Le 29 décembre 1672 (c'était un jeudi), Louis XIV, dans sa lettre datée

de Compiègne, écrit à Louvois: «Je ne partirai que dimanche (c'était le

1er janvier 1673), la reine m'ayant prié d'attendre ce jour-là pour

qu'elle fît ses dévotions avant de partir. Je serai mardi à

Saint-Germain.» Puis, à la fin de la lettre, il dit: «Depuis ma lettre

écrite, j'ai résolu de partir samedi pour arriver lundi à Saint-Germain,

la reine ayant changé de sentiment depuis ce que je vous ai marqué

ci-dessus.»

Le 23 avril (c'était un dimanche), Louis XIV alla, ainsi que la reine,

rendre visite à l'abbesse de Montmartre, et retourna en chassant jusqu'à

Saint-Germain par la plaine Saint-Denis. (_Gazette_, 1673; Paris, in-4º,

1674, p. 388.)

Page 272, ligne 3: Madame de la Fayette ridiculisait M. de Mecklenbourg.

Je présume que ce M. de Mecklenbourg, dont il est fait mention dans

cette lettre de madame de la Fayette, est le même personnage qu'on trouve

mentionné dans la _Gazette_ du 13 juillet, p. 691, dans ce curieux

article:

«Paris, 13 juillet 1673.

«La duchesse de Mecklenbourg est arrivée à Paris, et est logée à l'hôtel

Longueville. Le duc l'a vue pour la première fois chez la duchesse de

Longueville, en son logement des Carmélites au faubourg Saint-Jacques, où

ils eurent, en présence de cette princesse, une conversation de laquelle

ils furent tous deux fort satisfaits.»

Dans les deux éditions de la Vie de madame de Longueville et ailleurs,

j'ai en vain cherché sur ce fait des éclaircissements qui, sans aucun

doute, donneraient lieu à d'intéressants détails sur les mœurs de cette

époque.

Page 272, ligne 17: Grand joueur, dissipateur, galant et spirituel, de

Tott....

L'abbé de Choisy (_Mémoires_, t. LXIII, p. 268) l'accuse d'avoir dépensé

et mangé pour son compte personnel les premiers payements des six cent

mille écus du subside annuel que la France s'était engagée à payer à la

Suède. M. Mignet, dans son Analyse des documents des _Négociations

relatives à la succession d'Espagne_, t. IV, p. 140, dit que Louis XIV

fit payer au comte de Tott cent mille écus sur le subside dû à la Suède.

Page 279, ligne 21: Le père du marquis d'Ambres, colonel au régiment de

Champagne.

Les colonels qui précédèrent le marquis d'Ambres dans le commandement du

régiment de Champagne furent deux Grignan, Gaucher de Grignan en 1656 et

le comte de Grignan en 1654.

Page 280, ligne 6: il refusa net le titre de _monseigneur_ au maréchal

d'Albret.

Saint-Simon n'a pas connu les lettres de madame de Sévigné, et était fort

mal instruit des détails de cette affaire lorsqu'il dit que d'Ambres

s'est retiré du service pour avoir refusé le _monseigneur_ au ministre

Louvois.

Page 287, ligne 7: Aussi transi que la Fare.

Madame de la Fayette fait ici allusion aux soins passionnés que la Fare

rendait alors à la marquise de Rochefort, qui fut peu après madame la

maréchale de Rochefort. La Fare lui-même avoue qu'il y avait plus de

coquetterie de sa part et de la sienne que de véritable attachement; et

il ajoute que cela lui attira l'inimitié de Louvois, qui, lorsque cette

dame devint veuve, fut son consolateur. Une faute de copiste, qui est

dans la notice sur la Fare par M. Monmerqué, attribue à tort cette lettre

du 19 mai 1673 à madame de Sévigné, tandis que c'est une lettre qui lui

est adressée par madame de la Fayette. L'amour de la Fare pour madame de

la Sablière fut tout autre que pour la marquise de Rochefort. La Fare ne

fait pas difficulté d'avouer qu'il fut éperdument amoureux de madame de

la Sablière. (LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 184.)

