Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la
bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous
aimez à voir l'écrivain à la hauteur de son état. Ce desir noble doit
être le vôtre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la
vérité ne déplaît point. En outre, l'écrivain a pour lui les principes
qui lui servent d'abri, même contre vos caprices, qui vous portent
quelquefois à blâmer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre,
et à vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance à la fois; Je vais
vous armer, en ma faveur, contre vous-même, et prendre votre opinion
pour égide. Sans doute, si vous ressemblez à un juge qui s'est trompé
ou laissé séduire, vous deviendrez, comme lui, moins sévère: la honte
de se démentir retient; l'effet de la séduction amollit les ames,
et tend à les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet,
et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre
indulgence.
Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne
doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement à la morale
qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comédie,
qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez
aucun roman moral, ni les poëmes héroïques et même sacrés. Elle se
trouve dans tous: les attaques au vice, à la tyrannie, etc. sont
autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on
l'a long-tems envisagée, celle qui tient à la personalité, qui se
permet de juger la moralité des individus; ce qui est un attentat
contre la société: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le
tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers
la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu'à vous
retracer que Socrate, ce sévère Socrate, qui fut l'ornement de la
nature et le vrai modèle social, prit souvent en main l'arme de la
satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on
employe lorsqu'on sert la société?.... L'écrivain ne peut s'égarer
en suivant un tel modèle. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle
général, il a justifié son motif et sa moralité.
Venons à mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui
donne pour monture des éléphans aîlés. Cela est fort, direz-vous? Sans
m'arrêter à la possibilité du principe naturel, dont mon voyageur vous
parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence;
et je prendrai les exemples où vous la portâtes à l'excès, envers les
genres, même, qui ne semblaient pas la mériter. Rappelez-vous que vous
passâtes à Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter
davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir
présenté des substances immatérielles pourfendues, le néant doué d'un
corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jeté un pont dans
l'abîme du vide, etc. Vous permîtes à l'Arioste de se servir de
l'hyppogriffe, qui, n'en déplaise à l'auteur de Roland, ne vaut pas
mes éléphans; parce qu'il n'a pas un caractère distinct, et qu'il
ne l'a pas pris dans la Lune. «C'est le cheval d'un enchanteur!
s'écriera-t-on peut-être: les enchanteurs ont droit de prendre
par-tout, et de renverser l'ordre de la nature!» Eh bien, lecteur,
supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me rétracte envers
l'Arioste, et j'ai gagné ma cause auprès de vous?.... Rappelez-vous
encore, que vous autorisâtes Voltaire à faire manger des montagnes par
ses héros; que vous lui passâtes l'oiseau de Formosante, les licornes,
le merle d'Amazan et les moutons à toison d'or de Candide. Lecteur,
n'oubliez pas que le Pérou est encore sur votre globe, et qu'il est
malheureusement trop connu.
Me calquant sur cet écrivain, j'aurais pu vous faire parler mes
éléphans sans vous révolter. Vous pensez, sans doute, qu'un éléphant à
plus de droit à tous égards qu'un merle, de faire un récit ou de tenir
un beau discours; passe encore pour le phénix! ... Si tout cela ne
vous déterminait point à supporter mes quadrupèdes aîlés, et si votre
esprit, ayant pris une nouvelle direction, était devenu plus sévère,
j'ajouterais que j'ai été soumis à la loi de la nécessité, comme le
furent Homère, Fénélon, et tant d'autres, qui furent obligés de faire
descendre leurs héros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne
pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, formé
en plan incliné, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du
soleil ne partant pas de cette planete, et étant divergés seulement en
courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon héros;
et il fallait que celui-ci eût vécu deux mille ans; car, sans cela,
comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote,
que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi
repousseriez-vous mes éléphans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian,
puisqu'ils peuvent offrir des leçons à l'humanité.
Mais, direz-vous, vous montrez cet événement arrivé à paris, il y a
seulement quelques années; et nul des habitans de cette ville n'a vu
votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse
toujours voir? Vous auriez peut-être préféré que j'eusse choisi pour
ma scène, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pensé
que le nom de la scène ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait déguiser
entièrement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des
Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant à un parallèle exact
et vraisemblable.
Lecteur, si ne vous arrêtant point sur les choses utiles que dit et
fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et
oubliant vos jugemens passés, vous balanciez à regarder mon livre d'un
oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous décider, trois
observations plus déterminantes; et qui sont devenues des maximes de
l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a répété,
d'après les anciens les plus habiles à transmettre les leçons utiles
aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous
dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des
plantes agréables sur les rochers: enfin je vous observerais, que
l'expérience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut
des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les
instruire.
