Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents,
Un trésor est caché dedans!
Peu après qu’il venait de révéler ce grand secret, le père Huchenot
mourut. Il laissait de bonnes terres au soleil, le grand pré qui descend
jusqu’à l’Allier, toujours vert par les plus grandes sécheresses, et qui
peut nourrir six têtes de gros bétail; par delà ce pré, au-dessus du
niveau des plus hautes crues, quatre larges pièces d’un sol bien gras,
fumé, chaulé comme il faut, pour le froment, la luzerne et la betterave;
et plus haut encore, à flanc de côteau, dans la pierraille, au midi, un
joli mouchoir de vignes. Tout cela d’un seul tenant: un beau bien
paysan, qu’il avait fait lui-même, pour le tiers ou la moitié, drainant
la prairie et plantant le vignoble. Il disait avec contentement: «Il en
a fallu, de l’huile de bras.»
Il avait trois héritiers, ses enfants: par rang d’âge Théophile, et puis
Jérôme, et puis Euphémie, sa fille et dernière-née, qui avait épousé le
gros Cusset, et qu’on nommait pour cette raison la Cussette. Théophile
était marié; sa femme, la Louise, aimait la toilette, il aimait lever le
coude, et tous deux allaient à Issoire, qui est la ville, même quand ce
n’était point jour de marché: mauvais signe! Jérôme était resté garçon:
dans le pays il y en avait de plus sérieux, mais aussi de plus méchants.
Il prenait la vie du bon côté: à son âge, ça n’est pas défendu. La plus
courageuse était la Cussette, première levée, dernière couchée, attachée
à ses sous, âpre à les gagner, soigneuse à les garder. Le père Huchenot
disait: «Il n’y a qu’elle pour tenir de moi». Et Cusset, son mari, était
un fort travailleur.
Ils avaient laissé causer le vieux; les mourants, il ne faut pas les
contrarier; il ne faut pas non plus les croire sur parole, il arrive
qu’ils n’ont plus bien leur tête, ils racontent des choses qu’ils ne
diraient pas dans leur santé. Cette histoire de trésor, ça les
tracassait, voilà tout, ça leur paraissait drôle. Mais ils attendaient
le testament: un testament, c’est un papier qu’on n’écrit que dans son
bon sens, après avoir réfléchi, pesé ses mots. Et peut-être que le père
Huchenot donnait des détails dans son testament. Cet espoir fut déçu. Il
n’en donnait point! Il répétait seulement la même chose, de la même
façon.
Qu’il y eût un trésor, c’était tout de même possible. Dans ce pays, sur
le plateau qui domine l’Allier, là où il y a eu Gergovie, et
Vercingétorix, et César, quelquefois encore, de nos jours, en labourant
son champ, un paysan trouve un «pot»: un pot de terre qui crève en
dégorgeant un tas de monnaies: du cuivre, de l’argent, même de l’or. Et
là-dessus, durant des mois, ses voisins de piocher, fouiller, piocher à
force: ils cherchent un pot. Pourquoi pas eux, à leur tour? C’est ce qui
fait que Jérôme, Théophile et sa femme, Cusset lui-même, se demandaient
aussi: «Pourquoi pas nous?...» D’autant plus que le bruit venait de se
répandre on ne sait comment, dans la commune, que le père Huchenot avait
dit ça. Et on y croyait ou on n’y croyait pas, mais on était jaloux: et
ceux qui n’y croyaient pas, à cause de leur jalousie même, qui se voyait
bien, engageaient cette famille à croire.
Et puis chacun des héritiers, Théophile, sa femme, Jérôme, Cusset
songeaient: «Si c’était vrai?... Il était malin le vieux!... Il ne
faudrait pas laisser ça aux autres!»
Il n’y avait que la Cussette à garder un noir silence. A moins que, dans
le pays, on l’interrogeât: «C’est arrivé, ce qu’on raconte? Il y a un
trésor, dans le bien au père Huchenot?» Alors elle répondait: «Ça se
pourrait. Pourquoi pas. On verra bien!»
Mais un soir, à la maison, toutes portes fermées, elle dit à Cusset:
--Laisse causer, va, laisse causer... Et puis, quand on sera chez le
notaire, pour l’héritage... eh bien? réclame ta part en argent!
--Mais le trésor? fit Cusset.
