apparente de cette empreinte, il ne pourrait

s'empêcher, au cours de son enquête, d'en faire état. Il dit donc,

d'un ton assez détaché:

-- Autant que je puis l'affirmer, il me semble bien que personne

de vous n'a marché sur la plate-bande. Pendant que vous traversiez

le jardin, je vous suivais des yeux, et j'aurais remarqué, je

crois... La seule chose dont je sois certain, c'est que cette

empreinte était d'une netteté parfaite lorsque je l'ai vue pour la

première fois. Maintenant, je vous le répète, de là à certifier

qu'elle existât avant votre entrée dans l'allée... Le mieux en

tout cas est de n'en point parler.

Cette dernière phrase acheva de rassurer le Commissaire. Il lui

eût été désagréable qu'on pût lui reprocher d'avoir été moins

perspicace qu'un journaliste. Cette faute pouvait nuire a son

avancement, et, reconnaissant à Coche d'avoir deviné sa pensée,

devancé ses désirs, il lui dit d'un ton presque amical:

-- Montez en voiture avec moi. J'aurai le temps de vous donner

quelques tuyaux.

-- Je préférerais, fit Coche, le sentant un peu à sa discrétion,

pénétrer avec vous, ne fût-ce qu'une minute, dans la chambre du

crime. Les renseignements que vous me donnerez me seront précieux,

sans aucun doute, mais qu'un confrère vienne dans une heure à

votre commissariat, vous ne pourrez guère lui taire ce que vous

m'aurez révélé.

«Tandis que, vous voyez, je suis seul journaliste avec vous. Les

autres, perdant patience, sont partis, et, si vous accédez à mon

désir, il vous sera facile de répondre à ceux qui se plaindraient

d'avoir été moins favorisés que moi: «Il fallait être là...»

«Et puis, une chose vue prend une importance énorme aux yeux du

lecteur. Quand bien même je ne resterais en présence du corps

qu'une seconde, je pourrais en donner une impression bien plus

violente.

-- Si cela vous tient tant au coeur, suivez-moi donc. Nous ne

ferons qu'entrer et sortir, mais du moins, vous aurez vu...

-- Je n'en demande pas davantage.

Le petit groupe entra dans la maison. Le corridor que Coche avait

exploré la nuit, à tâtons, lui parut très large. Il se l'imaginait

étroit, avec des dalles grises, des murs nus et blancs.

Le carrelage était en briques rouges luisantes, le mur d'un vert

tendre, était orné de vieilles gravures, d'armes, de bibelots

anciens, et l'escalier, qu'il eût juré de bois vermoulu, était en

pitchpin ciré. Tout, dans cette demeure, était propre et gai.

L'escalier gravi, il se reconnut mieux sur le palier, et, de lui-

même, s'arrêta devant la porte. Il regretta cet arrêt

involontaire, et se demanda:

«À la place du Commissaire, l'aurais-je remarqué?...»

Mais il n'eut pas le temps de réfléchir longuement. La porte

s'était ouverte. Il fit un pas et s'arrêta, très ému.

Ce retour dans la chambre où il avait passé des minutes si

effrayantes, était doublement impressionnant. En l'espace d'une

seconde il déplora son projet de la veille, et la curiosité qui

l'avait poussé à revoir ce spectacle. D'un geste machinal, sans

oser regarder autour de lui, il se découvrit.

Chose étrange, lui qui n'avait pas craint de fouiller les papiers

épars, de remuer les linges maculés de sang, de toucher même ce

cadavre, à l'heure où tout était danger, où, ignorant des êtres et

des lieux, il risquait sa vie pour un geste, pour un murmure, il

tressaillit et retrouva en lui cette peur imprécise, inexplicable,

et souveraine qui, la veille, l'avait étreint sur le boulevard

solitaire, près du quartier de gendarmerie.

-- Faites bien attention, lui dit le Commissaire. Ne touchez à

rien... ne déplacez rien, même pas ce morceau de verre, là... sous

votre pied... Rien n'est négligeable, en pareil cas... là... là...

