-- 29. Ne commencez pas à avoir la tête ailleurs, ce n'est pas le

moment.

-- Oh! protesta Coche, soyez tranquille. Il est sept heures, je me

mets en campagne.

-- Et moi, je vais me coucher. J'ai bien gagné quelques heures de

sommeil; je travaillais, moi, pendant que vous dormiez...

Coche détourna la tête pour ne pas laisser deviner le sourire qui

plissait sa bouche, et la petite flamme qui passait dans ses yeux,

puis sortit. Dans l'escalier, il croisa le garçon qui lui demanda:

-- C'était bien pour ce que je vous ai montré?

-- Exactement.

Il prit une voiture et dit au cocher:

-- Avenue Henri-Martin. Au coin du boulevard Lannes.

Une espèce de pudeur, un scrupule inexplicable, l'empêcha de

donner l'adresse exacte. Sans s'en rendre compte, il agissait

comme un coupable, n'osant pas faire arrêter sa voiture devant la

maison. Quoi de plus naturel pourtant? Il partait avec un mandat

déterminé, au su et au vu de tout le monde. Mais il s'imagina qu'à

l'énoncé de cette adresse «29, boulevard Lannes», le cocher le

regarderait de côté. Sur les trottoirs, le long des devantures

fermées, des gens passaient très vite. Il songea que cette nuit,

qui s'en allait ainsi, laissant flotter autour de toutes choses

une buée triste et très froide, était étrangement longue. Afin de

mieux réfléchir, il se cala dans un coin, ferma les yeux, et remua

mille pensées, mêlant à ses projets, la vision de la chambre du

crime, et celle du café où il avait pris sa résolution définitive.

Le petit jour dont il gardait derrière ses paupières closes le

reflet triste, évoquait dans son esprit l'aube lugubre des matins

d'exécution, et dans ce chaos de pensées se chevauchant et se

mêlant, passaient dans un va-et-vient monotone les faces des deux

rôdeurs et de la femme, le visage exsangue de l'assassiné, et

surtout la main sanglante aux doigts énormes dont il avait lavé la

trace sur le mur.

Il faisait grand jour quand la voiture s'arrêta. Onésime Coche

descendit le boulevard Lannes à pas lents. Une à une, les maisons

s'éveillaient. Entre les volets brusquement ouverts et qui

tapaient les murs, des formes apparaissaient, des visages encore

lourds de sommeil. Sur la chaussée, très peu de monde. Une voiture

d'épicier stationnait devant une porte. Un garçon boucher, son

panier sous le bras, marchait en sifflotant. Un facteur sonnait à

la grille d'un petit hôtel. Coche regarda le numéro de la maison

et lut 17. Le boulevard était si différent le jour de ce qu'il

était la nuit, qu'il était arrivé tout près de la maison du crime

sans s'en apercevoir.

La journée s'annonçait froide, mais très belle. Derrière de petits

nuages le soleil montait doucement à l'horizon, et mettait sur le

sol très blanc, le long des murs chargés de lierre, sur les

maisons aux toits pointus, une lumière jeune de printemps. Il ne

restait plus rien des ombres de la nuit, et, pendant une seconde,

tant le contraste était violent entre les deux aspects de cette

rue, Coche se demanda s'il n'avait pas rêvé, si tout cela n'était

pas un cauchemar. Il était plus de huit heures. Depuis longtemps,

bien des gens avaient acheté le _Monde_, et personne ne semblait

soupçonner le drame. Un gendarme qui remontait vers l'avenue

lisait précisément le journal à la page où figurait la nouvelle.

Coche pensa: «Ou bien j'ai rêvé toute cette histoire, ou bien il

va voir, et alors, il s'arrêtera.»

Mais le gendarme passa son chemin.

-- Voyons, voyons, murmura Coche, je ne suis pas fou; je ne

divague pas. Ce qui existe dans ma pensée a bien existé

réellement. J'ai bien longé ce trottoir cette nuit; je suis bien

entré dans un jardin, j'ai bien vu un homme égorgé sur son lit;

j'ai...

Il appuya sa main sur son front et ressentit près de la tempe une

douleur assez vive. Il regarda sa main: un peu de sang rougissait

le bout de ses doigts.

Alors, ce qui semblait obscur et confus se précisa. Il se souvint

de la chute qu'il avait faite en entrant, de la blessure qu'il

portait au front, et, comme il levait les yeux, il vit qu'il était

arrivé devant le 29.