--Voyons, s’il y avait un «pot» dans le bien, crois-tu que le père ne
l’aurait pas déterré lui-même? C’est une chose qu’il a voulu faire
croire pour empêcher le partage, parce que ça lui faisait gros cœur de
penser qu’on diviserait sa terre, après sa mort! Et c’est aussi parce
qu’il le savait, aussi bien que je le sais, que Théophile et Jérôme ont
un poil dans la main! Pour chercher le pot, ils feront comme les fous de
là-haut: bêche que tu bêches, creuse que tu creuses... Prends ta part en
argent, que je dis, et allons nous établir à Paris. Nous y achèterons un
petit fonds de vins et charbons; nous sommes Auvergnats, et les
Parisiens aiment que les Auvergnats soient dans les vins et charbons.
* * * * *
Quand on fut devant le notaire, à Issoire, Théophile et Jérôme opinèrent
d’une voix:
--On est d’accord: on travaillera le bien ensemble. Pas de partage!
Le notaire fut étonné: ce n’est pas l’habitude, à la campagne; chacun
prétend rester maître chez soi; on veut que la terre qu’on possède, on
la possède vraiment, entièrement, sans concurrent, sans associé. Mais si
l’on partageait la terre du père Huchenot, sur la part de qui se
découvrirait le trésor? Théophile, Jérôme, la femme de Théophile ne
voulaient pas de cette loterie! Cusset, non plus, sans doute.
Pourtant il ouvrit la bouche, poussé par sa femme, et déclara:
--Moi, je ne veux pas rester dans l’indivision!
Si le notaire n’avait pas été là, ils l’auraient tué. Qu’est-ce qu’il
avait, ce gros homme, ce propre à rien, à refuser de faire comme les
autres? Pourtant ils dissimulaient le motif de leur colère: ce qu’on
pense n’est jamais à dire, puisque ce qu’on pense, c’est justement ce
qu’il faut que personne ne sache. Ils bredouillaient de rage, ils
avaient des chauds et froids. Ce fut la femme au Théophile, qui retrouva
la première la parole, avec un prétexte discret:
--Le bien du père, qu’il aimait tant, qu’il a fait autant dire tout
seul, le morceler! Faut pas avoir de cœur...
Elle regardait Euphémie. Elle supposait: «Ce n’est pas possible qu’elle
marche avec cet imbécile de Cusset; elle est trop avare, elle doit y
tenir aussi, au trésor, au cas qu’il y en aurait un!»
En même temps son cœur bondissait, lui criait: «Il y en a un! Il y en a
un!»
Euphémie, baissant les yeux, dit à voix basse:
--Je fais comme mon mari, je demande le partage.
Les autres hurlaient: ils levaient les poings contre elle, ils voulaient
l’assommer.
--C’est votre droit, reconnut le notaire. Nul n’est tenu de rester dans
l’indivision, article 815 du Code civil. Mais vous pouvez vous arranger:
suite du même article; les héritiers peuvent convenir de surseoir au
partage, pour une période qui ne peut excéder cinq ans, mais est
renouvelable.
--Ça va! admirent tout de suite Théophile et Jérôme. C’est bien comme
ça!
Ils réfléchissaient que, si au bout de cinq ans ils n’avaient pas
déterré le trésor, tout espoir de le découvrir serait perdu, et qu’alors
eux aussi auraient intérêt au partage. Cusset lui-même parut indécis. Il
regarda sa femme. Elle cligna de l’œil en crispant ses mains,
d’impatience, pour faire: non!
--Non! déclara Cusset, obéissant. Je veux le partage tout de suite!
--En ce cas, reconnut le notaire, il faut partager, le Code est
formel...
--Nous ne voulons point! protestèrent Jérôme, Théophile et sa femme.
--Puisque je vous dis, fit le notaire, qu’on ne peut plus faire
autrement!... Ou bien alors désintéressez l’héritier qui réclame la
division, donnez-lui sa part en espèces...
Sortir de l’argent! Il leur fallut plus d’un mois pour s’y résigner. La
Cussette, certaine qu’à la fin ils céderaient sur tout, plutôt que de
lâcher un pouce de cette terre précieuse, élevait des prétentions
révoltantes. Le soir, avec son mari, elle ne sortait plus, se
barricadait chez elle, Théophile était violent, surtout quand il avait
bu un coup, et il buvait de plus en plus depuis la mort du père. Il
proférait contre sa sœur des menaces effrayantes.
