CONTE DES ROIS

A M. Mussolini.

Ayant adoré dans sa crèche le Messie qui venait de naître et déposé

devant Sa Majesté fragile des dons d’entre leurs richesses, de l’or, de

l’encens, de la myrrhe, les rois mages, avertis par un songe, se

gardèrent de retourner vers Hérode; mais contournant Jérusalem, parvenus

aux frontières de Juda par un autre chemin, ils se séparèrent pour

regagner chacun leur royaume; Gaspard, dont le visage est noir, prit au

sud pour se diriger, à travers l’Égypte, vers l’Éthiopie-d’Or, où le

soleil passe au milieu du ciel, partageant la coupole du firmament en

deux parties égales, et Melchior remonta au septentrion afin d’atteindre

les rives de l’Euxin, où l’attendait son peuple. Baalthazar regarda en

soupirant ses compagnons disparaître. Alors qu’il ne les voyait plus, il

cherchait encore à distinguer, au delà des vignes samaritaines, que la

saison avait dépouillées de leurs pampres et dont les ceps noueux

rampaient dans les pierrailles, les plumets noirs des chameliers de

Gaspard, les étendards que les cavaliers de Melchior brandissaient en

faisant cabrer leurs montures. Enfin, il tourna les pas de sa caravane

vers l’Orient: car il était sâr du pays de Nisibis, au pied des

montagnes dont le Tigre, de l’autre côté, ronge lentement les pentes

herbues.

Ce furent de longues étapes, silencieuses. Au delà de Tadmor, après

qu’on eut évité, par un grand détour, les régions inhospitalières de

l’Arabie déserte, Nazir, chef de la maison royale et conservateur des

coffres, ayant fait dresser le soir la tente de son maître, osa lui

dire:

--Roi des nations, berger des bergers, adorateur des grands dieux,

serviteur de la justice, toi, le juste, le vaillant, le fort, le savant!

je te vois, à mesure qu’avancent les roues de ton char, plus sombre et

plus découragé. En peut-il être à cette heure une raison? Toute ta vie,

tu l’avais consacrée à pénétrer le sens mystérieux des signes que les

astres font aux hommes. Et tu disais: «Cette science est-elle vraie? Si

les planètes n’étaient point toutes, comme on le pense de nos jours, sur

le même plan du ciel, à la même distance de la terre, mais au contraire

les unes plus proches et les autres plus éloignées--ainsi qu’il est

possible et même probable--leur influence ne s’exercerait pas de la même

manière sur les destinées humaines. Celles qui sont proches auraient une

action plus puissante, celles qui sont plus haut dans l’invisible éther,

perdraient leurs forces. Et ainsi, j’aurais épuisé mes études sur un

mensonge?» Or, voici qu’un de tes calculs au moins s’est trouvé juste.

Les astres t’ont dit: «Un enfant, dont la vie, et la mort, et la

destinée après la mort seront merveilleuses, vient de naître en tel

endroit de la terre. Marche, et tu le trouveras». Tu es parti, tu as

marché, tu l’as trouvé! Donc ton savoir n’était pas un rêve: les astres

sont les véritables dieux, étant les maîtres de la vie; tu as eu

possession de la vérité. Ne dois-tu pas te réjouir dans ton cœur?

--Et si c’était pourtant un hasard, Nazir? répondit le roi. Ai-je le

droit de croire qu’une seule expérience heureuse efface le doute de tant

d’horoscopes qui ne se sont point réalisés?... Pourtant il faut

continuer d’observer les astres. Quelque chose me dit que, malgré tout,

ils réservent l’explication du mystère universel: S’ils me mentent

aujourd’hui, à d’autres ils diront davantage et je ne me soucie point

d’ailleurs qu’il y ait jamais de certitude. Même il ne serait point bon

qu’il y en eût, car la curiosité des hommes doit rester éternelle, et si

cette curiosité était un jour rassasiée ils mourraient d’ennui... Non,

il faut que je te l’avoue, Nazir: ma peine a une cause plus basse. Sur

le sol étranger j’étais un voyageur pareil à tous les voyageurs; assuré

dans les pays sûrs, ne courant pas plus de dangers que vous tous, qui

m’accompagnez, dans ceux que parcourent des tribus pillardes. Mais voici

que nous avons touché la terre de Nisibis. Et tu sais...

--On a exécuté, avant ton départ, le dix-septième de ceux qui essayèrent

de te ravir la lumière, ô sâr de Nisibis. Il faut espérer qu’il n’est

plus d’assassins.

--N’y en eût-il plus, ma vie se passera comme s’il y en avait encore! Ce

n’est point la crainte de la mort, qui m’importune, ce sont les soins

qu’il faut que je prenne pour conserver ma vie. Mon palais a mille et

une chambres et je ne couche jamais dans la même. Mon corps est couvert

de sueur et je n’ose, ni jour ni nuit, ôter une lourde cotte faite de

cuir et de bronze. Si je sors, il faut que les hommes qui se prosternent

à mes pieds soient des espions que je paye; sinon, ils seront des

meurtriers. On m’appelle pourtant le roi juste, serviteur des grands

dieux; et quand j’interroge mon cœur, il me semble en effet que, le

sachant, je n’ai fait de mal à personne pour en tirer un bien personnel.

J’applique seulement les lois qui existaient avant ma naissance et qui

sans doute existeront après moi, car je n’en conçois pas d’autres, et

ceux qui m’entourent m’ont toujours affirmé qu’elles sont excellentes.

