Mais ce mot magique «La Police» demeura sans écho comme les

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Maurice Level

L'ÉPOUVANTE

(1908)

Table des matières

CHAPITRE PREMIER LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE

CHAPITRE II 29, BOULEVARD LANNES

CHAPITRE III LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER

CHAPITRE IV LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN

CHAPITRE V QUELQUES POINTS DE DETAIL

CHAPITRE VI L'INCONNU DU 22

CHAPITRE VII DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN

CHAPITRE VIII L'INQUIETUDE

CHAPITRE IX L'ANGOISSE

CHAPITRE X L'EPOUVANTE

À MA SOEUR MADELEINE LEVEL

_Ma chérie,

Je te dédie ce livre en souvenir du temps où tu m'encourageais

avant tout et contre tous à écrire.

M'acquittant ainsi de cette vieille dette de reconnaissance, je

suis sûr d'être approuvé par papa, et d'obéir à la pensée de celle

qui, jusqu'à la fin, nous voulut, Marie et moi, unis par une

tendresse fraternelle impérissable._

MAURICE LEVEL

CHAPITRE PREMIER

LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE

-- Alors, c'est bien entendu, fit M. Ledoux sur le pas de sa

porte. Dès que vous aurez une soirée libre, un mot, et vous venez

dîner à la maison?

-- Entendu, et encore merci pour l'excellente soirée...

-- Vous voulez rire. C'est moi, tout au contraire... Levez bien

votre col, il ne fait pas chaud. Vous connaissez le chemin? Le

boulevard Lannes tout droit jusqu'à l'avenue Henri-Martin. En

marchant vite, vous trouverez peut-être le dernier tramway... Ah!

un mot, vous avez un revolver? le quartier n'est pas très sûr...

-- N'ayez crainte, je suis toujours armé, j'ai l'habitude des

excursions nocturnes dans Paris, et je connais, par profession,

les tours des rôdeurs. Ne m'accompagnez pas plus loin. Le clair de

lune est admirable. J'y vois comme en plein jour, rentrez...

Onésime Coche traversa le trottoir, gagna le milieu de la

chaussée, et se mit en route d'un pas allègre. Comme il arrivait

au coin de la rue, il entendit la voix de son hôte qui lui criait:

-- À bientôt, je compte sur vous?...

Il se retourna et répondit:

-- C'est promis.

M. Ledoux, sur la première marche du perron lui faisait au revoir

de la main. Derrière lui, le corridor tendu d'andrinople, éclairé

par une lampe de plafond, découpait dans la nuit une tache rose.

Du petit jardin endormi, de la maisonnette aux volets clos, de

l'intérieur confortable et bourgeois trahi par ce rectangle de

lumière, se dégageait un calme de petite ville, un calme lointain,

familial. Et Onésime Coche, en qui dix années d'existence à Paris

n'avaient pu effacer complètement les impressions des jours passés

au fond d'une province, le souvenir des longues soirées d'hiver,

des rues silencieuses où l'on entend par les soirs de printemps,

lorsque le bois travaille, craquer les auvents des maisons et les

poutres des toits, demeura un instant immobile devant cette porte

qui se refermait. Sans savoir pourquoi, il évoqua «ses vieux»,

depuis longtemps assoupis à cette heure, la bonne maison

d'autrefois, la petite patrie absente, et la vie simple et facile

qu'aurait pu être la sienne, si quelque démon ne l'avait attiré

vers l'immense Paris, où, débarqué en conquérant il avait dû,

n'ayant jamais connu la chance, se contenter d'une place de

reporter dans un quotidien du matin.

Il alluma une cigarette, et, sans hâte, reprit son chemin.

Le dîner fin, le vin vieux, avaient fait se lever dans sa tête des

vapeurs légères, des espoirs endormis, et, dans cette minute où

rien ne troublait son rêve, ni le bruit des machines, ni le

frisson du papier, ni l'odeur d'encre, de chiffons et de graisse

qui flotte dans les salles de rédaction, il entrevit presque

prochaine, cette chose formidable et fragile, qu'il n'espérait

plus guère cependant: _la Gloire_!

Une ou deux fois, dans des restaurants de nuit, sous l'incendie

des lumières, parmi le relent des mets, le parfum des femmes, le

frôlement des chairs et la musique des tziganes, accoudé à sa

table, le cerveau vide, les oreilles et les yeux exaspérés par les

couleurs et par le bruit, il avait éprouvé cette même sensation

inattendue et nette d'être quelqu'un, de porter en lui de grandes

choses, et de se dire:

«En ce moment, si j'avais une plume, de l'encre et du papier,

j'écrirais des phrases immortelles...»

Hélas, à cette heure louche, où un autre soi-même semble sauter

sur les épaules du vrai, et l'étreindre, on n'a jamais la plume,

l'encre et le papier... De même, dans le calme de cette nuit

d'hiver sous la caresse irritante de la bise, idées et souvenirs

effleuraient son âme sans presque s'y poser.

Une horloge tinta: ce bruit suffit à mettre en fuite tous ses

rêves. Le passé se plaît à rôder dans le silence, mais rien

n'évoque plus insolemment le présent que le rappel inopiné de

l'heure.

-- Allons, bon, fit-il! Minuit et demi, j'ai raté le dernier

tramway. Du diable si je trouve une voiture dans ce quartier

perdu!

Il pressa le pas. Le boulevard s'allongeait interminable, bordé à

gauche par des petits hôtels, à droite par la masse arrondie des

fortifications. De loin en loin, des becs de gaz jalonnaient le

trottoir. C'était tout ce qui semblait vivre sur cette voie parmi

les maisons endormies, les monticules de gazon, et les arbres sans

feuilles où la nuit ne mettait même pas un frisson. Ce calme

absolu, ce silence total, avaient quelque chose d'énervant. En

passant près d'un bastion occupé par des gendarmes, Onésime Coche

ralentit son allure, et jeta un coup d'oeil dans la guérite du

factionnaire. Elle était vide. Il longea le mur. Derrière les

grilles, la cour s'étalait toute blanche, d'un blanc sur qui les

cailloux mettaient de place en place la tache noire de leur petite

ombre. Des écuries, venait un raclement de chaînes et le

piaffement maladroit d'un cheval embarré.

Ces vagues bruits dissipèrent complètement l'espèce d'angoisse qui

ne l'avait pas quitté depuis qu'il s'était mis en route: Onésime

Coche, rêveur, poète, s'était évanoui; il ne restait plus

qu'Onésime Coche, reporter infatigable, toujours prêt à boucler sa

valise, et à interviewer avec le même sans-gêne, le même sourire,

l'explorateur revenu du Pôle nord, ou la concierge qui «croyait

avoir vu passer l'assassin»...

