APRÈS LA MORT DES PRÉTENDANTS

Télémaque ne se pouvait consoler d’avoir quitté Calypso. Pour Ulysse, il

ne savait plus: il y avait eu, dans son existence aventureuse, trop

d’événements, et de femmes. Cette même Calypso, il l’eût assez

volontiers abandonnée à son fils: «Car je suis trop vieux, songeait-il

parfois, pour vivre dans une grotte, même avec une déesse, et qui de

vous veut faire un immortel; à mon âge un peu plus de confortable est

nécessaire, et Pénélope, que je viens de retrouver, tient admirablement

ma maison: je lui dois rendre cette justice. Mais Nausicaa n’eût-elle

pas montré les mêmes qualités? Depuis l’unique jour que je la

rencontrai, sur les bords de la rivière au beau cours, dans l’île des

Phéaciens, je n’eus plus jamais le bonheur de jouir de sa présence.

C’était une vierge; elle rentra dans le gynécée. Je ne vis alors que le

roi Alcinoüs et sa prudente épouse; et encore celle-ci seulement à

table, devant les mets nombreux qu’elle servait debout, sans en prendre

sa part, et les cratères pleins d’un vin noir, épais, qu’elle mêlait

d’eau dans la mesure qui convient, avant de les présenter aux convives.

Chaste épouse de son maître, muette, active, décente, en tous points

semblable à ma Pénélope; et j’en versai, par souvenir, des larmes que je

dissimulai: je suis un héros! Pourtant, c’est vers Nausicaa que s’égare

ma mémoire, et je n’y puis rien. Je la revois toute jeune, si belle que,

par un mensonge semblable à la vérité, je la nommai «déesse»; cependant

à la manière dont elle lavait son linge, je me persuade que ses mérites

ménagers, pour peu que ma vieille Euryclée la conseillât de son

expérience, eussent bientôt égalé ceux de Pénélope...»

Même les jours hasardeux qu’il avait coulés près de périlleuse Circé lui

suggéraient des sentiments fort troubles. Toujours fier de l’avoir

vaincue, il aurait souhaité, à cette heure, recommencer. Enfin il se

disait: «J’ai connu Hélène! C’est moi qui la rendis à ce médiocre Pâris.

Pourquoi? Je me demande à cette heure pourquoi? Encore que, par la

volonté de Zeus sans doute, il ne reste plus un seul cheveu sur ma tête,

ma vigueur est intacte, elle est invincible: je pus, il n’y a qu’un

instant, tendre l’arc qui me venait, par son fils, d’Euryte, le plus

fort des hommes; par lui, je sus immoler les Prétendants. Enfin, il y a

ma ruse!... Hélène... celle-là... Si j’avais voulu!

Au moment qu’Ulysse et Télémaque se laissaient aller à ces pernicieuses

rêveries, les choses dans Ithaque semblaient toutefois reprendre un

cours paisible. Même Eupithe, père de cet insolent et charmant Antinoüs,

le premier des Prétendants que les flèches d’Ulysse venaient de

précipiter dans le sombre Hadès, se résignait, en apparence, aux

cruelles décisions du Destin. A ceux qui venaient lui dire: «Eupithe,

fils d’Évandre, vingt-quatre de nos familles sont en deuil. Douze de nos

fils, douze de nos filles ont succombé sous les coups de cet homme

impitoyable, de son fils, ce jeune loup, et de leurs serviteurs. Douze

jeunes gens, la fleur d’Ithaque, tous beaux, aussi bons à la chasse qu’à

la guerre; même Léode, qui ne leur avait jamais fait de mal, et les

suppliait, embrassant les genoux du farouche Ulysse. Mais lui, à

parcourir si longtemps des contrées barbares, est devenu barbare; il lui

trancha la tête alors que cet enfant désarmé implorait la lumière. Douze

jeunes filles, nos filles, qu’il a fait étrangler, voulant que leur mort

fût honteuse, et dont le seul crime était de n’avoir point repoussé

l’amour de nos fils. Cela se peut-il supporter?» A ceux-là Eupithe

répondait: «Je sais, je sais... Mon cœur aboie dans ma poitrine comme

une chienne qui a perdu ses petits... Mais c’est le moment qu’on doit

prendre les faucilles pour trancher au-dessus de terre, dans les

éteules, la tige du froment. Ensuite viendra la cueillette des olives.

L’huile et le blé sont la moelle des hommes; mes amis, ne l’oubliez pas!

