VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant

connaître à fond notre planete, avait envoyé dès long-tems des

ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses

forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas où les

deux globes se rapprocheraient, par une des révolutions qui se font

quelquefois dans le ciel, non à l'égard des grands astres, car un seul

ne pourrait être dérangé sans que l'harmonie générale fut

ébranlée, que l'équilibre fut rompu, et qu'il n'y eût peut-être un

bouleversement général; mais, dans les planetes, et sur-tout

dans leurs satellites. Ses savans avaient découvert une certaine

inclinaison dans l'axe de la terre où ils l'avaient cru; car, en

fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me

paraissent être sujets à s'égarer. J'en appelle aux nôtres qui, à coup

sûr, ne nous ont pas toujours dit la vérité, même dans leurs mémoires

présentés à l'académie.

Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique

moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le

trouble et les chocs; que, s'étant persuadés que l'univers a été fait

pour eux, ils le conquièrent en imagination, et qu'ils tâcheraient de

ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte à

leur ambition et à leur extravagance. Il avait voulu se prémunir

contre ceux-ci, dans le cas où, la force attractive dominant sur la

repressive, le satellite se précipiterait sur la planete.

_Alphonaponor_, le même qui va figurer dans notre voyage, avait déjà

fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie

orientale, alors seulement peuplée et policée; car il avait fait son

voyage il y a deux mille ans.... Comment deux mille ans! s'écrie le

lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'où

peut provenir cet écart de la nature? N'est-elle pas un satellite de

la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de

droits? S'ils ne vivent qu'un siècle, ceux de la Lune ne devraient pas

exister un demi lustre; la terre étant neuf cent fois plus grosse que

son satellite? ... Suspendez votre décision, lecteur: Alphonaponor

répondra bientôt à votre question, et vous verrez combien l'esprit

d'analyse est nécessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide....

Le roi de la Lune était donc prémuni contre les peuples qui habitaient

la terre il y a deux mille années. Il connaissait l'ambition effrénée

des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines idées

sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait

que cela ne pouvait lui servir pour les siècles présens, ayant appris

qu'il s'était fait de grandes révolutions sur ce globe. Il n'aimait

pas à laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y

revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons

de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts

de ceux qui s'éloignent de leur pays. Cependant, maîtrisé par sa

politique, il se vit forcé d'employer la mesure des voyageurs, dont

la plupart vont chez les peuples, en pénétrant dans leur sein comme

l'Ichneumon d'Egypte pénètre dans celui du Crocodile; examinent les

parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause

de leur perte. Né Franc, et guidé par une morale saine; il pensait que

ce n'était pas agir d'une manière loyale. En se décidant, il

n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens

d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur

donnent l'hospitalité, qui les reçoivent en amis, et souvent les

comblent d'honneurs dans l'instant où elles devraient se méfier d'eux

et les bannir de leurs états.

Les instructions qu'il donna à Alphonaponor, furent simples. «Observe,

lui dit-il, l'état de la terre, en jettant sur ses nations un

coup-d'oeil. Apprécie leurs moeurs, et leur degré de force: quant

à leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce dédale

bourbeux et sans fond. Je me confie à ton jugement. D'après tes

observations, j'établirai le systême qui doit être notre égide,

dans le cas où un jour la révolution planétaire que je redoute

s'effectuerait.» Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la

Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent

quelquefois au-dessus d'eux, et le congédia.

Avant de suivre le voyageur dans les préparatifs de son voyage,

faisons une petite digression: elle doit contenir l'éloge du roi de la

Lune. Sa politique est sage; il veut connaître ce qui se passe autour

de lui; cela est dans l'ordre. _De l'observation_, comme cela a

été dit ailleurs, _naît la comparaison, et la comparaison amène la

transformation favorable_. C'est parce qu'on n'a pas su observer et

comparer qu'on est tombé sur la terre dans tant d'écarts. Une nation

ou un homme qui ne possède pas ces deux facultés, ressemble à l'âne

qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui

voyant l'ânier comme son seul maître, reçoit humblement, et d'une ame

résignée, les coups de bâton que ne lui épargne pas ce dernier. Si

l'âne observait et comparait, il saurait que l'ânier n'a pas plus

de droit à les lui distribuer, que lui à lancer des ruades à ce

premier.... La politique du roi de la Lune est encore intéressante et

noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme

tant d'autres l'ont fait.

Alphonaponor est bientôt prêt à se mettre en route. Il fait seller

deux éléphans aîlés qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont

la race se trouve dans sa planete.... Des éléphans aîlés! ... Pourquoi

pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut

assurer qu'elle a épuisé toutes ses ressources pour la terre?

Savons-nous si dans les divers mondes habités, elle n'a point créé des

hommes qui portent des sens assez forts pour résister des millions de

siècles à l'atteinte du tems? ... Pauvres insensés, nous n'avons vu

la nature qu'à travers un microscope, et nous voulons limiter sa

puissance!....

Le but d'Alphonaponor en choisissant les éléphans, préférablement à

nombre d'autres quadrupèdes aîlés qui se trouvent dans la Lune,

était d'avoir avec lui des êtres doués de la force, et sur-tout

de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux

attirent l'admiration par cette dernière faculté, qu'ils portent à un

tel point qu'elle égale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs

besoins; et dont le dévouement, la douceur et les autres qualités

morales, qui tiennent à leur instinct, les élèvent quelquefois

au-dessus de l'homme.

Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son

voyage, qui se réduisait à une cinquantaine de boisseaux de farine, à

deux outres pleines de la plus belle eau, et à des vases pour abreuver

ses éléphans; par bizarrerie; (est-il un seul être sorti du moule de

l'humanité qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il

se servait lui-même en route de la tasse que Diogène trouva avec

tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques

instrumens de mathématique, avec lesquels il voulait mesurer notre

globe, car Alphonaponor était un habile physicien. Il se chargea enfin

d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans

de la terre si, emportés par leur prévention ridicule, qu'il n'y a

qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne

triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait porté à prendre ces

objets, et à faire ces réflexions, c'est que, dans son voyage en

Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il

parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne

s'étant pas muni de preuves matérielles.

Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupèdes aîlés, à qui il

n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont déployé leurs aîles, qui

ont plus de deux-cent pieds d'envergûre; il fallait au moins cela pour

soutenir de si lourdes masses; il crie à droite ou à gauche: cela

suffit à l'éléphant qui le porte; le second le suit avec la même

docilité. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et

lorsqu'ils auraient été à une lieue de la terre déployer tout-à-coup

leurs aîles; le voyage aurait été fait plus vite, et Alphonaponor

n'aurait été, d'après l'observation qu'on a faite de la chûte de la

meule de moulin, qui n'est guère plus lourde qu'un éléphant, que de

quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que

ceux du voyageur, auraient pu résister à la pression de l'air,

même lorsqu'ils auraient trouvé l'horison épais de la terre. Mais

Alphonaponor n'aimait pas les très-grands mouvemens, sachant qu'ils ne

sont point naturels à l'homme de la Lune, non plus qu'à celui de notre

planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une

corde trop tendue, si elle ne casse éprouve au moins une forte

distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait

s'arrêter à point nommé pour observer. En outre, il voulait ménager

ses éléphans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui

s'amusent à crever leurs montures, dirigés par de bizarres caprices,

et qui ne réfléchissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc.,

dont on se sert sur ce globe, doivent être ménagés par eux, parce

qu'ils leur sont utiles.... Il ordonna à ses éléphans de louvoyer, en

formant des spirales dans l'éther, et ceux-ci lui obéirent en agitant

leurs aîles....

Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent,

sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il eût

été un bénédictin, un prélat de la Lune, un financier et même un

académicien couronné.... Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines

ni de prélats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers

et les académiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans être

vivement réveillés par l'opinion.... Il avait quelque chose dans

l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la

raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc à méditer, non ce qu'il

devait faire sur la terre; il n'avait qu'à se laisser aller à son bon

sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouvé trop petit l'objet de

sa méditation en ce moment: mais il s'arrêta sur les miracles de la

nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfanté

l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensité des

globes infinis qui nagent dans l'espace était sous ses yeux.

On pense que l'élan d'un coup d'aîle de deux-cens pieds d'envergûre,

et dirigé par un animal aussi fort que l'éléphant, devait embrasser un

grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente

fois plus d'activité que le plus grand condor; aussi les éléphans

descendaient très-rapidement. Ils firent halte une seule fois:

pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs aîles immobiles et

étendues; et, pendant ce repos, ils reçurent quelques morceaux de pâte

de la main de leur maître qui n'eut pas besoin de se déranger pour

cette opération, non plus que pour leur donner à boire, les éléphans

se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains.

Enfin ils arrivèrent à deux cent lieues de la surface de la terre, où

Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station.... Là il

voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait

voir si la physionomie de ses habitans avait changé depuis qu'il s'y

était porté; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier,

les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent

sa surface, pouvoir apprécier ainsi en partie leur caractère.

Alphonaponor était un grand physionomiste, et il ne s'était jamais

trompé sur ceux dont il avait jugé le caractère et l'humeur d'après

les signes extérieurs.... Oh! qu'il serait à désirer que le talent

d'Alphonaponor fut connu sur la terre!.... Alphonaponor! si tu pouvais

l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Pérou, le

Gange, le Mexique et les deux continens réunis, n'offriraient pas

assez de trésors pour les déposer à tes pieds.... Quelle couronne ne

mériterait pas celui qui nous apprendrait à distinguer l'hypocrisie de

la vérité, la bonne foi de la perfidie et l'amitié de l'indifférence!

Humanité, tu aurais tout acquis!.... Que dis-je? respectons l'oeuvre

de la nature: nés vicieux, ou du moins élevés au sein des vices et des

préjugés, qui ont désorganisé nos ames, nous ressemblerions aux bêtes

féroces: lorsque tout masque serait enlevé, il n'existerait plus de

digue, et nous nous dévorerions tous.

Enfin il prit un de ses télescopes qui portait à plus de deux cent

lieues, les lunetiers de son globe ayant surpassé ceux de la terre.

Il le braqua sur la planète et sur l'hémisphère septentrional, étant

parti de la Lune à l'époque où elle était en conjonction avec lui.

Tout-à-coup il apperçut un pays, dont il examina la position, et

qu'il reconnut, en se retraçant ses anciennes observations, pour

l'Asie-Mineure.

D'un coup-d'oeil, il s'apperçut que ces vastes régions avaient changé

de maîtres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses

habitans, qu'il jugea réduits au plus vil esclavage. Il n'arrêta point

sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, être la capitale

de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientôt il

détourna ses yeux en découvrant la Grèce qu'il ne reconnut qu'à sa

position, et il soupira en se retraçant l'ancienne gloire de cet

empire dont il ne retrouvait pas un seul monument....

Il étendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce

pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grèce et du

Latium: «Voilà où ont amenée l'ambition et l'amour de la guerre! Les

Grecs et les Romains éclipsèrent toutes les nations de ce globe;

ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent

éterniser leur empire.... Césars, que ne pouvez-vous reparaître!

Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux

systême!» L'avilissement et l'impuissance qui naît de lui; semblent

avoir anéanti à jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur....

Il cessa ses réflexions; et, tournant le télescope vers la partie

septentrionale de l'Europe, il apperçoit de nombreuses armées couvrant

son territoire, et s'étendant au dehors. Il entrevoit par-tout les

signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers états,

il pensa que c'étaitent les nations qu'il découvrait, qu'il devait

connaître. «Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui

le seul peuplé, et le seul redoutable. Observant quel est de ces états

le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa

capitale, il se décide à descendre en son sein, après avoir souri en

envisageant la position où elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau

qui la traverse qu'il distinguait aussi aisément que s'il l'eût

observé du haut du Pont-Neuf.... Enfin il ordonne à ses éléphans de

s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position

tranquille, après avoir renfermé son télescope, et descend rapidement

sur ce pays.

Il entre bientôt dans l'horison de la terre, où il est prêt à

suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus méphitique que dans celui

de l'horison de la Lune, comme cela lui était arrivé dans son premier

voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre éclats de

toux, ainsi que ses éléphans. Enfin il découvre Paris avec sa vue, et

il ordonne à ses éléphans de ne pas descendre sur la Cité: il craint

de porter l'épouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un

démon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les

habitans de la terre sont enclins aux préjugés, aux superstitions, et

à voir des choses surnaturelles dans les événemens les plus simples et

les plus ordinaires.... Ce n'est pas une crainte personnelle qui le

dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute

rien que la honte de lui-même et le cri de sa conscience.... Les

éléphans qui devinent ses motifs, se hâtent d'exécuter son voeu.

Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il

se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait étaient

inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se

dit que s'ils étaient barbares, il saurait bien leur échaper avec ses

éléphans: quant à ses besoins, il réfléchit qu'il camperait s'ils lui

refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec

lui, et qu'à tout événement, il remonterait à la hâte vers la Lune, ou

chercherait d'autres pays.

Enfin ils prennent terre à deux lieues de Paris, et sont accueillis

par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient

étaient des ballons et non des êtres animés, étaient accourus pour

féliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur

globe, et qui restent dans un étonnement stupide et mêlé de terreur

lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un véritable

éléphant.... Ils sont près de crier au miracle et de s'agenouiller

devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il

ne parlait point la langue, comme _Micromégas_, par science infuse,

qu'il était homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des

signes, qui n'est pas tout-à-fait inutile comme on l'a cru si

sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays,

c'est-à-dire de la Lune.

Bientôt il exerça son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur

la figure de ceux qui l'environnaient qui annonçât la barbarie. Il

s'avança, en perçant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers

une hôtellerie qu'il apperçut, et où il voulut éprouver si ce peuple

était hospitalier: cette observation lui était nécessaire avant

d'entrée dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le

coin d'un empire, à quelques modifications près, qui tiennent aux

usages et au climat, ressemble à la masse de la nation.

Il entra dans l'auberge dont on lui ouvrit les portes avec respect, et

on lui offrit à dîner à table-d'hôte, car c'était l'heure du repas,

lorsqu'il eut enfermé ses éléphans dans la cour, et qu'il les eut

nourris et abreuvés. Il accepta et se mit à table, où il fut comblé de

politesses par tous ceux qui s'y trouvaient, et qui étaient muettes,

aucun d'eux n'entendant sa langue, ni le grec qu'il parla, espérant

que dans le nombre quelqu'un l'entendrait. (Il l'avait appris dans

son ancien voyage.) Ce fut en vain.... Enfin, il fut satisfait des

étrangers qui se trouvaient avec lui, et se crut transporté dans les

environs d'Athènes, en découvrant la même urbanité dans les hommes

qu'il rencontrait dans ceux de Paris. Il tira le plus heureux augure

sur le caractère des français d'après ce qu'il voyait. Il se dit

qu'une nation polie ne pouvait être méchante, et qu'elle pouvait

avoir, tout au plus, des vices généraux.... Alphonaponor jugeait assez

bien, comme on le voit: cependant j'aurais désiré qu'il se fût laissé

un peu moins séduire par la politesse; et il aurait du distinguer

qu'elle n'est qu'un accessoire des autres vertus, et que, chez nombre

de peuples, elle n'est qu'un signe trompeur. Ce que je dis ne regarde

point ma nation, à qui on ne pourra jamais refuser le caractère de

douceur et de bienveillance envers les étrangers. Ses ennemis sont

forcés de lui rendre cette justice; et le philosophe, tout en

attaquant ses défauts, doit s'attacher à proclamer ses qualités.

Lorsqu'Alphonaponor eut dîné, il voulut partir pour la capitale, et

il l'annonça par signes à son hôte. Celui-ci lui apporta aussi-tôt la

carte. Voyant que le voyageur ne le comprenait pas, il lui montra une

pièce d'or, en lui faisant entendre qu'il fallait lui en donner une

semblable. Alphonaponor lui ayant fait signe qu'il n'en avait point,

l'aubergiste se montra mécontent, et sembla le menacer d'arrêter ses

éléphans.... Alors le Voyageur, qui comprit sa menace, se dit en

lui-même: «Je vois qu'en ce lieu l'or fait tout comme en Grèce et à

Rome.» c'est une épidémie qui paraît née avec ce globe, et qui s'y

propage par-tout comme la peste. Quelle-est donc cette manie de tout

immoler à ce morceau de boue? Je plains cette nation de n'être pas

hospitalière, et de suivre le mauvais exemple. Je crains bien que l'or

ne parvienne à étouffer en elle les vertus....

