on se dira: «Au cours de la lutte, la victime, accrochée aux bras
de l'assassin, a déchiré les poignets de sa chemise, arraché la
chaînette du bouton, et, dans sa fuite, le meurtrier ne s'est
aperçu de rien. Il s'est sauvé, sans se douter qu'il laissait
derrière lui cette pièce accusatrice.»
Ainsi tout est respecté, tout est vraisemblable!
Le poignet rabattu, il prit le bord intérieur de la manchette
gauche entre ses doigts, saisit le bord extérieur de sa main
droite restée libre, et d'un coup sec, fit sauter la chaînette qui
tomba à terre avec une petite olive d'or portant en son centre une
turquoise. L'autre moitié était restée engagée dans la
boutonnière; il la mit dans la poche de son gilet. Mais, dans sa
hâte à accomplir ce geste, il ne remarqua point qu'il avait du
sang aux doigts, qu'il salissait sa chemise et son gilet blanc de
taches rouges. De la poche intérieure de son habit, il retira une
enveloppe à son nom, et la déchira en quatre morceaux inégaux.
L'un portait:
_Monsieur On
22, R_
L'autre:
_ési
ue de_
Le troisième:
_E. V._
La quatrième:
_Coche
Douai_
Ce dernier le désignant trop clairement, il le roula en une petite
boulette qu'il avala. Avec les dents, il rogna, les deux premières
lettres de son prénom inscrites sur le premier fragment: il
restait trois petites coupures presque incompréhensibles, et qui,
pourtant, reconstituées, complétées, pouvaient donner le nom du
meurtrier supposé. Ce travail, si difficile qu'il fût, n'était pas
impossible en somme. Sans livrer trop d'atouts à ses adversaires,
beau joueur jusqu'au bout, il leur laissait la partie belle. Il
jeta les trois petits papiers au hasard. L'un tomba sur la table,
presque exactement au milieu. Les deux autres se collèrent au
tapis. Pour être sûr qu'on ne les prendrait pas pour des débris de
lettres appartenant à la victime, il ramassa les autres papiers
épars, les plaça dans les tiroirs qu'il referma. Après quoi, ayant
jeté un dernier coup d'oeil circulaire autour de la pièce pour
s'assurer qu'il n'oubliait rien, il enfila son pardessus, lissa
son chapeau d'un revers de manche, étendit deux des serviettes de
toilette maculées sur la face du mort, dont les yeux, à présent
vitreux et un peu aplatis, n'avaient plus de regard, éteignit
l'électricité, sortit de la pièce, traversa le corridor à pas de
loup, descendit l'escalier, et gagna le jardin.
Il eut soin en traversant l'allée, d'effacer tout à fait les
traces de pas déjà brouillées par le vent, étala sur elles le
sable jaune, et, marchant avec précaution, un de ses pieds
seulement portant sur le sable, et l'autre sur la terre durcie
d'une plate-bande, parvint à la porte, l'ouvrit, la referma, et se
trouva enfin sur le trottoir. Des ombres immobiles s'étalaient
tout le long du chemin. La nuit immense, impénétrable et douce
était sans un murmure, sans parfum. Loin, très loin, un chien se
mit à hurler à la lune. Soudain le silence se remplit d'une
tristesse infinie. Coche se souvint d'une vieille servante qui
jadis lui disait, lorsque les chiens, dans la campagne, pleuraient
ainsi:
«C'est pour prévenir saint Pierre que l'âme d'un trépassé va
frapper à la porte du paradis.»
Magie des souvenirs! Éternelle enfance des hommes. Il frissonna en
évoquant le temps où tout petit, il cachait sa tête sous les draps
pour ne pas entendre les grandes plaintes inconnues qui, la nuit,
traversent les jardins, et retrouva pendant une seconde la douceur
du baiser maternel tant de fois posé sur son front.