C'est un fragment de bouton de manchette... ça n'a probablement

aucune importance... mais on ne sait jamais...

Coche n'était pas de ceux qui demeurent longtemps sous une

impression pénible. À force de blaguer les autres, il en était

arrivé à se blaguer lui-même, et la réflexion candide du

Commissaire l'emplit d'une joie profonde. Ce bouton de manchette,

sans importance!... Il réfléchit:

-- Et si ce policier était de première force? S'il avait su

démêler, au milieu de ce désordre, ce qui est vrai de ce qui est

truqué? S'il lisait en moi, ironique à sa façon, s'amusant à me

voir me donner tant de peine pour mal mentir?...

Le Commissaire reprit:

-- Tout indique une lutte courte, mais désespérée... Cette table

déplacée, cette chaise brisée, la glace fendue, le corps renversé

sur le bord du lit... Regardez-le; vous ne trouverez jamais face

d'assassiné plus effrayante. Toute la scène du meurtre est là, sur

cette figure. Je la devine aux lèvres retroussées, aux yeux

révulsés; je la lis sur ces mains agrippées aux draps... N'est-ce

pas que c'est terrible? Vous n'avez jamais rien vu de pareil, j'en

suis sûr...

-- Si, murmura Coche, se répondant à lui-même. J'ai vu, un jour,

un homme assassiné, mais assassiné depuis une heure, une demi-

heure à peine. À peine refroidi, il gardait comme un souvenir de

la vie dans les yeux. Il était étendu ainsi, dans une mare de

sang; la blessure qu'il portait était presque identique... et

cependant, il avait je ne sais quoi de plus sinistre que celui-

ci... Celui-ci, je le regarde sans peur, comme je regarderais un

visage de cire... C'est un mort, simplement... Cette chambre est

pareille à vingt autres chambres... tandis qu'en contemplant

l'autre... celui que j'ai vu... autrefois... j'eus la sensation

qu'il lui restait de l'épouvante autour de la figure, entre les

lèvres, devant les yeux; la maison... une maison paisible et gaie

comme celle-ci, suait le meurtre, sentait le sang, le sang vivant,

chaud et fumant, pareil à celui qui coule entre les dalles des

abattoirs... Demain, dans huit jours, j'aurai oublié celui qui est

devant moi... L'autre... je garde son image et je sens que je la

garderai toujours...

Il avait parlé d'une voix sèche, appuyant les phrases, crispant

les doigts, à la fois tenaillé par une épouvante réelle, et enivré

par la volupté redoutable de se savoir au bord de l'abîme et de

penser:

«En ce moment, les mots que je dis n'ont de sens que pour moi. Nul

ne peut lire derrière la barrière infranchissable de mon crâne, où

dort toute la vérité! Je la tiens dans ma main, comme un oiseau

captif. J'entr'ouvre les doigts, et je la sens battre mes paumes,

prête à m'échapper; je resserre mon étreinte, je l'étouffe, je la

reprends... Je n'ai qu'un mot à dire... un geste à faire... Non...

Je ne dirai pas ce mot... Je ne ferai pas ce geste...

-- C'est curieux... j'aurais cru, fit le Commissaire. Moi qui,

pourtant, ai l'habitude de ces sortes de spectacles, j'avoue que

celui-ci m'a causé une émotion extraordinaire... Et... c'est à

Paris que vous avez vu ce mort?...

-- Oh non, en province, il y a longtemps, une dizaine d'années,

balbutia Coche.

Et entendant que sa voix sonnait le mensonge, il ajouta, pour

effacer l'impression bizarre causée par son récit:

-- Je débutais, dans une petite feuille locale, du côté de Lyon...

Le crime, assez banal, ne fit de bruit que dans la région... je me

souviens qu'on n'en parla pas du tout dans les journaux de Paris.