Sa cigarette s'était éteinte. Il en tira une autre de sa poche, et

s'arrêta pour l'allumer. Il allait repartir, quand il vit trois

ombres qui se glissaient le long des grilles, et qui venaient vers

lui. En tout autre moment, il n'eût pas même tourné la tête. Mais

l'heure tardive, le quartier désert, et un instinct bizarre

retinrent son attention. Il recula dans l'ombre, et, caché

derrière un arbre, regarda.

Dans la suite, il se souvint qu'en cette seconde, qui devait être

décisive dans sa vie, ses sens avaient pris une acuité étrange:

Ses yeux fouillaient la nuit, y découvrant mille détails. Son

oreille distinguait les moindres froissements. Bien qu'il fût

brave, et même téméraire, il mit la main sur son revolver, et

éprouva, à en caresser la crosse, une sécurité joyeuse. Mille

pensées confuses traversèrent son cerveau. Il aperçut nettement

des choses qui, depuis des années, dormaient en lui. Pendant

quelques secondes, il comprit l'angoisse de l'homme en péril qui

revit, entre deux battements de son coeur toute sa vie, il connut

l'avertissement redoutable et précis du danger présent, immédiat,

et cet effort désespéré de la machine humaine dont les muscles,

les sens et la raison, atteignent pour la défense de l'être, le

maximum de leur perfection.

Les ombres avançaient toujours, s'arrêtant net, puis repartant,

glissant par bonds successifs et rapides. Quand elles ne furent

plus qu'à quelques pas de lui, elles ralentirent leur course, et

s'arrêtèrent. Alors, sous la lumière du bec de gaz, il put les

étudier tout à son aise, et suivre leurs moindres mouvements.

Il y avait une femme et deux hommes. Le plus petit tenait sous le

bras un paquet volumineux enveloppé de chiffons. La femme tournait

la tête de droite à gauche, l'oreille au guet. Comme s'ils avaient

craint que quelqu'invisible témoin pût les deviner, l'homme au

paquet bleu, et la femme reculèrent, afin de sortir du cercle de

lumière. L'autre ne bougea pas tout d'abord, puis fit un pas en

avant, et, les mains sur les yeux, s'appuya au bec de gaz. Il

avait vraiment, un aspect sinistre avec sa face blême, ses joues

creuses, ses larges mains crispées sur son visage, ses cheveux

noirs dont une mèche retombait, luisante, sur le front. Entre ses

doigts, du sang avait coulé, accrochant un mince caillot à la

moustache et à la lèvre, et descendant le long du menton et du cou

jusqu'au col de la veste.

-- Eh bien, fit la femme à mi-voix, qu'est-ce que tu attends?

Il grogna:

-- J'ai mal, bon Dieu!

Elle se dégagea de l'ombre, et vint à lui. Le petit homme la

suivit, posa son paquet à terre et murmura, avec un haussement

d'épaules:

-- C'est pas malheureux de se dorloter pour ça!

-- Je voudrais bien te voir! si tu étais arrangé comme moi! tiens

regarde.

Il écarta ses mains aux paumes rougies, et, parmi les cheveux

collés, une balafre apparut, effroyable, barrant son front de

gauche à droite, d'un grand sillon aux bords saignants et au fond

rosé, déchirant le sourcil et la paupière si noire et tuméfiée,

qu'elle laissait à peine deviner entre deux battements, un peu

d'une chose sanguinolente aussi, qui était l'oeil.

La femme, pitoyable, prit son mouchoir, et doucement, épongea la

blessure. Puis, comme le sang un instant coagulé se remettait à

couler, elle enleva quelques chiffons du paquet pour recouvrir la

plaie. Le blessé, grinçant des dents, tapant du pied, tendait sa

face de brute. L'autre grogna:

-- Tu vas pas défaire mon colis?

-- Non, mais des fois?... fit la femme en détournant la tête, les

mains toujours sur les yeux du blessé.

Le petit se mit à genoux et referma le ballot tant bien que mal,

tordant un objet doré qui dépassait, puis se releva, son fardeau

sous le bras, et attendit. Seulement, quand l'homme à la balafre

fut pansé, et que la femme voulut essuyer ses mains à son tablier,

il lui dit, la regardant droit dans les yeux:

-- À bas! ça se lave, ça s'essuie pas! compris?

Le trio rentra dans l'ombre, et reprit sa route, rasant les murs,

sans un mot, fuyant sur la pointe des pieds. Une branche d'arbre

tomba en travers du trottoir sur leurs talons. Ils se retournèrent

d'un saut, poings ramassés et tête basse. Coche revit une dernière

fois les cheveux roux de la femme, la bouche tordue du petit et

l'effroyable face à demi cachée par les linges maculés de sang,

après quoi ils se jetèrent de côté, gagnèrent le gazon des

fortifications et se perdirent dans la nuit.

Alors Coche qui durant un moment s'était dit: «S'ils

m'aperçoivent, je suis un homme mort», respira largement, lâcha

son revolver que ses doigts n'avaient cessé de tâter pendant toute

la scène, et, sûr d'être bien seul se prit à réfléchir.

Tout d'abord, il songea que son ami Ledoux avait raison, en lui

disant que le quartier n'était pas sûr, et il ajouta une formule

qu'il avait si souvent écrite à la fin de ses articles:

«La police est bien mal faite.»

Il décida donc de gagner le milieu de la chaussée et de se hâter

jusqu'à l'avenue Henri-Martin.

Pourquoi? pour le seul plaisir, sans profit et sans gloire, se

faire donner un mauvais coup? Mais, il n'avait pas fait quatre

pas, que son instinct de reporter, de policier amateur, reprit le

dessus, et qu'il s'arrêta net:

«L'estimable trio avec lequel j'ai fait connaissance venait, se

dit-il, de faire un mauvais coup. Quel genre de mauvais coup?

Attaque à main armée? simple cambriolage?... La blessure de l'un

me ferait pencher en faveur de la première hypothèse... mais le

paquet volumineux que portait l'autre m'oblige à m'arrêter à la

seconde. Des rôdeurs qui dévalisent un passant attardé ne trouvent

guère sur lui que de l'argent, voire des titres, des bijoux, dont

l'ensemble ne saurait constituer un chargement bien encombrant.

