moment.
-- Oh! protesta Coche, soyez tranquille. Il est sept heures, je me
mets en campagne.
-- Et moi, je vais me coucher. J'ai bien gagné quelques heures de
sommeil; je travaillais, moi, pendant que vous dormiez...
Coche détourna la tête pour ne pas laisser deviner le sourire qui
plissait sa bouche, et la petite flamme qui passait dans ses yeux,
puis sortit. Dans l'escalier, il croisa le garçon qui lui demanda:
-- C'était bien pour ce que je vous ai montré?
-- Exactement.
Il prit une voiture et dit au cocher:
-- Avenue Henri-Martin. Au coin du boulevard Lannes.
Une espèce de pudeur, un scrupule inexplicable, l'empêcha de
donner l'adresse exacte. Sans s'en rendre compte, il agissait
comme un coupable, n'osant pas faire arrêter sa voiture devant la
maison. Quoi de plus naturel pourtant? Il partait avec un mandat
déterminé, au su et au vu de tout le monde. Mais il s'imagina qu'à
l'énoncé de cette adresse «29, boulevard Lannes», le cocher le
regarderait de côté. Sur les trottoirs, le long des devantures
fermées, des gens passaient très vite. Il songea que cette nuit,
qui s'en allait ainsi, laissant flotter autour de toutes choses
une buée triste et très froide, était étrangement longue. Afin de
mieux réfléchir, il se cala dans un coin, ferma les yeux, et remua
mille pensées, mêlant à ses projets, la vision de la chambre du
crime, et celle du café où il avait pris sa résolution définitive.
Le petit jour dont il gardait derrière ses paupières closes le
reflet triste, évoquait dans son esprit l'aube lugubre des matins
d'exécution, et dans ce chaos de pensées se chevauchant et se
mêlant, passaient dans un va-et-vient monotone les faces des deux
rôdeurs et de la femme, le visage exsangue de l'assassiné, et
surtout la main sanglante aux doigts énormes dont il avait lavé la
trace sur le mur.
Il faisait grand jour quand la voiture s'arrêta. Onésime Coche
descendit le boulevard Lannes à pas lents. Une à une, les maisons
s'éveillaient. Entre les volets brusquement ouverts et qui
tapaient les murs, des formes apparaissaient, des visages encore
lourds de sommeil. Sur la chaussée, très peu de monde. Une voiture
d'épicier stationnait devant une porte. Un garçon boucher, son
panier sous le bras, marchait en sifflotant. Un facteur sonnait à
la grille d'un petit hôtel. Coche regarda le numéro de la maison
et lut 17. Le boulevard était si différent le jour de ce qu'il
était la nuit, qu'il était arrivé tout près de la maison du crime
sans s'en apercevoir.
La journée s'annonçait froide, mais très belle. Derrière de petits
nuages le soleil montait doucement à l'horizon, et mettait sur le
sol très blanc, le long des murs chargés de lierre, sur les
maisons aux toits pointus, une lumière jeune de printemps. Il ne
restait plus rien des ombres de la nuit, et, pendant une seconde,
tant le contraste était violent entre les deux aspects de cette
rue, Coche se demanda s'il n'avait pas rêvé, si tout cela n'était
pas un cauchemar. Il était plus de huit heures. Depuis longtemps,
bien des gens avaient acheté le _Monde_, et personne ne semblait
soupçonner le drame. Un gendarme qui remontait vers l'avenue
lisait précisément le journal à la page où figurait la nouvelle.
Coche pensa: «Ou bien j'ai rêvé toute cette histoire, ou bien il
va voir, et alors, il s'arrêtera.»
Mais le gendarme passa son chemin.
-- Voyons, voyons, murmura Coche, je ne suis pas fou; je ne
divague pas. Ce qui existe dans ma pensée a bien existé
réellement. J'ai bien longé ce trottoir cette nuit; je suis bien
entré dans un jardin, j'ai bien vu un homme égorgé sur son lit;
j'ai...
Il appuya sa main sur son front et ressentit près de la tempe une
douleur assez vive. Il regarda sa main: un peu de sang rougissait
le bout de ses doigts.
Alors, ce qui semblait obscur et confus se précisa. Il se souvint
de la chute qu'il avait faite en entrant, de la blessure qu'il
portait au front, et, comme il levait les yeux, il vit qu'il était
arrivé devant le 29.