Page 291, ligne 12: «Pulchérie n'a point réussi.»

L'auteur de l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de Corneille_, Paris,

1829, in-8º, p. 239, attribue ces mots, «Pulchérie n'a point réussi,» à

madame de Sévigné, ne faisant point attention que la lettre qui les

contient lui est adressée, mais n'est pas d'elle.

Page 291, ligne 20: La main qui crayonna, etc.

Ces vers sont de Corneille, dans son _Remercîment à Fouquet_.

Page 292, ligne 11: Tandis que Racine avait affadi.

A une telle assertion il faut des preuves. Je me bornerai à une simple

citation, et le lecteur en jugera.

Dans Corneille, Pulchérie, impératrice d'Orient, ouvre la scène avec Léon

son amant par une déclaration d'amour:

Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère;

Des feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire.

Je vous aime, et non point de cette folle ardeur

Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur;

Non d'un amour conçu par les sens en tumulte,

A qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte,

Et qui, ne concevant que d'aveugles désirs,

Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs:

Ma passion pour vous, généreuse et solide,

A la vertu pour âme et la raison pour guide,

La gloire pour objet, et veut sous votre loi

Mettre, en ce jour illustre, et l'univers et moi.

Passons à Racine. Mithridate, le fier et féroce Mithridate, obligé de

fuir, a fait courir le bruit de sa mort; il arrive, et ouvre la scène

avec Monime par une déclaration d'amour:

Je ne m'attendais pas que de notre hyménée

Je pusse voir si tard arriver la journée,

Ni qu'en vous retrouvant mon funeste retour

Fît voir mon infortune, et non pas mon amour.

C'est pourtant cet amour qui, de tant de retraites,

Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes;

Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux

Si ma présence ici n'en est point un pour vous.

Page 293, ligne 16: Avait succombé à l'entraînement de cette vie animée,

mais trop laborieuse, âgé seulement de cinquante-un ans.

QUE SAIT-ON SUR LA VIE DE MOLIÈRE?

Reprenons cette question, si souvent agitée dans ces derniers temps.

Du vivant même de Molière, lorsque sa réputation fit explosion dans le

monde par les représentations des _Précieuses_, on chercha à connaître

les aventures de sa jeunesse déjà écoulée, car il avait alors trente-sept

ans. Avant, «ce garçon nommé Molière,» ainsi que nous le dit Tallemant,

n'était connu que comme le chef d'une troupe de comédiens de campagne,

pour laquelle il composait des pièces, «où, dit encore Tallemant, il y a

de l'esprit, et qui sont comiques[778].» Cette troupe avait joué un

instant à Paris, et s'était fait remarquer par le talent supérieur d'une

actrice nommée Madeleine Béjart, sublime dans le rôle «d'_Épicharis_, à

qui Néron venait de donner la question.»

[778] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. X, p. 51, édit.

1840, in-12.

A Paris et dans la société, on sut bien ce qu'était la famille de Molière

et la vie qu'il avait menée avant que sa troupe vînt s'établir à Paris.

Mais le premier qui ait entretenu le public de la vie de cet auteur

d'une farce célèbre, de ce comédien devenu tout à coup illustre, fut un

de ses critiques, un de ses détracteurs. Dès l'année 1663, il donna une

vie abrégée de Molière[779], qui n'était pas encore le Molière du

_Misanthrope_ et du _Tartuffe_, de _l'École des Femmes_ et de _l'École

des Maris_. Il est curieux de voir de quelle manière un critique

malveillant parlait alors d'un auteur que Boileau, par un louable

sentiment d'indignation de ce qui s'était passé à sa mort, prétend, dans

de beaux vers, n'avoir pas été apprécié de son vivant.