L'usage n'a pas encore pénétré dans nos moeurs, de se promener la

nuit, avec de l'argenterie, des bibelots. Or, si j'ai bien vu, le

paquet renfermait des objets de métal. Pour que je commette une

erreur sur ce point, il faudrait que mes oreilles fussent aussi

imparfaites que mes yeux, car j'ai distingué un cadran de pendule,

et j'ai entendu, lorsque l'homme a déposé son fardeau, un

tintement semblable à celui que produiraient des couverts

entrechoqués. Quant à la blessure... Dispute et rixe pour le

partage du butin?... Chute contre un corps dur et tranchant,

marbre de cheminée, porte garnie de glaces?... C'est possible...

En tous cas, le cambriolage paraît évident... Alors? Alors, il y a

deux écoles: ou bien retourner sur mes pas à toute vitesse, et

tâcher de retrouver la piste des gredins, ou m'efforcer de

découvrir la maison à qui ils ont rendu visite.

«Or, j'ai perdu dix bonnes minutes, et maintenant mes gaillards

sont loin. En admettant même que je les retrouve, seul contre

trois, je ne pourrais rien. Leur capture, au demeurant, n'est

point de mon ressort: Nous payons des agents pour cela. Tandis

que, découvrir la maison mise à sac, voilà qui est en vérité digne

de tenter ma fantaisie d'amateur. Nul avant moi n'a eu

connaissance du vol. Je sais exactement d'où venait le trio. Mon

regard porte bien à trois cents mètres malgré la nuit: c'est à

cette distance environ que les ombres me sont apparues: Depuis la

seconde où je les ai vus, les deux hommes et la femme ne se sont

pas arrêtés jusqu'au bec de gaz.

«Je peux donc franchir ces trois cents mètres sans m'occuper de

rien, après quoi j'aviserai.»

Il se mit en marche, sans hâte, se retournant de temps en temps

pour juger la distance parcourue. Son pas pouvait être d'environ

soixante-quinze centimètres; il compta quatre cents pas et

s'arrêta. À partir de ce moment, il était dans la zone d'action

possible. Si le vol avait eu lieu avant l'avenue Henri-Martin, il

avait la certitude de découvrir un indice. Il quitta la chaussée,

monta sur le trottoir, et suivit la grille de la première maison.

Il atteignit ainsi une petite porte fermée. La maison était au

fond du jardin; derrière les volets clos il y avait de la lumière.

Il ne s'attarda pas davantage, et poursuivit son chemin. Partout

le même calme, nulle trace d'effraction. Il commençait à

désespérer de rien découvrir, quand, ayant posé sa main contre une

porte, il la sentit céder sous sa pression et s'ouvrir.

Il leva les yeux. La maison était obscure, silencieuse, et ce

silence lui parut étrangement profond. Il haussa les épaules et

murmura:

«Qu'est-ce que je vais chercher? Quel mauvais tour me joue mon

imagination à l'heure où j'ai besoin de tout mon sang-froid?...

pourtant par quel hasard, cette porte n'est-elle pas fermée?»

La porte avait tourné complètement sur ses gonds. Il voyait le

petit jardin aux plates-bandes bien soignées, la terre ratissée

avec soin, et le sable blond de l'allée qui semblait d'or sous la

caresse de la lune. Une hésitation le gagnait maintenant, si forte

qu'il décida de continuer son chemin... Tout cela n'était sans

doute qu'un roman. Ces rôdeurs étaient peut-être de braves

ouvriers regagnant leur demeure... et que des malandrins avaient

attaqués... Qu'avaient-ils dit, en somme, qui pût donner corps à

ses soupçons? Leur allure était louche, leurs visages sinistres?

Mais lui-même, dans la nuit, apparaissant brusquement ainsi, ne

serait-il pas effrayant?...

Le drame se changeait peu à peu en vaudeville. Restait le

paquet... Et, s'il ne contenait qu'un vieux réveil et de la

ferraille?...

La nuit est une étrange conseillère. Elle met sur les objets et

sur les êtres des ombres fantasmagoriques que le soleil dissipe en

un instant. La peur, ouvrier diabolique, transforme tout, bâtit de

toutes pièces des histoires, bonnes pour les petits enfants. Nul

ne sait à quelle seconde précise elle s'insinue dans le cerveau.

Elle y travaille depuis des minutes, des heures qu'on se croit

encore maître de sa raison. On pense: «Je veux ceci. Je vois

cela...» Déjà elle a tout bousculé en nous, elle s'est installée,

souveraine. Ses yeux sont dans les nôtres, sa griffe frôle notre

nuque... Bientôt nous ne sommes plus qu'une loque orgueilleuse,

et, tout d'un coup, un grand frisson nous prend et nous secoue:

Dans un effort désespéré nous essayons d'échapper à son étreinte.

Peine inutile: les plus braves s'avouent vaincus les premiers.

C'est la minute trouble où l'on murmure la phrase redoutable:

«_J'ai peur!..._» Mais depuis des heures on claquait des dents

sans oser s'en rendre compte.

Onésime Coche recula d'un pas, et dit à haute voix:

-- Tu as peur, mon garçon.

Il attendit, cherchant à démêler l'impression exacte que ce mot

allait faire sur lui. Pas un muscle de son corps ne tressaillit.

Ses mains restèrent immobiles dans ses poches. Il n'eut même pas

cet étonnement fugitif qu'on ressent à entendre résonner sa propre

voix dans le silence. Il regardait toujours droit devant lui, et,

soudain, il tendit le cou: Dans le sable jaune de l'allée des

traces lui étaient apparues, qu'une ombre mince découpait,

empreintes de pas, nettes ici, déjà recouvertes par d'autres

empreintes. Il revint jusque sous la porte, se baissa et prit dans

sa main un peu de sable: C'était un sable sec, au grain très fin

et si léger que le moindre souffle devait le déplacer. Il

entr'ouvrit les doigts et le vit retomber en une poudre claire.

Alors, brusquement, tous ses doutes s'évanouirent avec toutes ses

théories sur la peur et les images fantastiques qu'elle suggère.

Jamais son esprit n'avait été plus lucide, jamais il ne s'était

senti plus calme. Son cerveau travaillait comme un bon tâcheron

qui abat sa besogne et qui, ayant frappé son dernier coup de

marteau, prend la pièce achevée et, le poing tendu, l'élève

satisfait à hauteur de son oeil.