Plus tard, on verra, on verra...»

Par le soufre et par le feu, des femmes, ses esclaves, avaient purifié

la demeure d’Ulysse. On ne sentait plus, dans son _téménos_, cette âcre

fumée du sang qu’il avait eu tant de plaisir à respirer, puis,

refroidie, lui était montée avec dégoût, du ventre aux lèvres. Ces mêmes

femmes, à cette heure, les mains lavées pour éviter le retour sur elles

des ombres irritées des victimes, préparaient les nourritures. C’était

une odeur saine de grains de girofle, de thym, de sauge, de safran;

mêlée à celle de la graisse et des viandes, dans les vastes estomacs de

bœufs grillés au-dessus des foyers ardents, elle achevait de chasser

l’autre. Et Pénélope apaisée, orgueilleuse, ordonnait ces travaux.

Pourtant elle-même, elle-même, Pénélope ne tarda pas à éprouver dans son

cœur une sorte de funeste et détestable ennui. Cela vint d’abord, à ce

qu’il lui parut, de ce fait inattendu, et pourtant bien explicable, que

désormais les soins de ce commandement domestique lui donnaient moins

d’occupation. Durant dix longues années elles avait dû nourrir ces douze

Prétendants, et leur suite, et Iros, le mendiant commissionnaire de

leurs galanteries, et Phémios, l’aède qui chantait au milieu d’eux dans

leurs festins, et Médon, le héraut. Tant de soucis intérieurs, outre le

regret cruel de ne connaître point le sort de son époux, et cette toile

sans fin qu’elle tissait le jour pour la défaire la nuit, lui faisaient

considérer alors qu’elle était la plus malheureuse des femmes. Voici

maintenant qu’elle ne savait plus que faire des heures, entre Ulysse et

Télémaque, tout seuls! Elle trouvait le _téménos_ bien vide, l’existence

trop unie. Elle se le reprochait: «J’eusse commis une mauvaise action,

se disait-elle, de m’en aller chez des hommes étrangers, avec mes bœufs,

alors que mon époux vivait encore!» Mais elle ne pouvait s’en empêcher.

Il lui arrivait, fermant les yeux dans sa rêverie, de revoir tous les

Prétendants: ce bel Antinoüs, Ctésippe, Agélaüs, Eurymaque, Léode fils

d’Aenops, Melanthios, Amphinome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre,

Eurydamas, Polybe. Elle oubliait leur insolence, et même comme, encore

qu’ils voulussent la rendre infidèle à Ulysse, et l’emmener dans leurs

demeures avec tous ses biens, ils la trahissaient sous ses yeux avec des

servantes. Ils étaient bruyants, elle les voyait gais; querelleurs, elle

ne voulait plus s’en souvenir que braves et jeunes. Pénélope évoquait

leurs chants, leurs jeux, les chasses ardentes où ils l’emmenaient,

leurs grands cris joyeux quand le taureau sauvage, pris dans un filet

entre deux oliviers, se préparait à lutter, les cornes basses, piétinant

de ses sabots la terre sablonneuse. Elle regrettait le noble aède

Phémios qui, bien qu’Ulysse lui eût fait grâce, n’osait plus reparaître,

craignant un retour de la colère de ce héros subtil et violent, et

jusqu’à Iros, le douteux Iros lui-même. Consciente d’avoir fait au

devoir un difficile sacrifice, elle en demeurait satisfaite, mais eût

souhaité qu’Ulysse en manifestât quelque reconnaissance, alors qu’il

prenait l’honnête conduite de son épouse, au cours de ces dix années

d’épreuves, comme allant de soi, honorable mais naturelle.

