Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'idée de son pays
et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livrée aux
plus douces illusions. On pourrait dire, d'après cet exemple et
d'après cent mille autres, que le sommeil ne procure à l'homme ces
agréables impressions que lorsqu'il porte une âme dégagée du vice et
tournée vers la nature. Le scélérat trouve l'inquiétude et l'agitation
en son sein: le remords et la douleur s'attachent à l'homme pervers,
même à l'instant où il semble dans les bras de la mort. Cette vérité,
je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un présage ou un signe
réel du sort réservé aux méchans daus l'éternité?....
A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses éléphans, et
remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus âgé d'entr'eux, et
par conséquent au plus expérimenté. Ce voyage demandent beaucoup de
précision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence
comme nécessaire. Après lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il
aurait fait un valet, de venir le rejoindre à Paris dès qu'il aurait
rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait être le lendemain au
soir, il le dégagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place
de la Révolution, où il pouvait seulement déployer ses ailes et
prendre son essor, il le vit s'élever avec force et majesté, et
s'élancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa
comme l'hirondelle la plus active... Il revint à l'hôtel dès qu'il
l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'être séparé de
son cher éléphant. Quelque sûreté qu'il eût de la conservation de
celui-ci, il était attristé. Nous ne voyons pas disparaître d'une
seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux
yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre âme émue.
D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il
avait vu verser à l'éléphant lorsqu'il l'avait quitté. Ces larmes
retombaient sur son propre coeur, et il se disait: «Quelle est la
puissance de la sensibilité! Elle est telle que j'achèterais de mon
sang les larmes que mon quadrupède versait, et que je me ferais tuer
pour le sauver.» Cependant, réfléchissant que son devoir l'avait forcé
à s'en séparer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les
jouissances et tous les biens doivent être immolés au devoir, il calma
son coeur et revint dans l'hôtel où il redoubla de caresses envers
l'autre animal, tant pour le consoler du départ de son compagnon que
pour satisfaire son coeur.... Telle est la nature de l'homme, et de la
terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui
reste, lorsqu'un autre, qui lui est également cher, lui a été ravi.
A peine était-il rentré dans son appartement, et avait-il rejoint
Marouban, que l'hôtel fut de nouveau assiégé par les femmes. Les plus
pudiques tâchaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne
paraissant occupées que de son éléphant. Marouban lui fit considérer
cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle à la femme, qui la
porte à montrer l'indifférence dans le moment où elle est dévorée par
le désir. Alphonaponor s'étant arrêté sur ce qu'il lui disait, et
employant sa logique sûre et son art de physionomiste, conclut qu'il
ne se trompait point.... Marouban ayant envisagé au même instant une
de ces femmes, dit au lunian: «Voyez-vous cette jolie brune qui paraît
porter la vivacité à l'excès, et dont les yeux pétillent d'esprit,
je la connais; elle est aimable quoique extrêmement frivole. Je
vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein
d'entretenir.»--«Soit, répondit Alphonaponor; autant celle-là qu'une
autre: d'ailleurs son air et sa vivacité ne me déplaisent point.»
Alors abordant la dame avec Marouban, elle parut confuse et joua la
pudeur, dans le moment où elle était animée par la joie, qu'excitait
en elle l'orgueil d'avoir fixé les regards d'Alphonaponor, et par
l'espérance de le rendre amoureux et de triompher de ses rivales, ce
qui est pour les femmes françaises, une jouissance plus grande que
celle occasionné par l'appât des plaisirs. Le lunian l'invita à entrer
dans son appartement. Elle parut s'y refuser. Alphonaponor allait
renoncer à la presser davantage, ayant l'habitude de ne jamais
contraindre personne: mais Marouban lui dit que cette petite façon
était un autre effet de la tactique qu'il lui avait fait connaître,
qui fait refuser d'abord par les femmes ce qu'elles ambitionnent le
plus.... Le lunian lui répartit:
«Voilà une singulière bizarrerie, et qui s'allie bien à toutes celles
que j'apperçois sur votre globe. Pourquoi faire des façons lorsqu'on
a envie de quelque chose? C'est martyriser son coeur. J'entrevois que
jusqu'aux femmes tout est ici malheureux; et je découvre avec dépit et
pitié que chacun aide à forger la chaîne qui l'écrase.»
Enfin la dame étant entrée s'humanisa. Peu à peu la fausse honte
qu'elle avait fait paraître disparut de son front, où la gaieté et la
folie reprirent la place qu'ils lui avaient un instant cédée. Bientôt:
banissant toute étiquette, elle assaillit Alphonaponor de questions,
et avec une volubilité et une curiosité inexprimables; ce qui étonna
d'abord le voyageur, mais finit par l'amuser beaucoup, et par
l'éclairer de plus en plus sur les moeurs de la nation chez laquelle
il se trouvait. «Dites-moi, mon cher lunian, qu'elle est l'influence
des femmes dans votre planete? Y sont-elles coquettes?» Présumant
qu'Alphonaponor ne comprendrait pas le mot, ou que Marouban le
définirait mal; «c'est-à-dire, ajouta-t-elle, par périphrase, si elles
jouent le sentiment lorsqu'elles ne l'éprouvent point, comme on fait
en France, et si elles mettent leur gloire à inspirer de l'amour à
tous les hommes qu'elles rencontrent. Sont-elles mignardes dans les
momens où elles veulent obtenir ce qu'elles désirent? Ont-elles des
vapeurs lorsqu'on ne fait pas ce qui leur plaît? Se font-elles un
scrupule d'adjoindre des amans, à leurs époux? Et dit-on dans votre
planete, pour justifier cet usage, que la monotonie est le fléau de la
vie et l'antagoniste du bonheur? Enfin les maris sont-ils complaisans
comme sur notre globe, et sur-tout dans cette ville? font-ils accueil
aux amans de leurs femmes? et croiraient-ils donner dans le mauvais
ton s'ils se conduisaient différemment? Dites-moi enfin quelles sont
les modes de la Lune? Je brûle de les connaître, et je voudrais les
porter la première. Les modes doivent y être en vogue, et faire, comme
en France, les délices de tous. Y porte-t-on la la robe à la _Psyché_,
à la _Circassienne_, à la _Hébé_? N'oubliez pas, non plus, de me dire
s'il y a un opéra dans la Lune? Comment y paraît-on? les acteurs, les
chanteurs et danseurs sont-ils aimables, et font-ils les délices des
femmes de votre monde? Comment est grande la salle? Quelle forme
a-t-elle? Comment est-elle décorée et éclairée? S'y voit-on de tous
les points? Dites-moi tout; je suis d'une curiosité extrême pour ces
choses. Avez-vous des ballets? Enfin en sort-on avec des vapeurs comme
à Paris? ... Parlez vite; racontez-moi tout cela: Nous parlerons
ensuite de nos amours, car je prétends bien vous enchaíner un moment.»
Alphonaponor était resté interdit en voyant sa curieuse vivacité, et
sur-tout, en entendant ce qu'il regardait comme les plus bizarres
questions. Enfin, s'étant dit qu'il faut prendre les gens comme ils
sont, il répondit à la dame ... «Les femmes dans notre planète, ne
ressemblent point du tout à celles de ce pays, si elles sont enclines
aux penchans et sentimens que vous venez de manifester.
Elles ont sans doute de l'influence; les êtres les plus charmans de
la nature doivent être distingués: mais elles ne l'obtiennent que
lorsqu'elles allient à la beauté et à leurs charmes naturels,
les éclatantes vertus. Ce sont elles-mêmes qui la leur donnent à
l'exclusion des autres qualités. Elles ne cherchent point à attacher à
leur char mille amans, et à rendre amoureux tous les hommes qu'elles
rencontrent: ce serait le projet le plus extravagant. Ignorez-vous ici
bas que la beauté même ne peut imposer la loi à l'amour; et que bien
souvent la laideur l'emporte sur elle? Nos femmes sont convaincues de
cette vérité. Que diriez-vous, si j'osais affirmer que les plus belles
qui ont paru sur votre planète, ont été les moins aimées? Cela doit
être; on ne peut chérir ce qui est insensible, quand les objets
ressembleraient à la Vénus des grecs. La femme belle, en général, est
trop occupée d'elle-même, et de l'adoration qu'elle croit mériter,
pour s'occuper des autres. D'ailleurs, la pudeur, qui est la
principale des vertus de nos femmes, ainsi que leurs autres sentimens,
les écarteraient de la coquetterie: elles la regarderaient comme une
école de trahison, et elles se rendraient horribles à elles-mêmes....
Elles ne sont ni mignardes, ni vaporeuses; elles ont senti qu'on ne
s'y tromperait point: le sentiment a un signe distinct qui ne peut
être imité. Elles savent que les feintes vapeurs sont démenties par
le visage: ainsi la tromperie retomberait sur elles ... et pourquoi
l'employeraient-elles? On est toujours prêt à voler au-devant de leurs
désirs, parce que leurs desirs sont légitimes. Elles n'ont pas besoin
de prendre des suppléans à leur époux: rien ne les y porterait; elles
idolâtrent ceux-ci, qui sont toujours les objets de leur première
tendresse. Aucune considération, aucun préjugé et aucune puissance
de famille ne les retient lorsqu'il s'agit de l'hyménée. Quant à la
monotonie dont vous parlez, elles ont le bon sens de croire qu'elles
ne trouveraient dans les autres hommes que ce qui est dans leurs
maris, et souvent beaucoup moins. Rien de plus bizarre et de plus
ridicule que les idées qu'on se fait ici sur le plaisir: tout arbre
est un _arbre_; tout puits est un _puits_; je ne conçois point que
les habitans de la terre n'aient pas fait cette réflexion. Leur
imagination aurait été désabusée; et, l'illusion manquant, il ne
restait plus de véhicule pour l'inconstance.»
«Vous êtes un être bien singulier, avec vos réflexions saugrenues!
s'écria la dame. Vous ne pourrez pas cependant refuser d'avouer, qu'il
se trouve des différences dans les hommes comme dans tous les animaux;
qu'il y a des chances à courir....» Alphonaponor, quittant son sérieux
à une pareille réplique, lui répondit sur le même ton: «Oui, il y a
des chances à courir; et le plus souvent désavantageuses pour vous
tous, de quelque côté que vous envisagiez la chose. D'après ce que je
vois, d'après ce que je présume, et ce que mon esprit m'a montré,
je suis convaincu que que vous êtes le plus souvent éconduits. Que
d'illusions flatteuses, formées avec extravagance, et détruites en un
instant! Que de surprises fatales et désespérantes! Le bon est, sur
votre planète, plus rare que le mauvais: pardonnez l'apostrophe que
je fais à ses habitans; mais vous m'y avez contraint. Donc, si je
raisonne bien, le mauvais doit s'y trouver à chaque pas. Jugez à
présent si la carrière de l'amour et de l'inconstance est toujours
semée de fleurs chez vous.... Venons au faste des femmes de la Lune.
