LE CID ET SA BELLE-MÈRE

Quand

le rideau

s’est baissé

par

PIERRE MILLE

PARIS

LES ÉDITIONS DES PORTIQUES

144, Avenue des Champs Élysées

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: VINGT EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR,

NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 20; SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL

LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 21 A 90; ET TROIS CENTS EXEMPLAIRES SUR

ALFA SATINÉ OUTHENIN-CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA 91 A 390.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

Copyright by «Éditions des Portiques» 1928.

LE CID ET SA BELLE-MÈRE

Il y avait six mois déjà que don Rodrigue était devenu l’époux de

Chimène, dix-huit qu’il portait cet héroïque surnom de Cid Campéador,

dont l’avaient acclamé, dans leur admiration pour leur vainqueur, les

trois rois maures par lui présentés, chargés de fers, au chevaleresque

Fernand, roi de Castille et de Léon. Malgré ce que l’on pourrait croire,

ces infidèles n’avaient été ni décapités, ni pendus suivant l’usage du

temps, bien qu’ils fissent profession d’appartenir à la détestable

religion du diable Mahom. Rodrigue avait déjà rendu la liberté aux deux

premiers, recevant pour la rançon de chacun cent mille doublons d’or,

qui devaient lui permettre de faire à son château de Bivar quelques

réparations, pressantes depuis deux ou trois cents ans. Mais le dernier,

El-Mançour, dont la langue espagnole a fait Almanzor--et c’est bien plus

joli,--n’avait encore pu s’acquitter. Moins à son aise que ses

collègues, ou soucieux de ne point si fort pressurer ses _khammès_, il

proposait de payer la somme en nègres, que ses fils iraient razzier du

côté de Ouallata, sur le Niger. Don Rodrigue avait accepté. Mais il

fallait du temps pour réunir ces esclaves. En attendant, le vaillant

Almanzor vivait prisonnier au château de Bivar, avec son vainqueur et

Chimène. Sa captivité était douce. Il ne partageait point les repas du

jeune ménage de peur de manger par aventure des mets accommodés à la

graisse de porc, mais les rejoignait un peu plus tard dans la grande

salle, ornée de trophées de chasse, d’armures, et de la généalogie de

l’illustre maison des Diaz, qui remonte, de la façon la plus certaine, à

Decius, empereur de Rome. Même, il était autorisé à sortir de la bâille,

pour se promener à cheval dans la campagne. Sachant que l’écuyer Ramon,

qui l’accompagnait, avait ordre de lui passer son alfange au travers du

ventre en cas qu’il voudrait fuir, il n’abusait pas de cette

demi-liberté.

C’était d’ailleurs un homme excellent, grave, et qui pourtant souriait

aussi souvent qu’un autre, mais par courtoisie plus que par joie

véritable, aux choses sensées, ou plaisantes, qui parvenaient à ses

oreilles. Il avait le nez droit et fin, les pommettes hautes, les

sourcils bien arqués, les cils très longs, sous des yeux noirs demeurés

émouvants, encore que sa barbe s’entremêlat de poils gris. Enfin,

c’était un Arabe de race noble, non pas un Maure; et, dans quelques

années, sans cesser d’être un guerrier, il serait un patriarche.

Ce jour-là, le soleil venant de se coucher, don Rodrigue et Chimène

goûtaient, sur une large courtine qui formait terrasse, le vent frais

descendu, depuis quelques minutes, des monts orientaux. La moitié d’une

année n’avait pas mis fin à leur lune de miel, une tendresse heureuse

avait seulement remplacé leurs premières extases. Almanzor les suivait

d’assez loin, écoutant don Diègue avec politesse: Almanzor était un

homme qui écoutait bien. Rodrigue lui en avait de la reconnaissance; le

Cid Campéador montrait à l’auteur de ses jours un inaltérable et profond

respect, mais une trop longue accoutumance le détournait d’entendre avec

agrément sa conversation, qu’il connaissait.