--Mais, tu es sâr, répliqua Nazir étonné. Ton destin est celui de tous

les sârs: il faut qu’un sâr soit gardé, ou assassiné. Ou bien gardé et

assassiné. L’un n’empêche pas l’autre.

--Il ne suffit pas que le sort soit inévitable pour qu’il paraisse doux

à celui qui le subit, répondit Baalthazar.

Comme il achevait ces paroles, le rideau de cuir de la tente se déchira:

il vit la pointe acérée d’un couteau, Nazir saisir son bras, lui faisant

signe de garder le silence. Et un homme entra. Dans l’obscurité, il

cherchait la couche du roi, qu’il pensait endormi. Nazir le terrassa et

deux hastaires kardoukes, accourus au bruit, lui attachèrent les

chevilles et les mains avec des lanières de cuir.

--Ma mère aussi était une Kardouke, fit l’homme amèrement.

Puis il se tut, et on le remit d’aplomb, d’une bourrade, sur ses pieds

vacillants:

--Tu vois, dit Baalthazar à Nazir: cela recommence!

Mais Nazir trouvait tout naturel que cela recommençât, et même utile,

car si les sârs ne couraient point toujours le risque d’être assassinés,

l’État n’eût plus été l’État qu’il connaissait, et lui, Nazir, se fût

trouvé moins certain d’y avoir sa place. Il conclut donc:

--O sâr, tout est dans l’ordre: il en sera de ce criminel comme des

dix-sept autres. Voilà tout.

--Tais-toi! fit Baalthazar, rudement... qu’on le détache!

Débarrassé de ses liens, l’homme s’agenouilla de lui-même et tendit le

cou. Puisqu’il était pris! Il savait les usages. Seulement, à mesure que

les instants coulèrent, d’attendre indéfiniment le choc de la masse

d’airain qui le ferait tomber comme un bœuf, et de ne point le recevoir,

une horreur nouvelle hérissa tous les poils de son corps.

--Relève-toi! dit Baalthazar.

L’homme se releva, mais sans se dresser haut sur ses pieds. Il demeura

accroupi, posture de suppliant. L’humilité lui venait, dans l’attente

éperdue d’un salut possible.

--Comment t’appelles-tu?

--Naouch.

--Naouch, dit Baalthazar, crois-tu que ce soit assez qu’on te fasse

mourir ici? Ce ne serait pas juste: j’ai attendu plus longtemps, moi,

j’attends encore; va-t-en!

Naouch le regarda et, tout à coup, sentit des gouttelettes de sueur

perler sur sa peau misérable. C’était une autre peur qui lui venait, une

peur d’homme et non plus de bête qui attend le coup: la peur de ce qu’on

ne sait pas.

--Puisque je te dis de t’en aller! répéta Baalthazar, en le poussant de

sa sandale.

Naouch leva sur lui deux pauvres yeux dilatés et déjà pleins d’une

épouvantable espérance.

--Quoi, dit-il, quoi... Est-ce que... est-ce que tu me fais grâce?

--Et toi, venais-tu pour m’annoncer ma grâce?

--Alors?...

--Alors, va-t-en... Je te ferai ce que tu voulais me faire: je te ferai

assassiner! Garde-toi comme je me garde. Et tu verras, oh! tu verras!

Naouch fit un bond hors de la tente et disparut dans la nuit.

--Faut-il le suivre? demanda Nazir.

--Pour quoi faire? fit Baalthazar. Tu n’as donc pas compris?

* * * * *

Naouch courut jusqu’à l’aurore. Il regardait perpétuellement derrière

lui. Et bien qu’il bût longuement à tous les ruisseaux, il avait

toujours soif; il tournait la langue dans sa bouche, avec un bruit

bizarre pour retrouver un peu de salive. Quand il fit jour, il s’aperçut

qu’il était seul, et pensa:

--Il n’y a personne, personne, et je vis!

Mais il crut entendre une voix qui demandait:

--Combien de temps vivras-tu? On te cherche, tu sais bien. Tous les

hommes sont tes ennemis. Ou plutôt, c’est pire, _tu ne sais pas_ quels

hommes sont tes ennemis!

Il rencontra un berger qui, le voyant si défait, lui tendit un morceau

de pain. Au moment de se jeter dessus, Naouch prit la fuite. Sans savoir

comment, s’étant caché tout le long de la route, il entra dans Nisibis.

--D’où viens-tu? interrogea quelqu’un qu’il connaissait. As-tu vu le

roi; il paraît qu’on a voulu l’assassiner?

Naouch l’abattit d’un coup de poing, sortit de la ville et s’enfonça

dans la montagne. Il y vécut dans une grotte, si longtemps que ses

vêtements pourris quittèrent son corps. Un jour, il crut distinguer des

hommes qui montaient vers lui. Il ne les attendit pas, et chercha un

autre abri. La nuit, il s’étendait sur des cailloux pointus pour que son

sommeil fût plus léger. Mais les battements de son cœur étaient devenus

si forts et douloureux qu’il croyait en rêvant, recevoir des coups de

poignard. Alors, il s’éveillait en sursaut.

Un jour, il revint à Nisibis et se jeta aux pieds du roi.

--Tue-moi, dit-il. En voilà assez: tue-moi!

--Tu sais maintenant ce que c’est que la vie d’un sâr! répondit le mage.

Et ils se mirent à pleurer tous les deux.

Quand le rideau s'est baissé · 第 3 / 12 题