Tout était clos et silencieux. Dans le sable jaune, la trace de
ses pas subsistait, plus nette encore sur le bord de la plate-
bande, où son pied, foulant le gazon, avait effacé la gelée
blanche, retombée depuis très légère sur la place où avait posé sa
semelle. Il n'avait pas songé à ce détail, s'en réjouit, comme
d'une aide que lui aurait apportée le hasard, et se mit à faire
les cent pas devant la maison. Des gens allaient et venaient sur
la route. Un ouvrier le regarda fixement, du moins il le crut
ainsi. Il était inutile de prolonger cette station qui risquait
d'attirer l'attention sur lui. Sait-on jamais comment un individu
vous remarque, et, dans la suite vous reconnaît?
N'était-il pas plus piquant d'aller, lui, simple journaliste,
trouver le Commissaire de police, et de lui mettre le journal sous
les yeux?
Dans le même moment, deux fiacres arrivèrent et s'arrêtèrent à
quelques pas de lui. Il en vit descendre plusieurs hommes, parmi
lesquels il reconnut le Commissaire de police; quatre agents
cyclistes suivaient. Ils rangèrent tours machines le long du petit
mur, exactement à la place où quelques heures plus tôt il avait
écarté le lierre pour lire le numéro.
Le Commissaire hésita une seconde devant la porte, tira la
sonnette, et attendit.
Alors Coche, qu'il regardait depuis une seconde, s'avança, et dit
avec son plus aimable sourire:
-- Je ne pense pas qu'on vous ouvre, Monsieur. La maison est vide,
ou tout au moins, vide de gens capables d'entendre votre appel...
-- Qui êtes-vous, Monsieur? je ne vous demande rien, veuillez me
laisser, je vous prie.
-- En effet, poursuivit Coche en s'inclinant, j'aurais dû me
présenter moi-même tout d'abord. Veuillez excuser cet oubli:
Onésime Coche, du _Monde_. Voici ma carte, mon coupe-file...
-- C'est différent, répliqua le Commissaire en lui rendant son
salut, et je suis enchanté de vous rencontrer. Votre journal
publie dans sa dernière heure une nouvelle qui m'a grandement
surpris. Mais je crains qu'il ait accepté cette information bien à
la légère...
-- Croyez-vous, Monsieur? Nous nous entourons toujours de toutes
les précautions nécessaires. Si le _Monde_ a publié l'information
dont il s'agit, cette information doit être vraie. Nous tirons à
huit cent mille, nous ne sommes pas un journal à canards ou à
scandales.
-- Je sais. Pourtant, je me demande quelle enquête vous avez pu
faire, étant donnée l'heure supposée de ce crime supposé, étant
donné surtout que je n'en étais pas averti moi-même.
-- La presse dispose de moyens d'investigations multiples...
-- Hem... Hem... murmura le Commissaire incrédule, et il sonna une
seconde fois.
-- Au demeurant, poursuivit Coche, ne trouvez-vous pas surprenant
que personne ne réponde?
-- Pas le moins du monde. Il peut n'y avoir là qu'une simple
coïncidence. Si cet hôtel n'est pas habité?...
-- Oui... mais il est habité.
-- Comment le savez-vous?
-- Vous me permettrez, Monsieur le Commissaire, de me retrancher
ici derrière le secret professionnel. Je serai enchanté de vous
aider dans vos recherches, mais ne m'en demandez pas plus que je
ne puis vous en dire.
-- Pour être à ce point précis dans vos propos, avez-vous donc des
certitudes?
-- Quelque chose comme cela. Notre informateur était certainement
très bien renseigné.
-- Son nom?
-- Voyous, Monsieur le Commissaire, vous me demandez de brûler un
de mes hommes... Vous ne le feriez pas pour l'un des vôtres!...
Le Commissaire regarda Coche, droit dans les yeux:
-- Si cependant je vous obligeais à parler?
-- À moins de me mettre à la question -- et encore -- je ne vois
pas par quel moyen vous pourriez me contraindre à dire ce que je
veux taire. Mais, je tiens trop à rester en termes excellents avec
vous pour envenimer cet entretien, et je préfère vous dire que
j'ignore tout de mon correspondant: Son nom, son âge, son sexe,
tout... tout... sauf l'accent de sincérité de sa voix, la
précision de son information, l'autorité de sa parole.