Don Diègue avait la plus étrange manière de faire succéder les souvenirs

de sa longue vie, les rattachant par d’inexplicables associations, dont

nul que lui n’était capable de découvrir le lien. Le grand coup dont il

avait pourfendu, en l’année 1003, à ce qu’il affirmait, l’émir Alfarrach

depuis son heaume en fer battu jusqu’au troussequin de sa selle, le

conduisait, sans qu’on en pût saisir la raison, à l’histoire d’un

lévrier extraordinaire, à lui appartenant, qui en une seule journée de

chasse avait cassé les reins à six loups; ce qui l’amenait, par un

chemin connu de lui seul, à évoquer les prouesses des trois derniers

rois de Léon.

Mais Almanzor lui prêtait une oreille patiente; et, quand s’élevait d’un

ton la voix du noble et garruleux vieillard, il hochait la tête en signe

d’admiratif assentiment. En réalité, il pensait à ses femmes, surtout à

Feredjé, sa favorite, qui l’attendaient dans son harem de Mekhnez; à ce

chiffre de cinq cents nègres, qu’il avait peut-être imprudemment fixé

lui-même pour sa rançon; et aux dangers que couraient ses fils dans leur

lointaine et téméraire expédition.

* * * * *

Comme Chimène et Rodrigue s’apprêtaient à s’asseoir sur le banc de

pierre adossé à la tour du Nord, une rumeur confuse leur fit étendre le

regard vers la campagne et sur un tournant de route d’où ce bruit

semblait monter. C’était des cris de muletiers, le tintement des

sonnailles d’une troupe de mules, le heurt des pieds de ces bêtes sur

les cailloux déchaussés d’un médiocre chemin. Bientôt, ils distinguèrent

la caravane: elle se dirigeait vers le château. Don Rodrigue n’attendait

personne.

--Qui diable cela peut-il être? dit-il.

Rodrigue se trouvait bien comme il était; il n’éprouvait que peu de

plaisir, même au bout de six mois de mariage, à recevoir des visites.

--Je crois, suggéra timidement Chimène... je crois que ce pourrait être

ma mère!

--Votre mère, Chimène? fit Rodrigue étonné.

--Elle m’avait annoncé sa venue, cher señor, avoua Chimène; mais je

n’avais point osé encore vous en avertir, craignant que cela ne vous

déplût... D’ailleurs elle ne m’avait point fixé la date de son arrivée,

et je supposais que, avant qu’elle ne vînt, nous serions à Zamora, où

nous devons aller.»

Rodrigue ne répondit rien.

--Nos devoirs de chevalerie, observa don Diègue, nous commandent de

marcher au-devant de cette noble dame, et de lui présenter congrûment

nos hommages.

Devant le pont-levis, qui venait de s’abaisser, ils virent descendre de

litière une personne de mine hautaine. Sous la dentelle noire qui

couvrait sa tête, les cheveux, quelquefois gris, semblaient une mer

gelée, environnée de sombres écueils. C’était une dame entre deux âges.

Elle avait des sourcils touffus, un grand nez qui de la majesté tirait

vers la mauvaise humeur, le teint jaune.

Elle embrassa Chimène avec une sorte de condescendante pitié, dirigea

vers don Diègue, qui, par trois fois, venait de s’incliner jusqu’à

terre, la main sur son cœur, un petit salut bien sec; et quant à don

Rodrigue, qui avait mis le genou en terre pour la recevoir, selon

l’usage quand un gentilhomme doit accueillir une dame d’un rang plus

élevé que le sien, par surcroît devenue sa mère par alliance, ce fut

comme si les yeux de cette dame n’eussent distingué, à la place où il se

trouvait, que les cailloux du chemin, l’herbe du talus, les murailles du

château. Rodrigue se releva fort déconfit, le cœur amer.