D'abord, je dois vous dire qu'elles ne croient pas pouvoir briller par
un éclat étranger; qu'elles sont persuadées qu'une robe magnifique
dépare souvent la beauté, et qu'elle enlaidit tout-à-fait celle qui
est dénuée d'attraits. Elles ont un costume élégant, plein de grâces,
mais qui ne varie point!» S'adressant à Marouban: «Je dois faire ici
l'éloge de vos compatriotes à cet égard. Dans le tems où je parcourus
votre empire, je vis avec satisfaction que la mode qui s'était
introduite chez les Grecs à un certain point, n'avait pas agi sur
la forme des costumes, Rien de si simple et de si noble que leur
vêtement, et rien de plus propre que celui des femmes à faire
ressortir leurs attraits, ou à cacher les défauts du petit nombre
de celles qui en étaient privées.» Revenant à la dame, il ajouta:
«Pardonnez-moi cette petite excursion philosophique. Pour varier
ses goûts, il faut tomber nécessairement dans le ridicule. Tout est
contraste et parallèle dans la nature: aux deux bouts d'une ligne
se trouvent le beau et le laid. Si on s'écarte du beau, il faut
nécessairemeut se rapprocher du laid, et si on se rapproche encore,
il faut y toucher tout-à-fait. Il en est de même pour les facultés de
l'esprit que pour les modes: en s'éloignant du bon sens, on tombe dans
la sottise; le ridicule enfin touche au bon genre.... Les femmes de la
Lune le savent; voilà pourquoi elles ont renoncé aux modes. Ce qui les
arrête, d'après ces notions qu'elles ont, c'est que personne n'aima
jamais à être ridicule: ceux des deux sexes qui le sont en tous lieux,
l'ignorent et croyent suivre le bon ton.»
«Vous m'avez demandé, reprit-il, en s'adressant toujours à la dame,
s'il y avait un opéra dans la Lune? Sans doute nous en avons un, et
très-brillant, où l'on célèbre les exploits des héros, et où l'on met
sans cesse sous les yeux les magnifiques tableaux de la nature. Mes
compatriotes aiment beaucoup la musique: ils savent que son harmonie
influe sur l'ame, et qu'elle y réveille les sentimens doux, qui sont,
sur-tout, ceux que la nôtre peint. Nous avons une salle formée en
cirque, qui contient vingt mille spectateurs. Elle ne doit pas être
moins grande pour la capitale de la Lune, qui voit dans son sein trois
cent mille habitans; et la scène est assez grande pour qu'un escadron
entier puisse y manoeuvrer. La salle est simplement décorée, mais avec
dignité: elle est bien éclairée; il y a un lustre au milieu qui porte
mille bougies, et le jour de la scène est proportionné à cet éclat....
Vous desirez savoir si on s'y voit de toutes parts? Permettez que je
vous observe que je n'entrevois point le motif de votre question: on
va à l'opéra pour voir le spectacle; pourvu qu'on ait la scène sous
les yeux, voilà, ce me semble, ce qu'il faut.»--«Point du tout, dit la
dame avec une espèce d'emportement; on y va autant pour voir la bonne
compagnie, ou les gens qui nous sont agréables, que pour voir la
pièce; du moins cela est ainsi à Paris.»--«C'est différent, répartit
Alphonaponor; dans la Lune on pense différemment.... Quant aux
ballets, nous en avons; nous aimons la danse autant que les habitons
d'aucune planète, parce que nous sommes naturellement vifs et gais.
Cela paraît vous étonner: revenez sur votre idée, et ne croyez pas que
les véritables êtres vertueux soient ennemis de la joie et des jeux
innocens. Nos ballets représentent toujours une action prise dans la
nature.»--«Vous n'y mettez donc pas des dieux comme ici? répliqua
la dame.»--«Qu'avons-nous besoin des dieux dans nos ballets? ils y
porteraient la froideur: quel intérêt peuvent inspirer des êtres
surnaturels?»--«Cela donne de la magnificence à la scène, dit-elle de
nouveau.»--«Je l'accorde, répartit Alphonaponor; mais la magnificence
émeut-elle vos coeurs? La jouissance des yeux vaut-elle celle de
l'âme? Dites-moi si l'apparition de vos dieux peut offrir un tableau
aussi agréable que celui d'un père entouré de ses enfans, qui lui sont
rendus après qu'il les a crus perdus à jamais, et qui fait triompher
la nature en ce moment? Après avoir vu des dieux on doit sortir du
spectacle l'âme vide: lorsqu'on a vu des tableaux pareils à ceux dont
je parle, on en sort éprouvant une jouissance douce, et l'ennui n'a
point atteint le coeur..... J'ai vu autrefois discuter l'intervention
des dieux dans les tragédies de Sophocle et d'Euripide, qui sont de
véritables opéras; et je me rappelle qu'elle fut réprouvée par tous
les gens de bon goût, tant d'Athènes que des autres parties de la
Grèce. Pour ce qui regarde les mimes, qui se rapportent à vos acteurs,
chanteurs et danseurs, on les choisit toujours aimables, adroits et
intelligens. Ils sont considérés dans notre planète; mais ils ne sont
pas les moteurs des délices de nos femmes. Elles apprécient leurs
talens, leur donnent le prix qu'ils méritent; mais elles ne sont
pas aveuglées au point de les confondre avec les héros qu'ils
représentent. Elles connaissent l'illusion de la lumière, celle de
l'optique, celle du costume, et elles découvrent toujours l'acteur
sous le masque du héros. Si elles pensaient et voyaient différemment,
elles embrasseraient des fantômes: n'en sont-ce point que des êtres
qu'on ne voit pas sous leur véritable aspect?
«Voilà ce que j'avais à répondre à vos questions, madame. Pardonnez si
j'ai combattu vos idées: la galanterie française l'improuve peut-être;
mais je suis un homme de la Lune. Je m'y permets de débiter ces
maximes aux dames, et je passe cependant pour un des hommes les plus
galans de notre globe.»
«Je vois bien, dit la dame, que je ne pourrai me fâcher avec vous,
quoique j'en aie, et quoique vous ayez fait pleinement notre satyre:
mais vous avez pris un ton si doux, et si peu prétentieux, que je
vous pardonne. Je vous trouve même galant à un certain point. Je
m'apperçois qu'il y a une manière de dire les vérités, et de les
faire entendre par ceux même à qui elles s'adressent sans les
fâcher.»--«Votre observation annonce un jugement naturel, répartit
Alphonaponor; et je vois que si vous adoptez des idées fausses, c'est
plutôt par ton, qu'en agissant d'après vous-même: c'est un malheur non
un défaut réel.»
«Je vois encore qu'il faudra que je vous fasse des complimens, répliqua
la dame, et que je vous remercie de m'avoir si bien tancée la première:
eh bien! je vais au titre de galant, ajouter celui de sage. Cependant
il faudra que vous déposiez ce titre à mes pieds; car je compte vous
faire jouer un instant le rôle de fou, et vous faire imiter les français
en vous rendant amoureux.»--«Je puis vous donner le nom d'ami, reprit
Alphonaponor, mais non celui d'amant. Je sens que c'est vous outrager,
d'après vos préjugés: cependant, si vous appréciez le titre d'ami, vous
jugerez qu'Alphonaponor distingue votre mérite. Il croit ne point
satisfaire à une vaine politesse. Il voit en vous une ame bien faite
à qui il ne faudrait qu'un régulateur. Le germe existant dans Eléonore,
elle a mérité son estime....»
Il allait continuer, lorsqu'il fut interrompu par un savant, qui
vint, au nom d'une société composée de ses confrères, l'inviter à une
conférence qu'ils desiraient avoir avec lui. Alphonaponor, qui voit
dans cette occasion le moyen de s'assurer encore mieux du génie et des
moyens de cette nation, vû que Marouban lui observe que ce savant,
ainsi que sa société, passe pour ce qu'il y a de plus éclairé en
Europe; il consent à se rendre en son sein.... La dame lui dit alors:
«Alphonaponor, j'ai accepté le droit que vous m'avez donné. Je vous
rejoindrai demain de bonne heure, et nous verrons si vous finirez par
me faire adopter votre genre de folie: je suis encore persuadée que la
sagesse tient à elle par plus d'un anneau.» Alphonaponor sourit, et,
l'ayant quittée, il sortit avec Marouban et le savant, après avoir dit
à son éléphant de surveiller les voleurs; de prendre garde d'écraser
quelque enfant, et de froisser, de sa masse, les femmes qui
l'entouraient. L'éléphant lui fait entendre, par un signe, qu'il est
l'ami des enfans, parce qu'ils sont les emblèmes de l'innocence, et
qu'il respecte les femmes à cause de leur foiblesse.... Le voyageur
s'applaudit de cette distinction faite par son animal, et l'ayant
communiquée à Marouban, celui-ci lui dit qu'il serait à souhaiter
que beaucoup d'hommes eussent, en pareil cas, l'appréciation de son
éléphant; que l'harmonie sociale en irait mieux sur la terre.
Alponaponor fut reçu à la porte de l'hôtel par une foule non moins
grande que celle qui l'entoura le jour de son arrivée. Ce qu'on
entendait dire de lui, attirait de toutes parts les curieux. Ils
firent entendre mille _bravos_ répétés, à son aspect, et on le
conduisit, comme en triomphe, jusqu'à l'endroit où l'attendaient les
savans. Il témoigna d'un air noble à ceux qui le suivaient qu'il était
satisfait de leur politesse, et ne parut ni énorgueilli ni ému en
entendant les exclamations qu'on lui prodiguait. Il trouva que le
peuple s'oubliait à son égard. Il observa à Marouban qu'on ne devait
prodiguer l'éloge qu'à celui qui l'a mérite, et qu'il ne voyait pas
qu'il eut rien fait pour les français. Il tira une induction forte, à
l'égard du caractère de la nation, d'après cet engouement, et il dit
au grec, qu'un peuple si sujet à l'exaltation devait tomber dans bien
des écarts, et compromettre souvent sa raison et ses sentimens....
Marouban lui répondit qu'il avait pensé juste.... ils arrivèrent au
lieu de l'assemblée en s'entretenant à ce sujet.