Il se ressaisit, ramassa ses idées confuses. Tout ce qui pendant

un moment lui avait semblé chimérique lui apparut de nouveau plus

que vraisemblable, vrai. Une certitude faite d'indices précis

l'envahit. Il abandonna les hypothèses pour des faits contrôlables

que son imagination ne pouvait plus travestir. De déductions en

déductions -- logiques, cette fois -- il en arriva au point exact

d'où il était parti sur une simple impression:

Des pas avaient foulé le sable de l'allée et l'avaient foulé

récemment, car le vent, si léger qu'il fût, n'eût pas manqué

d'effacer les empreintes si elles avaient été anciennes. Les

hommes et la femme avaient passé là. Nul autre qu'eux n'avait

franchi le seuil de cette maison. Le mystère entrevu dormait

derrière ces murs silencieux, dans l'ombre de ces pièces aux

fenêtres closes. Une force invisible le poussa en avant.

Il entra.

D'abord, il avança avec précaution, évitant de poser ses pieds sur

les traces de pas. Bien qu'il sût que la moindre brise dût les

effacer, il y attachait trop d'importance pour les détruire lui-

même. Les cambrioleurs avaient laissé, sans s'en douter, leur

carte de visite: le plus maladroit policier de province n'eut pas

manqué de la respecter, et d'en faire état, dans la suite. Il se

souvint de mille causes sensationnelles où des indices bien plus

faibles avaient facilité les recherches. L'aventure de ce criminel

retrouvé à plusieurs années de distance grâce à une bottine

oubliée revint à sa mémoire, et il s'émerveilla de ce que son

esprit fût si lucide et si prompt après les doutes de la minute

précédente. La raison avait fait place à une sorte d'instinct

supérieur qui guidait, non seulement ses déductions les plus

audacieuses, mais ses moindres gestes. Il arriva ainsi, ayant à

peine fait dix pas, à la porte de la maison. Lui que, tout à

l'heure, l'apparition d'une ombre, d'une trace, troublait au point

de le faire hésiter; lui, qui n'avait osé, durant un long moment,

formuler ses doutes, il n'éprouva pas la moindre surprise de ce

que la porte s'ouvrît lorsqu'il en tourna le bouton. Logiquement,

pourtant, il était bien plus naturel qu'on eût omis de refermer la

grille que la porte d'entrée: la grille n'offrait qu'un mince

obstacle aux rôdeurs; le premier venu pouvait sans effort se

hisser sur le mur d'enceinte, franchir les courtes piques de fer

et retomber sans bruit dans le jardin, tandis que la porte même de

la maison était une barrière assez sérieuse pour qu'on n'omit pas

de la fermer avant de s'endormir. Ce raisonnement simple ne

l'effleura même pas, non plus que l'inquiétude d'être pris lui-

même pour un cambrioleur et reçu comme tel.

Cependant, lorsqu'il entendit son talon résonner sur les dalles du

corridor, il s'arrêta, imperceptiblement. Il chercha une allumette

dans sa poche: la boîte était vide. Il murmura: «Tant pis», retira

son revolver de sa gaine et tâtonna, la main grande ouverte, guidé

seulement par le contact du mur très froid, humide et qui collait

aux doigts. Brusquement il perdit ce contact, et sa main s'agita

dans le vide. Il avança un pied, puis l'autre, heurta un objet qui

rendit un son moins rude que celui des dalles. Il se baissa,

explora l'ombre les paumes en avant, sentit une marche et un petit

tapis dont le velouté lui fut agréable après l'humidité du mur. Il

se redressa et toucha la rampe; le bois craqua. Sans presque se

rendre compte comment, sans chercher à savoir pourquoi il montait

au premier étage plutôt que de visiter le rez-de-chaussée, il

s'engagea dans l'escalier. Il compta douze marches, trouva un

petit palier, explora le mur: Toujours la pierre lisse. Il monta

encore, compta onze marches, après quoi son pied ne fût arrêté par

rien: La route était libre. Il s'agissait maintenant de s'orienter

et, avant tout, sous peine de se faire tuer, d'annoncer sa

présence.

Le sommeil du ou des locataires de la maison devait être bien

profond pour qu'ils ne l'eussent pas entendu marcher. L'escalier

avait plus de vingt fois crié sous ses pas. La porte, malgré

toutes les précautions, avait grincé quand il l'avait fermée. Qui

sait si, derrière une cloison, un homme ne l'attendait pas, le

revolver au poing prêt à faire feu? À ce jeu il ne risquait rien

de moins qu'une balle dans le corps. Il dit donc à mi-voix, pour

n'effrayer personne:

-- Quelqu'un?...

Pas de réponse. Il répéta, un peu plus fort:

-- Il n'y a personne?...

Après un temps, assez court, du reste, il ajouta:

-- N'ayez pas peur; ouvrez...

Pas de réponse.

-- Diable, pensa-t-il, on dort là-dedans! Ce détail que je ne

prévoyais pas va compliquer ma tâche. Je ne veux pourtant pas me

faire estropier par amour de l'art.

Il réfléchit une seconde, puis dit, à voix tout à fait haute,

cette fois:

-- Ouvrez! c'est la police.

Ce mot le fit sourire. D'où lui était venue cette idée d'annoncer

qu'il était «La Police»?... Onésime Coche policier! Onésime Coche,

sans cesse occupé à collectionner les maladresses de la

Préfecture, à railler ses agents, amené à s'affubler de leur

titre, voilà qui était drôle! La police (et du coup il se mit à

rire franchement) ne pensait guère à lui, ni aux cambrioleurs! À

cette heure, de loin en loin, deux sergents de ville somnolents se

promenaient dans les carrefours paisibles, le capuchon levé, les

mains aux poches. Dans les postes, auprès du poêle qui ronflait,

parmi l'odeur des pipes, du plâtre chauffé, du drap mouillé et du

cuir, des agents, à cheval sur un banc de bois, jouaient à la

manille avec des cartes grasses et si rugueuses que le papier se

roulait sous le doigt, attendant pour le passer à tabac, le

pochard attardé ou le laitier surpris en train de baptiser sa

marchandise: La Police? C'était ça. Onésime Coche, lui, était ce

qu'elle devrait être: le gardien vigilant et fidèle, adroit et

résolu, capable de veiller sur la sécurité des habitants. Quel

parallèle! Quelle leçon et quels enseignements!... Il voyait déjà

l'article qu'il écrirait le lendemain, et se réjouissait en

songeant à la tête des agents de la Sûreté. Lui, simple

journaliste, allait leur apprendre leur métier! L'article aurait

un titre sensationnel, un chapeau savant, des sous-titres

imprévus... Quel papier!...