Seul Almanzor n’avait pas bougé; même il détournait les yeux. La coutume

de l’Islam lui interdisait de regarder toute femme qui n’était point de

son sang, ou bien unie à lui par le mariage. Il y obéissait avec une

dignité naturelle. Choquée de cette indifférence hautaine, la comtesse

de Gormas ne put s’empêcher toutefois de trouver qu’il avait grand air.

Du milieu des muletiers, car il avait voyagé à l’arrière-garde, avec le

reste de la suite, sortit un moine assez barbu, de teint pâle; il avait

les mains fines, la voix douce avec un accent étranger quand il

prononçait l’espagnol; ses manières joignaient à beaucoup d’onction une

élégance bien subtile: le père Constantin Papoulas, que le malheur des

temps avait chassé d’Égypte, et dont la comtesse de Gormas avait fait

son chapelain. A la mode orientale, il porta les deux mains à son cœur,

sa bouche et son front, puis les croisa sur sa poitrine en baissant le

regard, qu’il avait fort vif; mais, quand on l’eut pieusement salué,

quoique sans trop de déférence, comme il convient pour un religieux qui

remplit des fonctions en quelque sorte domestiques, il étendit le bras,

puis les doigts, dans un geste de bénédiction.

Alors tous, sauf encore une fois Almanzor, courbèrent la tête devant la

majesté de la foi chrétienne.

Almanzor avait bien vu l’humiliation que venait de subir Rodrigue.

Demeuré le dernier, quand le cortège franchit le pont-levis pour entrer

au château, il permit aux plis de sa bouche d’exprimer un dédain mêlé de

quelque amusement. Il ne lui déplaisait point que le Cid eût été forcé

de souffrir cet affront; pourtant, il en avait pitié, estimant en lui la

force de son bras, et sa chevalerie.

* * * * *

Chimène avait à peine montré à sa mère la chambre d’honneur, revêtue de

tapisseries tissées à Byzance, qu’elle devait occuper, que la comtesse,

l’enserrant dans ses bras, lui disait, les yeux secs, à la vérité, mais

de grands sanglots dans la voix:

«Ma fille! Ma pauvre fille!»

Chimène fut bien étonnée. Elle se sentait raisonnablement heureuse.

Cependant, comme on éprouve toujours, sans savoir pourquoi, une certaine

satisfaction d’être plainte, elle consentit sans répugnance de

s’abandonner à ces embrassements dramatiques.

«J’admire, ajouta la comtesse, le courage qu’il te faut prendre pour

supporter ce monstre, tout chaud du sang de ton père, mon mari, et que

Sa Majesté t’imposa pour époux. Ma fille, le sort des femmes est d’être

malheureuses; pourtant, ton malheur est inégal sans doute dans

l’histoire. Je te félicite de ta résignation; elle est chrétienne. Mais

demeure assurée que je conçois tes secrets sentiments. Console-toi, ce

sont les miens!»

Ces paroles laissèrent Chimène assez surprise. Elle avait oublié qu’elle

avait quelque chose à reprocher à don Rodrigue, et que son mariage

s’était fait dans des circonstances exceptionnelles. Chose étrange, il

ne lui fut point désagréable que sa mère l’en fît souvenir; elle pensa,

pour la première fois, que le Cid lui avait une bien grande obligation

qu’elle eût cédé à son pressant désir, et que, après tout, il eût dû en

montrer plus de gratitude et de déférence, d’autant plus qu’il était de

naissance inférieure à la sienne, malgré son grand exploit.

Au repas du soir, dès que le père Constantin eût prononcé le

_Benedicite_, le seigneur don Diègue reprit le cours sinueux de ses

longs récits. Il sembla même s’y complaire plus encore que de coutume,

et ce fut par bonté d’âme, sentant qu’il y avait entre les convives une

certaine froideur, qu’il voulait rompre. Bien que la comtesse de Gormas

affectât de ne prêter nulle attention à ses paroles, il ne laissait

point de s’adresser tout particulièrement à elle, parce qu’il espérait

communément des nouveaux venus un intérêt moins fatigué, mais aussi à

cause que cette dame était la personne la plus distinguée de la société.