Tout était clos et silencieux. Dans le sable jaune, la trace de

ses pas subsistait, plus nette encore sur le bord de la plate-

bande, où son pied, foulant le gazon, avait effacé la gelée

blanche, retombée depuis très légère sur la place où avait posé sa

semelle. Il n'avait pas songé à ce détail, s'en réjouit, comme

d'une aide que lui aurait apportée le hasard, et se mit à faire

les cent pas devant la maison. Des gens allaient et venaient sur

la route. Un ouvrier le regarda fixement, du moins il le crut

ainsi. Il était inutile de prolonger cette station qui risquait

d'attirer l'attention sur lui. Sait-on jamais comment un individu

vous remarque, et, dans la suite vous reconnaît?

N'était-il pas plus piquant d'aller, lui, simple journaliste,

trouver le Commissaire de police, et de lui mettre le journal sous

les yeux?

Dans le même moment, deux fiacres arrivèrent et s'arrêtèrent à

quelques pas de lui. Il en vit descendre plusieurs hommes, parmi

lesquels il reconnut le Commissaire de police; quatre agents

cyclistes suivaient. Ils rangèrent tours machines le long du petit

mur, exactement à la place où quelques heures plus tôt il avait

écarté le lierre pour lire le numéro.

Le Commissaire hésita une seconde devant la porte, tira la

sonnette, et attendit.

Alors Coche, qu'il regardait depuis une seconde, s'avança, et dit

avec son plus aimable sourire:

-- Je ne pense pas qu'on vous ouvre, Monsieur. La maison est vide,

ou tout au moins, vide de gens capables d'entendre votre appel...

-- Qui êtes-vous, Monsieur? je ne vous demande rien, veuillez me

laisser, je vous prie.

-- En effet, poursuivit Coche en s'inclinant, j'aurais dû me

présenter moi-même tout d'abord. Veuillez excuser cet oubli:

Onésime Coche, du _Monde_. Voici ma carte, mon coupe-file...

-- C'est différent, répliqua le Commissaire en lui rendant son

salut, et je suis enchanté de vous rencontrer. Votre journal

publie dans sa dernière heure une nouvelle qui m'a grandement

surpris. Mais je crains qu'il ait accepté cette information bien à

la légère...

-- Croyez-vous, Monsieur? Nous nous entourons toujours de toutes

les précautions nécessaires. Si le _Monde_ a publié l'information

dont il s'agit, cette information doit être vraie. Nous tirons à

huit cent mille, nous ne sommes pas un journal à canards ou à

scandales.

-- Je sais. Pourtant, je me demande quelle enquête vous avez pu

faire, étant donnée l'heure supposée de ce crime supposé, étant

donné surtout que je n'en étais pas averti moi-même.

-- La presse dispose de moyens d'investigations multiples...

-- Hem... Hem... murmura le Commissaire incrédule, et il sonna une

seconde fois.

-- Au demeurant, poursuivit Coche, ne trouvez-vous pas surprenant

que personne ne réponde?

-- Pas le moins du monde. Il peut n'y avoir là qu'une simple

coïncidence. Si cet hôtel n'est pas habité?...

-- Oui... mais il est habité.

-- Comment le savez-vous?

-- Vous me permettrez, Monsieur le Commissaire, de me retrancher

ici derrière le secret professionnel. Je serai enchanté de vous

aider dans vos recherches, mais ne m'en demandez pas plus que je

ne puis vous en dire.

-- Pour être à ce point précis dans vos propos, avez-vous donc des

certitudes?

-- Quelque chose comme cela. Notre informateur était certainement

très bien renseigné.

-- Son nom?

-- Voyous, Monsieur le Commissaire, vous me demandez de brûler un

de mes hommes... Vous ne le feriez pas pour l'un des vôtres!...

Le Commissaire regarda Coche, droit dans les yeux:

-- Si cependant je vous obligeais à parler?

-- À moins de me mettre à la question -- et encore -- je ne vois

pas par quel moyen vous pourriez me contraindre à dire ce que je

veux taire. Mais, je tiens trop à rester en termes excellents avec

vous pour envenimer cet entretien, et je préfère vous dire que

j'ignore tout de mon correspondant: Son nom, son âge, son sexe,

tout... tout... sauf l'accent de sincérité de sa voix, la

précision de son information, l'autorité de sa parole.