Puis tout se tut. Il consulta sa montre, elle marquait une heure
du matin. Une dernière fois, il regarda la maison où il venait de
vivre des minutes extraordinaires, revint jusqu'à la grille,
écarta du bout de sa canne le lierre qui recouvrait le numéro et
lut: 29.
Il répéta deux fois 2; 9! 2; 9, additionna les chiffres pour avoir
un moyen mécanique de les retrouver, redit 9 et 2=11, chercha dans
sa mémoire si quelque chiffre bien connu ne coïncidait pas avec
celui-là et, se souvenant qu'il était né un 29, sûr de ne pas se
tromper et de ne pas oublier, partit. Il arriva à l'extrémité du
boulevard sans rencontrer personne. Il marchait du reste sans
regarder autour de lui, trop énervé pour penser librement,
essayant de classer ses souvenirs. Tout se brouillait, se
confondait, à ce point qu'il ne voyait plus d'une façon précise
quelle allait être sa ligne de conduite. Son existence devenait
double, ou tout au moins très différente de ce qu'elle était une
heure auparavant. Une hésitation, une fausse manoeuvre pouvait
détruire ses projets. Innocent, et, volontairement suspect, les
seules maladresses d'un coupable lui étaient permises.
Non loin du Trocadéro, il croisa un couple qui descendait l'avenue
à pas lents. Quand il l'eut dépassé, il tourna la tête, et le
regardant s'enfoncer dans la nuit, songea:
«Voilà des gens qui ne se doutent guère qu'un crime a été commis à
quelques pas d'ici. En dehors des coupables, je suis le seul à le
savoir.»
Il ressentit une espèce d'orgueil d'être seul détenteur d'un
pareil secret. Combien de temps le conserverait-il? Quand
s'apercevrait-on du meurtre? Si la victime, ainsi que tout le
laissait supposer, vivait seule et n'avait ni bonne, ni femme de
ménage, plusieurs jours pouvaient s'écouler avant que l'on
remarquât son absence. Un matin, un fournisseur sonnerait à sa
porte: ne recevant pas de réponse, il insisterait, entrerait. Une
odeur épouvantable le prendrait à la gorge. Il monterait
l'escalier de bois, pénétrerait dans la chambre et là!...
Ensuite, ce serait la fuite éperdue, les appels: «Au secours! À
l'assassin!», la police sur pied, toute la presse acharnée à
découvrir le coupable, le public passionné pour la cause célèbre
qui fait en un seul jour monter le tirage des journaux, car le
mystère entourant ce crime ne saurait manquer de lui donner une
importance inaccoutumée. Pendant tout ce temps-là, lui, Coche,
continuerait sa vie, vaquant à ses occupations, promenant son
secret de place en place, avec la joie de l'avare qui garde dans
sa poche, et tâte à chaque pas, la clé du coffre où sont enfermées
ses valeurs. Jamais l'homme ne possède à un degré aussi élevé la
conscience de sa force morale, de sa valeur, que dès l'instant où
il détient une parcelle du mystère qui l'entoure. Mais, quelle
lourde charge aussi, qu'un secret! De quel poids il pèse sur les
épaules, et quelle tentation ne doit-on pas éprouver à tout
instant de crier:
«Vous ignorez tous! Moi je sais.»
Plus d'une fois, en plein jour, il traverserait le boulevard
Lannes, et s'offrirait cette satisfaction, voyant des gens passer,
devant la maison du crime, de lever les yeux et de se dire:
«Derrière ces volets clos, il y a un homme assassiné.»
Et il songeait encore:
«Je n'aurais, pour affoler de curiosité tous ces êtres qui vont et
viennent autour de moi, qu'à dire un mot... Ce mot, je ne le dirai
pas. Je dois m'en remettre au hasard. Il m'a fait sortir de chez
mon ami à l'heure qu'il fallait pour que je pusse connaître ces
choses: il fixera la seconde précise où tout se découvrira.»