Cette fois, il eut la sensation très nette que les trois hommes

avaient les yeux fixés sur lui, et son angoisse fut si violente

qu'il dut reculer d'un pas, et s'appuyer au mur pour ne pas

fléchir sur ses jambes.

-- Je crois, fit le Commissaire, que vous en avez vu assez pour

faire votre article. Mais, que diable, vous qui avez de pareils

souvenirs, vous devriez être un peu plus solide... Vous êtes

effroyablement pâle...

-- Oui... je sens... je dois, en effet, être très pâle...

Brusquement, la tête m'a tourné... ce ne sera rien...

-- Allons-nous-en, répondit le Commissaire en lui montrant le

chemin, et, à mi-voix, il glissa à son secrétaire:

-- Tous les mêmes, ces sacrés journalistes! Ils ont toujours vu

«plus fort», et quand ils sont au pied du mur...

Coche n'entendit pas, mais voyant le Commissaire parler bas en le

regardant de côté, convaincu qu'il s'était trahi par sa sortie

maladroite et son insistance à donner des détails que personne ne

lui demandait, il pensa:

-- Déjà!... je ne suis qu'un maladroit!

En traversant la chambre, ses yeux se portèrent sur la glace. Son

visage s'y reflétait à la place où il l'avait vu la veille; il lui

sembla qu'il était bien plus pâle, qu'un cercle plus foncé se

creusait au-dessous de ses yeux, qu'un rictus plus sinistre

tordait sa bouche, et que sa face, enfin, était pareille à celle

des condamnés à mort que le bourreau traîne sous le couteau.

Il ferma les yeux pour ne plus se voir, et sortit de la chambre

les épaules serrées, les jambes raides, claquant des dents.

Il ne reprit son sang-froid que dans la rue. L'air frais qui lui

fouettait le visage dissipa l'affreuse vision. Il sourit de sa

terreur, et, assis dans le fiacre, s'écria:

-- Décidément, j'ai perdu l'entraînement. Pardonnez-moi... J'ai

été lamentable... au-dessous de tout...

-- Peuh... manque d'habitude...

La voiture roulait doucement, secouée par le trot inégal du cheval

poussif. La lumière, un instant plus vive sous la caresse du

soleil frileux, commençait à s'éteindre. Une ombre grise

descendait du ciel plus bas. La neige se mit à tomber, d'abord en

une poussière fine, puis à gros flocons serrés et lourds qui

descendaient verticalement dans le grand silence du boulevard

désert.

Les deux hommes se taisaient, plongés dans leurs réflexions. Coche

effaça du bout des doigts la buée du carreau et regarda le sol,

les maisons et les flocons de neige. Il aurait bien voulu savoir

ce que pensait le Commissaire, ce qu'il avait vu, ce qu'il

croyait, mais, par une prudence excessive, il hésitait à parler le

premier. Pourtant, se rendant compte que son mutisme pourrait

sembler surprenant, il demanda:

-- En somme, votre avis sur cette affaire, Monsieur le

Commissaire? Est-ce le crime banal ayant le vol pour mobile, ou

pensez-vous qu'on doive lui chercher des causes plus obscures,

plus lointaines?...

-- S'il faut vous donner ma pensée exacte, je vous dirai que, dès

à présent, j'écarte le vol. Je ne prétends pas, bien entendu, que

certains objets, des valeurs même, n'aient point disparu: je suis

certain, tout au contraire, qu'on a soustrait des bibelots, de

l'argent... Mais c'est pour _avoir_ l'air.

-- C'est-à-dire?...

-- C'est-à-dire qu'on a tenté d'établir une mise en scène capable

d'égarer la justice.

-- Diable, songea Coche, serais-je tombé sur un Monsieur Lecoq en

chair et en os? S'il en est ainsi, la veine ne veut pas de moi!

Et, tout haut, il ajouta:

-- Hé! Hé! voilà qui est tout à fait intéressant! J'avoue que rien

de ce que j'ai pu voir n'avait fait naître en moi un semblable

soupçon. Ainsi posé, le problème apparaît singulièrement

compliqué...

