M. Ercole Torricelli répondit sagement:

--On peut voir!

--Je te demande si tu veux faire l’affaire... si ta maison veut faire

l’affaire, j’entends.

--Ma banque? non. Elle est du consortium des grandes banques. Nous ne

faisons jamais d’affaires minières ou industrielles. L’escompte,

seulement, et les emprunts d’État... mais nous avons des filiales; mon

cher, et des sociétés d’études; enfin, des machines faites pour ça...

La Société parisienne d’études industrielles et minières fit l’affaire.

Les experts envoyés discrètement sur les lieux annonçaient des espoirs

magnifiques, et qui se réalisèrent plus tard. Mais, avant de constituer

la compagnie d’exploitation des phosphates de l’Allier, il fallait

acquérir la propriété des Cusset, héritiers de l’infortuné couple

Théophile. On leur dépêcha un agent d’affaires, qui de but en blanc leur

proposa le gros prix: le double, le triple de ce qu’avait valu le bien

en pleine production agricole. Cusset voulait accepter tout de suite. La

Cussette interrogea nettement:

--Pourquoi c’est faire que vous voulez nous acheter ça? Vous, un

Parisien!

--Pour une carrière, répondit l’agent, vaguement... la pierre est

bonne...

La Cussette l’envoya promener. Elle dit à Cusset:

--Celui-là, vois-tu, c’est un homme de paille. C’est les vrais acheteurs

qui doivent venir nous causer... Jusque-là, rien de fait!

Et les vrais acheteurs vinrent causer. Ils offrirent deux cent mille

francs des vingt hectares. La Cussette répondit exactement comme M.

Ercole Torricelli avait répondu à M. Lescombier:

--On peut voir... Mais puisque vous serez une compagnie, je veux aussi

des actions, un intérêt quoi!

Elle eut des parts de fondateur, comme M. Lescombier, et ni lui ni les

Cusset n’eurent à le regretter. Parfois, Cusset rêvait, attendri:

--Le père ne s’était pas trompé, en disant qu’il nous léguait un trésor!

* * * * *

Ce fut par une lettre anonyme, qu’accompagnait une coupure de journal

relatant la découverte d’une mine de phosphate en Auvergne, et les

singuliers événements qui l’avaient mise à jour, que Jérôme Huchenot, à

la Guyane, apprit l’étrange fortune de sa sœur et de Cusset; la jalousie

de leurs anciens voisins du village s’empressait d’en avertir le

condamné, lui suggérant de réclamer sa part. Et en effet, Jérôme calcula

rapidement. «Ma part, c’est la moitié puisque Théophile est mort!» Il ne

lui vint point à l’idée que s’il était mort, c’était que lui, Jérôme,

l’avait tué. Pourtant les années en avaient fait un forçat honnête et

craignant Dieu. S’il ne se reprocha point à ce moment d’avoir assassiné

son frère, et même sa belle-sœur, c’est que, sincèrement, il l’avait

oublié, n’arrivant plus, à cette heure, à concevoir les motifs de son

acte. Confusément, car il n’y réfléchissait jamais, il avait

l’impression que ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’autre avec lequel

il n’avait aucun rapport, qui avait commis ces meurtres

incompréhensibles; car de dures obligations, l’aspect de visages

inconnus jusque-là, sous un ciel étranger, sur une terre qui n’avait

rien de commun avec sa terre natale, en avaient fait un homme nouveau.

Il était si bien noté qu’on avait fini par lui donner une petite

concession, sur la rive ombragée d’un arroyo, non loin de Sinnamarie. Il

s’y était bâti une case, cultivait sagement la terre, faisait croître

les légumes de France, et aussi des piments, des bananes, un peu de

poivre. Une métisse de négresse et d’Indien Urucuyenne partageait son

existence et il en avait une fille, étrangement belle, couleur d’acajou

rouge. Pour lui constituer une dot, il faisait un peu, comme il se doit,

la contrebande de l’or avec les nègres marrons qui vont laver, en

fraude, les placers abandonnés. Enfin, il était raisonnablement heureux.