Après avoir réfléchi un instant, il se rappela qu'il avait, outre ses

instrumens de physique, dont il ne se serait pas défait pour rien au

monde, eût-il fallu combattre le village entier, des morceaux de cette

matière qui servaient à assolider les selles de ses éléphans; et il

résolut d'en détacher deux clous qu'il voulut donner à l'aubergiste.

Ce dernier n'avait pu les voir, les selles étant couvertes par

d'immenses housses qui les enveloppaient.

Enfin Alphonaponor, qui, à tout prix, ne voulait pas être en reste

avec personne, détacha deux clous de ses harnais, et les donna à

l'hôte, qui les reçut avec méfiance, et ne le laissa partir que

lorsqu'il eut fait passer les deux morceaux d'or dans les mains des

autres voyageurs, et qu'il fut convaincu qu'il était payé. Sans doute,

il aurait du être satisfait; Alphonaponor n'ayant pas fait la dépense

réelle de trente sols, car il n'avait mangé que du pain et des

légumes, et il lui donnait pour plus de six louis pesans de cette

matière. Cependant l'aubergiste parut ne point l'être, l'or n'étant

pas monnoié. Cette espèce d'homme, Alphonaponor en aurait fait

la réflexion s'il l'eut connue, est la plus bizarre et la plus

intraitable qui soit sur la terre.

Enfin le voyageur monta sur son éléphant, et prit au grand trot le

chemin de Paris, en se disant que, dans la Lune et tout état bien

policé, un voyageur ne serait pas obligé de déclouer ses harnois pour

payer le plus modique des dîners et l'abri de ses montures; et

il offrit un hommage aux grecs, dont il exalta l'amour de

l'hospitalité....

Il examina avec étonnement, dans sa route, les murailles de boue qui

ceignaient ou bordaient les villages. Lorsqu'il en vit formées avec

des ossemens, le dégoût le saisit; et il se dit: «il n'est pas

possible que cette ville soit ce qu'elle m'a paru avec mon télescope;

ou bien la bizarrerie le bon et le mauvais goût se sont associés pour

la construire....

Le trot de ses éléphans équivalant au moins au galop des chevaux

barbes, il arriva dans quelques minutes aux portes de la capitale. Il

franchit les barrières, en n'écoutant pas les commis qui semblaient

vouloir sonder le ventre de ses éléphans, il s'avança dans le

fauxbourg St-Marceau ... «m'y voici enfin, dit-il: mais tout-à-coup il

se frotta les yeux, et crut dormir, lorsqu'il apperçut les masures qui

composent ce fauxbourg, ses rues étroites, sales, qu'il regarda comme

des ruelles; et il s'écria: «je m'abuse; je ne suis pas à l'entrée

de cette grande cité: ordinairement un beau palais a un péristile

majestueux.... Cependant, après s'être rallié, il vit qu'il était

dans un des fauxbourgs de la capitale. Il fit, dans sa pensée, la

comparaison des magnifiques rues qui conduisent au centre de la

capitale de la Lune, et il pensa que le satellite est bien au-dessus

de la planète.

Il poussa plus loin. Après avoir grimpé un monticule escarpé, et

aussi mal entouré que l'entrée du faubourg, où il ne découvrit pas

l'industrie accompagnée de l'aisance, il arriva en face du Panthéon.

Il s'arrêta à son aspect, et se dit: «voilà un bâtiment qui offre un

bel aspect.» En même-tems il ne put s'empêcher de rire en observant

ses alentours. «Oh! s'écria-t-il, c'est de la dorure sur un manteau de

drap déchiré!» Il s'avança vers le petit tertre, qu'on nomme place,

pour l'observer, et il réfléchit qu'il fallait que celui qui avait

donné l'idée de placer ce monument en ce lieu fût un insensé. «C'est

pour les habitans de la Lune et les voyageurs qu'on a voulu le

construire, et non sans-doute pour les habitans de la Cité!»

s'appercevant que dans l'endroit où il est placé, il n'est apperçu

d'aucun point de la ville, et que les Parisiens ne peuvent le voir que

lorsqu'ils sont en route, il s'interrogeait, en se disant: «Pourquoi

sont faits les monumens dans une ville?» Pour frapper à chaque instant

les regards de ceux qui l'habitent; pour leur donner une idée de

leur grandeur, de leur génie, et pour concourir sur-tout à l'utilité

publique. Pour cela il faut qu'ils soient en harmonie avec la cité....

J'entrevois que l'harmonie est méconnue en ces lieux, quoiqu'elle soit

la base sur laquelle le bon et le beau s'établissent.... Combien ce

monument fait ressortir la laideur de ce qui l'entoure!»

Il s'avança jusqu'au centre de la ville, suivi d'une multitude de

personnes qui, à l'aspect de ses éléphans, de sa figure et de son

costume, s'était rassemblée autour de lui, et qui grossissait sans

cesse. Les atteliers, les magasins, tout était abandonné dès qu'on

l'appercevait: on se heurtait, on s'injuriait, on se battait pour

l'approcher de plus près. Alexandre, en entrant à Babylone, n'eut

pas une escorte aussi nombreuse qu'il ne l'eut avant d'arriver au

Pont-Neuf. Alphonaponor ne se déconcerta point en voyant cette cohue:

il continuait même ses soliloques, en se disant: «je vois que je suis

chez un peuple qui immole jusqu'à ses travaux à la curiosité. Si ce

n'est pas une preuve de sagesse, du moins ce n'en est pas une de

méchanceté. Le curieux est léger; l'homme léger n'a pas la force de

nuire. Cependant il ne pouvait concevoir que deux éléphans, dont on ne

voyait pas les aîles, qui étaient cachées sous leurs housses, ce

qui, selon lui, aurait pu piquer l'attention, pussent exciter un tel

enthousiasme. Quant à sa personne, il ne pensait pas qu'elle dût

paraître extraordinaire. Il portait une robe longue, à peu près faite

comme celle des Grecs, et, sur son visage, il ne découvrait aucun

trait qui fut différent de ceux de ce peuple.