Mais ce mot magique «La Police» demeura sans écho comme les

autres. Pas un murmure ne troubla la majesté du silence. Coche

pensa que son truc ne valait rien, que le danger demeurait pareil.

Une chose cependant le rassura. Ses yeux habitués à l'obscurité

distinguaient peu à peu les objets. À quelques pas de lui, il

aperçut une vague lueur. En déplaçant la tête, il remarqua que

cette lueur éclairait un peu le plancher. Il avança et se trouva

devant une fenêtre. Un rayon de lune glissait entre les volets

clos. Par les fentes des persiennes il vit une petite bande du

jardin, et, une autre bande un peu plus sombre qui devait être le

boulevard. Il ne s'attarda point à goûter le charme du clair de

lune et du ciel piqué d'étoiles. Rien ne convenait moins à sa

nature violente, à son tempérament de combat, que le silence, les

gestes lents et les précautions sans fin. Tour à tour il avait été

patient, sournois, timide, presque poltron... Mais tout a une fin:

il était entré dans cette maison pour savoir: il saurait.

Il fit donc demi-tour, plaqua sa main sur la muraille, et ayant

rencontré sous ses doigts une porte, en saisit le bouton, le tira

à lui, afin qu'on ne pût l'ouvrir sans effort de l'intérieur et

cria, plutôt qu'il ne dit:

-- Pour Dieu! n'ayez pas peur et ne tirez pas!

Il compta jusqu'à trois et ne recevant pas de réponse, ouvrit

violemment. Il s'attendait à éprouver de la résistance: au

contraire, emporté par son élan il tomba la face en avant, et se

heurta le front. Dans le geste qu'il fit pour se retenir, il

accrocha une chaise qui bascula sur le plancher avec un grand

bruit.

-- Cette fois, se dit-il, avec un vacarme pareil, on va

m'entendre, enfin!...

Mais, quand le fracas du meuble renversé eut cessé de rebondir

dans la maison, pas une voix ne s'éleva, pas un murmure ne

traversa la nuit, pas un souffle ne le fit tressaillir.

-- Allons, pensa-t-il, les cambrioleurs étaient plus forts que

moi. La cage était vide, et ils le savaient, les bougres! Ils ont

travaillé tout à leur aise, et n'ont même pas éprouvé le besoin,

ouvriers méthodiques, de refermer les portes derrière eux. Voilà

pourquoi je suis entré si aisément.

Un commutateur électrique se trouvait sous ses doigts: il le

tourna. Une lumière flamba, éclairant une pièce assez vaste, et

quand ses yeux, une seconde surpris et clignotants, purent

regarder, ce fut pour voir un spectacle à la fois si imprévu et si

horrible qu'il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et qu'il

étouffa mal un hurlement d'épouvanté.

La chambre était dans un état de désordre insensé. Une armoire

ouverte montrait des piles de linge bousculées, des draps

pendants, comme arrachés et maculés de taches rouges. Des tiroirs

béants on avait retiré des papiers, des chiffons, de vieilles

boites qui jonchaient le plancher. Près d'un rideau, sur le mur

tendu d'étoffe claire, une main s'étalait, toute rouge, les doigts

ouverts. La glace de la cheminée fendue dans toute sa hauteur

était crevée en son milieu, et des débris de verre étincelaient

sur le plancher. Sur la toilette, parmi des enveloppes froissées,

des bouts de linges et de corde traînaient; la cuvette remplie

d'une eau rouge avait débordé, et des flaques de même couleur

éclaboussaient le marbre blanc. Une serviette tordue portait les

mêmes traces: tout était saccagé, tout était rouge. Les pieds, en

se posant sur le tapis, faisaient un bruit semblable à celui du

sable mouillé qu'on piétine sur les plages à la marée montante;

enfin, sur le lit, rejeté en travers, les bras en croix, serrant

un goulot de bouteille dont les éclats lui avaient entaillé la

main, un homme était étendu, la gorge ouverte de l'oreille gauche

au sternum, par une effroyable blessure d'où le sang avait

rejailli sur les oreillers, les draps, les murs et les meubles en

une giclée violente. Sous la lumière crue, dans l'horrible

silence, cette chambre où tout était rouge, où partout le sang

avait collé ses taches, n'avait plus l'air d'une chambre, mais

d'un abattoir.

Onésime Coche embrassa tout cela d'un seul regard, et son

épouvante fut telle qu'il dut d'abord s'appuyer au mur pour ne pas

tomber, puis faire appel à toute son énergie pour ne pas fuir. Une

bouffée de chaleur lui monta au visage, un grand frisson le secoua

et une sueur glacée se répandit sur ses épaules.

Par curiosité, par hasard ou par profession, il lui avait été

donné de contempler bien des spectacles effrayants: jamais il

n'avait éprouvé une angoisse pareille, car, toujours, jusqu'ici,

il savait ce qu'il allait voir ou du moins il savait «qu'il allait

voir quelque chose». Puis, pour soutenir son courage, pour vaincre

son dégoût, il avait eu le voisinage d'autres hommes, ce coude à

coude qui rend braves les plus peureux. Pour la première fois il

se trouvait à l'improviste et seul devant la mort... et quelle

mort!...

Il se redressa cependant. La glace fendue lui renvoya son image.

Il était blême, un grand cercle bistré entourait ses yeux, ses

lèvres sèches s'entr'ouvraient dans un rictus affreux et, sur son

front où perlaient des gouttes de sueur, près de sa tempe droite

que rayait un filet de sang, une tache rouge apparaissait.

Tout d'abord, ne se souvenant pas du choc qu'il avait ressenti en

poussant la porte, il crut que la tache était sur la glace et non

sur lui. Il inclina la tête de côté: la tache se déplaça avec lui.

Alors, il eut peur vraiment, horriblement. Non plus la peur de la

mort, du silence et du meurtre, mais la peur obscure,

insoupçonnée, d'une chose surnaturelle, d'une folie soudaine

éclose en lui. Il se rua vers la cheminée et, les deux mains

crispées au marbre, la face tendue, se regarda. Il respira plus

librement. Avec la vision précise de la blessure, sa mémoire était

revenue. Il sentit la douleur de sa chair meurtrie, et se réjouit

presque d'avoir mal. Il prit son mouchoir, épongea le sang qui

avait coulé jusque sur sa joue et son col. La déchirure était

insignifiante: une section nette de deux centimètres environ qui

avait beaucoup saigné comme saignent toutes les plaies de la face

et qu'entourait une zone contusionnée d'un rosé violacé à peine

plus large qu'une pièce de quarante sous. À cet instant -- une

minute à peine s'était écoulée depuis son entrée dans la chambre -

- il songea au corps immobile, étendu sur le lit, à la plaie

hideuse entrevue, à cette face d'épouvante enfoncée dans la

blancheur des draps, avec son menton projeté en avant, son cou

tendu et comme offert à un nouvel égorgement, dont l'image se

reflétait dans la glace, près de la sienne. Il se dirigea vers le

lit, écrasant sous ses pieds des débris de verre, et se pencha.