Toutefois, l’annonce de cette grande richesse, à laquelle on lui

annonçait qu’il avait droit, le plongea dans une longue rêverie. Il

songeait à sa fille, et qu’elle allait pouvoir sans doute épouser un

blanc, peut-être un fonctionnaire de la colonie. Il sollicita une

permission--car les forçats, même dans la situation privilégiée dont sa

bonne conduite le faisait jouir n’ont pas le droit de se déplacer sans

autorisation,--pour aller voir le directeur du pénitencier.

--Monsieur le Directeur, lui dit-il, me voilà riche, très riche. Je ne

puis pas quitter la Guyane, puisque je suis un condamné à mort, gracié:

mais je viens vous demander de me faire venir cet argent-là.

--Vous êtes devenu riche? interrogea le directeur, avec un sourire.

--Oui, M. le directeur. Voilà les nouvelles, lisez. C’est une chose

certaine: mon beau-frère Cusset me doit la moitié de ce qu’il a touché

pour la vente du bien.

--C’est une excellente affaire, reconnut M. le directeur paisiblement.

--N’est-ce pas, Monsieur le directeur, n’est-ce pas? Cent mille francs

pour moi, plus la moitié des actions données aux Cusset, et qui montent

tous les jours, il paraît...

--C’est une excellente affaire pour le gouvernement, poursuivit le

fonctionnaire.

--Vous dites?... Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans le gouvernement?

--Vous devez toujours les frais de votre procès. Jusqu’à ce jour vous

étiez insolvable; maintenant, l’État va les recouvrer sur vous. Il y en

a bien pour une trentaine de mille francs, je suppose...

Le coup parut dur à Jérôme. Il se voyait déjà en possession de toute

cette fortune. Il lui paraissait pénible d’avoir à en sacrifier la

moindre part.

--Enfin... accorda-t-il. Puisqu’il n’y a pas moyen de faire

autrement!... Mais vous allez me faire envoyer le reste.

--Les règlements, déclara le directeur du pénitencier, s’y opposent. Il

ne saurait y avoir de forçats millionnaires: cela serait d’un détestable

exemple, favoriserait la paresse et les évasions. Non...

L’administration est curatrice de vos biens, exactement comme si vous

étiez atteint de démence, de fureur, ou d’imbécillité, et interdit.

--Mais je pourrai au moins toucher mes revenus?

--Pas davantage. La loi est formelle: pendant la durée de la peine, il

ne pourra vous être remis aucune somme, aucune provision, aucune portion

de vos revenus... En réalité, il y a des adoucissements à cette règle...

--Ah! fit Jérôme.

--Oui... si vous êtes malade, ou bien si votre conduite est bonne, à

l’occasion de certaines fêtes, nous pouvons vous remettre quelques

francs, pour améliorer votre ordinaire.

--C’est tout?

--C’est tout.

--Mais puisque j’ai été gracié! protesta le malheureux Jérôme.

--Cela n’y fait absolument rien. Combien de fois faudra-t-il vous le

dire? Vous ne voulez donc pas comprendre?

--Je comprends, Monsieur le Directeur, je comprends très bien, je vous

assure... Seulement, c’est une injustice! C’est très bien expliqué, sur

ce journal qu’on m’a envoyé. Si ce malheureux Théophile et moi n’avions

pas ramené à la surface de la propriété ce qu’il y avait dessous, jamais

ce savant monsieur dont on dit le nom n’aurait découvert le phosphate...

--Mais c’est vous qui l’avez tué, Théophile!

--Tiens, c’est vrai, reconnut naïvement Jérôme... Ça s’est fait par

accident... Et ça fait que c’est moi qui devrais avoir tout ce

phosphate, maintenant, et les actions, et les deux cent mille francs...

Au lieu que c’est à eux tout seuls, ces Cusset qui ne croyaient pas au

trésor, et qui n’en ont pas fichu une datte!...

--Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? C’est comme ça, c’est la

loi... Ah! à propos, la mort civile étant supprimée, vous pouvez vous

marier!

--Ça, Monsieur le Directeur, fit Jérôme, sauf votre respect, je m’en

fiche.

Il ajouta, dégoûté:

--Tout de même, tout de même, le père nous a fait une sale blague!

* * * * *

On a vu que ce n’était point l’opinion des Cusset...

Quand le rideau s'est baissé · 第 10 / 12 题