Lorsqu'il fut arrivé au Pont-Neuf, il jetta sa vue sur les bâtimens

qui bordent la rivière, notamment sur le Louvre, dont il appercevait

la colonade et qu'il analysait d'un coup-d'oeil; et il dit: «on trouve

ici les arts; mais encore un défaut d'harmonie. Quel est donc l'aspect

de cette colonade? Ne peut-on la contempler qu'en oblique?.... Son

imagination commença à s'égayer, en trouvant au moins un aspect de

cité.

Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour

de lui; et, comme il s'était arrêté pour contempler le Louvre, il vit

qu'il lui était impossible de percer la foule, qui l'avait entièrement

cerné, qu'avec la plus grande difficulté. Il aurait bien pu faire une

trouée; il n'avait qu'à dire un mot à ses éléphans, et tout aurait été

renversé et dispersé en un clin d'oeil: mais il portait à l'excès:

l'humanité, et la politesse qui émane d'elle, il se serait laissé

fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'écraser le plus petit

des êtres. Ses éléphans se conduisaient de même, ces animaux étant

de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de

l'homme.

Enfin il parvint à se dégager sans occasionner aucun désastre, et

aussi-tôt il chercha de ses yeux une hôtellerie: l'enseigne qu'il

avait vue sur celle du village où il avait dîné lui avait appris à

les distinguer. N'en appercevant point, et présumant que, dans une

population semblable, il se trouverait peut-être quelqu'un qui

parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut

point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut.

Chacun s'empressa de les conduire dans un hôtel de la rue de Lille,

où, malgré l'énormité de la porte cochère, il ne fit entrer qu'avec

peine ses éléphans, qu'il fut obligé de laisser dans la cour, qui

suffisait tout au plus à l'étendue de leurs aîles, malgré que la

nature, qui sait tout envisager et tout prévoir, les eût faites

comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se

repliaient verticalement et horisontalement à la fois; ce qui les

réduisaient à peu près à la longueur de celles des aigles, en

proportion de leur corps.

Il entra dans l'hôtel après avoir donné ses soins à ses animaux, et

sans les décharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne

resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait déjà connaître la

nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses éléphans seraient

très-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle

saison.

En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus

grande surprise. Il lui parut encombré de meubles, et il chercha

comment il pourrait s'y remuer. «A quoi bon tant de meubles, dit-il

en lui-même, n'est-ce pas assez de ceux qui sont nécessaires? Ces

chambres pourraient porter aisément le nom de magasin, car elles en

représentent un....» s'arrêtant ensuite sur les ornemens, il jugea

que leur multitude les déparaient; et il s'écria: «trop d'ornemens

fatiguent la vue; il y a une borne même dans le beau.» Il considéra le

lit, et sentant le duvet qui était entre les matelats, il vit qu'il

était chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une conséquence

singulière de cette découverte, et il se dit: «comment, celui qui

couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre,

car je m'apperçois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les

Romains, coucher sur la terre humide, ou rester exposé aux intempéries

de l'air? Ce peuple doit être sujet aux plus grandes maladies, à cause

de la froideur et de l'humidité de son atmosphère: il est impossible

de passer de l'extrême chaleur que procurent ces lits, à un extrême

froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma planète, quoique plus

vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'après les

efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux,

n'y résisterait pas.... Il chercha envain s'il y avait un bain dans la

maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels

des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'être

aussi des nôtres; la propreté devant l'emporter sur la magnificence.

N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu'à se coucher. Il

ne voulut point se mettre dans le lit, où il appréhenda d'étouffer de

chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la

Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, après

l'avoir étendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tôt.

A son réveil, qui fut très-prompt, car il ne dormait ordinairement que

trois heures; (on connaît ses idées sur le sommeil), deux hommes qui

étaient dans la foule qui l'avait escorté jusqu'à l'hôtel, et qui

avaient distingué que c'était l'ancien grec qu'il parlait, se

présentèrent à lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci étaient des

maîtres de langue grecque. Ils lui parlèrent, ou crurent lui parler

cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur

discours, et sur tout ceux où ils lui disaient qu'ils étaient maîtres

de grec. Rien n'égala l'étonnement du lunian. Il parut stupéfait

lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se

dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle à Aristote et à Socrate avec qui

j'ai conversé dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute.

Je suis sûr aussi de ne l'avoir pas oublié: je porte une mémoire où

tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais répéter, mot pour mot,

les discours qu'ils me tinrent à l'époque où je les connus. Il pensa

alors, et avec raison, que ceux qui s'annonçaient comme des maîtres de

l'ancien grec, étaient des ignorans qui ne le connaissaient point;

et il les congédia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus

instruits. Ayant tout-à-coup réfléchi que, puisque ceux-ci avaient été

reconnus pour maîtres, il fallait qu'il existât une erreur générale

sur cette langue, il revint sur son idée, et son espérance, de se

faire entendre, s'anéantit.