-- Je vous le répète, Monsieur, dès l'instant que le Commissaire

de police ignorait tout, seuls l'assassin ou sa victime pouvaient

parler. Or, la victime, d'après vous serait morte... Ce serait

donc l'assassin qui...

-- Vous ai-je dit que ce n'était pas là ma pensée?...

-- De mieux en mieux. Voilà, sur ma foi, l'assassin le plus

fantaisiste qu'on ait jamais connu. Au cours de ma carrière déjà

longue, j'ai rencontré des coupables extraordinaires, mais pareils

à celui-là, jamais. Ma foi, s'il est de vos amis, Monsieur Coche,

montrez-le moi.

-- C'est que, murmura Coche, avec son éternel sourire, il ne

partage sans doute pas votre désir. _Il_ ne signifie, du reste,

pas pour moi le coupable, mais mon informateur. Si je savais d'une

façon certaine que ce fût lui le meurtrier, mon respect des Lois

me commanderait de ne rien vous cacher. Mais, j'inclinerais plutôt

à croire que nous sommes en présence d'un policier amateur, d'une

rare perspicacité, du reste; un de ces détectives qui travaillent

pour le plaisir, pour la gloire...

À ce moment, un agent s'approcha du Commissaire:

-- Il n'y a pas d'entrée de l'autre côté. La maison est adossée à

un immeuble habité, et la seule porte est celle où nous sommes.

-- Alors, allons-y, fit le Commissaire. Le serrurier est là?...

D'ailleurs, ce n'est pas la peine, la porte s'ouvre toute seule.

-- Voyez-vous un inconvénient a ce que je vous accompagne demanda

Coche?

-- Inconvénient n'est peut-être pas le mot. Vous comprendrez que

je préfère, pour les premières constatations, s'il y a lieu d'en

faire, être seul. Si légitime que soit le désir du public d'être

renseigné, celui de la justice de ne pas être entravée dans son

action m'apparaît plus légitime encore.

Coche s'inclina.

-- Au reste, poursuivit le Commissaire, je ne pense pas, agissant

ainsi, faire tort à votre journal. Votre informateur si bien

renseigné en sait sans doute aussi long que j'en saurai moi-même

en quittant cette maison. Et si, d'aventure, j'estimais, dans

l'intérêt de l'instruction, devoir vous taire quelques détails, il

vous les fournirait aisément...

Coche se mordit les lèvres et songea:

«Tu as tort de jouer l'ironie avec moi. Nous causerons de tout

cela, plus tard.»

Une chose, entre toutes, lui était insupportable: N'être pas pris

au sérieux. Et, malgré qu'il fût certain -- et pour cause --

d'avoir la seconde manche, il s'irrita d'entendre qu'on lui

parlait sur un ton persifleur.

Il regarda le Commissaire, son secrétaire et un inspecteur entrer

dans la maison, haussa les épaules, et resta en faction devant la

porte, afin d'être bien sûr que si lui n'entrait pas, du moins

aucun confrère n'entrerait. Attirés par la présence des agents,

par les allées et venues insolites, des gens s'étaient arrêtés.

Des groupes se formaient où l'on se demandait ce qui pouvait bien

être arrivé. Un homme expliqua la chose à sa façon: c'était une

affaire politique, une perquisition; un autre, qui avait parcouru

le _Monde_, rétablit les faits: Un meurtre avait été commis. Il

donnait des détails, précisant l'heure, laissant entrevoir les

causes ténébreuses de ce drame. Déjà, l'on reprochait à la police

sa lenteur. Est-ce qu'au lieu d'immobiliser des agents devant la

maison du crime, on ne ferait pas mieux de les lancer dans toutes

les directions? de fouiller les bouges? Du reste, quoi d'étonnant

à ce qu'un crime fût perpétré avec une pareille audace? Jamais de

sergent de ville aux endroits dangereux! Les rues, passé minuit?