Enfin, un jour, tout fut réglé. Les Cusset partirent pour Paris avec une
jolie somme: leurs économies et l’argent que venaient de leur compter
les deux frères en gémissant. Pourtant Cusset regrettait ce marché
avantageux. Il contemplait le pré, les quatre pièces de terre, la vigne,
comme si chaque motte en eût caché un louis d’or. Mais sa femme haussait
les épaules.
* * * * *
Aussitôt débarrassés d’eux, les papiers signés, l’argent payé, Théophile
et Jérôme se mirent à l’ouvrage. Se méfiant l’un de l’autre, ils ne se
quittaient d’un pas. Si l’un fouillait le pré, l’autre piochait derrière
lui. Mais l’autre se disait «Je ne le vois plus! S’il allait trouver
quelque chose pendant que j’ai le dos tourné!» Alors ils se plaçaient
tous deux de front, en se regardant. La Louise suivait. Jérôme n’aimait
point la perdre de vue. Si par hasard elle allait se mettre à creuser
ailleurs, et trouver? Il avait peur même quand elle s’éloignait pour
faire la soupe ou nourrir les bêtes. Est-ce que c’était vrai? Est-ce
qu’elle était dans la maison, non pas dans la vigne? Et même dans la
maison!... Si le trésor était dans la maison? Le père n’avait rien dit
là-dessus: le trésor se trouvait «sur l’héritage» c’était tout ce qu’on
savait.
Le savait-on? Ce soupçon, qui ne les abandonnait point, que leur père
s’était moqué d’eux, les affolait. Et cependant, à mesure qu’ils
creusaient, piochaient, ravageaient le bien, déracinaient les pommiers,
jusqu’aux vieux noyers qui bornaient la vigne, leur doute était combattu
par une sorte de conviction mystique, et qui grandissait: il fallait
qu’il y eût un trésor! Sans quoi c’eût été trop bête, et trop injuste,
d’avoir payé tant d’argent à ces Cusset!
Sur ces entrefaites, alors qu’ils recommençaient à désespérer, juste
au-dessus de la vigne, toujours au vieux plateau de Gergovie, voilà
qu’encore une fois un paysan trouva «un pot». Alors ils crurent, ils se
reprirent à croire, avec ferveur, avec fanatisme. Au début, ils
n’avaient fait que gratter le sol, maintenant ils y traçaient des fossés
profonds, qui se croisaient, et jusqu’à des puits. A trois mètres de
profondeur, ils mirent à jour une vieille citerne, ou plutôt un puisard
oublié. Ils en descellèrent les moellons, un a un: rien! Ce n’était pas
encore là. Mais puisqu’ils avaient déjà mis la main sur «une cachette»
il pouvait y en avoir une autre. Ils persévérèrent dans leurs
explorations, leurs dévastations.
Jérôme pensait toujours à la maison, aux caves et même à la toiture de
la maison et des celliers. Quand il savait que la femme à Théophile y
était seule, il perdait la tête. Depuis des mois il ne fréquentait plus
les assemblées, il n’allait plus à la ville...
Il n’y eut pas de récoltes. Les quatre pièces de terre arable étaient
bouleversées, retournées jusqu’au tuf, et plus profondément que le tuf.
Ils avaient éparpillé à leur surface, ou bien amoncelé, la poussière et
les cailloux blancs que leurs pics et leurs pioches en avaient arrachés.
Du vignoble, il restait à peine quelques ceps, épars, non taillés,
redevenus des lianes folles, qui rampaient sur le sol, ou
s’accrochaient, s’emmêlaient entre elles. Bientôt le pré ne fut pas en
meilleur état. A force de le fouiller dans tous les sens, ils avaient
détruit ses drains. L’herbe pourrit, disparut; à sa place ils virent
croître des aulx sauvages, de petits joncs, qui faisaient répugnance au
bétail. Les deux bœufs et les quatre vaches dépérirent.
Cela donna beaucoup à réfléchir à Théophile. Pour la première fois il
vit ce qu’il avait sous les yeux: un désert, de la boue, des tas de
pierre. Il y avait cinq mois qu’ils cherchaient, et qu’ils n’avaient
rien trouvé; sans doute il n’y avait rien, et le bien était perdu pour
cette année, et pour l’année à venir! Le lendemain Jérôme l’aperçut qui
travaillait avec sa femme comme à l’ordinaire. Non! pas comme à
l’ordinaire. Ils ne creusaient pas, ils ne fouillaient plus: ils
essayaient de réparer les drains, de remettre la prairie en état.
D’abord il les traita de feignants. Théophile haussa les épaules.