Malgré tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre répéter
autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de
certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir à mon voyageur, nous
discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop
lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser.
Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne
depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans
l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit écrit, l'absence du
jugement et de la raison. Il ne peut pas être applicable à l'ignorance
des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne
porterait point atteinte à l'opinion d'un homme ni à son écrit. Le
cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit
dans le cercle du monde: on peut être éclairé, sage, et même grand,
sans connaître ses préjugés, son ton, ses modes, sa politique sociale,
ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot
au particulier, lorsque tout, sur la terre, est réputé niaiserie au
général. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez
convaincu, lorsque vous aurez envisagé le tableau que je vais mettre
sous vos yeux; et où vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car
tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais....
Commençons par nous, et voyons nos grands écrivains, prenant les
couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages étrangers,
comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits.
N'ont-ils pas appelé des niaiseries, nos bals masqués, nos
félicitations du jour de l'an; nos visites d'étiquette, les discours
de nos sociétés, les soins de nos petits maîtres et de nos petites
maîtresses à ne pomponer et à s'admirer sans cesse, en disant que
tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonté, et
contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donné le même
nom à notre amour désordonné pour la mode et le faste, en faisant
entrevoir qu'on est véritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa
fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de
la simplicité, à ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que
l'ennui ou le dégoût? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille
autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous
lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute
pas épargné le titre dont nous parlons.
Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumés
comme on le serait sous l'équateur, et en envisageant que nous
habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone
tempérée? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme
en voyant la complaisance extrême des maris français pour leurs
femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs,
nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos écrivains, en
disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.?
Ne regardez-vous pas, à votre tour, comme des niais les Espagnols,
lorsqu'ils passent les nuits sous les fenêtres de leurs maîtresses,
auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens,
lorsqu'ils livrent leurs femmes à d'aimables Sigisbés? les Allemands,
lorsque vous les voyez entêtés; soit de la supériorité qu'ils croyent
avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune,
et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de
noblesse, et qui regardent le cabinet où sont leurs illustres
parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi?
N'avez-vous pas traité de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent être
agréables à Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs
mosquées? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la
bannière de St. Nicolas ils seront à l'abri de la mort? N'avez-vous
pas donné ce titre aux Lapons, lorsqu'ils prêtent leurs femmes
aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgré les assertions de
plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux
Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler
des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les
talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau....
N'avez-vous pas mis dès long-tems au rang des niais les Egyptiens,
qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils
regardaient le porc comme immonde? les prêtres grecs qui croyaient
trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous
rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traités de tels, ces
chevaliers des 12., 13. et 14mes. siècles, qui juraient un amour
éternel à leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur
demander jamais le dernier prix de l'amour?
Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retraçais tous ceux que nos
grands hommes et nous, nommâmes niais sur la terre, et tous les
traits de niaiserie qu'on nous prêta. Je dois, avant de terminer sur
l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application
du mot qui m'a entraîné si loin. Je crois que le véritable niais est
celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer
avec audace, et d'après lui-même, lève comme l'insecte son dard contre
le soleil, que représente la raison; et je crois que celui-là est
seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature,
de la Vérité, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but.
«Voilà un avant-propos sur un ton bien gai, s'écrieront quelques
lecteurs sévères, tandis que le voyage est sérieux au fond, et offre
des discussions de systême....» Mais quel rapport a l'avant-propos
avec l'ouvrage? L'écrivain doit-il être toujours associé au héros?
Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des
mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la
préface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blâmer l'ouvrage, et
applaudir au but de l'écrivain, ainsi qu'au ton de la préface. En ne
considérant que l'écrivain, vous vous exposez à être entraîné par la
prévention, et à porter, malgré vous-même, un jugement équivoque;
l'homme étant, peut-être, aussi esclave de la prévention que de
l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au période.... Lecteur,
conduisez-vous envers les écrivains de bonne foi, et qui vous disent
la vérité, même en s'égayant, comme un père qui laisse folâtrer son
fils, à son gré, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs,
pourquoi chercherais-je à justifier auprès de vous le ton de mon
avant-propos? Ne sais-je pas, à mes propres dépens peut-être, que
vous vous attachez généralement, et avec propension, aux ouvrages qui
portent le caractère de la gaieté? Enfin n'êtes-vous pas Français? Je
suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont été cent fois
plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans
sérieux.... Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez
les motifs de l'écrivain plus que le ton qu'il prend, et la manière
dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autorisé par l'art, et que
sa manière de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et
à ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de éphémères; si
je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de
l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur éclat
séducteur ou leur aspect bizarre vous attire.