Tout en réfléchissant, il arriva devant un café. À travers la
glace embuée, il distingua des hommes en train de jouer aux
cartes, et, assise au comptoir la caissière assoupie. Un chat,
couché en rond auprès du poêle, sommeillait. Un garçon, debout
derrière les joueurs, suivait la partie, un autre dans un coin
regardait un journal illustré.
Le vent piquait très fort. De ce café de petits bourgeois se
dégageait une impression de calme tiède. Coche qui frissonnait un
peu, de fatigue, d'émotion et de froid, entra et s'assit. Une
sensation douce de chaleur le pénétra. Dans l'air où la fumée des
pipes avait mis un nuage, une odeur de cuisine, de café et
d'absinthe montait, accrue par la chaleur du poêle; cette odeur,
que d'habitude il détestait, lui parut infiniment douce. Il
demanda un café cognac, se frotta les mains, prit distraitement un
journal du soir qui traînait sur un coin de table, le reposa
brusquement, se leva et dit sans s'en rendre compte presque haut:
-- Sapristi!...
Un des joueurs tourna la tête; le garçon arrêté devant la caisse,
croyant qu'on l'appelait, s'empressa:
-- Voilà, Monsieur.
Coche fit signe de la main:
-- Non... Je ne vous appelais pas... Avez-vous le téléphone ici?
-- Parfaitement, Monsieur. La porte à droite, et au fond du
couloir.
-- Merci.
Il se glissa entre deux tables, traversa le couloir, referma la
porte sur lui et actionna l'appel. Il s'énerva parce qu'on tardait
à répondre. Enfin, une sonnerie retentit. Il décrocha le récepteur
et demanda:
-- Allô. Le 115-92, ou 96?...
Il écouta les appels de bureau à bureau, les sonneries qui
tapaient dans ses oreilles comme des petites baguettes sur un
tambourin trop tendu. Une voix dit enfin:
-- Allô. Qu'est-ce que vous désirez?
Il modifia sa voix:
-- Je suis bien au 115-- 92?
-- Oui, Monsieur. Vous désirez?...
-- Le journal _Le Monde_?
-- Oui, Monsieur...
-- Je désirerais parler au secrétaire de la rédaction.
Une autre voix passa dans l'appareil, celle de l'employé du
Central qui demandait un numéro.
-- Allô! Allô! fit Coche... laissez-nous, Monsieur, retirez-
vous... Je cause... Allô! _Le Monde_?... Oui? Je voudrais parler
au secrétaire de la rédaction.
-- Ce n'est pas possible, il est à la composition, et on ne peut
pas le déranger.
-- C'est tout à fait urgent.
-- Je vais voir, mais de la part de qui?...
-- Diable, pensa Coche, je n'avais pas songé à cela. Mais il
n'hésita pas:
-- De la part du Directeur, Monsieur Chénard.
-- C'est différent, Monsieur... Je vais prévenir. Ne quittez
pas...
Par le téléphone arrivaient assourdis et mêlés, les bruits confus
du journal: un vague ronflement, un froissement de papiers, tous
les murmures que Coche connaissait bien pour les entendre depuis
dix ans, toutes les nuits, à la même heure, lorsque, son service
fini, il s'apprêtait à rentrer se coucher.
-- Monsieur Chénard? fit le secrétaire de la rédaction un peu
essoufflé...
-- Non Monsieur, répondit Coche, changeant toujours sa voix,
pardonnez-moi, je ne suis pas le Directeur de votre journal. J'ai
pris son nom pour être sûr de vous joindre, car ce que j'ai à vous
annoncer est de la plus haute importance et ne souffre aucun
retard...
-- Qui êtes-vous alors?
-- Quand je vous aurai dit que je m'appelle Dupont ou Durand, cela
ne vous apprendra rien, et n'aura servi qu'à vous faire perdre un
temps précieux.
-- Ça suffit comme plaisanterie...