-- Pour un esprit superficiel, oui... Pour moi, qui depuis vingt-

trois ans ai pris l'habitude d'évoluer dans les milieux les plus

divers, parmi les intrigues les plus savamment ourdies, il n'en va

pas de même. Bref, s'il me fallait exprimer mon impression, je

dirais:

«Un homme, parfaitement au courant des habitudes du vieillard, est

entré dans la maison, s'est emparé de papiers capables ou de lui

être utiles, ou de le compromettre...

-- Ah bah, fit Coche, extraordinairement intéressé... Des

papiers?... de simples papiers?... vous croyez?...

-- J'en suis sûr. J'ai trouvé dans un tiroir plusieurs centaines

de lettres, pêle-mêle. Elles n'avaient pas été placées ainsi par

leur destinataire, j'en jurerais. L'assassin, après les avoir

parcourues, après avoir fouillé les enveloppes, a vivement rejeté

le tout en désordre. Trouva-t-il ce qu'il cherchait? L'enquête

nous renseignera sans doute sur ce point... Le certain, c'est que,

afin de faire croire au meurtre ayant le vol pour mobile, il s'est

emparé de quelques pièces d'argenterie -- le tiroir du buffet a

été bousculé -- et d'une somme d'argent qui devait se trouver dans

un porte-monnaie ramassé par mon secrétaire derrière le lit. Je ne

serais pas étonné que certains bijoux eussent été dérobés --

toujours pour la raison que je vous exposais au commencement. Je

puis vous le confier, puisqu'aussi bien, dans une heure, tous les

bijoutiers de Paris, et demain tous les bijoutiers de France le

sauront, j'ai trouvé par terre un fragment de bouton de manchette

dit à chaînette qui appartenait vraisemblablement à la victime...

Enfin, et ceci pour n'être qu'un argument psychologique n'en a pas

une moindre valeur à mes yeux, l'ordre -- si je puis m'exprimer

ainsi -- qui régnait dans le désordre; je ne sais quel souci de

propreté, mêlé à l'horreur du massacre, me permettent d'affirmer

que le crime est l'oeuvre d'un personnage appartenant à une classe

plutôt élégante de la Société; que ce personnage est un être

parfaitement équilibré, doué d'un rare sang-froid, et qu'il a agi

seul... Je vous dirai encore... Mais je vous en ai déjà trop

dit...

Coche avait écouté le Commissaire sans l'interrompre. Son

inquiétude du début avait fait place à une satisfaction profonde.

Son plan si vite établi, si rigoureusement exécuté, n'échouerait

pas, il en était sûr maintenant. Bien plus, sa mise en scène

suggérait à la police des idées auxquelles lui-même n'avait pas

songé. On eût dit que le Commissaire compliquait les choses à

plaisir, et qu'au lieu de déduire logiquement des faits un

commencement de preuve, il s'efforçait de jouer la difficulté. Il

n'était pas jusqu'aux choses les plus simples, qui ne prissent

pour lui l'aspect d'indices sérieux. Parti sur une fausse piste,

il ramenait à son idée première les faits les plus divers. Ayant

écarté, dès la première minute, l'hypothèse d'un crime de rôdeurs

-- la seule véritable, et la plus plausible en tous cas -- il

interprétait tout en fonction de sa théorie personnelle. Au

premier pas, sans hésitation, tête baissée, on était allé donner

dans le piège que lui, Coche, avait tendu. Lorsque le Commissaire

avait dit:

«On a imaginé une mise en scène capable d'égarer la Justice...»

Coche avait cru que le magistrat, doué d'une rare pénétration

d'esprit, avait entrevu la vérité, alors qu'en réalité il

l'entourait d'un nuage plus épais, la protégeait derrière une

barrière plus infranchissable. Ainsi, non seulement sa ruse

n'était pas soupçonnée, mais, par une extraordinaire transposition

des faits, pour l'homme chargé de guider les premières recherches,

tout ce qui avait semblé au journaliste devoir constituer un début

de charges contre lui, n'était tenu que pour quantité négligeable.