Le même jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces

professeurs de grec, habillé à la moderne, et il n'eut pas lieu d'être

plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le

dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il

crut y découvrir quelques signes de l'ancien grec, dirigé par son

grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il

parla la langue d'Aristote, quoique d'une manière assez confuse. Enfin

Alphonaponor avait trouvé en lui ce qu'il lui fallait; c'est-à-dire,

un truchement.... Que ceux qui ont voyagé, et qui se sont trouvés dans

la situation où était notre héros, jugent qu'elle dut être sa joie en

ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant raconté

en deux mots qu'il était sujet du roi de la Lune, il voulut savoir

pourquoi on se disait maître de grec à Paris, lorsqu'on n'entendait

point cette langue. Après que le personnage lui eut appris qu'il était

un descendant des Grecs, voyageant lui-même en France, et que l'idiome

des anciens avait été conservé comme un dépôt sacré, de père en fils,

par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes

avaient substitué à ce langage harmonieux le jargon le plus barbare;

il lui dit que c'était une manie des Européens de parler grec, et de

vouloir corriger les anciens grecs eux-mêmes. Il ajouta qu'il n'avait

pas trouvé encore un seul savant qui l'expliquât correctement, et il

dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur

insuffisance.

Alphonaponor, très-satisfait de la découverte d'un descendant de ses

anciens amis, le pria de s'associer à lui pendant son séjour à Paris,

qu'il dit devoir être fort court.... Le grec, qui était un homme

raisonnable, qui, sage et éclairé comme Anacharsis, voyageait encore

pour s'instruire, et qui avait jugé, aux premiers mots que lui avait

dit Alphonaponor, et à son air simple et plein de dignité, que son

ame possédait l'élévation, que son esprit était éclairé; et qu'il

connaissait les grands devoirs de la société, accéda à son voeu avec

joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en

France: il consentit même, d'après l'invitation d'Alphonaponor,

d'habiter dès le jour même avec lui.... Lorsque deux hommes ont une

manière de penser égale, lorsqu'ils marchent au même but, une liaison

étroite est bientôt formée; c'est ce qui arriva eutre le grec et le

lunian.

Ils commencèrent à s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor

fit l'éloge des philosophes qu'il avait connus, et que _Marouban_

(ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite

ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond

observateur, fit connaître au lunian sous le rapport de ses lois, de

ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu

faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont établi ce qu'ils

appellent système de balance, ou mobile d'équilibre de pouvoir;

système qu'il dit n'avoir existé que dans la tête des souverains ou

de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs

guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des états,

tant garantis que non garantis par ce prétendu pacte.

Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris

perçans qu'ils entendirent dans la cour annoncèrent un événement

extraordinaire. Ils coururent aux fenêtres, et quel fut leur

étonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux éléphans avaient

enchaîné avec leurs trompes, qu'ils serraient de manière à l'étouffer,

et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases

avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian découvrit

aussi-tôt le mystère de l'aventure. Il dit à Marouban que sans doute

cet homme était un voleur qui avait voulu dérober la coupe, et que les

éléphans le tenaient prisonnier jusqu'à son arrivée. Il ajouta qu'il

lui était arrivé une aventure à-peu-près semblable en Grèce, ce qui

lui faisait faire ce rapprochement....

En effet, étant descendus aussi-tôt, ils apprirent par la bouche même

de ce misérable, qui avoua son crime pour se soustraire à la question

terrible où le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein.

Alphonaponor s'étant approché, les éléphans lâchèrent, à sa voix, le

personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les

mains de leur maître.

Alphonaponor demanda alors à Marouban ce qui avait pu porter cet

homme à voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec étonnement et

admiration: «Comment, s'écria-t-il, vous vous en étonnez? Parce que

ce vase est, en ces lieux, un trésor. Apprenez qu'il vaut une somme

immense: il est formé d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes

sont devenus malheureusement très-experts dans la connaissance de

cette matière, et j'ai été à portée de l'apprécier en vivant avec eux.

Sans doute, le voleur s'y connaît aussi....» C'est un cristal de ma

planète, lui répondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en

raison de sa dureté, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases

de voyage. Je m'étonne qu'en ces lieux on le regarde comme un trésor.

Je me rappelle cependant que je vis en Grèce de ces cristaux auxquels

on mettait un grand prix. Je l'avais oublié, comme je le fais de

tout ce qui tient à la puérilité.... «Je n'aurais pas cru que cette

bizarrerie eut été transmise aux Français.»--«Ces objets sont

envisagés de même en tous les lieux policés de la terre, répondit

Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et équivaut au signe

monétaire; il le représente même. Avec le prix de ce vase vous

pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au

moins quarante millions de livres.» Il lui expliqua ce qu'était

un million ou ce qu'il représentait, vu les besoins de la vie.

Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas douté, et qu'il ne

concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de

donner un prix inconcevable à des objets qui n'avaient point de valeur

au fond, et qui ne pouvaient être mis en balance contre un seul épi de

blé.

Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres

objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant

entrevoir qu'il courrait le risque d'être égorgé avec ses éléphans, au

sein même de la ville, si on apprenait qu'il les possedât. Le lunian

se récria, en disant: «il n'y a donc pas de loix en ce pays qui

veillent sur les jours des étrangers et de ses habitans?»--Il y en

a, répondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes

contra le crime. Il se propage d'une manière effroyable, et, quoiqu'on

fasse, on ne peut parvenir à l'extirper, parce que ses racines sont

très-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, où elles sont

attachées par l'immoralité, par l'avarice et l'égoïsme qui prennent

chaque jour plus de puissance.... Alphonaponor fut rempli de surprise

en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa planète on

n'avait jamais vu un événement semblable.... «Comment, répartit

Marouban, dans la Lune on ne connaît point les voleurs?»--Non,

répondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix à rien qu'à la

vertu, et que l'infamie est réservée à celui qui la méconnaît....»

Marouban fut extasié. Il allait questionner le lunian sur la

constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'hôtel fut

tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demandèrent

à Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but était

d'apprécier à la hâte cette nation, il pensa qu'il devait parler

à tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui

transmettre les discours des personnages.