[779] DE VISÉ, _Nouvelles nouvelles_, 3e partie, p. 217 et suiv.,

cité dans l'_Histoire du Théâtre françois_, par les frères

PARFAICT, t. VIII, p. 315.

«Comme il (Molière) peut passer pour le Térence de notre siècle, qu'il

est grand auteur et grand comédien quand il joue ses pièces et que ceux

qui ont excellé dans ces deux choses ont eu place en l'histoire, je puis

bien vous faire ici un abrégé de sa vie, et vous entretenir de celui dont

l'on s'entretient presque dans toute l'Europe, et qui fait si souvent

retourner à l'école tout ce qu'il y a de gens d'esprit à Paris.» Tout ce

que dit Visé sur la vie de Molière, sauf ce qui concerne la critique des

_Précieuses_, est parfaitement vrai et convenable. Visé ne parlait pas de

sa famille; mais il eut soin d'apprendre «que, si ce fameux auteur

s'était jeté dans la comédie, c'était par une inclination toute

particulière pour le théâtre; car il avait assez de bien pour se passer

de cette occupation et pour vivre honorablement dans le monde.»

Comme le père de Molière vivait alors, et avait un grand nombre d'enfants

de sa première femme, ceci prouve que son fils aîné avait eu sa part de

l'héritage de sa mère, morte en 1632, et que cette part était

considérable.

Ces détails sur la vie de Molière ne suffisant pas à la curiosité

publique, on interrogea ses camarades, et alors ils firent à leur manière

le roman de sa jeunesse. Les _ana_ faux, absurdes et ridicules se

multiplièrent, et accrurent le magasin des anecdotes dramatiques. C'est

avec ces _ana_ qu'en 1670 un pauvre versificateur composa sa pièce

d'_Élomire hypocondre_, ou _les Médecins vengés_, qui est une satire

contre Molière, mais qui paraît avoir été supprimée par sentence de

police[780]. C'est avec ces _ana_, qui allaient altérant la vérité à

mesure qu'ils passaient par un plus grand nombre de bouches, que

Grimarest composa un volume sur la vie de Molière, trente ans après sa

mort. Boileau dit, en parlant de cette vie, que l'auteur avait ignoré sur

Molière ce que tout le monde savait, et qu'il se trompait dans tout.

C'était, de la part de Boileau, une vérité poétique, c'est-à-dire fort

exagérée et en partie fausse.

[780] P. L. JACOB, _Catalogue de la bibliothèque de M. de

Soleinne_, t. II, p. 18.

La préface de l'édition des _OEuvres de Molière_ de 1682, écrite par deux

acteurs ses camarades, contenait une vie abrégée, mais très-exacte et

complète pour les faits principaux: il eût fallu la placer comme notice

dans toutes les éditions qu'on a données de notre grand comique. Ce n'est

pas ainsi qu'on a cru devoir procéder, et les éditeurs ont mis en tête de

leurs éditions de longues vies de Molière, et ont ajouté de nouveaux

_ana_ à ceux qu'on avait entassés précédemment. Un auteur récent a

recueilli avec un laborieux soin tout ce qu'il a pu trouver sur Molière,

et en a recomposé une vie qui a eu trois éditions et qui méritait son

succès par l'abondance des recherches. En profitant de ce travail,

exécuté avec conscience, on a pensé qu'il restait encore à la critique un

rôle à remplir: c'était d'écarter des témoignages qu'on avait recueillis

sur Molière tout ce qui n'a aucune valeur historique, et, en s'en tenant

à ceux qui en ont, de donner une idée précise et exacte de ce qu'on sait

de sa vie, jusqu'à l'époque où elle se confond avec l'histoire de ses

pièces et du théâtre français. L'explication d'un fait important dans la

vie de Molière, qu'on n'a pas remarqué et d'où dépend l'intelligence

complète de cette vie, manque, suivant nous, dans tout ce qu'on a écrit

sur ce sujet, et nous allons tâcher d'y suppléer.