Cette interprétation lui parut si bouffonne qu'il voulut

l'entendre formuler nettement, en des termes ne laissant place à

aucune équivoque.

-- Si je vous comprends bien, l'assassin unique, l'homme du monde

meurtrier, a voulu faire croire à un crime de rôdeurs? Il a essayé

sans y parvenir de «faire» du désordre? Il n'a pas volé, ainsi que

l'aurait fait un professionnel du cambriolage. Il a opéré seul, et

a voulu faire croire qu'il avait des complices.

-- Exactement.

La voiture s'était arrêtée à la porte du commissariat. Coche

descendit le premier et tapa du pied pour se dégourdir les jambes.

Il était d'une humeur charmante, les choses marchaient mieux qu'il

n'aurait osé l'espérer. En quelques heures, il avait recueilli

plus de renseignements, il avait entendu formuler plus d'erreurs

qu'il ne lui en fallait pour rédiger ses deux premiers articles.

Il remercia le Commissaire, et lui dit, très naturellement:

-- Avec ce que vous m'avez confié, me voilà tranquille. Je suis

tout à votre disposition si je puis vous être utile en quoi que ce

soit...

-- Je ne dis pas... à l'occasion...

-- Un mot encore. Vous ne ferez pas état dans votre procès-verbal

de l'empreinte que je vous avais signalée dans le jardin?...

-- Mon Dieu non... puisqu'aussi bien je ne l'ai vue qu'à peine...

-- Juste, très juste... De mon côté, je n'en parlerai pas. Allons,

au revoir, Monsieur le Commissaire, et encore merci.

-- Tout à votre disposition, et à bientôt j'espère?

-- À bientôt.

-- Et maintenant, songea Coche, à nous deux!

CHAPITRE IV

LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN

Au moment où Coche entra dans le café de la place du Trocadéro, le

journaliste méridional demandait d'une voix de Stentor «La

Générale», et, dédaigneux des vains efforts, des gestes inutiles,

abattait d'un revers de main les cartes sur le tapis en disant:

-- Vous ne tenez pas à jouer, n'est-ce pas?...

Mais, comme il prenait les soucoupes et les passait à son voisin

de droite, il aperçut Coche, et s'écria:

-- Des nouvelles?

-- Sensationnelles, fit Coche en s'asseyant sur la banquette.

Demandez du papier, de l'encre et écrivez, il y en a pour un

instant. Vous arrangerez ça à votre façon. J'ai causé longuement

avec le Commissaire. Il m'a donné tous les renseignements que je

voulais, sauf un cependant, que j'ai omis de lui demander: le nom

de la victime.

-- Ça n'a pas d'importance. C'est un nommé Forget, un petit

rentier qui habitait là depuis trois ans. Pour de plus amples

détails, nous n'aurons qu'à passer tout à l'heure au Commissariat.

-- Parfait. Eh bien, voilà.

Et il dicta sa conversation avec le Commissaire, insistant sur les

moindres détails, soulignant les intonations, précisant les

hypothèses. Mais il se garda bien de mentionner sa visite dans la

chambre du crime, la trace de pas, et les invraisemblances qu'il

avait relevées dans les déductions du magistrat. Cela était à lui,

à lui seul. Au reste, nul n'aurait pu profiter de ces indications.

Elles étaient sans valeur pour qui ne pouvait connaître le fond

des choses.

Tout en dictant, il examinait la salle d'un oeil distrait. Au bout

d'un moment il s'aperçut qu'il était dans le café d'où il avait

téléphoné la veille; par un hasard curieux, il était assis à la

même place. Il songea d'abord à détourner la tête afin de n'être

pas reconnu, puis se dit qu'après tout, bien fin qui pourrait voir

quoi que ce soit d'extraordinaire à ce qu'un consommateur de la

nuit revînt le lendemain. Personne ne faisait attention à lui. La

caissière rangeait ses petits plateaux de sucre, les garçons

mettaient le couvert, et le patron, assis auprès du poêle, lisait

tranquillement les journaux.