Il n'y avait presque pas de sang autour de la tête. Mais la nuque,

les épaules, baignaient dans une flaque rouge coagulée. Avec des

précautions infinies, il prit la tête entre ses mains, la souleva:

la plaie s'ouvrit, plus large, comme une effroyable bouche,

laissant sourdre, avec un léger clapotis, quelques gouttes de

sang. Un caillot épais adhérait aux cheveux, et s'étira suivant le

mouvement du crâne. Il reposa la tête, doucement. Elle avait

gardé, dans la mort, une indicible expression d'effroi. Les yeux

encore brillants avaient une fixité extraordinaire. La lumière de

la lampe électrique y mettait deux flammes autour desquelles

Onésime Coche regardait deux petites images à peine voilées qui

étaient son image. Pour la dernière fois, le miroir de ces yeux

sur qui avaient passé les visages des meurtriers réfléchissaient

une face humaine. La mort avait fait son oeuvre, le coeur avait

cessé de battre, les oreilles d'entendre, le dernier cri avait

roulé entre ces lèvres retroussées, le dernier râle avait buté

contre la barrière de ces dents couvertes d'écume... cette chair

encore tiède ne tressaillerait plus jamais, ni sous la caresse

d'un baiser, ni sous la morsure du mal.

Brusquement, entre ce mort et lui, une autre image se dressa:

celle du trio du boulevard Lannes. Il revit le petit homme au

paquet bleu, le blessé avec son oeil tuméfié, sa mâchoire de

brute, et la fille en cheveux. Il entendit la voix brève et

canaille qui disait: «Ça se lave, ça s'essuie pas». Et le drame

lui apparut terriblement clair, tandis que la femme faisait le

guet, les deux hommes, après avoir crocheté les serrures, étaient

montés au premier étage, où ils savaient trouver des valeurs. Le

vieux, surpris dans son sommeil, avait crié, et les hommes lui

avaient sauté dessus; lui, pour se défendre, s'était armé d'une

bouteille, et, tapant au hasard, avait atteint au front l'un de

ses agresseurs. La lutte avait continué encore quelques instants,

à en juger par tout le sang répandu, les meubles renversés. Enfin,

la victime s'était adossée contre son lit; l'un des hommes alors

l'avait saisie par le col de sa chemise où se voyaient des marques

rouges, et maintenu sur le dos tandis que l'autre, d'un seul coup,

lui tranchait la gorge. Après, c'avait été le pillage, la

recherche fiévreuse de l'argent, des titres, des bibelots de prix,

puis la fuite...

Onésime Coche se retourna, afin de résumer dans sa pensée toute la

scène. Sur la table, trois verres étaient posés dans lesquels il

restait un peu de vin. Leur forfait accompli, les meurtriers ne

s'étaient pas sauvés tout de suite: certains de n'être plus

dérangés, ils avaient bu. Ensuite ils s'étaient lavé les mains, et

avaient essuyé leurs doigts.

Une fureur soudaine envahit l'âme du reporter. Il serra les poings

et gronda:

-- Ah! les crapules! les crapules!

Qu'allait-il faire maintenant? Chercher du secours? Appeler? À

quoi bon? Tout était fini, tout était inutile. Il demeurait

immobile, hébété, le cerveau rempli par la vision du meurtre. Et

soudain, son esprit joignit les assassins. Il les devina assis

dans quelque bouge, partageant le butin, maniant de leurs doigts

rougis les objets dérobés. Pour la seconde fois, il murmura:

-- Crapules! Crapules!...

Un désir l'envahit de les retrouver, et de les voir, non plus

triomphants et féroces ainsi qu'ils avaient dû s'asseoir à cette

table, près de ce cadavre, mais effondrés, livides, grimaçants, au

banc de la cour d'assises, entre deux gendarmes. Il imagina ce que

pourraient être leurs horribles faces tandis qu'on leur lirait

l'arrêt de mort, et leur marche à la guillotine, au petit jour,

sous la lueur du matin blême. La loi, la force, le bourreau lui

apparurent formidables, terribles et justes. Tout d'un coup, par

un revirement soudain, cette loi, cette force, et ce bras séculier

lui semblèrent des fantoches ridicules dont se riaient les

criminels. La Police, incapable de veiller sur la sécurité des

gens, était trop maladroite pour mettre la main sur les assassins.

De temps en temps, elle en arrêtait bien un, au petit bonheur, et

parce que le hasard se mettait dans son jeu. Mais, pour un gredin

pris au collet, combien de crimes impunis! La Police se fait non

avec des brutes solides, mais avec des cerveaux intelligents, avec

des artistes véritables, des hommes qui considèrent leurs

fonctions moins comme un métier que comme un sport. Pour peu qu'un

criminel ne commette pas une lourde maladresse, il est sûr de

l'impunité. L'homme qui ne laisse rien derrière lui, peut voler,

tuer en toute sécurité. Le crime découvert, on cherche dans

l'entourage de la victime, on fouille sa vie au hasard, on remue

ses papiers. Si le meurtrier n'a jamais été mêlé à son existence,

au bout de quelques mois de recherches, après qu'un juge

d'instruction entêté ait gardé sous les verrous un pauvre diable

dont l'innocence finit par éclater, l'affaire est classée, et les

criminels, enhardis par le succès, recommencent, plus forts et

plus introuvables cette fois, parce que les maladresses des

policiers dont ils ont pu suivre le travail, leur ont enseigné

l'art de ne pas se faire prendre.