-- Pour Dieu, Monsieur, s'écria Coche en tapant du pied, ne
raccrochez pas l'appareil! Je vous apporte une nouvelle
sensationnelle, une nouvelle qu'aucun journal ne possédera demain,
ni après-demain, si je ne la lui donne pas. Un mot avant tout:
Est-ce que votre journal roule?
-- Pas encore, mais il va rouler dans dix minutes. Vous voyez donc
que je n'ai pas le temps...
-- Il faut que vous ayez celui de faire sauter quelques lignes en
_Dernière heure_ et de les remplacer par celles que je vais vous
dicter:
«Un crime effroyable vient d'être commis au numéro 29 du boulevard
Lannes, dans une maison habitée par un vieillard d'une soixantaine
d'années. La victime a été frappée d'un coup de couteau qui lui a
sectionné la gorge de l'oreille au sternum. Le vol semble avoir
été le mobile du crime.»
-- Un instant, répétez l'adresse...
-- 29, boulevard Lannes.
-- Je vous remercie, mais qui me dit?... qu'est-ce qui me
prouve?... Comment pouvez-vous savoir? Je ne peux pas publier une
information pareille sans preuve... Le temps matériel me manque
pour contrôler... Dites-moi quelque chose qui m'indique à quelle
source vous avez puisé ce renseignement... Allô! Allô! ne quittez
pas... répondez, Monsieur...
-- Eh bien, fit Coche, admettez si vous voulez, que je suis
l'assassin!... Mais laissez-moi vous dire ceci: j'achèterai le
premier numéro du _Monde_ qui sortira de vos presses, et, si je
n'y trouve pas l'information que je vous transmets, je la passe au
_Télégraphe_, votre concurrent. Après ça, vous vous arrangerez
avec M. Chénard. Faites sauter six lignes, croyez-moi, et
remplacez-les par les miennes...
-- Encore un mot, Monsieur, depuis quand savez-vous?...
Coche raccrocha tout doucement le récepteur, quitta la cabine,
rentra dans la salle, et se mit à boire son café à petites
gorgées, en homme satisfait d'avoir mené à bonne fin une affaire.
Après quoi, ayant payé avec un billet de banque, le seul qu'il
possédât et qui figurait dans son portefeuille du 1er janvier au
31 décembre, pour «avoir l'air», il releva le col de son
pardessus, et sortit. Seulement, sur le pas de la porte, il
s'arrêta et se dit à lui-même:
«Coche, mon ami, tu es un grand journaliste!»
CHAPITRE III
LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER
Pendant plus de cinq minutes, le secrétaire de la rédaction du
Monde cria, trépigna, jura.
-- Allô! Allô! Bon Dieu! Répondez!... Les brutes! Ils nous ont
coupés! Allô! Allô!
Il raccrocha le récepteur et se mit à sonner avec rage.
-- Allô Monsieur! Vous nous avez coupés!
-- Pas du tout. On a dû replacer le récepteur.
-- Alors, il y a erreur. Rappelez, je vous en prie...
Au bout d'un instant, une voix qui n'était plus celle de tout à
l'heure, demanda:
-- Allô. Vous demandez?
-- C'est bien d'ici qu'on vient de téléphoner?
-- On a en effet téléphoné il y a quelques minutes, mais je ne
sais pas si c'est à vous...
-- Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire avec qui je cause?
-- Avec le café Paul, place du Trocadéro.
-- C'est bien cela. Dites à la personne qui parlait que j'ai un
mot à ajouter.
-- Impossible, Monsieur, cette personne vient de partir.
-- Envoyez un garçon... Courez... je vous en prie...
-- Pas moyen, Monsieur, nous fermons, et ce monsieur doit être
loin, maintenant.
-- Pourriez-vous me dire comment était ce monsieur?... Le
connaissez-vous?... Est-ce un habitué de votre café?...
-- Non, je le voyais pour la première fois... Pour ce qui est de
vous le dépeindre, c'est un monsieur d'une trentaine d'années,
brun, avec de petites moustaches... Je crois bien qu'il était en
habit de soirée... Mais je n'y ai pas fait très attention.