Ulysse, lui, sans jamais se lasser, reprenait les longs récits qu’il

avait faits au roi des Phéaciens, Alcinoüs; il y ajoutait, il est vrai,

de nouveaux détails. Mais Pénélope, connaissant son époux, se méfiait un

peu de son imagination. Et bientôt, du reste, le Cyclope, Circé, les

Lestrygons, la descente dans l’Hadès, les Sirènes, Charybde et Scylla,

les bœufs d’Hélios, Calypso, les Phéaciens, Nausicaa, malgré ces

embellissements apparurent fixés dans leurs traits définitifs: car un

conteur, même habile et de génie, ne renouvelle plus sa forme, une fois

qu’il la tient, et la croit parfaite... A ce moment une idée importune

envahit le cœur de Pénélope et l’assombrit: Circé, Calypso, Nausicaa,

tant d’autres encore, sans doute? Elle avait vingt ans au départ

d’Ulysse, et quarante à cette heure: dix ans de guerre, et dix ans de

voyages, qu’Ulysse semblait avoir bien employés: mais elle! A l’attendre

elle avait usé sa vie. Et qu’en retirait-elle? Pas même un grand

merci... Et tandis qu’Ulysse, dans un repos qu’il croyait avoir bien

gagné, ne pouvait s’abstenir de songer à tant d’aventures agréables, et

dont, malgré le plaisir qu’il avait à parler, il gardait secrètes une

partie, Pénélope jalousait le mari que pour elle il eût pu être, au

cours de ces vingt années d’absence, et qu’il n’avait pas été.

* * * * *

Cependant les navigations qu’il avait accomplies, les connaissances

qu’il avait acquises, sous la conduite du sage Mentor, des mœurs et des

coutumes des pays étrangers, en des explorations qui l’avaient mené des

bords du Nil aux ports de la Sicile, des plages de la Grande Grèce aux

rivages phéniciens, avaient inspiré à Télémaque le goût de la politique.

Il pensait s’y connaître désormais en cette matière. S’exprimant

là-dessus en paroles abondantes, il jugeait Ithaque mal gouvernée.

En fait, elle l’était peu, ou pas du tout. La longue absence d’Ulysse

avait laissé prendre, aux sujets de son petit royaume, des habitudes

d’indépendance qui choquaient Télémaque. Les uns tiraient à droite, les

autres à gauche; tous n’en faisaient qu’à leur tête. Le prudent Ulysse

cherchait à ne heurter personne de front: il n’avait jamais été, en

somme, que le premier parmi les égaux, un grand et riche laboureur

guerrier parmi d’autres laboureurs opulents et guerriers; ses biens,

pendant la guerre de Troie et ses courses marines, avaient manqué de la

main et de l’œil du maître, souffert des dilapidations, des excès des

prétendants: son expérience avisée, sa grande sagesse lui conseillaient

de rétablir d’abord sa fortune pour regagner son influence ancienne; se

faire de nouveaux clients parmi les pauvres gens; sur les marchés d’Asie

et de Crète, en échange de son blé, de son huile, de son vin, se

procurer des esclaves et des bœufs en plus grand nombre; enfin

entreprendre un commerce avantageux avec ses voisins et les navigateurs

venus des îles environnantes, de l’Attique, des nomes populeux d’Égypte,

de Crète, de Syrie, de la mer lointaine même qui s’élargit au delà de

l’Hellespont; encourager par conséquent la dépense chez tous en

maintenant chez soi, avec le faste nécessaire à l’honneur de sa maison,

une honnête économie.

Ces vues raisonnables, mais sans grandeur ni générosité, ne pouvaient

convenir à Télémaque:

--Mon père, disait-il parfois, nous devrions faire comme à Salente.

--Comment donc fait-on à Salente? demandait Ulysse. J’avoue,

reconnaissait-il, de mauvaise grâce, que je n’ai jamais visité ce

royaume.

--Une administration rigoureuse et salutaire, répondait son fils, y

multiplie les lois pour faire le bonheur des citoyens. On les voit

divisés en sept classes, où ils sont assujettis à rester, sous peine

d’amende; chacun ne doit posséder qu’une fortune restreinte, la

propriété y est limitée aux besoins de chaque famille; il y est défendu

d’y faire du vin ou d’autres breuvages enivrants, dont la vente est

réservée à ceux qui distribuent les remèdes, et aux prêtres, pour les

sacrifices; des magistrats spéciaux veillent sur les mœurs des

particuliers, punissent sévèrement leurs écarts; les terres en friche y

sont lourdement taxées, tandis que les mieux et les plus avantageusement

cultivées bénéficient d’un régime de faveur.

--Cela revient, observa Ulysse, à exiger de l’argent de ceux qui n’en

ont point, en épargnant ceux qui en possèdent. Outre que cela ne me

paraît point très équitable, j’imagine que cette méthode ne doit point

remplir les coffres du prince de ce pays.

--De plus, poursuivit Télémaque, on y a interdit l’usage de l’or et de

l’argent. On y pratique l’échange direct.