Et pourtant, quel métier plus passionnant, que celui de chasseur

d'homme? Sur un indice à peine perceptible pour d'autres yeux,

revivre tout un drame, dans ses moindres détails! D'une empreinte,

d'un bout de papier, d'un objet déplacé, remonter à la source même

des faits! Déduire de la position d'un corps, le geste du

meurtrier; de la blessure, sa profession, sa force; de l'heure où

le crime fut commis, les habitudes de l'assassin. Par le seul

examen des faits, reconstituer une heure comme un naturaliste

reconstitue l'image d'un animal préhistorique à l'aide d'une seule

pièce de son squelette... quelles sensations prodigieuses, quel

triomphe! L'inventeur en connaît-il de supérieures, lui qui,

pendant des jours et des nuits, s'enferme dans son laboratoire,

acharné à trouver la solution d'un problème!... et le but qu'il

poursuit lui est immobile. Il sait que la vérité est une et ne se

déplace pas, que les événements ne la modifient pas, que tous les

pas qu'il fait le rapprochent d'elle; il sait qu'il avance

lentement, mais sûrement; que, si la voie qu'il a choisie est

bonne, la solution ne peut, à la dernière seconde, lui échapper.

Pour le policier, au contraire, c'est l'angoisse de tous les

instants, la piste qui se fausse, le but, un instant entrevu, qui

disparaît, le problème renouvelé sans cesse, avec la solution qui

s'éloigne, se rapproche, et semble fuir; c'est le cri de triomphe

soudain arrêté dans la gorge, la vie multiple, surnaturelle, faite

de tous les espoirs, de toutes les craintes de toutes les

déceptions; c'est la lutte contre tout, contre tous, exigeant à la

fois la science du savant, la ruse du chasseur, le sang-froid du

chef d'armée, la patience, le courage et l'instinct supérieur qui

seuls font les grands hommes, et, seuls, conduisent aux grandes

choses. Ces minutes prodigieuses, songeait Coche, je voudrais les

connaître, les vivre; je voudrais être parmi la meute

inintelligente des policiers qui, demain, battront le terrain, le

limier galopant sur la bonne piste. Sans souci du danger et sans

le secours de personnel, je voudrais faire ce métier et montrer

cette chose extraordinaire: un homme seul, sans ressource, sans

autre appui que sa volonté, sans autres renseignements que ceux

qu'il aurait su trouver lui-même, arrivant à la vérité, puis, sans

cri, sans combat, déclarant le plus simplement du monde, un beau

jour:

-- «À telle heure, à tel endroit, vous trouverez les meurtriers.

Je dis qu'ils seront là, non parce que le hasard m'a mis sur leurs

traces, mais parce qu'ils ne peuvent se trouver ailleurs; et ils

ne peuvent se trouver ailleurs par la seule raison que les

événements provoqués par moi les ont obligés à venir donner dans

le piège chaque jour plus étroit et plus solide que j'ai tendu

sous leurs pas.»

J'emploierais à cela tout le temps nécessaire, mes nuits, mes

jours, pendant des semaines et des mois. Ainsi, je connaîtrais

cette volupté d'être celui qui cherche, et trouve. Auprès de cela

parlez-moi des émotions du jeu, de l'ivresse de la découverte!

J'aurais goûté toutes les voluptés en une seule... Toutes?... À la

vérité, il m'en manquerait une: la peur... La peur qui décuple les

forces, double, triple les heures... Mais, alors... il est donc

une volupté supérieure à celle de la poursuite?... Oui! celle

d'être poursuivi.

Ah! La bête traquée par les chiens, qui fuit vers l'horizon

mouvant, heurtant son front aux branches basses, arrachant ses

flancs aux halliers, quelle histoire de l'épouvante elle pourrait

dire, si la pensée habitait son cerveau! Le coupable qui se sent

découvert, qui croit, à chaque carrefour, voir se dresser devant

lui la justice; pour qui les jours ne savent pas finir, pour qui

les nuits se peuplent d'affreux rêves, et les réveils d'ivresse

folle et fugitive, il doit connaître tout cela! Pour peu que son

âme soit bien trempée, quelles joies rapides, mais puissantes, ne

doit-il pas éprouver lorsqu'il est parvenu à mettre en défaut

l'habileté de ceux qui le harcèlent, à les lancer sur une fausse

piste, et à reprendre haleine, tout en les voyant chercher,

s'énerver, s'arrêter et repartir encore, jusqu'à ce que leur

instinct ou leur clairvoyance les ait remis sur le bon chemin!...

Cela, vraiment, c'est la lutte, le combat d'homme à homme, la

guerre sans pitié, avec ses dangers et ses ruses. Tout l'instinct

de la bête est là: c'est l'image de ces combats effroyables, qui

jettent les êtres les uns contre les autres, depuis que le monde

est monde et qu'il faut conquérir la proie de chaque jour. N'est-

ce pas à ce jeu terrible que l'enfant demande ses premières joies?

Sans le savoir, jouant à cache-cache, il s'apprend à jouer à la

vraie guerre d'embuscade, cette guerre de partisan qui use les

armées plus sûrement que vingt batailles...

Le problème se résume ainsi: à la recherche de sensations

nouvelles, dois-je préférer le rôle de chasseur à celui du gibier?

le rôle du policier à celui du criminel? Cent autres avant moi se

sont faits policiers amateurs, mais nul ne s'est essayé dans le

rôle du coupable. Je le choisis. Sans doute, n'ayant rien à me

reprocher, j'en ignorerai les angoisses réelles, mais il me

restera tous les plaisirs de la ruse. Joueur au portefeuille vide,

je saurai du moins suivre sur le visage de mon partenaire les

émotions de la partie. Ne risquant rien, je n'aurai rien à perdre,

mais, au contraire, tout à gagner. Et si le bienheureux hasard

veut qu'on m'arrête, journaliste avant tout, je devrai à la police

le reportage le plus sensationnel qui ait jamais été fait et dont

le titre pourrait être:

«SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'ASSASSIN»

Toutes les portes dont jusqu'ici nul confrère n'a franchi le seuil

s'ouvriront devant moi. Je connaîtrai la souricière, le panier à

salade et les menottes. Je pourrai raconter, sans crainte de

démenti, ce que vaut le régime des prisons, comment y sont traités

les prévenus, par quels moyens un juge s'efforce d'arracher des

aveux. Bref, je prononcerai, s'il est besoin, le réquisitoire le

plus puissant et le plus juste contre ces deux forces redoutables

qui se nomment la _Police_ et la _Magistrature_! Une idée suffit à

la vie d'un homme. Si je ne deviens pas célèbre après celle-là,

j'y veux perdre mon nom! Coche, mon ami, à dater de cette seconde,

pour le monde entier, tu es l'assassin du boulevard Lannes! Le

prologue est fini. Le premier acte va commencer. Attention!