Par malheur, l’ordinaire infirmité de sa cervelle faisait, ainsi qu’on

l’a vu, que les histoires s’y succédaient en vertu de liens que personne

au monde, pas même lui, ne pouvaient distinguer. Il allait, il allait

toujours, comme poussé par un dieu qui, ce jour-là, fut perfide.

«... Et c’est ainsi que je pouvais dire il y a quelque temps, fit-il, à

Son Altesse l’Infant de Castille, dont j’ai l’honneur d’être

présentement gouverneur...»

La mère de Chimène essuya ses doigts sur la nappe, car à cette époque on

ignorait l’usage des serviettes, et, se levant de table, laissa tomber

du haut de sa tête:

--Si Don Diègue de Bivar a la cabèche assez fêlée pour ne se point

rappeler qu’il doit sa place à l’assassinat de mon mari, il ne saurait

convenir à la comtesse de Gormas de l’oublier!... Mais voilà ce que

c’est que de s’aventurer sous le toit d’un soudard brutal et

sanguinaire!»

Elle quitta la salle, gardant jusqu’à la porte sa mine haute et bien

offensée. Le bon seigneur Diègue voulut courir après la señora afin de

répandre ses excuses à ses pieds, mais son fils le retint.

--Par Dieu! s’écria-t-il, il est vrai que j’ai tué mon beau-père!...

mais il m’en coûte fort aujourd’hui de ne m’être point ramentevé, dans

le même temps, que j’avais aussi une belle-mère!

Cependant, il n’avait pu retenir Chimène, qui, ayant suivi la comtesse,

essayait de l’apaiser.

--Rodrigue n’y est pour rien, ma mère.

--Ne me parle pas, répondit la comtesse, de ce meurtrier, qui du reste

est aussi plus mal élevé qu’un goujat d’étable; il n’y a qu’à le

regarder pour s’en apercevoir; et tu le sais mieux que quiconque, ô ma

fille infortunée!... Mais quant à cet imbécile de don Diègue, avoue

qu’il avait mérité sa gifle.

--Le fait est... murmura Chimène... C’est un homme bien ennuyeux!

Elles s’accolèrent donc, intérieurement ravies de trouver un point sur

lequel toutes deux pouvaient s’avouer l’une à l’autre qu’elles pensaient

de même, et contre un homme. A cet instant tout juste, Almanzor passa,

se rendant comme il en avait accoutumé à cette heure, auprès des

convives. La comtesse de Gormas ne put s’empêcher de lui exposer, avec

animation, l’injure qu’elle venait de recevoir. L’ayant écoutée de sa

mine ordinaire de gravité courtoise, et toujours baissant les yeux, avec

une noble politesse il prononça:

--Vos sentiments, señora, ne sauraient qu’honorer une épouse.

Au fond, ces événements le laissaient insoucieux ou méprisant. Il ne

s’inquiétait que de la périlleuse expédition que ses fils avaient

entreprise, et dont il n’avait point de nouvelles.

* * * * *

«Mon père, disait quelques jours plus tard au moine Constantin le pauvre

Rodrigue, le château de Bivar est devenu un enfer. La comtesse de Gormas

est une tigresse. Je suis tombé hier, revenant de la chasse, dans une

embuscade qu’elle avait apostée. J’ai reconnu ses gens.

--Vos yeux, mon fis, protesta le moine, vous auront trompé. Je ne puis

croire...