-- Merci, pardon de vous avoir dérangé...
-- Il n'y a pas de quoi. Bonsoir, Monsieur.
-- Bonsoir...
Le secrétaire de la rédaction demeura perplexe. Devait-il publier
la nouvelle qu'on lui avait donnée, ou valait-il mieux attendre au
lendemain? Si l'information était exacte, il serait désolant d'en
laisser profiter un autre journal. Mais si elle était fausse?...
Il fallait prendre sur la seconde une grande résolution.
Ayant bien réfléchi il esquissa un geste vague, supprima quelques
lignes qui donnaient le texte des dernières injures déversées par
les partis d'opposition à la Diète croate, et les remplaça par les
suivantes:
«HORRIBLE TRAGÉDIE»
«Nous apprenons qu'un crime vient d'être découvert au numéro 29,
du boulevard Lannes, dans une maison habitée par un vieillard. La
victime a été littéralement égorgée par les meurtriers. Un de nos
collaborateurs se rend sur les lieux.»
«Information de dernière heure sous toutes réserves.»
Quelques instants plus tard, les machines roulaient à toute
vitesse, et à trois heures du matin, trois cent mille exemplaires
partaient pour les diverses gares, emportant la nouvelle du
«_Crime du boulevard Lannes_». À cinq heures moins le quart, la
moitié de l'édition de Paris était faite. À ce moment le
secrétaire de la rédaction qui n'avait pas quitté le journal
regarda sa montre, fit appeler un garçon:
-- Allez chez M. Onésime Coche, rue de Douai, et dites-lui de
venir me parler immédiatement, pour une affaire tout à fait
urgente.
«De cette façon, pensa-t-il, cet incorrigible Coche ne pourra pas
colporter la nouvelle. Si elle est erronée, la mention _sous
toutes réserves_ me met à l'abri de tout reproche, et si elle est
vraie, aucun confrère n'en profitera. Ah! si Coche était sérieux,
je l'aurais fait prévenir sur l'heure. Mais fiez-vous donc à un
garçon qui de la meilleure foi du monde, et avec les plus louables
intentions aurait mis tout Paris au courant de l'affaire; à un
être charmant mais irrégulier, sautillant, et qui trouve moyen de
ne pas venir au journal, juste cette nuit! Il suffît qu'on ait
besoin de lui pour ne pas l'avoir sous la main. Enfin...»
Puis satisfait d'avoir habilement solutionné la question, il
alluma une pipe et se frotta les mains en murmurant:
«Mon ami, tu es un secrétaire de rédaction épatant.»
... Onésime Coche venait de s'endormir quand le garçon du _Monde_
sonna à sa porte. Il s'éveilla en sursaut, prêta l'oreille,
n'étant pas sur de n'avoir pas rêvé, mais au second coup de
sonnette, il se mit sur son séant, et demanda:
-- Qui est là?
-- Jules, le garçon du _Monde_.
-- Un moment, j'arrive.
Il alluma sa bougie, enfila son pantalon et ouvrit la porte,
d'assez mauvaise humeur:
-- Qu'est-ce qu'il y a de cassé, qu'est-ce qu'on me veut?
-- M. Avyot vous fait dire de venir tout de suite.
-- Ah! non! mais il rigole, M. Avyot! Il n'est pas cinq heures du
matin!
-- Pardon, Monsieur, il est 5 heures 20.
-- 5 heures 20! C'est pas une heure pour faire sortir les gens de
leur lit. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouvé... Bonsoir,
Jules.
Et il le poussa vers la porte.
-- Moi, je veux bien, fit le garçon. Seulement, je crois que c'est
urgent tout de même, rapport à ça...
-- Quoi ça?