Parmi ceux qui parurent, étaient un anatomiste et un médecin. Ils

venaient, l'un pour examiner s'il était organisé comme les hommes de

la terre, car on avait déjà su qu'il descendait de la Lune, et le

médecin voulait connaître pourquoi il portait un teint si fleuri et

une constitution si robuste. En effet Alphonaponor était la santé en

personne: quoiqu'âgé de plus de deux mille ans, il ne paraissait être

que dans l'âge de virilité; et tout indiquait en lui le tempérament le

plus fort. Le médecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait

dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la goûte, et notamment la

maladie qui fut, dit-on, le fatal présent de Colomb; mais qu'on trouve

sur notre hémisphère, sous le nom de lèpre, dans les tems les plus

reculés ... Il voulut enfin savoir s'il y avait des médecins dans la

Lune, et quelle influence ils y avaient.

Après divers complimens, dont les médecins sont moins avares que de

bons remèdes et de guérisons, il expliqua le motif de leur visite,

en faisant entrevoir, par un excès de gloriole, que cela tenait à

l'intérêt général; et il fit ses questions au lunian... Celui-ci

répondit à l'anatomiste: «Je suis doué d'intelligence; l'êtes-vous?

êtes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant

au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais

d'une farine égale à la vôtre; comme vous je digère et je fais toutes

mes fonctions: j'ai donc un estomac, des viscères, des intestins. Ma

configuration est la même que la vôtre, à très-peu de chose près, car

j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de

votre côté, aucune observation à faire sur moi qui soit avantageuse an

général....» Se retournant alors vers le médecin, il lui dit: «Nous ne

connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la goûte, ni ce que

vous nommez le présent de _Colomb_, dont je vous prierai ensuite de me

faire connaître la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun

excès, et parce que nous n'avons point de médecins. Je me rappelle

avoir entendu parler de la goûte en Grèce, et je m'apperçus que ceux

qui en étaient affligés étaient des hommes intempérans, et qui ne

savaient pas se servir de leurs jambes. Je réfléchis qu'un rouage

s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et

j'expliquai alors mathématiquement la cause de la goûte. Si nous ne

l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que

très-rarement de chars dans notre planète; c'est un supplice pour nous

que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donné des

jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle

que doit naîtra l'équilibre de nos humeurs....»

«Comment, dit le médecin, profitant d'une petite pause que fit le

voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est

certain qu'il est utile dans une infinité de cas. Répondez: y a-t-il

jamais eu des médecins? Peut-être vous ne les connaissez pas....»

«Pour le malheur de nos habitans, répliqua Alphonaponor, il s'y en

introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir désarmer la

mort même, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y

restèrent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et

qu'elle les dirigeait. C'était des charlatans dont l'ignorance était

masquée par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientôt justice

en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas méconnu et anéanti

tout-à-fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la

nature; et nous avons conservé quelques hommes qui s'en occupent nuit

et jour. Ces hommes sont payés par le gouvernement. On connaît leur

extrême prudence, leur moralité et leur expérience; ainsi lorsqu'on

les consulte, c'est un père et un être bienfaisant à qui l'on

s'adresse. Ils ont rendu de très-grands services; aussi les avons-nous

entourés de la plus haute considération. Nous ne les appelons point

médecins; mais des sages....» Alors il revint sur sa question relative

au présent de Colomb. Le médecin, qui avait été déconcerté, et qui

s'était rassuré ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les

habitons de la Lune ici bas, vû que le même esprit de sagesse ne

pouvait s'y établir, lui dit, après lui avoir fait un tableau des

effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor,

qu'elle avait été apportée d'Amérique lors de la découverte de ce

continent.... «Eh! quel diable alliez-vous faire en Amérique pour

y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la

catalepsie, de la goûte et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte à

des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette

opération, était un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir

votre globe de cette lèpre pour pouvoir se rendre nécessaire, et faire

triompher son ignorance et son art fatal....» Marouban lui ayant dit

que l'appât de l'or avait été la source de ce malheur, le lunian

s'écria avec le ton de l'indignation: «Terrestriens, vous méritez

votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on mérite

de recevoir de sa divinité les plus funestes présens.

Le médecin, qui avait été étonné en lui entendant dire qu'il avait

vécu deux mille ans, lui témoigna sa surprise sur ce qu'il annonçait,

et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'était pas dans la nature de

l'homme de vivre si long-tems.... «Cela peut être vrai pour les

habitans de la terre, répondit Alphonaponor, quoique, d'après ce que

j'appris autrefois en Grèce: il soit certain qu'il dépend de vous

de vivre un siècle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux

habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organisés

différemment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que

celui de la terre, parce que leur nature n'est point dégénérée, parce

que le germe de la vie n'est pas empesté comme chez vous dans sa

source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les

Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous détruire. Nous avons confié

le soin de notre vie à la sobriété, à la tempérance et au travail:

ce sont eux à qui nous sommes principalement redevables de notre

conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples

physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est

près de l'anéantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe

est altéré, périr en un instant; tandis que d'autres, de la même

espèce, durent des mille années. J'ai fait ces observations dans la

forêt de Dodone, en Grèce. Elle est applicable aux Terrestriens et aux

Lunians.... Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait

tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais

régime, préparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des

insensés, dans le gouffre de la mort que vous pourriez éviter si étiez

plus sages.