-- Je vous le répète, Monsieur, dès l'instant que le Commissaire
de police ignorait tout, seuls l'assassin ou sa victime pouvaient
parler. Or, la victime, d'après vous serait morte... Ce serait
donc l'assassin qui...
-- Vous ai-je dit que ce n'était pas là ma pensée?...
-- De mieux en mieux. Voilà, sur ma foi, l'assassin le plus
fantaisiste qu'on ait jamais connu. Au cours de ma carrière déjà
longue, j'ai rencontré des coupables extraordinaires, mais pareils
à celui-là, jamais. Ma foi, s'il est de vos amis, Monsieur Coche,
montrez-le moi.
-- C'est que, murmura Coche, avec son éternel sourire, il ne
partage sans doute pas votre désir. _Il_ ne signifie, du reste,
pas pour moi le coupable, mais mon informateur. Si je savais d'une
façon certaine que ce fût lui le meurtrier, mon respect des Lois
me commanderait de ne rien vous cacher. Mais, j'inclinerais plutôt
à croire que nous sommes en présence d'un policier amateur, d'une
rare perspicacité, du reste; un de ces détectives qui travaillent
pour le plaisir, pour la gloire...
À ce moment, un agent s'approcha du Commissaire:
-- Il n'y a pas d'entrée de l'autre côté. La maison est adossée à
un immeuble habité, et la seule porte est celle où nous sommes.
-- Alors, allons-y, fit le Commissaire. Le serrurier est là?...
D'ailleurs, ce n'est pas la peine, la porte s'ouvre toute seule.
-- Voyez-vous un inconvénient a ce que je vous accompagne demanda
Coche?
-- Inconvénient n'est peut-être pas le mot. Vous comprendrez que
je préfère, pour les premières constatations, s'il y a lieu d'en
faire, être seul. Si légitime que soit le désir du public d'être
renseigné, celui de la justice de ne pas être entravée dans son
action m'apparaît plus légitime encore.
Coche s'inclina.
-- Au reste, poursuivit le Commissaire, je ne pense pas, agissant
ainsi, faire tort à votre journal. Votre informateur si bien
renseigné en sait sans doute aussi long que j'en saurai moi-même
en quittant cette maison. Et si, d'aventure, j'estimais, dans
l'intérêt de l'instruction, devoir vous taire quelques détails, il
vous les fournirait aisément...
Coche se mordit les lèvres et songea:
«Tu as tort de jouer l'ironie avec moi. Nous causerons de tout
cela, plus tard.»
Une chose, entre toutes, lui était insupportable: N'être pas pris
au sérieux. Et, malgré qu'il fût certain -- et pour cause --
d'avoir la seconde manche, il s'irrita d'entendre qu'on lui
parlait sur un ton persifleur.
Il regarda le Commissaire, son secrétaire et un inspecteur entrer
dans la maison, haussa les épaules, et resta en faction devant la
porte, afin d'être bien sûr que si lui n'entrait pas, du moins
aucun confrère n'entrerait. Attirés par la présence des agents,
par les allées et venues insolites, des gens s'étaient arrêtés.
Des groupes se formaient où l'on se demandait ce qui pouvait bien
être arrivé. Un homme expliqua la chose à sa façon: c'était une
affaire politique, une perquisition; un autre, qui avait parcouru
le _Monde_, rétablit les faits: Un meurtre avait été commis. Il
donnait des détails, précisant l'heure, laissant entrevoir les
causes ténébreuses de ce drame. Déjà, l'on reprochait à la police
sa lenteur. Est-ce qu'au lieu d'immobiliser des agents devant la
maison du crime, on ne ferait pas mieux de les lancer dans toutes
les directions? de fouiller les bouges? Du reste, quoi d'étonnant
à ce qu'un crime fût perpétré avec une pareille audace? Jamais de
sergent de ville aux endroits dangereux! Les rues, passé minuit?