Des coupe-gorges; et pour ne pas être protégés on payait des

impôts plus lourds chaque année. Les agents, impassibles,

prêtaient une oreille distraite à ces discours. Coche, sur le

premier moment, s'en était amusé. Bientôt il n'écouta plus. Une

curiosité impatiente le tenaillait. Par la pensée, à travers les

murs, il suivait le Commissaire; il le devinait entrant dans le

corridor, gravissant l'escalier, hésitant sur le palier du premier

étage entre deux ou trois portes -- à moins pourtant que des

traces de sang qu'il n'aurait pas vues dans la nuit ne lui

indiquassent le chemin. Il eut même une seconde d'émotion

véritable: Si les assassins avaient marqué leur passage dans

l'escalier, toute sa mise en scène devenait inutile. Mais, cette

crainte l'abandonna vite. S'il en avait été ainsi, le Commissaire

serait déjà entré dans la chambre, on aurait entendu un bruit de

voix. Non. Là-haut, dans l'obscurité des pièces aux rideaux tirés,

on avançait à tâtons. La fenêtre du couloir donnant sur le

boulevard était protégée par un store épais; il l'avait tiré lui-

même afin de n'être pas dérangé cette nuit.

Par-dessus tout cela, il retrouvait en lui l'odeur fade de cette

chambre inondée de sang, le relent aigre des verres à demi remplis

de vin rouge, il revoyait le grand trou noir de la glace crevée,

et le corps effroyable aux yeux immenses, étendu en travers du

lit.

Jamais il n'avait connu de minutes aussi violentes, jamais il

n'avait pensé aussi vite.

Il regardait les quatre fenêtres, et se demandait:

-- Laquelle est celle de la chambre à coucher? Laquelle s'ouvrira

la première?

Tout à coup, un remous se fit dans la foule assez considérable

maintenant, suivi d'un grand silence au milieu duquel on entendit

des volets claquer sur le mur. Entre les deux montants de la

fenêtre ouverte, une tête apparut, puis disparut derrière les

vitres refermées.

Coche regarda sa montre. Il était neuf heures et trois minutes.

À cet instant précis, la justice savait une partie de ce que lui

savait depuis la nuit. Il avait exactement huit heures d'avance

sur elle. Il s'agissait de ne pas les perdre, mais, avant tout, il

importait de connaître l'impression première du Commissaire.

Cette première impression -- qui, généralement, est la mauvaise --

influe considérablement, sur la marche de l'instruction. Le

mauvais policier part en aveugle sur la première piste venue,

cherchant surtout à «faire vite»; le vrai limier, lui, sans se

départir jamais de son calme, avance lentement, certain que le

temps n'est jamais perdu quand il a été employé d'une façon

judicieuse, et que la déduction la plus logique a moins de valeur

que l'indice infiniment petit qu'on découvre toujours, lorsqu'on

sait regarder.

Les curieux étaient venus en si grand nombre qu'on avait dû

établir un service d'ordre. On avait dégagé les abords de la

maison, et, dans un demi-cercle vide, Coche et quelques

journalistes arrivés en hâte causaient avec animation.

Le représentant d'un journal du soir, un méridional ardent et

parlant fort, s'irritait de ne rien savoir de précis. Il lui

fallait absolument un papier pour midi, et il était près de dix

heures! Coche, dont le journal avait, le premier et le seul,

annoncé la nouvelle, était assailli de questions. Mais sa

loquacité habituelle avait fait place à une réserve obstinée.

Il n'était au courant de rien. Il attendait, comme les autres.

S'il avait eu la moindre indication, il se serait fait un plaisir

de la passer aux confrères. Ne fait-on pas ainsi journellement,

entre reporters, et n'est-ce pas le meilleur moyen de donner des

renseignements nombreux et sûrs? Chacun glane ce qu'il peut. Bien

qu' «Envoyé spécial» d'une feuille, on se partage la besogne, et

la dépêche qu'on expédie n'est que le résumé, plus ou moins adroit

de ce que chacun sait. Tout le monde y gagne, en somme, car on ne

peut exiger d'un homme qu'il se trouve en dix endroits à la fois.

Pour faire l'information tout seul, il faudrait disposer de sommes

parfois considérables, de moyens de transport coûteux où

impossibles à se procurer.

Tandis qu'à trois ou quatre qui s'entendent, on met les frais et

les renseignements en commun. Enfin, pour donner à son papier une

note personnelle, pour avoir l'air d'avoir dit quelque chose, on

invente, on brode. Une rectification se produit-elle? On l'insère

parce que la loi l'ordonne, mais en ayant bien soin de la faire

suivre d'une courte note où l'on affirme -- après avoir souligné

le respect qu'on a du droit des individus -- qu'on maintient

formellement les termes de l'information produite la veille.

