A M. Gabriel Hanotaux.
La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb a donné lieu à bien
des récits erronés. Il nous paraît nécessaire de rétablir ici les faits
dans leur exactitude, obscurcie depuis cinq siècles par un trop grand
nombre de récits controuvés devenus des légendes contre lesquelles
doivent enfin s’élever tous les esprits empreints de quelque probité.
C’est ainsi qu’il est faux que Christophe Colomb dont les caravelles
avaient alors dépassé la mer des Sargasses, aurait été obligé de
demander à ses matelots révoltés un répit de trois jours pour leur
donner un monde. Ce n’est là qu’une misérable invention d’Oviédo, piètre
historien, animé d’ailleurs des plus mauvais sentiments à l’égard du
grand navigateur. Nulle mention n’est faite de cet incident si
dramatique, mais de tous points imaginaire, ni dans le _Journal_ de
Colomb ni dans les livres de bord de la _Santa-Maria_, de la _Pinta_ et
de la _Niña_, les trois caravelles qui, le 3 août 1492, jour à jamais
célèbre, quittèrent le petit port de Palos.
Nous osons affirmer qu’il n’y a rien non plus de véritable, selon toute
apparence, dans les _Souvenirs_ de Jim O’Murphy, matelot irlandais qui
fit partie des équipages de Colomb. D’après ce marin, la flottille du
Génois se serait laissée dériver grandement au nord, malgré l’emploi de
la boussole et de l’astrolabe, instrument dont l’usage commençait à
peine, et dont on ne savait pas encore se bien servir.
Les trois caravelles arrivèrent de la sorte à la hauteur d’une grande
île, dont l’aspect séduisit d’abord l’équipage.
Elle paraissait confortable et relativement civilisée; on distinguait
sur ses rivages des traces de culture, des animaux domestiques, des
villes, et jusqu’à des demeures d’où sortaient des indigènes qui
s’essuyaient la bouche, comme s’ils venaient de boire. Sur quoi Colomb
pensant que ce fût là l’Empire de la Chine, ou à tout le moins la grande
île de Cipango, qui étaient le but de son expédition, aurait demandé,
prenant son porte-voix: «Comment s’appelle ce pays?» Et on lui aurait
répondu à grande et intelligible voix: «L’Angleterre!» Alors, l’illustre
amiral aurait viré de bord, dégoûté. Nous pensons sincèrement qu’il n’y
a là qu’une détestable imagination de cet Irlandais, injurieuse à la
fois pour la Grande-Bretagne et pour les connaissances nautiques de
Christophe Colomb.
On ne saurait, à mon avis, ajouter plus de foi au reste des allégations
singulières de Jim O’Murphy, dont le style grossier prouve d’ailleurs
une éducation fort incomplète. Après avoir fait de la seconde partie du
voyage un rapport qui, on le doit connaître, concorde assez bien avec le
journal de Colomb en ce qui concerne la plupart des événements qui
frappèrent les navigateurs dans leur traversée de l’Atlantique: le
mystère de cette prairie verte qui couvrait les flots, alors que nulle
sonde ne trouvait le fond, les oiseaux qui venaient en grand nombre se
poser sur les cordages, depuis des pélicans jusqu’à des moineaux,
annonçant la proximité de la terre ferme, enfin la découverte d’une
pièce de bois sculptée, qui voguait sur la mer, faisant prévoir que
cette terre était habitée par des hommes--après avoir répété toutes ces
choses qui sont connues, ce membre de l’équipage de la _Santa-Maria_, à
bord de laquelle se trouvait l’amiral, poursuit en ces termes: «Le 12
octobre 1492, nos trois navires s’approchèrent, à portée d’un trait
d’arbalète, de l’île que le matelot Rodrigo de Triana avait aperçue le
premier la veille, ce qui lui aurait valu la récompense de trente
couronnes d’or et d’un habit de velours incarnadin, si l’amiral, par
avarice (on surprend ici, sans voiles, les mauvais sentiments dont le
mémorialiste est animé à l’égard du glorieux Génois) n’avait fait
accroire qu’avant lui il avait distingué, et annoncé, une lumière sur la
rive. Cette île était basse, entièrement plantée de beaux arbres avec
des palmes, d’où s’envolaient un grand nombre de perroquets verts et
rouges. Sur la plage accoururent une foule d’hommes et de femmes. Ils
avaient le visage cuivré, le corps complètement nu, et semblaient
commandés par un cacique--ainsi qu’on sut plus tard qu’on le
nommait--qui avait des plumes sur la tête, et cria à ses sujets:
--Mes amis, tout est perdu! Voilà Christophe Colomb: nous sommes
découverts!