Étant entrés dans l'assemblée de savans qui l'attendaient,
Alphonaponor reçut leurs complimens avec modestie, et il leur dit
que l'invitation qu'ils lui faisaient était très-honorable et
très-gracieuse pour lui. «J'ai apprécié l'état de savant, et je me
suis convaincu que celui qui l'exerce se place au premier rang des
hommes. Lui seul sonde les abîmes de la nature, en se dégageant des
liens de la société; lui seul seulement existe.... Et peut-on exister,
s'écria-t-il, si on ne connaît la nature, si on n'entrevoit tous les
ressorts qui font mouvoir notre être et l'univers, et si on n'apprécie
pas la grandeur de l'oeuvre de l'Eternel? Alors l'homme est lui-même:
il élève son génie jusqu'à sa source; et il y trouve ces sublimes
vérités, qui deviennent la consolation de ses pareils ou qui
contribuent à leur bonheur.»
Les savans, étonnés d'une définition aussi simple et aussi sublime
du principe et du but de leur art, applaudirent unanimement à son
discours, et revinrent sur l'idée qu'ils avaient eue, avant son
arrivée, qu'ils allaient rencontrer en lui un ignorant. Ils ne
pouvaient se persuader, par une de ces bizarreries attachées à presque
tous les savans des divers pays, qu'on ne peut connaître quelque chose
que chez eux; qu'on ne peut être savant hors de notre planete; en
oubliant ce que la science a du apprendre, tant au philosophe, qu'aux
politique, moraliste, physicien, etc., que l'ame de l'homme et la
nature sont sans bornes; qu'elles ne circonscrivent leur influence
à aucune classe d'êtres, à aucun état; et qu'aucune région n'est
la patrie du génie, qui, comme Dieu, dont il est la plus sublime
émanation, embrasse l'univers.
Ceux d'entre eux sur le front desquels avait paru le sourire du
dédain, et le signe de la prévention à l'abord du lunian, quittèrent
le ton gai qu'ils avaient pris, et l'humeur _aretine_ qui les avaient
portés à lui lancer, à son insçu, des sarcasmes, arme qui devrait être
étrangère aux savans de toutes les sortes, et dont malheureusement ils
se servent trop souvent, parce qu'ils n'ont pas analysé l'effet du
sarcasme, et sa nature entièrement opposée à la critique et à la saine
satire.
Enfin ils s'assirent autour d'Alphonaponor, et s'apprêtèrent à le
questionner sur toutes les parties des sciences et sur les systèmes.
Le politique parla le premier, et lui demanda quelle était la
population de sa planete.... «Nous comptons chez nous cent millions
d'habitans.»--«Comment, s'écria le politique, votre planete peut-elle
suffire à les nourrir, tandis que notre globe, qui a infiniment moins
d'individus, proportionnellement à son étendue, ne peut suffire à
leurs besoins[6].»
«Nous possédons cette population, et le terrein de la Lune lui suffit
amplement, parce qn'il n'existe pas un pouce cube de terre qui n'y
soit cultivé: nous avons tiré du grain de la cîme même de nos rochers,
à l'appui de l'agriculture, cet art respectable et bienfaisant à qui
nous sommes redevables de notre existence et de notre bonheur. Il a
bien mérité l'hommage que nous lui rendons, et d'être nommé, parmi
nous, le premier des arts.... Je me suis apperçu, en contemplant la
terre avec mon télescope, que sa plus grande partie était aride et en
friche: il n'est pas étonnant que ses habitans soient dans le besoin.
Cependant j'ai vu un modèle qui devrait vous servir; j'ai découvert un
de vos empires de l'Orient organisé à peu près, sous ce rapport, comme
celui de la Lune[7]. J'y ai vu une population immense, et qui m'a paru
n'être point en harmonie avec aucune autre partie de la terre, en
raison de la population et de l'étendue du sol.»--«Vous n'arrachez
donc pas les hommes à l'agriculture, et vous ne faites donc pas, comme
sur ce globe, de vos laboureurs des soldats? Vous n'avez donc pas
des armées? Il vous en faut cependant s'il existe auprès de vous des
voisins puissans et redoutables.... Si la guerre n'a point exercé son
pouvoir sur votre planete, quelle est donc la constitution de votre
empire et la trempe de ceux qui le gouvernent? Je regarderais comme un
prodige des plus éclatans, l'absence de la guerre d'un état, où
qu'il se trouve, fût-ce dans l'étoile du grand _Chien_. Si vous nous
ressemblez par votre organisation physique, vous devez avoir nos
passions.»
«Nous ne connaissons point ce fléau, aussi redoutable, à mes yeux,
que la peste et la famine; dont j'eus lieu de connaître la fatale
influence dans le voyage que je fis autrefois en Grèce, et que je
jugeai devoir renverser sa puissance, ayant été témoin de la fameuse
bataille des Thermopiles, où Xercès fut vaincu. Je vis en ce moment
que l'armée la plus formidable n'offre point un bouclier sûr à un
monarque; et je conclus que la guerre avait anéanti ou anéantirait
toute puissance réelle sur la terre. L'organisation de notre planete
en un seul état, fait que nous n'avons pas de voisins puissans, ni
ambitieux, dont nous soyons obligés de repousser les attaques; nous
n'avons pas besoin de tenir des grandes armées sur pied, et arracher,
par conséquent, nos sujets à l'agriculture. Quand il en existerait,
nous serions assurés de rendre leurs efforts impuissans: nous leur
opposerions le bouclier de la sagesse. Un de nos voyageurs nous a
rapporté que, dans une course faite dans votre Orient, il avait appris
que l'empire, que vous nommez Chine, et dont j'ai déjà parlé, avait
existé plus de quatre mille ans, parce qu'il n'avait pas introduit la
guerre en son sein, et qu'il avait opposé sa sagesse à ses voisins. Il
s'y trouva au moment où un vainqueur effréné et barbare envahit cet
état. Il vit clairement qu'elle était la puissance de cette sagesse,
lorsque l'ambitieux, qui venait de le conquérir, reconnut les loix de
ce peuple, et se rendit lui et les siens sujets de cet empire, qu'il
agrandit.... Cet exemple est frappant chez vous: il prouve ce que
j'annonce. »
Quand notre planete serait divisée en royaumes, comme la terre,
continua-t-il, cela n'appuyerait pas le système de la guerre. Les
monarques connaîtraient trop bien leurs intérêts, qui leur seraient
rappelés par les peuples, s'ils ne les envisageaient point eux-mêmes,
pour ne pas s'assurer que la guerre est toujours funeste au vainqueur;
et ils verraient qu'en épuisant leurs peuples, et les fatiguant, ils
finiraient par aliéner leur confiance, et par s'exposer à se voir
ravir la puissance. J'ai appris autrefois en Grèce, de la bouche de
Socrate, que nombre de rois de votre globe avaient été victimes de
l'erreur dont je parle; et qu'en allumant les flammes de la guerre,
ils avaient été consumés par elles.... Rappelez-vous qu'Athènes et
Sparte furent détruites par la guerre, qu'elle anéantit par la main
l'une de l'autre. Lorsque j'ai approché de votre planète, j'ai vu ses
funestes effets. Je n'ai point reconnu un seul des empires que j'y
avais vus; et, par-tout, j'ai vu les monumens de la destruction, et
les signes de ce fléau dévorateur.»
Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste,
et frappé de la force de ses raisons, lui dit: «Je sais comme vous
que la guerre est un fléau pour notre globe; et je vois avec peine
qu'on ne peut le détruire. L'ignorance, les préjugés des peuples, et
l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent à l'y affermir,
malgré que les souverains commencent à s'appercevoir, ou au moins à
dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le répètent tacitement
sur tous les points de la terre.... Vous êtes plus fortunés que nous,
qui voyons à chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A
peine une génération est née, qu'elle est engloutie. Notre population,
nos trésors, les fruits de notre industrie sont anéantis par elle.»
Alors il lui demanda qu'elle était la constitution de leur
état.»--«Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien à la
démocratie, répondit le lunian; ou, plutôt, c'est le peuple qui
gouverne par l'organe de son monarque. Un sénat, composé de tout ce
que l'empire possède de plus éclairé et de plus vertueux, forme son
conseil, et lui transmet les actes de l'autorité. Les ministres ne
sont point comme ceux que je vis dans les états de l'Orient, des
souverains souvent plus puissans que les monarques eux-mêmes; mais des
simples organes du monarque, pour exécuter ses volontés, et pour lui
transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est
autre qu'un père de famille, qui veille nuit et jour à la sûreté, aux
besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur
ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et
qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-même.» Le politique avoua
que cette constitution, basée sur un principe aussi sublime, était
celle qui contribuerait au bonheur de l'humanité, si elle était
adoptée dans tous les états.... Quittant alors ce sujet, il questionna
Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian répondit, que
l'industrie était portée au plus haut point dans sa planete; mais
qu'elle était circonscrite, le système de l'uniformité qui existait
dans son pays l'exigeant.... «Nous ne multiplions point, dit-il,
les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte
généralement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des
voitures de cent sortes, des maisons construites et meublées
différemment; des habits de mille façons; ce qui ne peut exister
qu'aux dépens du bon goût et du bon sens! Nos maisons sont propres,
commodes, élégantes, et formées sur le même plan. Si d'un coté
l'uniformité paraît déplaire, de l'autre elles concourt à l'harmonie.
Lorsque nous voulons trouver la variété, nous contemplons le ciel et
nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets
d'agrément sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent à
nos yeux l'aspect de la majesté, sentiment peut-être le plus utile à
l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais
en petit nombre. Nos habits ayant toujours les mêmes formes, nous ne
connaissons point les modes. Les arts libéraux doivent être bornés
chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encouragés par
tout les moyens. Les inventeurs sont distingués par l'opinion; et
récompensés avec éclat par le monarque ... Enfin nos instrumens
d'agriculture, de mathématique, de physique, d'astronomie, de musique
même, sont à un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu
sur la terre, malgré que, d'après ce que j'ai découvert, l'industrie
s'y soit élevée à une hauteur assez grande: on pourrait dire, même,
que c'est elle qui y a fait le plus de progrès.»
«Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, répondit un
astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les énumera, en
lui donnant une idée de nos découvertes en astronomie, et lui
montrant un planisphère. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir
de Tchernaiis, el lui en démontra la propriété. Il lui fit voir les
effets de l'électricité, et ceux opérés par la machine pneumatique;
il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces
attractives.... Le lunian, d'abord étonné, le fut au dernier point
lorsque le physicien lui parla du système de Newton, et il fit
connaître la cause de sa surprise, en disant que la même découverte
avait été faite dans la Lune.
Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete
connaissaient la circulation du sang. «Oui, dit-il, la sève des arbres
nous la fit découvrir. Il lui répondit au sujet de la pesanteur de
l'air, et de la décomposition de la lumière, qu'ils connaissaient les
propriétés de l'air, et qu'ils avaient des prismes.
Le naturaliste lui demanda, à son tour, s'ils avaient fait des
découvertes importantes dans les trois règnes; s'ils avaient observé
les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il,
votre globe étant organisé comme le nôtre, doit contenir les mêmes
substances, et être vivifié par les feux souterrains. Alphonaponor
expliqua en grand les causes de ces événemens. Le physicien lui
demanda encore si on était parvenu dans la Lune à donner des
organes aux sourds et muets nés? Cette dernière question fixa toute
l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il répliqua
aussi-tôt: «auriez-vous fait cette sublime découverte? Vous auriez
ravi à l'art son plus beau secret; malgré nos efforts nous n'y sommes
point parvenus.»--«Eh! bien, répondit le physicien, ce secret nous
est connu. Il a déjà rendu à la société nombre d'individus que
la nature avait réduits à une espèce de néant; ils ont retrouvé
l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir
les effets dans cette ville.... Si vous nous surpassez en nombre de
points, nous avons, vous le voyez, quelques trésors à mettre sous
votre vue.»--«Cette découverte est plus précieuse que celle de votre
Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui
sut trouver un secret si utile à l'humanité, et qui justifie la
nature, mérite l'hommage de tout être qui porte un coeur sensible.»
Il dit alors, en s'adressant au physicien, à l'astronome et au
naturaliste: «vous vous êtes rapprochés entièrement de nous par vos
travaux; et nos principes sont les mêmes. Je vous avoue que je suis
dans l'étonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me
douter, d'après ce que je vis en Grèce, que les sciences dont nous
venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, où
plutôt qu'elles fussent nées chez vous. Ce que je découvris à Athènes
ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote
même, n'étaient pas aux premiers élémens de physique et d'astronomie;
et je ne pus venir à bout de les convaincre, tant ils étaient entêtés
de leur système. J'augurai alors que cet entêtement serait fatal à
votre planete; car je pressentis que leurs idées seraient adoptées par
les nations qui succéderaient aux Grecs, et que leurs faux principes
germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de
renverser ce faux système. Je sais combien les préjugés sont enchaînés
l'un à l'autre, et qu'un seul, répandu dans un globe quelconque, peut
mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siècles.»
Le physicien lui dit qu'il avait présumé juste; que le système
d'Aristote avait excité des rixes terribles sur cette planete,
sur-tout en Europe; qu'il avait régné jusqu'au dix-septième siècle;
et que les efforts des savans ne parvinrent à l'anéantir, qu'après la
lutte la plus longue et la plus pénible.
Alors un philosophe, s'adressant à Alphonaponor, voulut savoir en
quel état était la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un
moteur suprême, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en
une ou plusieurs divinités: s'ils avaient analysé sa nature; s'ils
reconnaissaient l'immortalité de l'ame et la récompense ou punition
futures.... Il ajouta: «s'est-il montré beaucoup de sectes
philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume,
c'est-à-dire des manières de voir différentes? La religion a-t-elle
enfanté des guerres de vingt siècles comme ici bas, et a-t-on confondu
le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouvé des hommes qui,
comme Pithagore, ont proclamé la Métempsicôse? et d'autres qui, comme
Anaxagoras, etc., ayent annoncé que l'ame de l'homme n'est rien,
puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous êtes sauvés de
toutes ces extravagances, qui ont inondé de sang cet univers, et qui
ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osèrent
prendre son masque, en établissant des principes subversifs?»
Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui
parlait sur le même ton que Socrate; et l'ayant d'abord prié de lui
faire connaître ce qu'était le fanatisme, dont il n'avait point
entendu parler en Grèce, celui-ci lui répondit que c'était la rage,
cachée sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de
décombres; et il lui dépeignit entièrement son but et ses funestes
actions.... Il lui raconta que c'était lui qui avait présenté la cigue
à Socrate, et fait périr le juste Galiléen sur le poteau réservé au
supplice des scélérats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux
de la terre, depuis dix siècles, émanaient de lui. Il ajouta qu'il
était tems qu'on mit une borne à sa fureur; que sans cela le globe
allait être dépeuplé: il dit encore à Alphonaponor: «si sa puissance
n'était point limitée, sage lunian, vous n'auriez pu paraître sur
notre planète sans danger. Peut-être seriez-vous tombé sous ses coups,
au moment où votre sagesse mérite notre admiration, et où vous nous
apportez des leçons salutaires, plus grandes que tous les trésors.»
Alphonaponor, qui avait reculé d'horreur en entendant que Socrate, qui
fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait péri sous
les coups du monstre, et qui avait été saisi de douleur à ces mots,
s'écria: «si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui
sa perte! ... Eh quoi! la terre a pu vénérer ce monstre après ces
attentats? Elle a pu voir tomber le plus méritant de ses enfans
sans pâlir, et sans anéantir à jamais l'auteur de ses maux?»--«Oui,
répondit le philosophe: jugez à présent qu'elle a été notre
dégradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables
il a fallu pour l'enchaîner, et quels assauts redoutables on a dû
soutenir contre lui.» Alphonaponor soupira, et repartit: «Le siècle
qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve,
le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient à
être anéanti tout-à-fait, je prévois que vous vous élancerez davantage
vers le bonheur.»--«Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de
sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la
dernière barrière qui arrête le génie et les arts; et la philosophie
triomphante pourra donner alors à la morale l'essor qu'elle doit
avoir. Les fléaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans
l'ombre, disparaîtront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur
de la raison naîtra celui du bonheur.»
Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner
aux hommes; et, après avoir félicité le philosophe sur ses sentimens,
il s'apprêta à le satisfaire en ces mots.»
«Nous reconnaissons un moteur universel de notre être et de l'univers:
quel homme, doué de sa faculté principale, de sa raison, pourrait,
en envisageant le firmament, la nature et lui-même, douter de son
existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur?
que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et présider à l'harmonie
qui conduit ce tout, et lie si étroitement toutes ses parties? Je
vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grèce. Je les regardai comme des
insensés qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres
hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer
à la postérité.... Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons
l'immortalité de l'âme. J'ai avec moi un écrit qui contient les
bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera
connaître; je consentirai à le laisser parmi vous.
«Quant au partage de la divinité, nous pensons que le moteur suprême
n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans
attenter à sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et
nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'à
l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractère sublime ... Nous
n'offrons notre hommage qu'à lui seul, et notre culte est unique comme
l'objet de notre adoration l'est lui-même: partager notre encens
serait, selon nous, méconnaître sa grandeur.
«Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes
tous unis au même principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a
dévasté votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur,
est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire.
Notre peuple est trop éclairé pour méconnaître ce monstre, qui,
d'après le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanité
et de Dieu lui-même. Tous les débats cessent chez nous au seul nom de
la divinité. Ce nom suffit pour étouffer les haines et les discordes;
bien loin de les faire naître, c'est le ralliement universel, le
centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que
le trouble et la discorde puissent lui être agréables; ce serait une
contradiction à ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis
que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos
coeurs, démontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire....
«Voilà quelles sont nos idées sur la divinité, et comment nous voyons
sa nature ... Nous croyons aussi à une vie future: en douter, serait
faire outrage au créateur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime,
pour qu'il eût voulu l'anéantir en un instant: cinquante siècles
d'existence ne sont rien aux yeux de la divinité, qui n'envisage que
l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous réunir à son
essence. Nous croyons que le seul être vertueux aura des droits auprès
de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut
s'unir à la source de toute pureté.... A ces mots, le philosophe
embrassa Alphonaponor, et lui dit: «Vous possédez la profonde sagesse;
vos compatriotes méritent le bonheur dont ils jouissent.»
Dans le nombre des savans, quelques-uns s'étaient endormis pendant ces
discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrément,
qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de
morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en
maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela où serait
l'_utile_ d'Horace, et de tous ceux qui, avant et après lui, ont
adopté son systême? Mais ils se réveillèrent, lorsqu'un des plus
instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel état
était la littérature dans sa planète: «y fait-on, dit-il, des Epopées,
des Tragédies, des Comédies, des Histoires, des Romans, et enfin des
Critiques et des Satires? y a-t-on bien défini les principes de
ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les
jugez-vous? Y a-t-il parmi vos écrivains des critiques qui soient
préposés pour faire adopter les jugemens aux êtres moins éclairés?
S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez
éclairés eux-mêmes pour prononcer d'emblée sur toutes sortes d'écrits?
Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi à
leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou
sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme
ceux des Grecs? Contiennent-ils un système, on y sont-ils liés; et
s'attache-t-on chez vous plus aux détails qu'au fond, en dédaignant
la pensée, le jugement et la vérité? Instruisez-nous; on a besoin
d'exemples et de leçons sur notre globe, pour se décider à adopter un
système. Nous n'en avons point pour la littérature: tout y est sans
ordre; on marche à tâtons dans cette carrière. Les élémens sont bons;
mais nous n'avons pu former un tout, faute de méthode, de précision et
de philosophie littéraire. Les écrivains ont-ils enfin dans la Lune la
considération que leurs travaux semblent mériter?»
Alphonaponor, étonné de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait
que, d'après ce qu'il avait vu en Grèce, la littérature était la
partie des arts la mieux cultivée et la mieux hors d'atteinte sur
ce globe, répondit: «Nous avons une littérature, et tous les genres
d'ouvrages que vous avez cités, excepté l'épopée. Cependant nous la
connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homère. Ce genre
nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est
opposée à ce que nous imitions Homère. Nous y avons renoncé, pensant
qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un système,
surtout dans l'épopée. Nous avons vu que nous ne pouvions les y
introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scène la divinité, et
la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers
principes sur lesquels est établie notre nature, interdit cette
intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien
réfléchi, qu'Homère qui passait aux yeux de toute la Grèce pour un
écrivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit
pas circonscrit dans la ligne des poèmes historiques; c'est-à-dire,
à la peinture réelle ou fabuleuse des actions des héros, sans autre
intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les
événements. Notre théâtre est à peu près organisé comme celui des
Grecs, à l'exclusion des Dieux, qui ont encore été les agens de leurs
tragédies, et qui en ont détruit l'intérêt, comme je l'entendis dire
souvent, par Socrate, à Euripide et à Sophocle.... Pour la morale,
elle est la même, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons
peu de comédies, parce que le nombre des ridicules est petit chez
nous: mais nous avons des histoires qui retracent à nos yeux les
événemens du passé; et nous sommes très-scrupuleux à l'égard de nos
écrivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidélité elle-même.
Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la vérité à l'élégance
de l'expression, et à la manie de présenter des tableaux.... Nous
avons aussi des romans, que nous regardons comme des poëmes en prose.
Ils ont tous un plan, des caractères, une action et un but moral.
Cette partie de la littérature n'est point la moins utile dans notre
globe; elle pourra l'être dans tous les pays, lorsque les auteurs
sauront connaître le coeur humain, montrer ses défauts ou ses
faiblesses, et lorsqu'ils y présenteront d'une manière éclatante les
tableau des vertus.... Nous connaissons les ouvrages de critique:
cette partie, qui est subalterne en littérature, vu qu'elle ne tient
point au génie, mais au jugement et aux lumières acquises, est
regardée par nous comme un ressort qui tend à mettre en jeu les
autres, ou les arrêter. Elle est portée très-loin dans notre planete.
Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que
lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison sévère, une
impartialité exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la
clairvoyance, de l'appréciation et de la méthode; indépendamment de la
connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systèmes en
général. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et
fondé sur leur opinion, que tout nous porterait à croire incertaine;
mais une analyse détaillée et complète, tant du système de l'ouvrage
que des détails du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et
à la pensée, plus qu'à l'expression; c'est le tronc et non l'écorce
qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne
s'attacherait qu'aux détails du style, à un fou qui regarderait comme
une divinité, une femme hideuse, décharnée, ou un squelette, si vous
aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de
Vénus. Nous voulons qu'ils nous présentent sans cesse les préceptes de
l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous,
comme une mesure à laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et
qui nous servent à connaître si l'opinion des critiques est vraie ou
fausse.... Nous ne les croirions point, s'ils se présentaient sans
tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'après leur opinion, qu'un
ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages.
Nous savons qu'un écrit, même médiocre, peut contenir une grande
vérité et le germe d'un ouvrage sublime.... Le défaut que nous avons
voulu éviter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se
fondant trop sur leurs lumières, ou dirigés par leurs préventions,
porter les jugemens les plus équivoques sur nombre d'écrits; et je me
rappelle d'en avoir fait le reproche à Aristote et à Longin, en leur
observant que l'analyse complète, seule, était probante, et ne pouvait
être révoquée. Ils se récrièrent sur la difficulté du travail: je
leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque
d'être injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il
s'agissait de travailler à la gloire de son pays, en éclairant son
peuple, et lui montrant les modèles du beau et du bon. Je dis,
en outre, que le critique n'a rempli son objet, après avoir fait
l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer
seul, que lorsqu'il a démontré mathématiquement ses qualités ou ses
défauts.
«Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connaître le but et la morale
des écrits. Il analyse et juge à son tour; et c'est de l'opinion
recueillie, et mûrement réfléchie, sans aucune influence étrangère,
que se forme le suffrage.... Quant aux écrivains, il n'est permis de
prendre ce titre qu'à celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant
un plan et des caractères, dans quelque genre que ce soit. Une épître,
un ou plusieurs petits poèmes descriptifs, quels qu'ils soient, ne
suffiraient point pour le lui acquérir. Un seul passage, qui esquisse
un caractère, ou qui forme ou développe le noeud d'une action, offre
cent fois plus de difficultés, et demande plus de jugement et de génie
que vingt descriptions.... Ce titre devient très-recommandable pour
ceux qui le portent; il leur donne la plus haute considération. Elle
leur est due sans doute; ceux qui parviennent à éclairer, à instruire
les hommes, et à semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la
carrière du bonheur et la source des voluptés pures ouvertes pour eux,
est un bienfaiteur de l'humanité. Que sont les autres services sociaux
auprès de celui-ci? Lorsque nous leur avons cédé ce droit, nous avons
envisagé cette vérité: qu'eux seuls sont utiles à tous, et servent la
société entière; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement;
et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la répandre que
sur quelques individus.»
Une acclamation générale des savans, que cette dernière définition
avait tous rangés sous sa bannière, même les persiffleurs, qui se
trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des
lunians.... Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant découvert
dans les questions du littérateur tout ce qu'il aurait pu lui dire
sur son art, et sur l'état où il se trouve en Europe, se leva, et se
retira avec son fidèle Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il
avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau
n'avait pas été le moins utile à mettre sous la vue des Français.
Après être rentrés à l'hôtel, et avoir été témoin de l'allégresse que
montra son éléphant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlaçant
doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la
sensibilité sût adoucir, et qui mirent son maître dans le cas de
penser et de dire à Marouban, que la sensibilité donne des organes
nouveaux aux êtres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se
retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui était déjà devenu
cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des
habitans de sa planete....
Là ils raisonnèrent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre;
et Marouban lui fit connaître l'impression qu'il avait faite sur
les savans, et qu'ils lui avaient manifestée. Plusieurs d'entr'eux,
entêtés de leurs préjugés, avaient trouvé ses idées sur les arts et
les systèmes trop exaltées; d'autres, sur-tout les moins âgés, avaient
ambitionné que ses idées se propageassent, et avaient cru que si
elles étaient adoptées, ce qui ne pouvait être, selon eux, qu'en les
modifiant, le bonheur pouvait reparaître sur ce globe.... Enfin, après
un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans
de l'Europe pensaient de même que ceux-ci, et lui avoir observé que la
même politique et le même système, à quelques différences près, était
celui des Français, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il résolut
de retourner bientôt dans sa planete, en disant en lui-même, et d'une
manière plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien à redouter
dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il
renverserait aisément leur politique, en lui opposant la force de la
franchise et de la saine raison.
Il proposa ensuite à Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant
qu'il était déplacé sur la terre, vû qu'on n'avait pas su apprécier
son mérite.... «Marouban! s'écria-t-il: le plus grand point de lumière
que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la
force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'appréciation
des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherchés, la
splendeur, la félicité du globe où l'on se trouve s'annonce; et
s'ils sont laissés dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces
qualités, la barbarie y règne, et l'homme raisonnable est hors de sa
sphère dans son sein.»
Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui témoigna
sa reconnaissance. Il fut décidé qu'ils partiraient dès que l'éléphant
courrier serait de retour. Le lunian après avoir embrassé Marouban,
lui dit alors: «je te reconnais dès ce moment comme mon compatriote,
et nous sommes tous frères. Prépare tout pour me suivre dès la
deuxième aurore».... Ils se séparèrent, Alphonaponor visita son
éléphant, et le nourrit lui-même comme à l'ordinaire. Il ne voulait
rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son
maître lui était seulement précieux, parce qu'il le chérissait comme
on l'a vu. Tous les individus doués de l'intelligence, trouvent plus
précieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main chérie....
Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait
sous sa vue: enfin il se livra au sommeil après s'être couché sur sa
peau d'orignal.
Le lendemain il se leva à la lueur du crépuscule, le grand jour ne le
trouvant jamais couché. Il disait que la nature avait crée le jour
pour la veille. Il écrivit ses reflexions sur le pays où il se
trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint à tracer
un fidèle tableau.... Il est des esprits à qui il ne faut que quelques
traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une
chaîne conduit du doute jusqu'à la conviction. Lorsqu'un homme doué
d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile,
il parvient bientôt, en suivant la filiation, au terme où se trouve
l'éclaircissement. Il en est de même que de celui qui juge, par la
fumée qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan....
Marouban vint interrompre son occupation, et lui annonça qu'une
société dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui
passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur
ton dans la capitale, lui avait dépêché un agent pour l'inviter à
prendre part à un festin qu'elle donnait le soir même. Il l'engagea à
s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-là seulement
sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y
vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette société le dernier trait
pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles
il devait le colorier. Alphonaponor avait montré au Grec comment il
peignait par induction.
Marouban lui tenait ce discours lorsque Eléonore, c'est le nom de la
dame qui avait reçu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit,
après l'avoir embrassé avec la même familiarité et la même aisance que
si elle l'eût connu depuis cent ans; «mon cher lunian, je viens vous
débaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opéra pour une autre fois:
nous irons à une fête brillante où je suis invitée; où vous l'êtes
par-là même, et où vous verrez la meilleure société de Paris.»--«J'y
consens, répondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais déjà reçu
une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y
paraître avec vous, et de montrer à tous que j'ai su distinguer votre
coeur.»--«Voilà qui est véritablement galant, répliqua Eléonore: cet
éloge me séduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je
deviendrais une véritable luniane; car je commence à voir vos idées
comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la
fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous
prodiguent.»--«Avez-vous mangé jamais un bon plat sans un certain
assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:»--«non,
répondit-elle.»--«Eh bien, les éloges de vos petits maîtres sont des
plats non assaisonnés. La nature s'est réservée seule le droit de
fournir les épices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les
donner, puisqu'ils ne les ont pas reçus d'elle....» Éléonore ayant
répondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'apprêta à se retirer
pour aller s'habiller, et elle dit à Alphonaponor: «puisque vous êtes
aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je
mette? Je dois plaire à vous seul»--«Le plus simple que vous aurez
dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle,
non seulement aux yeux des gens de bon goût; mais même à ceux des
Terrestriens fascinés. Je n'en doute pas, malgré vos bizarres manies,
un vêtement simple et élégant doit avoir son prix chez vous. Sachez,
Eléonore, que la nature est négligée jusques dans sa magnificence.
Trop d'art annonce l'apprêt, et nuit à la fois à l'harmonie, car elle
ne peut puiser tous ses élémens dans la magnificence; et il détruit
l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la véritable volupté.»
--«Il a ma foi raison en tout, repartit Eléonore: on m'a toujours
dit que j'étais plus belle en négligé qu'en grande parure; et je me
rappele que je n'ai jamais été si redoutable pour les hommes que
lorsque j'étais en déshabillé galant....» Elle sort à ces mots, en
disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, après lui
avoir promis, volontairement, de suivre son conseil.