C’était lui, Jérôme, le feignant! Ou bien c’est qu’il était fou, ce qui
revient au même. Il n’y avait pas de trésor et on avait manqué à gagner
plus de dix mille francs, sans compter la dégradation de la terre, et
l’argent qu’il faudrait y mettre; sans compter le mal pour réparer ça!
* * * * *
Jérôme avait plus d’imagination et moins de sens. Peut-être parce qu’il
était plus jeune, qu’il avait été plus gai et davantage porté à
s’amuser, il persistait à croire au trésor; il savait, la nuit, ce qu’il
en ferait. D’un coup, le soupçon lui vint, puis se changea en certitude.
Si Théophile et la Louise ne cherchaient plus le trésor, c’est qu’ils
l’avaient trouvé, et le cachaient. Il garda son idée pour lui, sur le
moment, mais il n’y avait pas de doute, pas de doute. Il lisait ça sur
leurs figures.
Théophile, paisiblement, expliqua que la première chose à faire, c’était
d’aller vendre les bêtes au marché d’Issoire avant qu’elles n’eussent
trop maigri. Il proposa de s’en charger.
--Tu dis ça, éclata Jérôme, tu dis ça, parce que tu en profiteras pour
aller déposer le trésor dans une banque, à ton nom, ou le cacher quelque
part. Gros malin, va, canaille, voleur!
--Le trésor? lui dit Théophile, honnêtement stupéfait, le trésor?... Tu
crois donc que je l’ai trouvé?
--Pas toi, la Louise! Dans la maison, pendant que nous étions ici.
Qu’est-ce qu’elle était toujours à farfouiller dans la maison? Ah, je
vous connais, maintenant, je vous comprends!
La déception, la fureur, aliénaient son esprit. Il courut à la ferme, en
jurant. Fou, absolument fou. La chambre de Théophile et de Louise était
au rez-de-chaussée. Il ouvrit le lit, arracha les draps, mit le matelas
à nu, et, du couteau qu’il gardait toujours dans sa poche, éventra le
matelas. Le fer sonna contre un gros sac, un sac plein d’écus: les
économies du ménage. Ils ne les avaient pas ramassées d’un coup, dans la
terre, ils les avaient grattées, sou par sou, franc par franc.
--Le trésor! cria Jérôme. Le trésor! Je savais bien!
Théophile et la Louise l’avaient suivi. Ils se jetèrent sur lui.
Théophile avait son pic à la main. Il n’eut pas le temps de s’en servir.
Ce fut très bref. Jérôme lui jeta, à la volée, son couteau dans la
gorge. Et comme il sentait sur la sienne les mains griffues de la
Louise, il se retourna, lui planta son couteau dans le ventre, et puis
piétina, piétina ces deux corps étendus, de ses gros sabots...
Plus tard, aux assises de Clermont-Ferrand, il se défendit très mal. Il
paraissait étourdi, égaré, disant seulement que son frère et sa
belle-sœur l’avaient voulu frustrer d’un trésor qu’ils avaient
découvert, et dont la moitié lui appartenait. Il semblait persuadé que
tout le monde, à sa place, eût agi comme il avait fait. Pourtant il fut
déclaré sain d’esprit, et le jury ne voulut admettre aucune circonstance
atténuante. C’était un jury paysan, qui considéra qu’il avait tué pour
voler, rien de plus. Mais il bénéficia de la grâce présidentielle, et,
sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, on l’embarqua pour
Cayenne.
* * * * *
Cela se passait avant la guerre, et les Cusset, qui héritaient de
Théophile, mirent le bien en vente. Ils faisaient à Paris de bonnes
petites affaires, et ne se sentaient plus goût à la culture. Mais la
terre ne se vendait plus, à cette époque où les paysans l’abandonnaient
pour courir aux usines de Clermont-Ferrand, et d’ailleurs personne en
vérité n’eût voulu, même en des temps plus favorables, de ces champs
bouleversés, désormais impraticables à la charrue, même à la bêche.
C’est à ce moment que nous voyons apparaître, dans cette véridique
histoire, M. Jules Lescombier, de son officielle profession sous-chef de
bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts, fonctionnaire sans ardeur ni
conviction, mais géologue amateur passionné, membre de la Société de
géologie de France, correspondant de plusieurs sociétés de géologie
étrangères, et qui passe à travers champs, à travers monts, le marteau à
la main, ses deux mois de vacances. Le reste de l’année est consacré par
lui, dans son bureau, à la composition méditée des notes qu’il rédige
pour les différents bulletins des corps savants qui lui ont fait
l’honneur de l’admettre dans leur sein rocailleux.