--Je vous dis que je les ai reconnus!... mais cela n’est rien,

ajouta-t-il fièrement, pour le Cid Campéador! Et tous les estafiers de

Gormas ne pourraient rien contre un seul de mes valets d’écurie! Ce que

je ne puis soutenir, ce sont les cruels déportements de la comtesse à

l’égard de mon père; ils abrègeront les jours de ce vénérable vieillard;

depuis sa mésaventure avec le comte, il est devenu plus susceptible

qu’il n’y paraît. Ce n’est pas tout encore: il voit bien que Chimène

elle-même ne le traite plus avec autant de respect. Elle suit en cela

les sentiments de sa mère. Et pour moi je dois dire, bien que cet aveu

me soit pénible, que je ne trouve plus dans mon épouse la femme que j’ai

connue, et que j’aimais de voir. La soumission lui fait défaut, en

attendant que l’amour s’en aille. En m’accueillant, désormais, elle a

toujours l’air de me faire grâce; c’est ce qu’un homme tel que moi ne

saurait supporter!

--Il ne fallait pas l’épouser, mon fils! objecta le père Constantin.

Vous deviez savoir que c’était vous mettre dans une situation difficile!

--Eh non! je n’aurais pas dû l’épouser! cria le Cid. Je le lui dirai! Un

jour, par Saint-Jacques, je le lui dirai! Et ce sera bien fait...

Qu’est-ce que je suis, moi? Un soldat. Et quel est, dans la vie, le but

d’un soldat? L’avancement! Si je n’avais pas épousé Chimène, j’aurais pu

épouser l’Infante: elle me voulait du bien. C’était assurément un plus

beau parti, c’était l’avancement certain; j’aurais pu devenir roi de

Grenade. Pourquoi n’aurais-je pas pris Grenade comme j’ai pris Zamora?

Et si je ne suis pas roi de Zamora, c’est que j’ai épousé Chimène, au

lieu d’épouser l’Infante.

--Mon fils, répliqua le père Constantin avec une grande sagesse et dans

un véritable esprit chrétien, ces regrets sont coupables. Je vous ai dit

que vous n’auriez pas dû épouser Chimène: c’eût été beaucoup plus

prudent. Mais je vous dis maintenant que, l’ayant épousée, vous ne devez

plus songer à autre chose; vous devez lui rester fidèle et lui réserver

les égards dus à sa naissance, à son rang, et, permettez-moi d’y

insister, au malheur dont vous êtes la cause initiale.

--Encore une fois, répliqua Rodrigue, je ne demande pas mieux: nous nous

entendions fort bien, Chimène et moi, il n’y a pas quinze jours: et elle

ne songeait pas plus à ce malencontreux duel que vous au prêtre Jean.

Mais tout a changé depuis l’arrivée ici de cette vieille diablesse. Ah!

mon père! C’est bien dommage que j’aie déjà la mort de son mari sur la

conscience! Je l’eusse fait dévorer par mes chiens.

--Je suis le chapelain très indigne de la señora, répondit le père

Constantin sans élever la voix, et ne saurais rien entendre de

désobligeant sur le compte de cette dame, qui est fort honnête, et de

bon renom. Je vous prie de reconnaître que les sentiments de rancune

qu’elle nourrit contre vous ne sont pas sans excuse.

--Elle peut nourrir tous les sentiments qu’elle voudra, déclara

Rodrigue, j’y demeure indifférent! Tout ce que je demande, c’est qu’elle

ne s’efforce point de les faire partager et ne jette le trouble dans mon

ménage, ni ma famille! Autrement dit, qu’elle aille au diable, d’où elle

vient, et n’en revienne pas!

--Ce désir, admit le père Constantin, n’est pas chrétien, mais il est

naturel. Toutefois, son accomplissement me paraît difficile: la comtesse

a le droit d’agir comme il lui plaît, et vous ne pouvez lui défendre de

voir sa fille.

--Je le lui défendrai pourtant! décida Rodrigue, qui n’était point

patient.

--Vous le dites, mais ne le ferez point. Trouvez-en le moyen?...

Comme ils en étaient là, arrêtés devant ce difficile problème comme un

mulet buté sur le gué d’un ruisseau, ils virent accourir, au trot

boiteux d’un genêt bien fatigué, un cavalier maure, sans armes.