D'abord, que l'on se rappelle bien toutes les découvertes faites de notre

temps, par des recherches obstinées dans les actes de l'état civil sur la

famille des Poquelin, sur le mariage et la naissance de Molière; que l'on

ait présent à la pensée les mœurs et les habitudes de ces temps; que

l'on combine ces données avec les seules assertions des contemporains qui

méritent confiance, c'est-à-dire celles de Donau de Visé dans les

_Nouvelles nouvelles_; de Lagrange et de Vinot, dans la préface des

_OEuvres_ de Molière, et de Tallemant, le premier en date, dans ses

_Historiettes_, on trouvera que les faits suivants ressortent seuls avec

certitude de toutes ces autorités.

Molière était le fils aîné d'un bourgeois de Paris qui exerçait une

profession lucrative et dont les chefs, depuis Louis XIII, avaient la

charge de tapissiers valets de chambre du roi. Cette continuité de la

même profession et de la même charge, donnée toujours en survivance à

l'aîné comme une chose héréditaire, nous montre que cette famille avait

conservé l'austérité de mœurs de l'ancienne bourgeoisie parisienne et

l'ordre et l'économie qui la distinguaient; enfin, que cette famille

était dans l'aisance, et jouissait de l'estime publique.

Il ne s'ensuit pas, comme on l'a très-bien observé, de ce que le père de

Molière avait, avec la charge de tapissier valet de chambre du roi, la

survivance pour son fils aîné, qu'il eût résolu invariablement de

transmettre cette charge exclusivement à ce fils: il devait désirer que

cette charge fût d'avance, après lui, maintenue dans sa famille, soit

pour pouvoir la vendre, soit pour en disposer en faveur d'un de ses

autres enfants, si celui auquel elle était conférée y renonçait.

Il est certain que le père de Molière ne destinait pas son fils aîné à

l'exercice de la profession de tapissier, puisqu'il le mit au fameux

collége de Clermont, tenu à Paris par les jésuites, et qui portait de nos

jours le nom de _Collége de Louis le Grand_. On sait que l'on y élevait

tous les enfants de la plus haute noblesse et des plus riches familles

bourgeoises.

Molière y fit des études complètes; «il s'y distingua, dit son camarade

la Grange, et il eut l'avantage de suivre feu M. le prince de Conti _dans

toutes ses classes_. La vivacité d'esprit qui le distinguait de tous les

autres lui fit acquérir l'estime et les bonnes grâces de ce prince[781].»

Ce frère du grand Condé, protecteur de Molière et de sa troupe avant

Louis XIV, était spirituel et malin. Très-pieux dans sa vieillesse, il

faisait des livres pieux; mais dans sa jeunesse il faisait tout autre

chose, et avait des inclinations toutes différentes. Comme il était

contrefait, on l'avait destiné à l'Église: les jésuites du collége de

Clermont durent donc diriger ses études vers la théologie. Poquelin fut

son condisciple dans cette étude, puisqu'on nous assure «qu'il eut

l'avantage de suivre M. le prince de Conti _dans toutes ses classes_;» et

cela ne peut s'appliquer qu'aux hautes classes, puisque, le prince étant

né en 1629, Molière avait sept ans plus que lui. On dut faire franchir

rapidement à Conti les classes élémentaires (si toutefois il les fit au

collége). Ce prince soutint ses thèses de philosophie au collége des

jésuites le 18 juillet 1644; puis il sortit de ce collége pour aller à

Bourges faire un cours de théologie, et revint à Paris soutenir ses

thèses de théologie le 10 juillet 1646.

[781] LA GRANGE, _Préface_ des OEuvres de Molière, 1682, t. I, p. 2.

Qu'était devenu son condisciple, le jeune Poquelin, dans cet intervalle?