M. Jules Lescombier, sous-chef de bureau au sous-secrétariat des
Beaux-Arts--bureau des théâtres--n’est allé en dix ans qu’une seule fois
au spectacle pour entendre une pièce de M. Henry Bataille. Il a trouvé
ça complètement idiot, et s’en est allé coucher après le second acte.
Mais un feu dévorant le brûle à la pensée que la carte de l’extension
des phénomènes glaciaires, en Auvergne, présente encore de notables
lacunes.
Voilà pourquoi, certain mois d’août, à pied selon sa coutume, le marteau
à la main et une gibecière au dos, parti de Vichy l’avant-veille, il
remontait tout doucement le cours de l’Allier.
Les géologues--surtout quand ils appartiennent à la classe des
minéralogistes,--éprouvent à l’égard de toute végétation des sentiments
d’horreur singulière. Ils n’aiment de la terre que ses blessures:
tranchées où passe un chemin de fer, une route: carrières, gorges
creusées dans le roc par l’impétuosité des torrents. Les fossés, les
ravins, les tas de décombres qui constituaient ce qui jadis avait été le
prospère faire-valoir du vieux Huchenot devaient donc inévitablement
retenir l’œil exercé de M. Lescombier: c’était cela qu’il cherchait. Le
voici donc à genoux parmi les pierrailles du vignoble déshonoré. Il
descend dans un trou, en égratigne les parois. La luxuriance de la
végétation sauvage qui les envahit le surprend. Il tire sa loupe, scrute
avec attention un fragment du roc friable qu’il vient d’attaquer. Il
finit par mettre la main sur un fossile minuscule et fait entendre un
léger sifflement. Il a l’air de dire: «Tiens!... Tiens!... Non, ce n’est
pas possible!» Il passe dans les champs en contre-bas, plonge encore
dans tous les ravinements où le roc est à nu; il est frappé par le même
développement, inusité, des plantes folles, il recueille d’autres
fossiles, d’autres petits cailloux, qu’il met sur le bout de sa langue:
certains géologues ont la prétention de distinguer la nature et l’espèce
des minéraux à leur saveur particulière, ou à la sensation qu’ils
laissent aux papilles buccales... Et puis voilà M. Lescombier qui
sifflote encore drôlement et qui s’en va, ses échantillons dans sa
gibecière...
Sûrement il a quelque chose dans l’esprit, car il abrège son excursion,
lui, ce géologue passionné. Il prend le train pour Paris, où il semble
qu’il n’ait rien à faire, puisqu’il est en vacances. Il consacre
quelques jours à des démarches sur lesquelles il garde le plus profond
silence. Et puis il invite son ami, M. Ercole Torricelli, à déjeuner au
cabaret. M. Ercole Torricelli, financier important, membre du conseil
d’administration de plusieurs affaires très sérieuses, est un juif
originaire d’Italie, ce qui lui procure l’avantage de posséder un nom
dont les sonorités ne sont pas trop hébreuses. C’est le camarade de
collège de M. Lescombier, ils ne se sont jamais perdus de vue. C’est
aussi un fort honnête homme, et bien subtil.
--Qu’est-ce que tu dirais, fait M. Lescombier dès les hors-d’œuvre, si
je te disais que j’ai découvert un gisement de phosphate?
--En Tunisie, en Algérie, au Maroc? demande M. Torricelli.
--Dans le Puy-de-Dôme, le long de l’Allier. L’Allier n’est pas
navigable, mais la voie ferrée passe à un kilomètre. J’ai fait
expertiser les échantillons à l’École des mines. Teneur en phosphate:
quatre-vingts pour cent. Gisement relevé sur vingt hectares environ,
dans une propriété abandonnée. Elle appartiendrait, d’après ce qui m’a
été dit dans le pays, à un ménage Cusset établi à Paris dans les vins et
charbons. Relevé leur adresse dans le Bottin: la voici. Profondeur de la
couche de phosphate, inconnue. Il faudrait des sondages. Cette couche
doit s’étendre beaucoup plus loin, sous l’Allier, mais inclinaison assez
légère. Tu vois que je ne te cache rien. J’ai confiance en toi. Voilà le
résultat de la dernière excursion d’un géologue amateur, sous-chef au
sous-secrétariat des Beaux Arts. Qu’est-ce que tu penses de ça?