Lorsqu'il eut parlé au médecin, un troisième personnage, qui était

présent, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des éléphans,

en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa

marche; et s'il n'y avait pas des animaux aîlés plus légers dans

sa planète.... Le lunian lui répondit qu'il y en avait; mais que

l'intelligence de l'éléphant l'a fait préférer chez eux à tout le

reste. Que sont, s'écria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres

qualités mathématiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me

paraît, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien appréciée sur ce globe; et

qu'on s'attache à l'écorce et non au corps. A peine ceux-ci étaient

sortis qu'un concours de femmes se présente à la porte, et entoure

l'hôtel. Toutes demandaient à voir l'habitant de la Lune; et l'on

découvrait dans leurs yeux un désir, qui eût pu être interprété d'une

manière très-maligne, mêlé à la curiosité. Marouban ayant instruit

Alphonaponor de leur demande, l'engage à les faire entrer. «Cela vous

amusera, dit-il, et peut-être vous prendra-t-il envie d'éprouver ce

qu'on vaut en amour sur notre globe.»

--«J'ai une femme dans la Lune, que j'idolâtre, répondit Alphonaponor;

ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je

trouver ici l'égale de la Vénus des Grecs pour la beauté. Cependant

voyons-les. Je m'instruirai au moins auprès d'elles: quoiqu'on en

dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose auprès des femmes.

Marouban les ayant faites entrer, elles se montrèrent extasiées

en découvrant la bonne mine, la fraîcheur, en un mot la beauté

d'Alphonaponor, et sur-tout l'extrême politesse avec laquelle il

les reçut; car les femmes sont très-susceptibles de s'attacher à la

politesse; elle la comptent même trop souvent pour ce qu'elle ne vaut

pas.... Enfin elles s'assirent, et comme elles étaient presque toutes

jeunes et jolies, elles lancèrent à l'envi des oeillades sur le

voyageur. Les minauderies ne furent pas épargnées, et chacune forma

l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette prétention

commune dut exciter entr'elles des débats qui ne se manifestèrent que

par des regards; mais qui dirent beaucoup à Alphonaponor: ils lui

firent juger combien les femmes prétendent à régner sur les hommes sur

notre globe. Il s'en apperçut sur-tout lorsqu'il s'adressa à certaines

d'entr'elles, qu'il parut distinguer.... Mais nulle de ces femmes

ne devait obtenir de lui d'autres égards; et il les congédia en

redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle

paraissaient vouloir toutes s'établir dans son hôtel[4].

Dès qu'elles se furent retirées, le lunian témoigna son étonnement de

voir ces femmes vêtues comme les anciennes grecques. «D'où vient cette

singularité? dit-il; j'ai cru un instant me trouver à Athènes....»

Marouban lui répondit que la folie de la mode avait introduit ce

costume en France, et il dit qu'au moins le bon goût y avait gagné. En

même tems il fit observer à Alphonaponor que ce costume était opposé

au climat de Paris, et il lui prédit qu'il nuirait autant à la

population que la guerre. Il ajouta que tout annonçait que les femmes

ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est

avantageux, et qu'il tend à réveiller les désirs des hommes, qu'elles

jugent très-enclins à s'engourdir.... «Ces femmes ne connaissent pas

leurs intérêts, répondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent

pas à montrer leurs formes, comme je m'en suis apperçu en envisageant

plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir

que l'imagination pare la beauté lorsqu'elle est sous le voile.

L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la

réalité la fait disparaître, et les désirs s'enfuient avec elle....»

Le lunian demanda aussitôt à Marouban quelle était la trempe morale

de ces femmes. «Je crois l'avoir appréciée, dit-il, et je veux me

convaincre si je me suis trompé....» Marouban, lui répondit: «je

ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes

elle-même. Prenez une maîtresse parmi celles qui se présenteront

à vous, ne fût-ce que pour trois heures, et vous connaîtrez leurs

principes et leur but. Il s'en trouve de très-aimables; vous serez

charmé d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus

attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a

un grand rapport entre les deux sexes.»

«J'y consens, dit le lunian; fais-moi connaître une de celles que tu

dis aimables; je me plairai à converser avec elle. Je suis de ton

avis; leur conversation sert à juger des moeurs d'un peuple peut-être

mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle

nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agréable que celui

d'un être de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait

employé la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie

par la régénération.»

Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'hôtel.

Alphonaponor fut visiter et embrasser ses éléphans[5], et annonça

à l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant

donner de ses nouvelles à l'empereur. Après cela il écrivit au roi de

la Lune ce qui suit.

_Au roi de l'empire de la Lune._

«Je suis dans le coin de la terre qui fut nommé Gaule autrefois,

et qui a pris le nom de France. J'ai trouvé un peuple poli, aimable,

mais que tout m'annonce être le plus frivole de ceux qui habitent

cette planète. J'ai découvert en lui une fierté naturelle et une

audace qu'on croirait opposée à son caractère; mais la nature semble

s'être plue à le former d'élémens contraires; enfin c'est le grec de

l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me paraît l'un des plus

influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je

verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que

je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'étrangers; l'Europe

entière s'y trouve réunie. J'espère pouvoir hâter ainsi mon retour.

J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de

Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays,

et qui méritèrent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce

globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le nôtre.

Ce personnage me sert de guide et d'interprête. D'après mes entretiens

avec lui, et les notions qu'il m'a données sur ce continent, le seul

redoutable aujourd'hui, j'ai pensé que, quoiqu'il arrive, votre trône

et le sort de vos sujets, qui est plus précieux pour vous que votre

trône, sont à l'abri. Vous avez seul l'égide de a sagesse pour les

couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des

habitans des planètes s'ils peuvent jamais se réunir contre vous.

Comme homme, égal à vous, je vous salue; comme enfant, vous êtes le

père de tous vos sujets, je vous embrasse.»

Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle · 第 4 / 6 题