Et Coche, se défendant de rien savoir, insistait sur ce point,

évoquant dix, vingt circonstances dans lesquelles, bon confrère,

il n'avait jamais gardé par devers lui les renseignements qu'il

tenait du hasard ou de son habileté.

Le journaliste du Midi approuvait ses paroles, tout en trépignant

d'impatience. Les autres avaient le temps d'être calmes, parbleu!

Il leur restait l'après-midi et la soirée pour aller aux

nouvelles: lui, était pris de court.

Il ne comprenait pas qu'en ce moment le Commissaire pût avoir une

préoccupation plus grave que celle-là.

... Le temps passait, et personne ne sortait toujours pas de la

maison. Un des reporters émit l'avis qu'il faisait soif, et qu'on

pourrait tout aussi bien attendre dans un café. Mais, dans ce sale

quartier, où en trouver un?

-- À cinq minutes d'ici, fit un curieux. Au bout du boulevard,

prenez l'avenue Henri-Martin; il y en a un place du Trocadéro.

-- Parfait, fit le méridional. Vous venez, Coche?

-- Oh! moi, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite, du

moins. Mais, allez-y, vous; si j'ai quelque chose, je vous

préviendrai.

-- Entendu, vous venez, les autres?

Coche regarda ses confrères partir, et se retrouva seul.

Il ne lui déplaisait pas de les voir s'éloigner. Depuis qu'ils

étaient là, il sentait tout le poids de son secret. Vingt fois il

avait été sur le point de laisser échapper un mot, une phrase. Il

avait dû faire un effort très grand sur lui-même pour ne rien dire

au confrère du Midi, sachant que le pauvre diable comptait peut-

être sur son papier du soir, à quatre centimes la ligne, pour

donner un à-compte à son restaurateur. Mais, quoi! Par une vaine

pitié, par une sensiblerie de grisette, allait-il tout gâter,

déflorer son information, risquer de perdre une partie si bien

engagée?... Plus tard, il le dédommagerait. Pour l'instant, cette

affaire était son affaire. La bonne camaraderie ne lui avait pas

si bien réussi, qu'il lui sacrifiât une pareille chance de succès.

Petit à petit, il sentait l'énervement de l'attente l'envahir. Il

était partagé entre la joie secrète de savoir la police en train

de patauger, et la curiosité de connaître les détails de cette

constatation. Entre temps, il écoutait les bavardages de la foule,

essayant d'attraper un mot qui le renseignât sur l'identité de la

victime, ses habitudes, sa façon de vivre. Car, il se trouvait

dans cette situation bizarre, de connaître mieux que personne une

partie de la vérité, la partie passionnante, terrible, mais

d'ignorer, de la façon la plus absolue, cette chose que n'importe

qui pouvait savoir: le nom de l'assassiné.

Des bribes de phrases qu'il entendait, il ressortait que personne

n'était plus avancé que lui.

Des voisins racontaient que le vieillard sortait rarement, juste

pour faire ses provisions; que, parfois, l'été, à la nuit close,

il se promenait un peu dans son jardin, mais qu'il ne recevait

jamais personne, faisant lui-même son ménage, menant une existence

calme et mystérieuse, dont on avait cherché souvent, mais en vain,

à en découvrir le secret.

Vers midi, le Commissaire, accompagné de son secrétaire et de

l'inspecteur, sortit. Les trois hommes s'arrêtèrent dans le

jardin, levèrent les yeux vers les fenêtres, s'approchèrent du

mur, tout en parlant avec animation, puis se dirigèrent vers la

grille. Au moment où ils allaient la franchir, Coche fit un pas:

-- Eh bien, Monsieur le Commissaire?...

-- Votre information était exacte...

-- Maintenant que vos premières constatations sont faites, serait-

il possible d'entrer, ne fût-ce qu'un moment?

-- Ce serait tout à fait dénué d'intérêt, je vous assure. Je ne

demande pas mieux que de faciliter votre tâche, et, si vous voulez

m'accompagner jusqu'à mon bureau, en route je vous raconterai ce

que j'ai vu, ce que je peux vous dire. J'ajoute que mon opinion

est faite, et que les choses iront, je pense, rondement...

-- Vous avez découvert des indices, relevé des traces?...

-- Monsieur Coche, ne m'en demandez pas trop... Et vous, pendant

tout ce temps, qu'avez-vous fait?

-- J'ai réfléchi... j'ai écouté... j'ai regardé...

-- Et c'est tout?

-- À peu près...