Le souvenir des études théologiques qu'il avait faites avec le prince de

Conti s'était conservé. La Grange dit dans sa _Préface_: «Le succès de

ses études fut tel qu'on pouvait l'attendre d'un génie aussi heureux que

le sien: s'il fut fort bon humaniste, il devint encore plus _grand

philosophe_,» c'est-à-dire qu'il brilla comme écolier en philosophie. Or,

la philosophie, dans un collége de jésuites, devait se distinguer peu de

la théologie; et le père de Molière, après les succès obtenus par son

fils au collége, dut nécessairement penser à lui faire embrasser la

carrière qui ouvrait le plus de chances à ses talents et à son ambition;

et comme les le Camus, marchands drapiers, qui avaient leurs boutiques à

l'enseigne du _Pélican_ et dont la postérité occupa les plus belles

places dans la magistrature et dans l'Église, Jean Poquelin, riche

bourgeois de Paris et tapissier valet de chambre du roi, estimé pour ses

mœurs et sa probité, avait fondé de grandes espérances sur Jean-Baptiste

Poquelin, son fils aîné. Les services que, comme condisciple plus âgé et

plus instruit, il avait pu rendre au prince de Conti dans sa classe de

philosophie le confirmaient dans l'idée de lui faire embrasser la

carrière ecclésiastique. Jean Poquelin, s'étant vu frustré dans ses

projets relativement à ce fils aîné, les réalisa plus tard par un autre

de ses fils, Robert Poquelin, qui mourut docteur en théologie de la

maison et société de Navarre et doyen de la faculté de Paris.

Quant à Jean-Baptiste Poquelin, il fut impossible de songer à lui faire

prendre ce parti, parce que, né avec des passions ardentes pour les

femmes et pour le théâtre, il devint amoureux de Madeleine Béjart, alors

que, bien jeune encore, il siégeait souvent sur les bancs de la Sorbonne

pour assister, dans les jours solennels, aux thèses qu'on y soutenait.

Cette circonstance de sa vie fut celle que lui, sa famille et ses maîtres

étaient les plus intéressés à cacher. Mais Tallemant et d'autres la

connurent; on le voit clairement par ce passage de Grimarest, qui dit, en

finissant sa _Vie de Molière_[782]: «On s'étonnera peut-être que je n'aie

point fait M. de Molière avocat. Mais ce fait m'avait été absolument

contesté par des personnes que je devais supposer en savoir mieux la

vérité que le public, et je devais me rendre à leurs bonnes raisons.

Cependant sa famille m'a si positivement assuré du contraire que je me

crois obligé de dire que Molière fit son droit.» Jusque-là tout est bien;

mais vient ensuite une historiette absurde, et qu'il est d'autant plus

étonnant que Grimarest ait adoptée qu'elle est en quelque sorte la

contrefaçon de celle qui a été rapportée par Perrault[783]. J'ai donc dû

m'arrêter à ces mots, «Molière fit son droit,» parce qu'en effet le même

fait se trouve attesté par la Grange et Vinot, dans leur _Préface_[784]:

«Au sortir des écoles de droit, il choisit la profession de comédien par

l'invincible penchant qu'il se sentait pour la profession de comédien:

toute son étude et son application ne furent que pour le théâtre.» Ainsi

la Grange et Vinot ne disent pas que Molière se fit avocat, mais qu'il

fit son droit. Ce témoignage n'est nullement opposé à celui de Tallemant;

il le corrobore au contraire. Pour être d'Église, s'avancer et faire

fortune dans l'état ecclésiastique, l'étude du droit canonique était

nécessaire. L'abbé d'Aubignac, qui composa des pièces de théâtre, était

docteur en droit canonique.

[782] GRIMAREST, _Vie de M. de Molière_; Paris 1705, in-12.