Jules sortit de sa poche un journal encore humide, où l'encre trop
fraîche s'étalait sous le doigt. Il le déplia à la troisième page,
et désigna, tout en bas de la dernière heure, l'information ayant
trait au crime du boulevard Lannes. Tandis que Coche parcourait
les lignes, il ajouta:
-- C'est venu par téléphone au moment où nous allions rouler. Si
c'est pas une blague, le rigolo qui a fait ça a gagné vingt-cinq
francs dans sa nuit.
-- Vingt-cinq francs?...
-- Vous pensez bien qu'il n'a pas téléphoné ça qu'à nous. Il a
fait son boniment, à tous les journaux du matin, et tout à l'heure
il passera à la caisse et se fera reconnaître pour palper. Moi, je
l'ai fait pour l'incendie du Bazar de la Charité. Je me trouvais
devant... Seulement c'était pour les journaux du soir et il y en a
juste deux qui paient...
-- Parfaitement... Parfaitement, dit Coche en lui rendant son
journal. Vous êtes un malin, Jules!...
Mais il pensait:
-- Imbécile!
Puis il ajouta:
-- Oui, c'est probablement ça, dites à M. Avyot que je viens. Le
temps de m'habiller...
Resté seul, Coche se mit à rire. N'était-il pas drôle, en effet,
qu'on vint lui annoncer, à lui, cette nouvelle? Sur le premier
moment, il avait éprouvé une surprise réelle. Deux ou trois heures
de sommeil lourd lui avaient fait oublier les émotions de la nuit.
Il s'était demandé pendant un instant pourquoi on l'appelait, et
n'avait compris que lorsque Jules avait déplié le journal.
Décidément les choses allaient pour le mieux. Il avait craint
qu'un autre ne fût mis sur cette affaire, ce qui eût un peu
paralysé son action. Maintenant, il allait pouvoir jouer la partie
à sa façon.
Tout en réfléchissant, il s'habillait. Comme il faisait froid dans
la chambre sans feu, il prit une chemise de flanelle, des
vêtements épais, et un gros pardessus d'automobile. Le chapeau sur
la tête, il tâta ses poches, sentit ses clefs, son portefeuille,
son bloc-notes et son stylographe. Il n'oubliait rien. En passant
devant la loge du concierge, il demanda le cordon, et entendit une
voix ensommeillée qui grognait derrière la vitre:
-- Ça va bientôt finir cette nuit?...
Un cocher maraudait. Il le héla, donna l'adresse du _Monde_, et de
nouveau, se prit à réfléchir.
La seule attitude possible était, pour le journal, celle de
l'ignorance absolue. Un peu de mauvaise volonté même ne serait pas
inutile. Une incrédulité à peine dissimulée ne messiérait point.
De la sorte, il ôtait par avance tout soupçon, et laissait au
secrétaire de la rédaction l'orgueil d'avoir vu juste. Il
connaissait trop bien les hommes en général, et les journalistes
en particulier, pour négliger cette vérité que, pour arriver à ses
fins, il faut leur laisser une part de succès dans toute
entreprise: c'est un courtage comme un autre. Avyot
s'intéresserait d'autant plus à l'affaire qu'il pourrait dire à
tout le monde:
-- «J'ai eu du flair. Personne ne voulait me suivre. Coche
prétendait que je m'étais laissé mettre dedans. Mais j'ai tenu
bon. Je sentais que ce n'était pas un canard; on ne me la fait
pas, je suis un vieux routier.»
La voiture s'était arrêtée. Il paya le cocher et monta rapidement
à la rédaction. Le secrétaire l'attendait marchant de long en
large dans son bureau. Dès qu'il l'aperçut, il s'écria:
-- Vous voilà enfin! On vous cherche depuis une heure du matin. Je
ne sais où vous passez vos nuits -- cela vous regarde, d'ailleurs
-- mais franchement vous pourriez bien monter au journal. On ne
sait jamais où vous trouver...
-- Chez moi, fit Coche le plus naturellement du monde. J'ai dîné
en ville, et à une heure du matin j'étais dans mon lit. J'ai
quitté le journal à sept heures et demi du soir, tout était calme.