Déjambant sa bête et trébuchant, la main sur les yeux, tout étourdi par

une si longue chevauchée, à franc étrier sous le soleil d’Espagne, en

plein été, sans boire, cet homme, porteur d’un sauf-conduit de Sa

Majesté le roi Ferdinand, demandait à voir sans délai son émir

El-Mançour, pour lequel il était chargé d’un pressant message.

Almanzor se fit prier quelque peu: c’était pour lui l’heure de la

quatrième prière; de plus, il professait, comme toute sa race, qu’il est

indigne d’un homme de qualité de recevoir un inférieur sans le faire

attendre. Sachant qu’on lui apportait des nouvelles de son pays, le cœur

lui battait fort, mais il n’en montra rien.

Le cavalier s’étant prosterné, lui remit le message, proprement enfermé

dans un petit sac de cuir marocain. Les traits de l’émir demeurèrent de

marbre. Il pencha seulement son front vers la terre. Puis, s’approchant

de Rodrigue, il ouvrit son burnous et montra sa poitrine. Elle était

ferme, sans graisse, mais aussi sans beaucoup de muscles, ainsi qu’il

sied à un noble homme qui monte à cheval et ne travaille pas la terre.

--Mon Cid, dit-il, tue-moi!...

--Que je te tue?... fit Rodrigue.

--Mes fils avaient réussi dans leur entreprise. Ils ramenaient de

Ouallata plus de mille esclaves pris aux Tekrour, mais à leur retour,

ils ont été surpris par des Touareg aux longues lances, de ceux qui

portent aussi des épées droites, à la poignée en croix, montés sur des

chameaux rapides. Mes fils sont morts; leur _harka_ a été détruite. Ma

rançon ne sera jamais payée; il ne te reste qu’à me tuer.

Telle était, en effet, la loi rigoureuse.

--Il en sera ainsi, Almanzor, répliqua le Cid avec douceur. Je ne puis

faire autrement: sinon les captifs n’acquitteraient plus leur rançon.

--Il est vrai, et je ferais de même à ton égard... Je te demanderai

seulement, comme une faveur et la dernière des bontés que tu m’as

témoignées, de me faire mourir en me perçant le cœur ou m’ouvrant le

ventre, non point par la hart ou me décapitant: car la potence est

infamante pour un homme de ma naissance, et, si tu me coupais la tête,

mon salut éternel en serait compromis. Il faut que l’ange Azraël au

jugement dernier, me puisse saisir par la touffe de cheveux que je garde

sur mon crâne. Si tu me décapitais, il n’emporterait que ma tête.

--Almanzor, acquiesça le Cid, ta requête est juste. Il en sera comme tu

le désires.

* * * * *

Bien que cette conversation, d’un caractère fort sérieux, comme on le

peut voir, eût été discrète, la nouvelle que cet infortuné Mahométan, si

grave, si courtois et beau, allait bientôt être mis à mort, se répandit

dans le château avec une incroyable rapidité. A peine Rodrigue, Almanzor

et le père Constantin avaient-ils fait quelques pas qu’ils virent se

précipiter au-devant d’eux la comtesse, que Chimène essayait en vain de

retenir. La señora semblait hors d’elle-même, ses yeux brillaient d’un

feu tragique. C’était Médée, c’était Hécube, c’était Phèdre et

Andromaque tout ensemble. Elle jetait de si grands cris qu’on n’y

entendit rien d’abord. En prêtant l’oreille on finit cependant par

distinguer qu’il ne lui paraissait pas étonnant, bien qu’abominable, que

le brutal, que le cruel qui avait meurtri le comte de Gormas se rendît à

présent coupable d’un nouveau crime.

--Hé! madame, fit paisiblement le bon Almanzor, à la place du seigneur

Cid, si le sort eût voulu que je le fisse prisonnier, et qu’il ne pût

payer sa rançon, je serais bien obligé d’agir envers lui comme il va

faire envers moi, sans quoi la guerre entre chevaliers deviendrait un

commerce infructueux!