--Cela, répliqua Ulysse, ne me paraît point de nature à encourager les

affaires. Pour le reste j’ai observé, au cours de ma vie et de mon

administration, que les gouvernements qui durent le plus longtemps sont

ceux dont les gouvernés perçoivent le moins l’existence; à vouloir faire

le bonheur des gens on les ennuie, parce qu’ils n’ont pas là-dessus les

mêmes goûts que leurs maîtres: ils préfèrent même payer un peu plus, du

moment qu’on les laisse tranquilles.

--... Mais ce peuple de Salente, continua Télémaque, si exactement

administré, réparti en classes, en légions, phalanges, cohortes,

centuries, le pouvoir y allant, militairement du haut en bas, sous un

autocrate absolu, est toujours admirablement entraîné à la guerre.

--J’ai fait celle de Troie, répondit Ulysse, et elle durerait encore

sans un cheval de bois, stratagème qu’il ne serait guère à propos

d’employer indéfiniment. Une fois qu’on a commencé, on ne sait jamais

quand et comment cela pourra finir. Or, quand un peuple est entraîné à

la guerre, sous des chefs dont elle est la seule raison d’être, il est

inévitable qu’il la fasse: il n’en résulte rien de bon pour lui, ni pour

personne. Télémaque, mon fils, propose-moi autre chose.

Mais Télémaque tenait à son idée. Il rougissait d’être un gouvernant qui

ne gouvernait pas. Il avait avec Ulysse de longues discussions.

Celles-ci paraissaient fastidieuses à Pénélope. Alors elle voyait plus

distinctement, dans le silence qu’elle gardait, le visage des

Prétendants; ceux-là ne songeaient qu’à s’amuser.

* * * * *

Télémaque, malgré son père, entreprit de réformer Ithaque sur le modèle

de Salente. Il partagea les bœufs, les champs et les pieds d’oliviers

entre tous les citoyens, créa une monnaie sans valeur, de terre cuite, à

la place de la monnaie d’or et d’argent, défendit l’usage du vin et fit

régner la vertu. Comme Ulysse l’avait prévu on ne lui en sut aucun gré.

Tout le monde était mécontent: les riches d’être dépossédés, les

pauvres, qu’il pensait avoir satisfaits, de se voir payés en tessons que

refusaient les marchands étrangers, les aèdes parce qu’il ne leur était

plus permis de chanter comme auparavant, et tous parce que Bacchus ne

venait plus égayer leurs festins. Télémaque connut donc d’amères

désillusions, et enfin la révolte du peuple d’Ithaque. Elle débuta de la

façon la plus simple du monde: on ne lui obéit plus, ni à Ulysse qui

laissait faire. Car, n’approuvant point, un grand découragement tombait

sur ses épaules, et il se disait parfois, considérant son grand arc et

ses flèches: «Il est des maux contre lesquels les armes sont sans

force». Il se sentait triste à mourir.

La famille du Laërtiade ne dominait plus que sur ses propres terres;

encore Eupithe, père d’Antinoüs, et les parents des onze autres

Prétendants, y venaient-ils pousser des incursions fréquentes, emmenant

le bétail et coupant les oliviers, par manière de représailles pour la

mort de leurs fils. Télémaque ne s’avouait pas vaincu, mais il accusait

de son échec l’inertie de son père, et même de ses gens, dédaigneux des

réformes. Il était brave, il obtint des victoires dont le succès ne

durait point: il fit de grands carnages inutiles. Dans l’espoir de

tempérer ses acharnements, Pénélope le voulut marier. Il ne s’y opposa

point.

--Je me souviens, dit-il... Il y avait, avant mon départ, Myrte, Néère,

Lygie, la douce Eudore...

--Vous ne citez, répondit Pénélope, étonnée, que celles qui ne sont

plus!...

En effet, c’était les noms des amantes des Prétendants. Et Télémaque se

souvint d’elles comme il les avait vues pour la dernière fois:

étranglées, suspendues par l’ordre d’Ulysse à un câble noir qui, d’une

colonne du _téménos_, allait à une autre colonne: telles des grives, les

ailes mortes, aux lacets d’un chasseur.

--C’est vrai, fit-il étonné à son tour. O mère! sans doute est-ce

l’habitude des voyages: je ne pourrai plus désirer que ce qui n’est pas

ici, ou n’y sera plus jamais!

Dans le fond de son cœur, il ne pensait toujours qu’à la divine Calypso.

Un jour Pénélope lui dit:

--Mon fils, si tu restes ici, on t’assassinera... Va la rejoindre!

--Oh! ma mère, dit-il, vous le permettez?