Des coupe-gorges; et pour ne pas être protégés on payait des
impôts plus lourds chaque année. Les agents, impassibles,
prêtaient une oreille distraite à ces discours. Coche, sur le
premier moment, s'en était amusé. Bientôt il n'écouta plus. Une
curiosité impatiente le tenaillait. Par la pensée, à travers les
murs, il suivait le Commissaire; il le devinait entrant dans le
corridor, gravissant l'escalier, hésitant sur le palier du premier
étage entre deux ou trois portes -- à moins pourtant que des
traces de sang qu'il n'aurait pas vues dans la nuit ne lui
indiquassent le chemin. Il eut même une seconde d'émotion
véritable: Si les assassins avaient marqué leur passage dans
l'escalier, toute sa mise en scène devenait inutile. Mais, cette
crainte l'abandonna vite. S'il en avait été ainsi, le Commissaire
serait déjà entré dans la chambre, on aurait entendu un bruit de
voix. Non. Là-haut, dans l'obscurité des pièces aux rideaux tirés,
on avançait à tâtons. La fenêtre du couloir donnant sur le
boulevard était protégée par un store épais; il l'avait tiré lui-
même afin de n'être pas dérangé cette nuit.
Par-dessus tout cela, il retrouvait en lui l'odeur fade de cette
chambre inondée de sang, le relent aigre des verres à demi remplis
de vin rouge, il revoyait le grand trou noir de la glace crevée,
et le corps effroyable aux yeux immenses, étendu en travers du
lit.
Jamais il n'avait connu de minutes aussi violentes, jamais il
n'avait pensé aussi vite.
Il regardait les quatre fenêtres, et se demandait:
-- Laquelle est celle de la chambre à coucher? Laquelle s'ouvrira
la première?
Tout à coup, un remous se fit dans la foule assez considérable
maintenant, suivi d'un grand silence au milieu duquel on entendit
des volets claquer sur le mur. Entre les deux montants de la
fenêtre ouverte, une tête apparut, puis disparut derrière les
vitres refermées.
Coche regarda sa montre. Il était neuf heures et trois minutes.
À cet instant précis, la justice savait une partie de ce que lui
savait depuis la nuit. Il avait exactement huit heures d'avance
sur elle. Il s'agissait de ne pas les perdre, mais, avant tout, il
importait de connaître l'impression première du Commissaire.
Cette première impression -- qui, généralement, est la mauvaise --
influe considérablement, sur la marche de l'instruction. Le
mauvais policier part en aveugle sur la première piste venue,
cherchant surtout à «faire vite»; le vrai limier, lui, sans se
départir jamais de son calme, avance lentement, certain que le
temps n'est jamais perdu quand il a été employé d'une façon
judicieuse, et que la déduction la plus logique a moins de valeur
que l'indice infiniment petit qu'on découvre toujours, lorsqu'on
sait regarder.
Les curieux étaient venus en si grand nombre qu'on avait dû
établir un service d'ordre. On avait dégagé les abords de la
maison, et, dans un demi-cercle vide, Coche et quelques
journalistes arrivés en hâte causaient avec animation.
Le représentant d'un journal du soir, un méridional ardent et
parlant fort, s'irritait de ne rien savoir de précis. Il lui
fallait absolument un papier pour midi, et il était près de dix
heures! Coche, dont le journal avait, le premier et le seul,
annoncé la nouvelle, était assailli de questions. Mais sa
loquacité habituelle avait fait place à une réserve obstinée.
Il n'était au courant de rien. Il attendait, comme les autres.
S'il avait eu la moindre indication, il se serait fait un plaisir
de la passer aux confrères. Ne fait-on pas ainsi journellement,
entre reporters, et n'est-ce pas le meilleur moyen de donner des
renseignements nombreux et sûrs? Chacun glane ce qu'il peut. Bien
qu' «Envoyé spécial» d'une feuille, on se partage la besogne, et
la dépêche qu'on expédie n'est que le résumé, plus ou moins adroit
de ce que chacun sait. Tout le monde y gagne, en somme, car on ne
peut exiger d'un homme qu'il se trouve en dix endroits à la fois.
Pour faire l'information tout seul, il faudrait disposer de sommes
parfois considérables, de moyens de transport coûteux où
impossibles à se procurer.
Tandis qu'à trois ou quatre qui s'entendent, on met les frais et
les renseignements en commun. Enfin, pour donner à son papier une
note personnelle, pour avoir l'air d'avoir dit quelque chose, on
invente, on brode. Une rectification se produit-elle? On l'insère
parce que la loi l'ordonne, mais en ayant bien soin de la faire
suivre d'une courte note où l'on affirme -- après avoir souligné
le respect qu'on a du droit des individus -- qu'on maintient
formellement les termes de l'information produite la veille.