Que s'est-il donc passé depuis qui ait nécessité ma présence?
-- Ceci: à deux heures du matin environ, j'ai été avisé qu'un
crime venait d'être commis boulevard Lannes.
-- Fort bien, je saute en taxi-auto et je cours au commissariat de
police du quartier.
Le secrétaire lui mit la main sur l'épaule:
-- Un moment! On y serait fort en peine de vous donner le moindre
renseignement, pour l'excellente raison qu'on ignore ce dont il
s'agit.
-- Je ne saisis pas bien, fit Coche. On n'a pas connaissance du
crime au commissariat, et vous en êtes informé, vous? Comment?
-- Voyez, fit Avyot en lui tendant le journal.
Coche parcourut pour la seconde fois son information de dernière
heure, et parut la lire avec la plus grande attention.
-- Diable, murmura-t-il, quand il eut fini. Voilà qui me semble
louche. Êtes-vous bien sûr de n'avoir pas été mystifié?
-- Si j'en étais absolument sûr, répliqua le secrétaire, je
n'aurais pas mis la mention «_sous toutes réserves..._» Cependant
-- et son air devint mystérieux -- j'ai de bonnes, d'excellentes
raisons de croire.
-- Serait-il indiscret de vous demander ces raisons?...
-- Indiscret?... Non... Mais inutile, tout au moins... Au
demeurant la situation, assez simple, peut se résumer en quelques
mots: Vérifier tout d'abord l'information. Ensuite, étant les
premiers et les seuls à l'avoir, profiter de nos vingt-quatre
heures d'avance sur les autres journaux pour pousser notre enquête
parallèlement à celle de la police. Je pense que mon correspondant
ne s'en tiendra pas à sa communication de cette nuit, et que je le
verrai sous peu, ne serait-ce que pour toucher quelque argent...
-- Croyez-vous? fit Coche.
-- Je le crois, affirma le secrétaire.
-- Peuh! murmura Coche.
-- Mon cher, vous m'accorderez une certaine expérience dans un
métier que j'ai fait pendant vingt ans?...
-- Âme naïve, songea Coche. Si tu le connaissais, ce
correspondant, comme tu serais étonné! Orgueilleux maladroit, tu
n'avais pas le ton si tranchant cette nuit quand tu me
suppliais... Non, il ne viendra pas frapper à la caisse, ton
informateur. Le louis que tu lui donnerais ne suffit pas à son
ambition; ton expérience est bien petite près de sa ruse. Et, tout
haut, il ajouta:
-- Certes... Il n'en est pas moins vrai que tout cela est bien
bizarre, et que je me demande par quel bout il faut commencer.
-- C'est votre affaire. Assurez-vous d'abord de la véracité du
fait, ensuite débrouillez-vous de façon à me donner quatre cents
lignes avec photographies pour ce soir. Si vous vous en tirez
bien, je demanderai pour vous au patron une augmentation de
cinquante francs par mois.
-- Je vous suis tout à fait obligé, fit le reporter.
Et à part lui il pensa:
«Si je m'en tire bien, ce que moi j'appelle bien m'en tirer, ce
n'est pas de cinquante francs qu'il sera question, mon bonhomme!
Le journal qui voudra Onésime Coche y mettra le prix. Nous
traiterons en grand, à l'américaine!»
... Dehors le ciel se salissait de traînées pâles. Le jour prêt à
venir mêlait ses reflets blancs à la lueur de la lampe. Les
machines arrêtées, l'on n'entendait plus à la place de leur
ronflement cadencé, que les murmures vagues, les bruits multiples
et confus de la rue, coupés de temps en temps par l'appel sonore
d'une trompe d'automobile. Un omnibus passa avec un grand fracas
de roues et de vitres secouées. Onésime Coche se leva, prit un
numéro du _Monde_, et le mit dans sa poche.
-- Vous dites, boulevard Lannes, numéro?...