* * * * *
Est-il besoin d’accuser les invraisemblances d’une telle version, si
ridicule! Ainsi que l’a fait prudemment remarquer l’honorable Harry Hohn
Keenstone, de l’Université de New Alexandria (Kentucky), dans sa
critique raisonnée des _Souvenirs_ de Jim O’Murphy, elle ne peut être
que matériellement inexacte, puisque personne, sur les trois navires de
Colomb, pas plus que Colomb lui-même, ne pouvait entendre un seul mot du
langage des Caraïbes, et que ces Caraïbes ne se sont certainement pas
exprimés en espagnol, ni même dans le dialecte des Japonais, dont un
évêque missionnaire a signalé, il y a une cinquantaine d’années, la
curieuse ressemblance avec la langue basque.
La vérité, sur la découverte de l’Amérique, est restée inconnue jusqu’à
ce jour. Elle était demeurée cachée dans un manuscrit tout confidentiel
dû à Christophe Colomb lui-même, et confié par ses soins, avec mission
de le tenir secret, aux moines du couvent de La Rabida, à quelques
lieues de Palos de Moguer, avec lesquels il se trouvait, comme on ne
l’ignore pas, en relations de confiance et d’amitié, et qui avaient été
les premiers à faire confiance à son génie. J’ai eu le bonheur, au cours
d’un récent voyage en Espagne, d’obtenir communication de ces précieux
feuillets, et c’est aujourd’hui mon privilège d’en pouvoir offrir au
public, avant la traduction littérale que je prépare, un résumé
succinct.
Colomb était arrivé devant l’une des cinq ou six cents îles, îlots ou
bancs de sable, qui constituent l’archipel des Bahamas, et qui forment
comme une barrière devant l’île de Cuba. Derrière Cuba encore, il y
avait le golfe du Mexique et la péninsule du Yucatan, mais Colomb n’en
savait rien. Il se croyait en Chine, ou bien près d’y arriver: sans
doute dans ces îles opulentes dont Marco-Polo avait parlé, qui se lèvent
dans la mer, au soleil levant, après la Chine, et qui sont le Japon.
Ce qui le confirma fort dans cette opinion, c’est que ayant débarqué en
grand appareil, revêtu de son plus bel habit pour faire honneur au roi
son maître et à sa qualité d’amiral, possesseur, sous la suzeraineté de
Ferdinand et d’Isabelle, de toutes les terres qu’il découvrirait, il
s’adressa en espagnol, tout naturellement, à celui des sauvages qui lui
paraissait le chef des autres--un homme tout nu, mais qui portait un
diadème d’or, rehaussé de plumes de perroquet--lui disant: «Comment
s’appelle ce pays?»
Ce cacique répondit tout aussi naturellement: «Ka-tai», ce qui voulait
dire: «Je ne comprends pas!» N’importe qui en aurait fait autant à sa
place.