Et Coche, se défendant de rien savoir, insistait sur ce point,
évoquant dix, vingt circonstances dans lesquelles, bon confrère,
il n'avait jamais gardé par devers lui les renseignements qu'il
tenait du hasard ou de son habileté.
Le journaliste du Midi approuvait ses paroles, tout en trépignant
d'impatience. Les autres avaient le temps d'être calmes, parbleu!
Il leur restait l'après-midi et la soirée pour aller aux
nouvelles: lui, était pris de court.
Il ne comprenait pas qu'en ce moment le Commissaire pût avoir une
préoccupation plus grave que celle-là.
... Le temps passait, et personne ne sortait toujours pas de la
maison. Un des reporters émit l'avis qu'il faisait soif, et qu'on
pourrait tout aussi bien attendre dans un café. Mais, dans ce sale
quartier, où en trouver un?
-- À cinq minutes d'ici, fit un curieux. Au bout du boulevard,
prenez l'avenue Henri-Martin; il y en a un place du Trocadéro.
-- Parfait, fit le méridional. Vous venez, Coche?
-- Oh! moi, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite, du
moins. Mais, allez-y, vous; si j'ai quelque chose, je vous
préviendrai.
-- Entendu, vous venez, les autres?
Coche regarda ses confrères partir, et se retrouva seul.
Il ne lui déplaisait pas de les voir s'éloigner. Depuis qu'ils
étaient là, il sentait tout le poids de son secret. Vingt fois il
avait été sur le point de laisser échapper un mot, une phrase. Il
avait dû faire un effort très grand sur lui-même pour ne rien dire
au confrère du Midi, sachant que le pauvre diable comptait peut-
être sur son papier du soir, à quatre centimes la ligne, pour
donner un à-compte à son restaurateur. Mais, quoi! Par une vaine
pitié, par une sensiblerie de grisette, allait-il tout gâter,
déflorer son information, risquer de perdre une partie si bien
engagée?... Plus tard, il le dédommagerait. Pour l'instant, cette
affaire était son affaire. La bonne camaraderie ne lui avait pas
si bien réussi, qu'il lui sacrifiât une pareille chance de succès.
Petit à petit, il sentait l'énervement de l'attente l'envahir. Il
était partagé entre la joie secrète de savoir la police en train
de patauger, et la curiosité de connaître les détails de cette
constatation. Entre temps, il écoutait les bavardages de la foule,
essayant d'attraper un mot qui le renseignât sur l'identité de la
victime, ses habitudes, sa façon de vivre. Car, il se trouvait
dans cette situation bizarre, de connaître mieux que personne une
partie de la vérité, la partie passionnante, terrible, mais
d'ignorer, de la façon la plus absolue, cette chose que n'importe
qui pouvait savoir: le nom de l'assassiné.
Des bribes de phrases qu'il entendait, il ressortait que personne
n'était plus avancé que lui.
Des voisins racontaient que le vieillard sortait rarement, juste
pour faire ses provisions; que, parfois, l'été, à la nuit close,
il se promenait un peu dans son jardin, mais qu'il ne recevait
jamais personne, faisant lui-même son ménage, menant une existence
calme et mystérieuse, dont on avait cherché souvent, mais en vain,
à en découvrir le secret.
Vers midi, le Commissaire, accompagné de son secrétaire et de
l'inspecteur, sortit. Les trois hommes s'arrêtèrent dans le
jardin, levèrent les yeux vers les fenêtres, s'approchèrent du
mur, tout en parlant avec animation, puis se dirigèrent vers la
grille. Au moment où ils allaient la franchir, Coche fit un pas:
-- Eh bien, Monsieur le Commissaire?...
-- Votre information était exacte...
-- Maintenant que vos premières constatations sont faites, serait-
il possible d'entrer, ne fût-ce qu'un moment?
-- Ce serait tout à fait dénué d'intérêt, je vous assure. Je ne
demande pas mieux que de faciliter votre tâche, et, si vous voulez
m'accompagner jusqu'à mon bureau, en route je vous raconterai ce
que j'ai vu, ce que je peux vous dire. J'ajoute que mon opinion
est faite, et que les choses iront, je pense, rondement...
-- Vous avez découvert des indices, relevé des traces?...
-- Monsieur Coche, ne m'en demandez pas trop... Et vous, pendant
tout ce temps, qu'avez-vous fait?
-- J'ai réfléchi... j'ai écouté... j'ai regardé...
-- Et c'est tout?