Il acheva donc son récit, répondit de la meilleure grâce du monde

aux questions supplémentaires qu'on lui posa, avec la double

satisfaction de permettre à des confrères de rédiger leur papier

sans fatigue, et de garder pour lui le bénéfice de son reportage

sensationnel.

Ils sortirent enfin. Les uns montèrent en voiture, le journaliste

méridional se hâta vers le Métro. Quant à lui, prétextant des

courses à faire dans le quartier, il s'en alla à pied, tout

doucement, heureux d'être enfin seul, libre de penser, sans avoir

la préoccupation constante de l'attitude à conserver, et des mots

à ne pas dire.

Il déjeuna dans un restaurant de cochers, parcourut des journaux,

revint vers le boulevard Lannes, gagna les fortifications, pris

d'un besoin d'activité physique, énervé par la solitude, et par

une crainte vague dont il ne démêla pas très exactement d'abord la

raison. Il s'irrita, songeant que les vrais meurtriers, ceux dont

on ne s'occupait guère, étaient peut-être plus tranquilles que lui

en ce moment. Il marcha sur la route, prit les petits chemins

glissants de la zone militaire, dévisageant les hommes et les

femmes qui passaient, et soudain il sentit pour tous ces êtres aux

faces sinistres, aux vêtements déchirés, une espèce de

commisération attendrie, l'indulgence fraternelle que fait naître

dans le coeur des hommes le sentiment des joies ou des fautes

partagées.

Il ne se rendait pas très exactement compte de ce qu'il était lui-

même. Le déguisement moral qu'il avait pris le gênait à peine. Il

était à ce point résolu à détourner sur lui tous les soupçons,

qu'il se sentait presque coupable!

Et ne l'était-il pas en effet? Sans lui, qui sait... on serait

déjà sur les traces de l'assassin, et s'il avait parlé?...

Dans la chambre sinistre, il avait été sur le point de raconter sa

rencontre, sa visite mystérieuse, et puis, réfléchissant à tout ce

qu'il perdrait ainsi, il s'était tu. Maintenant il sentait quelque

chose de formidable peser sur lui. Ne s'était-il pas fait, en

quelque sorte, le complice des assassins? Un jour, demain peut-

être, il lui faudrait répondre devant les juges de tout cela! Mais

aussi, quel succès de journaliste! Quelle enquête! Quelles pages

cinglantes à écrire! Les seuls crimes qui fussent capables de

bouleverser sa conscience étaient les crimes contre les hommes: le

crime contre les institutions et les lois, lesquelles ne sont, en

somme, que la codification des préjugés, le laissait indifférent.

Condamné à une amende ou à quelques jours de prison pour s'être

moqué de la justice, il ne s'en estimerait pas moins, et il serait

toujours temps, alors, de dire ce qu'il avait vu, ce qu'il savait,

puisque aussi bien, il n'avait pas la moindre part de

responsabilité dans la mort du pauvre vieux, et qu'à l'heure où il

était entré dans la chambre tout était fini. Restait la vindicte

publique... Mais qui sait, si pour l'avoir cette fois retardée, il

n'allait pas lui donner une de ces leçons profitables qui font les

hommes réfléchis, les lois plus sages, et les administrations plus

intelligentes?...

À la nuit close, il se décida à rentrer chez lui. Le concierge en

l'apercevant lui dit qu'on était venu deux fois du _Monde_, et

qu'un monsieur qui n'avait pas voulu laisser son nom l'avait

demandé. Il demanda des détails, et ne se souvint pas à qui

pouvait correspondre le signalement du visiteur. En toute autre

occasion, il se fût contenté de penser:

«Bah! il reviendra!...»

L'épouvante · 第 4 / 11 段