Les deux amis, on désignera désormais de cette manière Alphonaponor et
Marouban, restèrent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec
qu'il découvrait une transformation dans Eléonore, lui fit entrevoir
combien les femmes, même celles qui sont pliées au joug de l'usage et
des préjugés, sont aisées à ramener lorsquelles ont affaire à des gens
raisonnables. «Je ne doute pas, si j'avais auprès de moi Éléonore un
seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolité, et que je
n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres françaises lui
ressemblent, j'en suis charmé pour elles; elles pourront devenir
meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'apperçois que cela
dépend d'eux».... Marouban trouva cette réflexion profonde et juste;
et lui dit que le caractère et la trempe morale d'Eléonore était
celle du général des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes,
n'envisageant pas que la nature les a crées pour être leurs guides, la
faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pensée
et de jugement nécessaire pour se diriger, et ne sachant point
gouverner le coeur de celles-ci, étaient les moteurs de leurs écarts.
Alors Alphonaponor lui dit: «il me vient une idée qui peut être utile
aux habitans de cette planete; c'est d'emmener Éléonore dans la Lune;
d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et
de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par
l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunées.»--«Cela
peut effectivement être utile, répondit Marouban; et je ne doute pas
que si vous le proposez à Eléonore elle n'y consente. Elle est libre
d'elle-même et assez hardie quant aux voyages.»--«Si elle y consent,
je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la
terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te
déplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader,
d'après l'opinion que tu m'as donnée de toi.... Cette résolution
prise, ils s'empressèrent de se rendre chez Éléonore. ils arrivèrent
chez la dame sous un déguisement; car Alphonaponor voulut se
soustraire au concours qui l'avait entouré le jour précédent, ne
ressemblant point à ces hommes qui aiment à se mettre en spectacle à
chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe des
triomphes, et sans s'occuper seulement s'ils existent.
Ils trouvèrent Éléonore dans l'ajustement qu'Alphonaponor désirait.
Il la vit, sans autre ornement que quelques fleurs tressées avec ses
beaux cheveux noirs, couverte d'une tunique d'une blancheur éclatante,
et d'un ample voile qui lui couvrait la plus grande partie du corps,
et qui ressemblait au pallium des Grecques. Elle représentait la
simplicité et la modestie elles-mêmes. Le lunian frappé à son aspect,
la trouva mille fois plus belle, et ne lui cacha pas sa pensée, il
ajouta que cet habillement avait un rapport avec celui des femmes de
sa planète. Éléonore fut ravie en voyant l'impression qu'elle faisait
sur lui, ainsi que sur Marouban, dont elle appréciait le suffrage; et
le compliment d'Alphonaponor la flatta plus que tous les éloges qu'on
lui avait donnés jusqu'alors.... Ils se hâtèrent de se rendre dans le
lieu de la fête, et ils y arrivèrent aussitôt.
Une acclamation générale accueillit le lunian, lorsqu'il entra dans
la salle où les convives étaient rassemblés; et les femmes, en
envisageant de près sa tournure étonnante; car il était plus fort
et plus musclé que l'Hercule de la fable; et, voyant sa beauté, sa
fraîcheur, son air noble et imposant, redoublèrent les claquemens,
comme on le pense, tout en lançant des regards jaloux sur Eléonore. Le
désir était entré dans leurs ames, et les avaieut ensuite ouvertes
à l'envie.... Éléonore qui, la veille, eut étalé son triomphe avec
éclat, et qui les aurait bravées et humiliées avec orgueil, maîtrisant
en elle ce sentiment, montra qu'elle commençait à apprécier ce qu'on
se doit mutuellement. Cependant elle ne put se vaincre tout-à-fait, ni
cacher sa joie; elle la montra dans toute sa plénitude, et, tout en
ménageant le grand nombre de ses rivales, envers lesquelles elle
redoubla d'empressement.... Alphonaponor, après avoir salué la
compagnie, s'assit avec Éléonore, à qui il donna ses soins, pendant
que Marouban remerciait, en son nom, la société de l'accueil qu'elle
lui faisait; et la suppliait de ne point faire d'autre attention à
lui, en montrant la plus grande modestie sur son mérite.
Alors il fut assiégé de mille questions; mais la plus grande partie de
la société se mit aux tables de jeu, même les femmes, malgré l'envie
qu'elles avaient de s'occuper de lui; tant l'amour de l'intérêt
maîtrise en ces lieux la curiosité et tout autre penchant, jusque
dans celles de ce sexe. La question des oisifs, qui s'adressèrent au
voyageur, fut celle de savoir si on jouait dans la Lune.... «On y
joue, répondit Alphonaponor; mais c'est à des jeux où notre corps
s'exerce plus que notre esprit. Nous avons plusieurs de vos jeux, tels
que le ballon, le billard, la paume; nous possédons aussi celui des
échecs, que j'apportai de la Grèce, et qui a plu à nos habitans,
parce qu'il exerce l'imagination, et parce qu'il est une image de
la guerre....» Alors un des convives lui dit: «Je m'étonne que
vous n'ayez pas adopté le jeu de société dans votre planete: cette
occupation est un préservatif contre l'ennui, qui, sans cela, rendrait
la meilleure société déserte ... Voyez-vous ces cartons, où sont ces
signes rouges et noirs; ils nous servent à tenter et à aiguillonner le
sort. Cela exerce, cela pique. L'intérêt pécuniaire qu'on attache au
triomphe, nous entretient dans une crainte continuelle, qui tire l'ame
de l'engourdissement, et parvient à nous faire écouler les longues
heures de la vie.»--«Eh quoi! répondit Alphonaponor, vous avez besoin
de la terreur pour ébranler vos ames et leur donner des sensations?
Elles sont donc bien épuisées? Les sentimens y sont donc bien
émoussés? N'avez-vous d'autres plaisirs pour écarter de vous cet ennui
qui vous porte à vous isoler au sein de la société même; car je vois
que vous l'êtes ici, quoique vous y soyez rassemblés; qui y sème
enfin une morne tristesse, et y fait régner des sentimens encore plus
funestes, dont je vois les signes sur les visages de plusieurs de ceux
qui sont autour de ces tables.... S'il vous faut des hochets pour vous
amuser, n'en est-il pas de plus simples que vous pouvez prendre dans
les mains de la gaieté?»--«Et où la trouver cette gaieté et ses
agréables hochets? Dites-nous où elle habite? Comment font vos
sociétés pour l'attirer? Qu'y fait-on pour se distraire? Qu'y dit-on?
Les momens ne vous y paraissent-ils pas des siècles?» N'en sort-on
point avec des vapeurs?»--«Non, répondit Alphonaponor, et jamais je
n'y ai vu pousser un baillement, ni compter les heures. Elles sont des
instans pour nous; et lorsque celle où l'on doit se séparer arrive, on
est obligé d'avertir l'assemblée; sans cela elle ne se douterait pas
quelle eût pu être si rapprochée.... Amans zèlés des arts, connaissant
pres-tous les sciences, et portant des coeurs étrangers à tout ce qui
n'est pas sentiment, nous nous divisons en groupes pour converser, et
nous avons toujours quelque chose à nous dire. La nature et la société
n'offrent-elles pas une source inépuisable de doux et constans
entretiens? N'a-t-on pas à faire l'éloge des êtres vertueux? A
s'entretenir sur la bienfaisance féconde de la divinité? à célébrer
les prodiges du génie et à les juger? N'a-t-on pas des erreurs à
combattre? Les habitans de ma planete étant nés hommes, et n'étant pas
au-dessus de leur nature, ont du s'égarer quelquefois. Chacun y trouve
un véhicule pour ses sentimens, et un stimulant pour son ame. Le
vieillard, en retraçant aux jeunes gens les leçons de l'héroïsme et de
la vertu, et en leur peignant les dangers de la société, montrent
leur raison, leur sagesse, leur expérience; et, à chaque instant, ils
reçoivent un tribut d'hommages qui réveille leurs ames appesanties
par les maux de la vieillesse, et qui leur offrent les plus douces
sensations; ensorte que chaque soirée leur offre un triomphe. Les
jeunes gens, de leur côté, avides d'éloges; où est l'homme qui ne
porte en lui la vif désir de les recevoir? recueillent des mains des
vieillards les lauriers réservés aux actions honorables qu'ils ont
faites, et à leurs succès dans la carrière des arts. On se plaît à
les faire ressortir, en leur offrant des jouissances momentanées:
on excite leur émulation; et on la fait fructifier en faveur de la
société. Les vertus des jeunes filles y sont sur-tout exaltées d'une
manière éclatante, et sans que cela excite la jalousie? parce qu'aucun
rang, aucune distinction ne dirige ou ne borne l'éloge. Leur candeur,
leur bienfaisance sur-tout, et leur dévouement filial sont célébrés
avec zèle et enthousiasme.... On ne regarde leur beauté que comme un
accessoire, en considérant qu'il ne dépend de personne de l'acquérir,
et jamais il n'en est question devant des rivales: l'impuissance de
pouvoir l'obtenir bornant l'émulation, exciterait des haînes. Mes
compatriotes ont senti cette vérité; voilà pourquoi ils ne parlent que
très-rarement aux femmes de leurs agrémens physiques....»
Les jeunes gens, continua-t-il, poussés par le mobile de la louange,
se rendent avec empressement auprès des vieillards, autour desquels
les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs
prix, sont rangées; et qui, à leurs yeux, couronnent d'éclat la
vieillesse.... Enfin les époux s'y entretiennent de leur bonheur, et
forment ces épanchemens mutuels, qui sont si agréables lorsqu'on a à
exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre
planete le plus noble des entretiens: dédaigner d'y parler de son
épouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache
ineffaçable.... Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse;
car un faux préjugé ne les force point à vivre comme des hiboux, en
s'éloignant de la société. Le pur amour est honoré chez nous: rien ne
paraît si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour
mes compatriotes, que de voir deux amans répandre dans leurs ames les
émanations d'une flamme pure. Souvent on se plaît à les enchaîner avec
des guirlandes de fleurs; et à leur montrer ainsi l'emblème de leur
bonheur futur.... Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens,
où brillent l'esprit et les grâces, remplissent les vuides de nos
entretiens. Tous les âges confondus y prennent part: les heures
passent comme des éclairs rapides: nous rentrons dans nos maisons,
l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du désir de
devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui
vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins
cruel ennemi de votre repos, de votre santé et de votre bonheur.»
Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent étonnés en entendant
ce récit: plusieurs jeunes gens sourirent après avoir lancé des
sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommèrent des vrais
Quakers, et des insensés qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils
se retirèrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans
les glaces, ou en débitant des fadeurs aux femmes autour des tables
de jeux.... Quelques-unes de celles-ci baillèrent, et annoncèrent
qu'Alphonaponor, malgré ses agrémens, leur avait donné des vapeurs....