Mais là-dessus Colomb, tout pénétré d’émotion et d’enthousiasme, et
s’admirant lui-même, malgré sa modestie, d’avoir si bien prévu où son
aventureuse entreprise le devait conduire, tomba pieusement à genoux,
bénissant le Seigneur, la Vierge et tous les saints, car il avait
compris: «Ka-thaï» qui est le nom que donne Marco Polo à l’immense pays
que gouvernait l’empereur de la Chine. Ce qui ne l’empêcha point, sans
que son esprit y aperçût aucune contradiction ni inconvénient, par un
bel écrit rédigé en latin, et qui fut posé sur un cocotier, de prendre
possession de cette île au nom du roi de Castille, bien que selon sa
croyance, elle eût déjà un maître: car ce maître, n’étant point
chrétien, selon lui ne comptait pas.
Un peu plus tard, ayant fait lever l’ancre, l’amiral arriva devant une
île beaucoup plus grande, qui était Cuba. A ce moment, ses équipages
étaient parvenus à entendre quelques mots du langage des indigènes. Ce
fut donc cette fois dans le dialecte caraïbe que Colomb put poser sa
question: «Comment s’appelle ce pays?» Et quel ne fut pas son
émerveillement lorsqu’il s’entendit répliquer: «Coubanakan». Cette
réponse était correcte, et signifiait: «la terre de Cuba». Mais
l’amiral, qui toutes les nuits relisait Marco Polo, ne put manquer de
noter la ressemblance de ce vocable avec le nom de Koublai-Khan, le
grand empereur mongol. Cela fit qu’il prit possession de Cuba comme il
avait fait de San-Salvador, avec un redoublement d’espérances. Bientôt
celles-ci s’accrurent encore. Il découvrit Haïti. A cette époque, les
indigènes l’appelaient Cibao. Cibao lui apparut comme une contradiction
locale pour Cipango, et c’est ainsi que son précieux et décevant Marco
Polo appelait le Japon. On lui parla aussi d’une ville dénommée
Quiscaya. Ce fut pour lui Quisay, «la Cité céleste» qui devait se
rencontrer quelque part en Chine. Et chaque soir, après avoir écouté à
genoux, au milieu du cercle que formaient ses équipages, la prière
récitée par le bon chapelain Alonzo Garribay, il se retirait dans sa
cabine amirale, pour y transcrire, avec les événements du jour, de
magnifiques rêveries. Il fit vœu, dès cet instant, de doubler la rente
de mille ducats d’or qu’Isabelle envoyait chaque année aux moines
gardiens du Saint-Sépulcre, en attendant l’heure que, muni des immenses
richesses que lui réservait l’Asie, il pût chasser de Palestine les
Musulmans infidèles.
Quelques semaines se passèrent ainsi, dans la fierté, dans l’ivresse
d’une joie glorieuse qui ne s’affaiblissait pas. Mais un jour le doute
entra dans son âme.
Cela vint, d’une façon bien inattendue, de ce qu’il trouva un matin,
dans sa cabine, le matelot Cornero, employé à son service particulier,
penché sur la table et contemplant la carte de l’Asie telle que l’avait
tracée, quelques années avant pour le prince Henri de Portugal, le
savant Jacques de Mallorca, homme versé dans toutes les choses de la
navigation, habile à graver sur des planches la figure de la terre telle
qu’on la connaissait alors, et à fabriquer des instruments. On avait
représenté sur cette carte, suivant l’usage de l’époque, en même temps
que l’aspect des continents, la forme des animaux qui s’y trouvent, et
même des monstres habitant les océans qui les entourent. Cornero, un
tout jeune homme, presque un enfant, dit avec ingénuité:
--Nous ne voyons point ces animaux ici, seigneur amiral! Il n’y a point
d’éléphants, point de tigres, nul dragon; et jusqu’aux poissons qui ne
sont pas les mêmes!
--Enfant, lui répondit Colomb très doucement, malgré l’inquiétude qui
lui serra le cœur, tu ne sais pas ce que tu dis! Ne parle de cela à
personne...