CHAPITRE II

29, BOULEVARD LANNES

Onésime Coche jeta un long regard autour de lui, s'assura que les

rideaux des fenêtres étaient bien fermés, prêta l'oreille afin

d'être certain que nul ne viendrait le déranger dans sa besogne,

puis, rassuré, il enleva son pardessus, le déposa sur une chaise

avec sa canne et son chapeau, et réfléchit.

Il s'agissait maintenant de créer de toutes pièces la mise en

scène du _Crime d'Onésime Coche_, et pour ce, tout d'abord, il

fallait faire disparaître tout ce qui pouvait mettre sur la trace

des _vrais coupables_.

Le cadavre découvert, ce qui, dans cette pièce, retenait d'abord

l'attention, c'étaient les trois verres oubliés sur la table. En

omettant de les faire disparaître, les assassins avaient commis

une faute grave. Leur négligence suffisait à donner à la justice

un renseignement précieux. Un homme seul passe inaperçu là où

trois hommes se font arrêter. Il lava donc les trois verres, les

essuya, et avisant un placard ouvert où d'autres verres étaient

rangés, les remit à leur place. Ensuite il prit la bouteille

entamée, éteignit l'électricité afin qu'aucun de ses gestes ne pût

être vu du dehors, tira les rideaux, ouvrit la fenêtre, les

volets, et la lança de toutes ses forces. Il la vit tournoyer en

l'air et retomber de l'autre côté de la chaussée. Le bruit du

verre brisé éveilla pendant une seconde le silence. Il se rejeta

en arrière, et se mordit les lèvres:

-- Si quelqu'un avait entendu?... Si l'on venait?... Si l'on me

trouvait là, dans cette chambre?...

La peur qu'il éprouva n'avait rien de comparable à toutes celles

qu'il avait connues jusqu'alors. Rapide, incisive, elle le clouait

sur place, arrêtant sa respiration. Il eut, en moins d'une

seconde, très chaud et très froid... Il fouilla la nuit, guetta le

silence... Rien. Alors, il referma les voleta, la fenêtre, tira

les rideaux, revint à tâtons jusqu'au commutateur, et donna de la

lumière.

Chose étrange! L'obscurité seule l'effrayait. La lumière faisait

s'enfuir toutes ses angoisses. Il connut à cela qu'il n'était pas

un vrai criminel, car l'aspect de la victime, loin de grandir son

effroi, l'apaisa. Dans le noir, il en arrivait presque à se sentir

coupable; bien éclairés, les objets, malgré l'horreur du lieu,

n'avaient plus rien de terrible pour ses regards. Il réfléchit

que, la peur, le remords, devaient être d'atroces choses, et qu'il

allait lui falloir une rare force d'âme pour en grimacer les

tourments.

«Je vais, pensa-t-il, être obligé de me combattre et de me vaincre

pour ne pas laisser deviner mon innocence, autant qu'un coupable,

pour cacher son crime.»

La table débarrassée, il se dirigea vers la toilette. Là, le

désordre était si flagrant qu'il était impossible d'admettre qu'il

fût l'oeuvre d'un seul.

Les objets portent en eux le secret des doigts qui les ont maniés.

Rien qu'à voir la position des serviettes, on sentait qu'elles

avaient été jetées là par des mains différentes: un criminel ne

déplace pas pour son seul usage tant d'objets. L'instinct, à

défaut de tout autre raisonnement, l'oblige à faire vite. Par

ailleurs -- et puisqu'à l'occasion tout indice devait être

interprété contre lui -- il était nécessaire que l'homme d'ordre

qu'il était reparût jusque dans le crime. Un être méticuleux comme

lui n'aurait pas bousculé ainsi les serviettes. Un obscur besoin

de rectitude, de netteté, demeure, même dans les folies

passagères, chez ceux qu'une longue habitude des soins de chaque

jour a faits soigneux et délicats: le crime d'un homme du monde ne

saurait être semblable à celui d'un rôdeur. L'être bien né se

retrouve en toutes choses à d'infimes détails. Il se souvint de

l'aventure de ce Ci-devant, attablé, sous la Terreur, dans une

auberge, au milieu de massacreurs, de tricoteuses, et trahissant

son identité, malgré un déguisement savant, par la façon dont il

tenait sa fourchette. On pense à tout... sauf à la petite chose

indispensable. Le faussaire déguise son écriture, masque sa

personnalité, mais un oeil exercé retrouve parmi les lettres

contournées, les lignes déviées, les barres volontairement

changées, la «lettre type», la façon de placer une virgule, qui

suffit à faire tomber le masque...

Méthodiquement, il mit de l'ordre dans le désordre, effaça la main

sanglante étalée sur l'étoffe tendue le long du mur, gratta sur un

tiroir la marque qu'avait gravée un coup de talon ferré, mais se

garda bien de toucher aux éclaboussures de sang. Plus il y en

aurait, plus la lutte semblerait avoir été longue. Rien ne

subsista bientôt des traces laissées par «les autres». Le crime,

dans ce décor arrangé, était le meurtre anonyme, où ne subsiste

pas le moindre indice, où rien ne peut servir la justice. Il

s'agissait maintenant d'en faire le crime d'un individu déterminé,

de lui donner une physionomie spéciale, en un mot d'_oublier_ dans

cette chambre un objet qui suffit à servir de base aux recherches.

Là encore, là surtout, il importait d'agir avec prudence, de ne

pas se livrer à un truquage grossier, facile à éventer: il fallait

que l'objet _ait pu être oublié_... Coche prit son mouchoir et le

jeta au pied du lit, puis, se ravisant, le ramassa, et en vérifia

la marque: Dans un coin, un M et un L entrelacés. Il réfléchit:

M.L.?... Ce n'est pas à moi, puis sourit, se souvenant que les

mouchoirs sont des objets d'échange, et que l'on peut presque

compter le nombre de ses relations, par celui des mouchoirs

dépareillés que l'on possède dans son armoire... Sa canne, un jonc

à pomme d'argent, cadeau d'un parent revenu du Tonkin, était trop

spéciale, trop personnelle...

Il regarda autour de lui, sur lui. Il ne portait pas de bague; les

boutons de sa chemise étaient de porcelaine imitant la toile, de

ces boutons que l'on trouve dans tous les bazars. Il y avait bien

ses boutons de manchette, mais il y tenait, non pour leur valeur

qui était minime, mais comme on tient à des bibelots portés depuis

longtemps et qui deviennent de vieux amis. Et puis, on n'oublie

pas des boutons de manchette... Il faut une secousse violente pour

les arracher...

Il se frappa le front:

L'épouvante · 第 1 / 11 段