Il y avait dans sa poitrine des grondements, comme d’un torrent dans un

abîme. A voix basse, et contenant ses larmes, Pénélope répondit:

--Mon fils, oui!

Elle lui procura une nef noire, avec six paires d’avirons, une voile, un

treizième aviron, encastré entre deux ais de chêne poli, pour le

gouvernail, des pains ronds, du vin, des olives bleuâtres, un estomac de

bœuf, farci de viandes et d’épices, et le conduisit un matin vers la

plage, du côté où soufflait le vent favorable.

--Mère, je reviendrai! dit Télémaque.

Elle répondit:

--Je ne crois pas!

Et l’ayant baisé au front, sur les cheveux, comme quand il était petit,

retourna vers sa demeure.

Ulysse ne s’aperçut que le soir de la disparition de Télémaque. Il

s’informa.

--Il est parti! dit-elle.

Ulysse fut longtemps sans rien dire, assis devant le foyer, les joues

dans ses mains. A la fin, il leva des yeux lourds:

--Il a bien fait! dit-il seulement.

Mais, à compter de ce jour, Pénélope alla souvent sur cette même plage,

d’où les rameurs, sur le sable, avaient fait glisser la nef qui

emportait son fils. Regardant l’horizon, elle ne le trouvait jamais

assez clair, jusqu’à l’endroit où tombait le ciel. Elle essayait de

s’imaginer la lointaine Ogygie, une grotte enlacée de pampres aux

grappes mûrissantes, et Télémaque, devenu immortel par l’amour d’une

immortelle. Elle voulait se persuader qu’elle était heureuse qu’il fût

sauvé, et ne mourût point tant qu’il y aurait des dieux et de l’amour;

n’y parvenant point, son cœur lui pesait.

Un soir qu’elle s’en revenait, Pénélope rencontra Iros, qui lui fit

signe, avec mystère, de le venir écouter, en se cachant.

--Antinoüs n’est pas mort, dit-il. Une femme de ta propre maison l’a

recueilli au milieu des cadavres: il respirait encore: même les flèches

d’Ulysse ne sont pas toujours mortelles. Eupithe l’a soigné, guéri en

secret. Il dit qu’un jour son fils sera roi d’Ithaque; il ne faut

qu’attendre. Et lui, Antinoüs, te désire encore. Il m’a chargé de te

l’apprendre: tu seras reine avec lui comme avec Ulysse.

Les lèvres de Pénélope frémirent, telle une blessure qui se rouvre. Elle

éprouvait un épouvantable émoi. Comme Antinoüs était beau! Comme il

était jeune, fort! Assurément si le héros Ulysse ne l’avait abattu par

surprise, lui le premier!... Et dix ans, onze ans, auparavant, à cette

heure, il jurait déjà: «Il faut que tu sois mienne!»

--Je revivrais! songeait-elle, orgueilleuse et tremblante je revivrais!

... Tais-toi, cria-t-elle tout à coup. Lâche! Esclave, fils

d’esclave!... Si tu ajoutes un mot, je te livre à Ulysse!

--Mais pourquoi?... demanda Iros.

--Ton âme ne saurait comprendre. Va-t-en!

Elle venait de penser: «Je suis... j’étais Pénélope. Il convient que je

le sois toujours... Longue, longue, inutile et glorieuse lutte contre

moi-même, lutte affreuse de vingt années, te rendrais-je encore plus

inutile et dérisoire en me déshonorant, maintenant, maintenant! Il est

trop tard. Quelques mois d’un faux bonheur, et ce serait l’opprobre,

l’abandon... oh! non, non! Pénélope restera la malheureuse et fière

Pénélope, ou alors, elle ne serait rien!»

* * * * *

Elle ne dit pas un mot à Ulysse de sa rencontre avec Iros. Ne voulant

point céder à Antinoüs, elle ne voulait pas non plus que son époux le

tuât. Mais à compter de cet instant, Pénélope alla souvent verser de

l’huile et du vin sur la tombe de ces jeunes gens qui l’avaient trop

vainement aimée. Elle n’avait, de sa fidélité, nul regret qui fût

indigne d’elle; pourtant un remords mélancolique. Ce fut à cette place

que la trouva, un matin, la mère d’Amphimédon, qu’Ulysse avait envoyé

dans l’Hadès. Cette femme tenait une fourche à la main; dans la haine

qu’elle nourrissait contre toute la maison du meurtrier, des pointes

aiguës de cette fourche elle traversa le foie de l’épouse d’Ulysse. En

tombant, Pénélope eut un douloureux sourire.