* * * * *
Longtemps, quand il fut seul, il relut Marco Polo comparant ses
peintures à ce qu’il avait sous les yeux. Il frémit alors d’avoir pu
s’aveugler à tel point sur la réalité. Les îles où il avait abordé
étaient bien belles. La tiédeur perpétuelle de l’air s’y pénétrait d’un
parfum de baume et d’épices. Cela pouvait faire songer aux Indes, où les
Portugais avaient des établissements. Mais, en effet, comme l’avait
naïvement fait observer Cornero, on n’y voyait ni tigres, ni éléphants,
ni animaux domestiques, ni cités dignes de ce nom, ni palais. Rien que
de pauvres huttes de paille, et des hommes primitifs qui ne
connaissaient pas même l’usage du fer ou du cuivre. Non, non! Ce n’était
pas l’Asie, il fallait bien le reconnaître: ce n’était pas l’Asie, ce
n’était pas l’Empire du Grand Khan, ni même la fabuleuse et riche
Cipango.
Une longue semaine il médita encore là-dessus, dans l’angoisse et le
désarroi de son âme. Enfin, sur sa caravelle, il réunit le conseil de
l’expédition. Il y avait là Vincent Pinzon, qui commandait la _Pinta_,
homme cupide et ambitieux, mais bon marin, d’esprit avisé; Esteban de
Deza, parent éloigné de celui qui fut plus tard évêque de Séville; le
chapelain Garribay et plusieurs autres officiers.
* * * * *
Tous furent étonnés de la mine sombre de l’amiral, qui avait si bien su
imposer le calme à son visage aux instants les plus critiques de la
traversée, alors qu’on se trouvait entre le ciel et l’eau sans savoir où
l’on allait, si en vérité on arriverait jamais quelque part, et si même
les vivres ne manqueraient point pour revenir en Espagne. Colomb, avec
la franchise d’un homme de cœur, ne les fit pas attendre.
«Seigneurs, dit-il, je vous ai dit que nous allions, par cette longue
route que nous avons faite, à la recherche de l’Inde et de la Chine.
Quand nous avons découvert ces îles, je vous ai dit que nous y
touchions... Seigneurs, je me suis trompé. J’ai cru la terre plus petite
qu’elle ne l’est. Elle est immense, et ces terres où nous sommes ne sont
ni la Chine, ni même Cipango. Elles sont inconnues. Personne jamais n’en
avait parlé. Nous avons fait huit cents lieues marines par des chemins
nouveaux; à cette heure, nous ne savons pas où nous sommes. Telle est la
vérité.
--Je ne vois pas, Seigneur amiral, interrompit un peu vivement Vincent
Pinzon, où vous en voulez venir. Si elles ne sont pas la Chine ou le
Japon, ces îles sont autre chose. Il y en a de grandes et de petites, et
d’autres encore sans doute: car nous n’avons pas fini d’explorer ces
parages. On y trouve bons havres, bonnes aiguades, du bois pour gréer
les navires, des vivres pour les approvisionner, sans compter diverses
marchandises qui peuvent être de valeur, encore que les sauvages qui les
peuplent vivent bien médiocrement: mais on en fait tout ce qu’on veut.
On vit en ces lieux assez agréablement. Je voudrais bien connaître
quelle importance peut avoir qu’on ait commis quelque erreur sur leur
nom et leur place!»
Ayant achevé ce discours, il se rassit, et le bon chapelain don Alonzo
Garribay prit la parole à son tour:
--D’après ce que vient de dire le seigneur amiral, de quoi le seigneur
Pinzon prétend n’avoir cure, ces îles seraient inconnues...
--Elles le sont! confirma Colomb tristement.
--Cela, poursuivit le chapelain, ne saurait être. Car toute la science
du monde est dans les livres, qu’ils soient sacrés, et ce sont ceux de
notre sainte religion, ou bien profanes, rédigés par les maîtres
anciens. Ces livres ont tout dit, une fois pour toutes. J’en conclus que
les îles découvertes par le génie de notre amiral font partie de la
Chine ou du Japon, dont les livres parlent nommément, ou bien qu’elles
ne sont pas: nous serions alors victimes d’une illusion de nos sens, ce
que je ne saurais que bien malaisément admettre.