-- Vous voyez que si je ne disais rien, vous seriez fort en peine

pour faire votre article de demain? Mais rassurez-vous, je vous en

confierai plus qu'il n'en faut pour remplir deux colonnes.

-- Eh bien, Monsieur le Commissaire, je ne veux pas être en reste

avec vous. Au cours des trois heures que j'ai passées ici, j'ai,

comme je vous le disais tout à l'heure, réfléchi, écouté et

regardé. La réflexion, je l'avoue, ne m'a pas conduit à

grand'chose; en écoutant, je n'ai pas recueilli de renseignements

précieux. Mais en regardant... oh! en regardant!... Vous

n'imaginez pas quelle acuité prend le sens de la vue quand il

travaille seul. Ce qui nous gêne, la plupart du temps, ce qui

paralyse l'effort de nos sens, c'est la distraction de l'un par

l'autre. Il m'a toujours semblé, sinon impossible, du moins, très

difficile, de percevoir nettement, en tirant un coup de fusil, le

bruit de la détonation, le nuage de fumée, l'odeur de la poudre et

la secousse de l'épaule. Mais, si je parvenais à fixer un seul de

mes sens, celui de l'ouïe, par exemple, j'analyserais la

détonation d'une façon parfaite. Dans ce bruit, simple en

apparence, et violent, je démêlerais presque les mille

déflagrations des mille grains de poudre, le frisson que le plomb

filant à toute vitesse fait passer dans les feuilles, et

j'entendrais l'écho, à la seconde où il s'éveillerait dans les

bois... Or, tout à l'heure, certain que je n'entendrais rien, que

pas un murmure ne viendrait du dedans jusqu'à moi, que les

conversations des badauds n'avaient pas plus d'importance que des

bavardages de commères; fatigué de chercher à déchiffrer un

mystère dont la clé était sans doute entre vos mains, j'ai

regardé...

Le Commissaire qui, depuis un instant écoutait distraitement,

ouvrit la bouche et commença:

-- Mais...

Coche ne le laissa pas formuler sa phrase et, très naturellement,

poursuivit:

-- J'ai regardé, oh! regardé passionnément, furieusement, comme

doit regarder un être qui n'a plus que le sens de la vue pour le

guider; regardé comme regarde un sourd, comme écoute un aveugle.

Toute mon intelligence, toute ma volonté de comprendre a passé

dans mes yeux, et mes yeux travaillant seuls, sans le secours de

mes autres sens, mes yeux ont vu une chose à laquelle vous n'avez

pas, je crois, prêté la moindre attention, une chose qui peut être

sans intérêt, comme elle peut être d'une importance capitale, une

chose qu'il faut voir aujourd'hui, car elle aura sans doute

disparu demain... ce soir... dans une heure...

-- Et cette chose?

-- Si vous voulez bien vous retourner, vous la distinguerez, non

pas aussi bien que moi, car elle s'est effacée depuis une heure,

mais assez cependant pour que vous regrettiez, j'en suis certain,

de n'y avoir pas fait attention plus tôt. Cette chose c'est

l'empreinte d'un pied marqué sur la terre, c'est cette petite

tache qui se dessine dans le gazon, un peu plus sombre au milieu

de la gelée blanche. Le soleil l'a quelque peu abîmée; tout à

l'heure, elle était d'une netteté remarquable.

-- Rentrons, fit vivement le Commissaire.

Coche, cette fois, le suivit. Quand il posa son pied sur le sable

de l'allée, il éprouva une sensation indéfinissable d'orgueil et

de peur. Machinalement il regarda l'empreinte et ses pieds. La

trace allongée, étroite, ne ressemblait guère à celle que ses gros

souliers américains venaient de faire sur le sol (il avait adopté

pour le travail les chaussures à bout arrondi, à semelle

débordante, mais ne portait, le soir, que des souliers très fins,

étant fier de son pied cambré et délicat).

Penché sur le gazon, le Commissaire examinait cette empreinte. Le

soleil maintenant haut dans le ciel avait crevé les nuages gris.

De petits rayons de lumière doraient par place la couche mince de

givre. L'un deux tomba directement sur l'empreinte.

-- Un centimètre, un crayon, vite, fit le Commissaire, en tendant

la main sans se retourner.

-- Un crayon, voilà, fit le secrétaire. Mais je n'ai pas de

centimètre.

L'épouvante · 第 3 / 11 段