--C’est bien, c’est très bien ainsi, dit-elle.

Des jeunes hommes étaient accourus, trop tard, à son secours.

--Comme elle était belle, encore! dit l’un d’eux essayant de la relever.

Alors Pénélope, rouvrant les yeux, murmura d’une voix étrange:

--Merci!

Car elle était satisfaite de mourir sans avoir subi l’humiliation que

l’âge impose aux femmes.

* * * * *

Il n’y avait plus qu’Ulysse. Montant dans la chambre haute où Pénélope

gardait le trésor de ses beaux vêtements de lin et de laine, la chambre

secrète, au seuil de chêne, qu’autrefois un habile ouvrier avait taillé

dans le bois plein, tirant les lignes au cordeau avant d’y ajuster la

porte brillante, qui résonne comme un taureau mugit dans un pré, quand

l’ouvre la clef insinuante. Ulysse prit les étoffes brodées à la main,

enrichies de plaques d’or qui figuraient des fleurs, des abeilles, des

poulpes marins. Il prit les somptueux bijoux d’or, sertis de gemmes

rouges, vertes, bleues, honneur de la chaste Pénélope: et, afin que tout

cela pût la suivre dans l’Hadès, il le brûla sur le bûcher funèbre. Et

il immola tous ses bœufs. Ce fut une large hécatombe, dont les vivants

s’émerveillèrent, et qui réjouit l’ombre chère du corps divin qui

n’était plus.

Ulysse lui avait donné tout ce qu’il possédait. Il s’assit encore une

fois dans sa maison solitaire. L’heure marquée par Tirésias avait sonné!

Lui aussi devait partir, errer de nouveau longtemps, jusqu’à sa

vieillesse, afin que s’accomplît le sort qui était sur lui, et qu’il

rencontrât, aux extrémités du monde, des hommes qui n’ont jamais vu la

mer, ne salent point ce qu’ils mangent, ignorent les nefs aux proues

éclatantes, teintes de cinabre, et les avirons, membres agiles de ces

nefs vivantes.

Il descendit vers la plage. Déjà les matelots, attentifs à ses ordres,

finissaient d’entasser, dans la panse de la barque longue, les outres de

vin noir, les viandes fumées, les olives, le pain deux fois recuit.

Ayant tendu les câbles goudronnés, rempli d’étoupes et de brai les

jointures étroites de la quille, ils poussaient, à force de bras, la nef

dans la mer, nourrice des poissons et des hommes. Et comme, d’un œil

exercé, Ulysse contemplait leurs travaux, voilà qu’il sentit, sur sa

main, quelque chose de doux et de mouillé comme une larme. Il se

retourna, étonné qu’un être au monde eût pitié de lui, et pleurât son

départ. C’était Argos, son chien, le même qui, le premier, l’avait

reconnu chez Eumée, le porcher, à son retour dans Ithaque. Toujours

galeux, couvert de vermine, misérable, affamé, c’était lui encore qui,

le dernier, lui disait adieu, semblant vouloir faire entendre: «Il y a

toujours quelqu’un qui t’aime!»

--Tu viendras donc, Argos, tu viendras avec moi, puisque toi, du moins,

tu ne m’as pas oublié!...

Alors, le prenant par la peau du cou, il le jeta dans la barque.

Mais le chien, en ayant fait deux fois le tour, flairé le bordage, les

agrès, les bancs fraîchement grattés à la doloire, fit un grand bond, et

s’enfuit, parce que, décidément, il avait trop peur de cette onde

remuante, amère, et se méfiait de cette chose creuse, à l’odeur

inconnue.

Ainsi s’en fut Ulysse, le héros, selon l’ordre du Destin, implacable aux

hommes qui vieillissent, seul, seul, infiniment seul, pour errer vers

des terres lointaines, longtemps, avant de mourir, parmi des peuples qui

ne connaissent pas le pain.

Cependant il s’écriait, inébranlable:

--Qu’importe! Allons! Quels que soient les douleurs, les maux, les

deuils, les déceptions, les abandons! Quels que soient les lâchetés des

vivants, le silence atroce des morts, la perfidie des hommes, les pièges

de la mer insidieuse, un jour je redeviendrai Roi. Non! Car je n’aurai

jamais cessé de l’être!

Invisible, au-dessus de sa tête, Athène l’agréait.

Quand le rideau s'est baissé · 第 11 / 12 题