--Nous ne sommes point, répondit Colomb, le jouet de nos sens. Comme
vous, mon père, j’en suis persuadé. Ces terres existent véritablement:
et cependant elles ne devraient pas exister!
--Je ne conçois point pourquoi, fit Esteban de Deza, capitaine de la
_Niña_, personnage assez obtus, quoique grave et de bonnes mœurs.
--C’est, dit Colomb, pour la raison que vient d’en donner le père
Garribay. Il n’est pas fait mention de ces terres dans les ouvrages que
nous tenons de nos ancêtres, et qui font autorité. Cela est de nature à
pousser certaines gens à douter du reste de ce qu’ils contiennent, ou à
dire qu’il y a encore bien d’autres choses au monde. Il en pourrait
résulter des bouleversements détestables. En somme, nous avons découvert
ce que nous ne devions pas découvrir; cela n’est rien moins qu’un péché,
ou en est bien proche.
--Il est vrai, confirma pensivement dom Garribay, il est vrai...
--Mais enfin, qu’en concluez-vous? interrogea Vincent Pinzon avec
quelque vivacité.
--Qu’il vaudrait mieux renoncer à notre gloire; tenir secrètes nos
découvertes; faire en sorte que personne, en Europe, jamais n’en sache
rien. Telle est ma conviction. Vous concevez quelle est ma douleur en
vous en faisant part. Mais si moi, votre chef, et sans qui vous ne
seriez pas où nous sommes, je suis parvenu à m’y résigner, ce qui est
perdre l’honneur incomparable, immortel qui m’était dû, n’ai-je pas le
droit de vous demander d’en faire autant?
Vincent Pinzon éclata de rire:
--Quand nous serions assez fous pour vous le promettre, dit-il,
obtiendrez-vous la même discrétion de vos deux cents matelots?
Pensez-vous qu’ils reviendront en Espagne, disant: «Nous n’avons rien
vu?» et sans apporter avec eux, qui un perroquet, qui une Indienne? Le
mal est fait, si mal il y a.
Le père Garribay leva la main.
--Parlez, mon père! dit Colomb.
--J’admets, dit-il, qu’il est déplorable qu’il ne soit pas question de
ces îles dans les traditions de l’antiquité profane ou sacrée, et que
cela peut avoir de dangereuses conséquences. Mais les peut-on maintenant
abandonner en se taisant éternellement sur le fait irrécusable qu’elles
existent? Cela constitue un grave problème de conscience, et pour ma
part, je n’y saurais consentir. Les devoirs de mon ministère me
l’interdisent; il est ici des hommes, qu’on ne saurait laisser dans
l’ignorance de la vraie foi, sans baptême, et condamnés au feu de
l’enfer. Nous serions alors damnés nous-mêmes. D’ailleurs, n’en
avons-nous pas prêté serment dans la propre formule par laquelle nous
prîmes possession de ces îles: _Domine Deus, æterne et omnipotens...
Laudatur tua majestas quæ dignata est per humilem servum tutum efficere
ut tuum sacrum nomen agnoscatur et prædicetur in hac altera mundi
parte._
--Ce qui veut dire? interrogea Esteban de Deza, qui ne savait pas le
latin.
--Cela veut dire, expliqua le père Garribay, que nous avons juré de
faire connaître et de répandre notre sainte religion dans cette nouvelle
partie du monde comme dans l’autre... D’ailleurs, le seigneur Pinzon a
raison: si nous revenons en Europe, il est impossible de tenir cette
découverte secrète. Nous n’y parviendrons pas.
--J’y ai songé, déclara Colomb. Aussi vais-je vous dire la décision qui
me paraît s’imposer: c’est de ne jamais revenir.
* * * * *
Ils crurent avoir mal entendu.