Alors, elle versa des larmes abondantes. Elle allait, bien que fort

propre en ses habits, jusqu’à les déchirer.

--Señora, fit à son tour don Rodrigue, assez content de la voir en cet

estrif, car il ne l’aimait point et pensait qu’elle lui en avait donné

raison, de tels déportements ne sont guère séants à la pudeur d’une

dame. En vérité, à quoi pensez-vous? L’on pourrait croire...

Pour la première fois devant Rodrigue, la comtesse parut décontenancée.

Toutefois, elle sut répondre, assez fièrement, avant de fuir:

--De la part d’un homme grossier, on ne saurait s’attendre qu’à des

impertinences! Je vous le quitte, Monsieur!

Mais, quelques instants plus tard, elle avouait à Chimène:

--Il est vrai, ma fille, que ce superbe Almanzor a fait sur mon cœur une

impression considérable! Si ses jours sont tranchés, je ne saurais

supporter ce nouveau malheur: je le suivrai certainement dans la tombe!

Rodrigue l’avait regardée disparaître avec un étrange souci, et comme

s’il eût songé à l’arrêter. L’effort d’une méditation profonde, à quoi

il était peu accoutumé, prêtait des rides à son front héroïque.

--Mon père, dit-il enfin au moine, les mariages entre infidèles et

chrétiennes sont-ils de tous points condamnables?

--Ce peut être, répondit le père Constantin, l’opinion des Espagnols;

mais leur louable fidélité aux principes ne va pas sans quelque

inconvénient pour la propagation de la foi. A Constantinople, le génie

intelligent de nos empereurs, qui sont pourtant des théologiens exacts,

a su y mettre un tempérament salutaire. Assez nombreuses sont les

princesses chrétiennes qui furent données en mariage à des rois païens,

à condition qu’elles pussent continuer à pratiquer la seule véritable

religion. Il en est résulté souvent des conversions bien précieuses et

inattendues... Je sais à quoi vous pensez: si votre projet, que je ne

désapprouve point, obtient le succès que vous souhaitez, moi-même

j’accompagnerai volontiers la comtesse en Mauritanie Tingitane après

avoir béni son union. Le sacrement rendra la mère de Mme Chimène la

seule épouse légitime de l’émir; on ne saurait demander davantage.

Il ajouta:

--Je ne pense point qu’Almanzor, dans la mortelle difficulté où le

voilà, fasse des objections à cette affaire, ni à la consécration du

mariage. Un homme qui a la corde au cou montre d’habitude des

dispositions accommodantes.

Le mariage eut lieu, en effet, quelques jours plus tard, dans la

chapelle de Bivar. La comtesse de Gormas paraissait si bien consolée

qu’on eût dit qu’elle avait rencontré en Ibérie les eaux du Léthé.

Almanzor, lui-même, n’était point d’humeur chagrine. Outre que de la

sorte il avait sauvé sa vie, qui est un bien à quoi les hommes sont

naturellement attachés, il se sentait orgueilleux, comme font les

Maures, d’être devenu l’époux d’une femme de race franque, encore

qu’elle ne fût point de la première jeunesse.

Leur caravane, quand ils quittèrent pour l’Afrique le château de Bivar,

fut bien belle et glorieuse. La comtesse eut des sourires pour tout le

monde, même pour don Rodrigue. Le bon seigneur Diègue suivit longtemps

du regard la file des mulets aux pentes des monts rugueux. Il disait:

--Ils sont un peu jeunes, un peu jeunes!... mais si amoureux! Cela me

rappelle...

Pour Rodrigue, il était également satisfait de la conclusion de cette

aventure. Chimène était redevenue parfaite; la señora de Gormas allait

être séparée d’elle et de lui par les colonnes d’Hercule; et, par

surcroît, il avait pris soin de retenir, sur son douaire, la rançon

d’Almanzor.

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