-- À peu près...
-- Vous voyez que si je ne disais rien, vous seriez fort en peine
pour faire votre article de demain? Mais rassurez-vous, je vous en
confierai plus qu'il n'en faut pour remplir deux colonnes.
-- Eh bien, Monsieur le Commissaire, je ne veux pas être en reste
avec vous. Au cours des trois heures que j'ai passées ici, j'ai,
comme je vous le disais tout à l'heure, réfléchi, écouté et
regardé. La réflexion, je l'avoue, ne m'a pas conduit à
grand'chose; en écoutant, je n'ai pas recueilli de renseignements
précieux. Mais en regardant... oh! en regardant!... Vous
n'imaginez pas quelle acuité prend le sens de la vue quand il
travaille seul. Ce qui nous gêne, la plupart du temps, ce qui
paralyse l'effort de nos sens, c'est la distraction de l'un par
l'autre. Il m'a toujours semblé, sinon impossible, du moins, très
difficile, de percevoir nettement, en tirant un coup de fusil, le
bruit de la détonation, le nuage de fumée, l'odeur de la poudre et
la secousse de l'épaule. Mais, si je parvenais à fixer un seul de
mes sens, celui de l'ouïe, par exemple, j'analyserais la
détonation d'une façon parfaite. Dans ce bruit, simple en
apparence, et violent, je démêlerais presque les mille
déflagrations des mille grains de poudre, le frisson que le plomb
filant à toute vitesse fait passer dans les feuilles, et
j'entendrais l'écho, à la seconde où il s'éveillerait dans les
bois... Or, tout à l'heure, certain que je n'entendrais rien, que
pas un murmure ne viendrait du dedans jusqu'à moi, que les
conversations des badauds n'avaient pas plus d'importance que des
bavardages de commères; fatigué de chercher à déchiffrer un
mystère dont la clé était sans doute entre vos mains, j'ai
regardé...
Le Commissaire qui, depuis un instant écoutait distraitement,
ouvrit la bouche et commença:
-- Mais...
Coche ne le laissa pas formuler sa phrase et, très naturellement,
poursuivit:
-- J'ai regardé, oh! regardé passionnément, furieusement, comme
doit regarder un être qui n'a plus que le sens de la vue pour le
guider; regardé comme regarde un sourd, comme écoute un aveugle.
Toute mon intelligence, toute ma volonté de comprendre a passé
dans mes yeux, et mes yeux travaillant seuls, sans le secours de
mes autres sens, mes yeux ont vu une chose à laquelle vous n'avez
pas, je crois, prêté la moindre attention, une chose qui peut être
sans intérêt, comme elle peut être d'une importance capitale, une
chose qu'il faut voir aujourd'hui, car elle aura sans doute
disparu demain... ce soir... dans une heure...
-- Et cette chose?
-- Si vous voulez bien vous retourner, vous la distinguerez, non
pas aussi bien que moi, car elle s'est effacée depuis une heure,
mais assez cependant pour que vous regrettiez, j'en suis certain,
de n'y avoir pas fait attention plus tôt. Cette chose c'est
l'empreinte d'un pied marqué sur la terre, c'est cette petite
tache qui se dessine dans le gazon, un peu plus sombre au milieu
de la gelée blanche. Le soleil l'a quelque peu abîmée; tout à
l'heure, elle était d'une netteté remarquable.
-- Rentrons, fit vivement le Commissaire.
Coche, cette fois, le suivit. Quand il posa son pied sur le sable
de l'allée, il éprouva une sensation indéfinissable d'orgueil et
de peur. Machinalement il regarda l'empreinte et ses pieds. La
trace allongée, étroite, ne ressemblait guère à celle que ses gros
souliers américains venaient de faire sur le sol (il avait adopté
pour le travail les chaussures à bout arrondi, à semelle
débordante, mais ne portait, le soir, que des souliers très fins,
étant fier de son pied cambré et délicat).
Penché sur le gazon, le Commissaire examinait cette empreinte. Le
soleil maintenant haut dans le ciel avait crevé les nuages gris.
De petits rayons de lumière doraient par place la couche mince de
givre. L'un deux tomba directement sur l'empreinte.
-- Un centimètre, un crayon, vite, fit le Commissaire, en tendant
la main sans se retourner.
-- Un crayon, voilà, fit le secrétaire. Mais je n'ai pas de
centimètre.