Quelques jeunes gens plus sensés parurent occupés de son récit; et le
voyageur les vit réfléchir avec satisfaction. Exerçant son
coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opéré en eux une espèce de
transformation.... regardant alors Eléonore, et la trouvant pensive à
son tour, il lui dit: «vous réfléchissez, Eléonore! la femme qui porte
une ame noble, sensible, et qui réfléchit, est près de la vertu et du
bonheur.
Divers personnages s'apprêtaient à lui faire des questions nouvelles,
lorsqu'on annonça qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent
abandonnées, l'intérêt ayant suspendu un instant son empire sur les
coeurs. L'attention générale se reporta sur Alphonaponor, et il fut
conduit à table avec pompe.
On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgré
sa modestie nouvelle, ne pouvait se résoudre à la refuser; et
Alphonaponor ne consentit à la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint
avec une violence de politesse.
D'abord les yeux des convives furent fixés sur lui. Ou suivait tous
ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne
touchait point à la viande, mais seulement aux pâtes, aux légumes, au
maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperçut qu'il ne buvait que de l'eau, et
encore avec une espèce de répugnance. Sans doute que l'eau de la Lune
est moins chargée de parties grossières que la nôtre: Alphonaponor
ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposées à cet
objet; mais les observateurs découvrirent en voyant l'attention avec
laquelle il la regardait, que cette idée était celle qui l'occupait.
Un des savans avec lequel il avait conversé la veille, et qui était
dans le nombre des convives, remplissant le voeu général, qui était de
savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit
la demande. Alphonaponor lui répondit par la bouche de Marouban, qui
s'était placé à sa portée: «Je ne mange point, non plus qu'aucun
habitant de ma planète, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand
nous aurions ce goût, nous nous ferions le plus grand scrupule de les
tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les créant; et
parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles à l'harmonie
générale.
D'autres motifs, plus directement liés à notre conservation
personnelle, nous porte à nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens
ont découvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le
sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altérer sa gaieté, devient
sombre, mélancolique: ils ont combiné que deux élémens étrangers,
réunis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait;
et que le sang des animaux, composé d'élémens qui sont souvent des
poisons pour les hommes, ce que la nourriture décès animaux détermine,
ils doivent être funestes à ces premiers.... Nos philosophes, d'après
leurs observations, ont conclu que l'humeur féroce, le penchant à
l'inquiétude, à la colère et à la fureur pouvait naître de cette
cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la
terre en faisaient usage; je le leur appris moi-même après mon voyage
sur votre planète. Leur opinion a été confirmée à nos yeux, lorsque
divers autres voyageurs, qui sont venus observer après moi votre
globe, ont rapporté que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient
point adopté, étaient plus doux, moins enclins aux troubles, aux
combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se
trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'après un axiome
prouvé, que les grands effets ont les plus petites causes.
Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique
posait sur la table, et qui était tout sanglant; car c'était un filet
de boeuf arrangé à l'anglaise, c'est-à-dire, macéré seulement et
presque crud; il fit un mouvement de dégoût; et l'on fut obligé d'ôter
le plat, parce qu'on vit, à l'impression qu'il avait fait sur lui,
qu'il pourrait quitter la table.... Alors reprenant son discours, et
s'arrêtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: «J'avais vu
les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru
qu'on se conduisait de même en ces lieux. Je me disais: la cuisson les
dénaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'après ce que
je viens de découvrir, je ne m'étonne plus si je vois sur vos figures,
au moment même où vous paraissez vouloir vous égayer, la plus sombre
mélancolie.... Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils
plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperçois qu'ils
ne sont pas en harmonie avec les autres?» «Depuis quelques années
seulement, répondit celui-ci.»--«Le peuple duquel vous l'avez reçu,
répliqua le lunian, est-il plus porté à la gaieté, mieux doué de
la santé que vous?» «Non, dit le savant; c'est le peuple le plus
mélancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent
l'Europe.»--«Vous le voyez, répliqua-t-il, nos physiciens et nos
philosophes ne se sont pas trompés; dans ce que vous venez de me dire
se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'après cela, je crois que
vous ne vous sauverez d'une infinité de maux ici bas, que lorsque vous
renoncerez à cette habitude désastreuse.»
Je dois arrêter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor,
malgré son jugement et son excellente logique, nous a donné un conseil
équivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les
hommes: elle est aussi forte, et peut-être plus pour son physique que
pour son moral. Cela peut être bon pour les habitans de la Lune, de
ne vivre que de végétaux, parce qu'ils ont été nourris par eux en
naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre
globe qui ne connoissent point la viande.... Si nous nous en privions
tout-à-fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger;
tant il est vrai que le poison même, car je reconnais le principe de
la vérité que le lunian a exposée, que la viande est un poison: elle
devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit
que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en
combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler
ici des viandes macérées seulement; et je crois que tous les Français,
qui ne tiennent pas d'une manière absolue à la mode, seront de mon
avis.»
Le savant, trouvant l'argument sans réplique, et qui, étant gourmand
lui-même, ne savait pas envisager sa santé, comme c'est l'usage de
tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il
lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point
dans la Lune.
«Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en
faisons même; mais nous l'employons seulement comme médicament....»
--«Comment, pour médicament! s'écria un petit homme à face rebondie, et
dont les yeux rouges et enflammés annonçaient qu'il n'était pas de la
trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc à tout
ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaieté en nous? Quelle est la
bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin
n'est pas de la nature du nôtre; car, sans cela, il faudrait être plus
qu'insensé pour s'en priver.»
«La première raison qui nous porte à nous priver du vin, répondit le
lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous
avons qu'il n'est pas naturel à l'homme. La vigne ne se trouve que sur
quelques points de notre planete; est-ce de même sur votre globe? Je
le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa
croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste à nos
yeux, d'après l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau
en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destinée, non-seulement à la
fertilisation des globes opaques, mais à servir de boisson à leurs
habitans. Notre logique et notre expérience nous font donc renoncer
au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel à
l'homme lui est contraire.... Un second motif qui est le plus fort,
est celui d'éviter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grèce les
plus funestes effets. Tout objet qui ébranle les sens au point de les
renverser tout-à-fait, et de suspendre les ressorts de la mémoire
et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand
tourment ne peuvent parvenir à faire, doit être un poison funeste
qui, (s'il ne détruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans
exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos
corps, épuise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de
nombre de vos infirmités, et souvent de votre perte.» Interpellant
encore le savant, «dites-moi si les hommes les plus forts de votre
globe boivent du vin.» Le savant parut embarassé. Marouban, prenant
lui-même la parole, répondit que non. Les Tartares, dit-il, les
Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de
l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson;
et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.»--«Voilà une
preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve
encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont
su entrevoir d'une manière précise la véritable propriété des choses
et leur utilité....»
Je dois m'arrêter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste
sur la nature du vin et sur ses effets, parle à nous, Européens, comme
aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Pétrée; il veut que nous
nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des
habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre
sont dans le même cas, ne mettraient pas en balance la privation du
vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus.
Le lunian cessa son discours pour laisser manger la société, dans
laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur
estomac comme celle _sine qua non_, tout le monde avait écouté sans
agir, et il dit au savant et à la société, en dévoilant son motif
poli, qu'il répondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui
faire à la fin du repas.
Il s'occupa alors de sa compagne, qui était émerveillée en
l'entendant; et qui applaudissait tacitement à tout ce qu'il avait
dit; car elle n'aimait guère la viande, et point du tout le vin.
Alphonaponor mangea encore des pâtes, des fruits, et attendit, en
servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une
adresse inconnues, qui étonnaient de plus en plus les convives, qu'ils
eussent completté leur repas. Il porta même la complaisance jusqu'à
servir à boire au petit homme rebondi à qui il avait parlé, qui
branlait la tête, avec le signe de pitié, pendant qu'il discutait sur
la propriété du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau,
en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer à l'empoisonner.
Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes
lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'étonna en voyant nombre
d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit:
«Je ne me serais jamais douté qu'en aucun pays les femmes fissent les
mêmes excès que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus
faibles, et elles employent les mêmes véhicules pour les ébranler? Il
se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore
dans une apostrophe tacite: «Françaises, vous n'avez encore, à
beaucoup d'égards, que le costume des anciennes habitantes de la
Grèce.» Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles
s'abreuvèrent, et réfléchit sur l'amalgame et la fermentation de ces
objets de natures différentes, dans l'estomac. Voyant Eléonore ne
point imiter ses compagnes, et croyant que c'était par réserve qu'elle
se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gêner;
et que si ses raisons l'avaient frappée, elle ne devait pas pour
cela changer d'habitude tout-à-coup. Il dit qu'une transformation
quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il était même
dangereux de passer sans intermède d'un état à l'autre. Éléonore, lui
ayant répondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la félicita, en
ajoutant: «Voilà la cause de la fraîcheur que je découvre sur votre
figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hâve, plombé: s'il se
colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excité par la
fermentation de la liqueur dans leur sang.»
Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon,
Alphonaponor éprouva une grande surprise, et eut lieu de faire une
dissertation secrete sur le débandement que devait exciter dans les
esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au
plancher; il ne communiqua point ses idées, en voyant l'allégresse
qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait
à avaler la boisson avant, même, que sa fougue fut calmée par
l'influence de l'air atmosphérique. Il se contenta de réfléchir, et
d'entretenir Eléonore jusqu'à ce qu'un événement préparé par le vin,
et que le Champagne avait déterminé, le reporta sur ses premières
idées, et lui montra l'évidence de ce qu'il avait dit: «Ce fut l'homme
rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit
avant le dessert, et qu'il tomba tout-à-coup, comme s'il était frappé
d'apoplexie ou de mort.... Ce personnage fut emporté par les valets,
et l'on continua le repas.