--... De ne jamais revenir! insista Colomb. On croira, en Espagne, que
nous dormons au fond des océans; nul ne s’en étonnera: l’entreprise
était plus périlleuse qu’aucune qui fut jamais tentée; son échec et sa
funeste fin furent prédits. Nos noms--mon nom!--tomberont dans l’oubli.
Et nous, nous resterons ici. Nous y mourrons. Un peu de sang européen se
mêlera, pour s’y confondre, avec celui des indigènes; mais le père
Garribay aura eu le temps de les convertir et de les baptiser. Certes,
j’y aurai perdu la gloire que j’attendais. Mais Dieu aura la sienne. Que
son saint nom soit béni!
Le père Garribay trembla un peu. Il eût souhaité revoir l’Espagne et
reposer dans le cimetière de son couvent. Pourtant, il dit doucement:
--Je suis prêt!
--Et moi, cria rudement Vincent Pinzon, je ne le suis pas! Je veux
retourner à Palos de Moguer! Nous avons trouvé quelque chose, je veux
faire ma fortune avec ce que nous avons trouvé! Il y a ici du coton et
du poivre. Il y a ici des hommes: je veux revenir avec un grand
vaisseau, embarquer ces hommes et les vendre en Espagne! Car les hommes,
aussi, sont une marchandise! Nul ne m’empêchera de partir. Je chargerai
la _Pinta_, et je partirai.
* * * * *
Colomb, d’une voix paisible, fit observer qu’en effet, de toutes les
caravelles, la _Pinta_ était la plus rapide, mais qu’elle était à
l’ancre, sous le feu de son propre navire amiral, et qu’il n’hésiterait
pas à l’envoyer par le fond au moindre signe de désobéissance à ses
ordres. Le Conseil, là-dessus, se divisa. D’un côté, il n’y avait guère
que Colomb et le père Garribay; de l’autre, la plupart des officiers,
avec Pinzon. Esteban restait indécis. Il semblait qu’on fût bien près de
la première de ces luttes au cours desquelles plus tard, les Espagnols
se déchirèrent entre eux.
... A ce moment, le novice Cornero demanda la permission d’entrer. Il
annonçait qu’un officier, que Colomb avait envoyé dans les montagnes de
Cuba, avec une escorte de matelots, revenait avec des nouvelles
importantes. Cet officier fut admis. Il vida sur la table du conseil un
sac rempli de cailloux jaunâtres, de forme irrégulière. Deux ou trois
d’entre eux avaient la grosseur d’un œuf de pigeon. Les autres étaient
plus petits, mais nombreux. Et tous reconnurent de l’or!
--Où l’avez-vous trouvé? demanda Colomb.
--Sur la rive affouillée d’un ruisseau, au centre des montagnes de
Cibao.
--Il y en a beaucoup?
--Beaucoup.
--Une mine?
--Un très gros _placer_.
Esteban de Deza prit alors la parole, avec beaucoup plus de fermeté
qu’auparavant:
--S’il en est ainsi, fit-il, je crois que nous pouvons rentrer, et dire
ce que nous avons vu, en montrant cela. Personne au monde ne nous
demandera plus si ces îles sont la Chine ou autre chose!
Colomb lui-même ne fit plus d’objection. Cependant, il soupirait. Il ne
se doutait pas encore des malheurs que la présence de cet or dans leurs
montagnes allait précipiter sur les malheureux Indiens, et que tous en
mourraient. Il était heureux de recevoir, en Europe, les honneurs que
méritaient sa persévérance et son génie. Mais il souffrait dans sa
fierté d’homme qui avait si longtemps médité sur la forme et les
dimensions de la terre, d’avoir cru celle-ci moins grande qu’elle
n’était. Il était bien savant, et son âme était belle. Mais il n’était
pas philosophe et ne savait point qu’à l’origine des plus grandes
découvertes, il y a presque toujours une erreur salutaire.
* * * * *
Ainsi fut découverte l’Amérique. On voit qu’il a tenu à fort peu de
chose qu’on n’en sût rien.