Le dessert étant arrivé, l'étonnement d'Alphonaponor s'accrut,
lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et
lorsque l'un des convives lui ayant demandé s'il la connaissait, et si
elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut
que c'était la quintescence du vin.... Dès ce moment il vit que
les Terrestriens faisaient une guerre éternelle à la nature, et
cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus
funeste pour eux.... Il répondit à celui qui l'interrogeait, qu'il ne
connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point
usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait
pas pu supposer son existence. «Si nos chimistes, dit-il, eussent fait
cette découverte, ils l'auraient cachée à tous les yeux: ils auraient
apperçu, d'après les propriétés du vin qu'ils connaissaient, que
la quintescence de cette liqueur devait _être le poison le plus
dévorant..._ Il ajouta, en s'adressant tout bas à Marouban: «Ami, je
ne m'étonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans
nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir
du poison qui attaque leur santé et leur raison, il faut qu'ils le
raréfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en réunissant
ses parties vénéneuses, et les dépouillant de tout ce qui peut
affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre
s'ennuient de vivre un demi-siècle: s'ils continuent, ils auront
bientôt l'existence éphémère du papillon. Je découvre au fond de ces
bouteilles, les sources de l'immoralité que tu m'as dit régner en ces
lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes:
leur sang enflammé par cette liqueur terrible, doit les rendre comme
des bacchantes effrénées, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles
ont des époux devant ces époux eux-mêmes....» Il dit ensuite: «Les
femmes ont besoin de toute leur raison pour résister à l'attaque
de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les
hommes; comment peuvent-elles éviter les piéges qu'on leur tend
lorsqu'elles ne possèdent plus cette raison? Contemple ce tableau;
l'ivresse est générale sans être parvenue à son comble; et juge à
présent si je me trompe.» Marouban lui répondit qu'il avait fait dès
long-tems la même réflexion.
Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée,
en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des
sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive,
Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui
devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit
à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de
nouveaux complimens de son ami ... Mais le lunian ne devait pas
être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société,
réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse
à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les
observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à
supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui
dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein.
Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que
sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui
faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée
avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut
en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et
qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers
devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de
rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un
joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui
deviendrait à charge....» Au mot de politesse on leur ouvrit le
cercle, et ils se retirèrent.
Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les
rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à
part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi
qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert
de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de
mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»--Alphonaponor,
quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut
devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a
point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent
est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes
principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez
nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise
en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur
des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»--Le
banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en
s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune
étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est
le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors
Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta
propre folie lui donne ... Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît
pas même les principes de son état.»
Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur
ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le
lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus
long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes;
et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs
ridicules.»--«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de
surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en
proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous
partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le
plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui
de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche.
J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez
commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur,
qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»--«Le bonheur
existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son
principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout
ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux,
confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous
pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation
a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai
qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir
apprécier le mérite.... Si vous ne voyez point sur votre globe les
mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire
dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous
resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire
reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne
vous plaisez point chez nous.... Je me trompe, le bon et le vrai beau
(vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent:
c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis
sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par
vos compatriotes les plus dépravés.»--«Cela est vrai dit Éléonore.
Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites,
répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du
bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et
les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer
encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils
redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler
de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable
aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que
ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres
bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont
pas habitués à distinguer les nuances ... J'augure que nous vous
garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer
avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour
reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.»
Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre
Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et
montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses
éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de
bonheur.... Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car
monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune
n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà
faites.... Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume
qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée;
les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?»
Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a
point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir
pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se
soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les
jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver
la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»--«Vous vous
abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans
cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que
vous vous trouviez sur la terre.»--«Comment, d'un volcan! mais il n'y
en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»--«Vous vous trompez
encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de
feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous
pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend
pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux?
J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces
événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela
vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»--«Comment,
répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer?
Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?»
--«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite;
c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la
fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre.
C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil,
qui produit la germination.»--«Cela me paraît vraisemblable,
repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la
terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra
une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les
bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les
bassins!».... «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor.
Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien
l'esprit d'Éléonore était ingénieux.
Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin
ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans,
pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le
nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose:
lorsque je voyage, j'en charge une berline entière».... Alphonaponor,
à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put
s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit:
«laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il
vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire
pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie
détachée de vos modes.»--«En effet je le suis: mais la force de
l'habitude.»--«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux.
Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne
vous attache qu'à de petits objets.»--«Adieu donc mes bonnets et tous
mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous
peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli,
Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on,
vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane;
et dieu sait si j'y gagnerai.»--«Oui, sans doute, dit Alphonaponor.
J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous
n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que
votre personne dans votre miroir.»
--«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit
enchanteur!.... Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus
dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.»
Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit:
«mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons
reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans
l'éther.»
Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore
sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit
Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en
envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait
s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant
de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon....
En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le
découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à
Marouban ... «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti
de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»--«Je
crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient
d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence:
elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que
l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus
grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans
quelque être qu'elle se trouve....» Alors il engagea Marouban à sortir
avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait
l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils
n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol
rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit
terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor,
à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa
encore des larmes d'attendrisement.... Alphonaponor, ayant récompensé
à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son
compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on
ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à
nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler.
Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la
trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur
ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les
engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un
dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils
quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai.
Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche.
Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de
la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:
_A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans._
«Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre
intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous
m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline
tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le
sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention
d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous
invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de
vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor
qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids
de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de
plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse
la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut
marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui
blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux
effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour
ne point faire un abus de son pouvoir? ... Vous le savez; je n'aime
point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont
les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis
de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant,
Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en
apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité.
L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir
tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur
public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité....
Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous
est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par
votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et
j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre....
Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous
salue.»
_Le roi de l'empire de la Lune._
L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en
envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la
Lune.... «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort
et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui
qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la
grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme
la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à
la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!.... Il arrosa de douces
larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et
il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens,
c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils
donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de
sages et de héros!»
Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions.
Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit
dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour
son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis,
et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques
malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui
consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et
douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda,
pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la
bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin
remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le
secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le
prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les
suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur
faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit
qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur
dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche,
il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point,
il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a
imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit
à l'éloge....» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de
celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car
il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à
l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques
de vertu sur sa figure.... Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur;
je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans
ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont
offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont
fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à
notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix
et les droits de la vertu!....» Alphonaponor embrassa le personnage,
qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble
orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation
qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.
Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de
l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante
action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec
allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la
plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu.
Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes
françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant
à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui
réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus
que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos
pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont
à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par
l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment
dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les
fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des
autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect
excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les
délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables.... Femmes!
s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les
dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer,
comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait
des cieux pour remplir ce sublime emploi!»
Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts,
lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour
l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire
mieux expliquer son système d'analise....
Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant
même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien,
en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se
restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous
servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.»
Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans
l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian,
ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il
l'engagea à être court.
Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au
langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des
acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on
doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si
les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par
sentiment.»
«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet
d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir
l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement
quelques idées générales:»
L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque
écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que
les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils
soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut
connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier
les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce
qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne
remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de
l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans
d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas
des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère,
Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient
entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image,
où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans
l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse
ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux
pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours
de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils
choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou
retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils
prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation
dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle
s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant,
qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en
tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs
qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la
nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc
toujours à l'écorce?... Le sublime ne peut naître de l'expression. Je
le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image.
Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions:
trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands
tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne
ferez qu'amuser un instant.... L'expression est, dans un ouvrage, ce
que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à
la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement
du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle
moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux,
peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là,
dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont
pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le
tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau.
Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux
qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler,
et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le
sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point
qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même
type; c'est la nature: et ils concordent tous.
Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment,
j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les
facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent
un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus
ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non
juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au
moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui
est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la
nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait
juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre
même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer
sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les
mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas,
ces objets.»
Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence
avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un
caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous
n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que
je vous interroge à cet égard.
Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous
en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention
pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement,
cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un
objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous
découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que
nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du
coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement
pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir
un caractère dans son ensemble.... Quant au noeud, il faut que le
génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création,
puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue.
Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il
est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la
description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler
toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison
sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la
nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de
peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à
ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que
vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous
qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand
poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions
morales. La _chaîne-d'or_, les _prières_; enfin le plus sublime de
son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait
dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait
su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il
n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la
nature.
A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et
ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture,
à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec
Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une
ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor
ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent
leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait
arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était
fait dans la rue....
Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il
fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière
Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se
montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas
qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à
la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut
bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer
à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette
ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière
vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil,
l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment
petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de
celui qui l'a créé....» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt
plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de
l'éther.[9]
Notes:
[1] _Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine
comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière
serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par
conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations
d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des
fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que
l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située
sur l'un d'eux._
[2] _La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes
peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole_.
[3] _Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'après la
bible, appuye son assertion d'une manière irrévocable, et rend
très-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune_.
[4] _Ce qu'on vit à Paris lors de l'arrivée des ambassadeurs Turcs,
tant Méhémèd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance
morale de ce qu'on retrace ici_.
[5] _Cet embrassement n'est pas une puérilité: on embrasse tous les
jours un cheval, qui n'a pas la centième partie de l'intelligence
de l'éléphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si différent de
l'homme de société, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une
niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que
lorsque nous serons assurés que nous analisons bien les droits et le
voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons
entièrement dignes d'être nommés sensibles_.
[6] _La terre est si éloignée de fournir aux besoins de ses habitans,
qu'il se trouve des portions de peuples, même en Europe, qui goûtent à
peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorité
ne connaît point ce qui constitue essentiellement la nourriture de
l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits._
[7] _La Chine, où l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au
sommet des monts les plus arides._
[8] _Les voyageurs répondront à Marouban que les Russes boivent du
_Wodki_, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie
de grain, mais je leur répliquerai que cette boisson n'est connue
généralement que dans les villes, et sur les grandes routes de
l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intérieur,
les habitans en boivent rarement; ainsi la très-grande majorité du
peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore,
pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut être contredit,
que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort
que celui des villes qui en boit._
[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans
le voyage de la terre à la Lune; et que les physiciens m'observeront,
qu'Éléonore ne pourra supporter l'effet de la raréfaction de l'air
lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphère.
Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai énoncées, je dirai aux
physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle
se place entre le doute et la vérité. Les courses des aërostats
dans l'atmosphère, les observations sur les Cordillières, etc., ne
suffisent point pour anéantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit
sur la raréfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance
d'un simple éclaircissement à la conviction? N'avons-nous pas droit
de douter, même, de l'authenticité du système de Newton, malgré sa
vraisemblance probable, en égard aux autres systèmes? Physiciens,
littérateurs, philosophes, soyez très-réservés avant d'en venir à
l'affirmation. La chute du système d'Aristote, proclamé et reconnu,
comme immuable, par vingt siècles, ne démontre-telle pas que,
non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'égarer; et
que ce qui tient à l'art ou aux lumières, ne peut avoir une
existence invariable, que lorsqu'il y a démonstration mathématique;
c'est-à-dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens,
soit par le jugement, et l'évidence du raisonnement._