[783] PERRAULT, _les Hommes illustres qui ont paru en France

pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel_; 1697,

in-folio, p. 70; édit. in-12, 1698, p. 190.--JEAN-LÉONOR LE

GALLOIS, sieur DE GRIMAREST, _la Vie de M. de Molière_, p. 18 et

313.

[784] Les _OEuvres de_ M. DE MOLIÈRE, 1682, p. 3 de la _Préface_,

non paginée.

Le droit canonique était même alors le seul qu'on enseignât à Paris.

L'étude du droit civil, rétablie par Philippe le Bel à Orléans, ne le fut

à Paris qu'en 1679[785]. Voilà pourquoi ceux qui surent que Molière avait

étudié en droit et qui écrivaient postérieurement à cette époque, sachant

qu'il n'avait pu alors étudier le droit civil à Paris, qu'on n'y

enseignait pas de son temps, l'ont fait étudier à Orléans; et c'est sur

cette supposition qu'a été bâtie la pièce d'_Élomire_, vingt-cinq ans

après que le jeune Jean-Baptiste Poquelin abandonna l'école de droit et

celle de la Sorbonne. Il fréquenta l'une et l'autre; Tallemant et la

Grange sont unanimes sur ce point, mais ils ne disent rien de plus: par

conséquent, ils s'accordent à prouver qu'il ne fut ni séminariste ni

avocat; et ce dernier rectifie tous les biographes de Molière, dont aucun

n'a apprécié avec assez de justesse les matériaux dont ils faisaient

usage.

[785] MONMERQUÉ, dans la 2e édition de Tallemant des Réaux, t. X,

p. 51.

Continuons de recueillir le témoignage de Tallemant, qui est le plus

ancien, et qui n'avait rien à déguiser: «Donc Jean-Baptiste Poquelin

quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Béjart): il en

fut longtemps amoureux....»

C'est dans les premiers temps de cette liaison qu'il faut placer ce que

dit Perrault, qui, chef de service dans la maison du roi, devait être

bien instruit de ce qui concernait l'estimable Jean Poquelin, tapissier

du roi et de sa famille. «Jean-Baptiste Poquelin, dit Perrault, prit la

résolution de former une troupe de comédiens pour aller dans les

provinces jouer la comédie. Son père, bon bourgeois de Paris et tapissier

du roi, fâché du parti que son fils avait pris, le fit solliciter, par

tout ce qu'il avait d'amis, de quitter cette pensée, promettant, s'il

voulait revenir chez lui, de lui _acheter une charge telle qu'il la

souhaiterait_, pourvu qu'elle n'excédât pas ses forces. Ni les prières ni

les remontrances de ses amis, soutenues de ces promesses, ne purent rien

sur son esprit[786].» Cela était trop simple et trop vrai; et il faut que

Perrault y ajoute sur le grand comique une de ces mille historiettes qui

couraient les rues.--Laissons-la, et continuons Tallemant: «...Il en fut

longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit, et

l'épousa.» Il n'y a pas là l'erreur ni la confusion qu'on a cru y voir.

Tallemant écrivait ces lignes lorsque aucune pièce de Molière n'était

encore connue à Paris; Molière était alors dans le midi de la France;

l'on savait que c'était la Béjart qui l'avait enlevé à sa famille, et

qu'ils faisaient ménage ensemble. Entre comédiens, cela suffisait pour

les considérer comme mari et femme. Et ce _mariage_ dura longtemps,

puisqu'on a la preuve que, plus de quatorze ans après l'origine de leur

liaison, c'était Madeleine Béjart qui tenait la caisse et touchait

l'argent qui revenait à Molière[787]. Lorsqu'il épousa Armande Béjart,

elle était si jeune qu'on crut qu'elle était la fille de sa sœur

Madeleine Béjart, qui l'avait élevée; et comme l'_union_ de Madeleine

avec Molière était déjà ancienne, on l'accusa d'avoir épousé sa propre

fille. On a récemment trouvé un document[788] qui prouve que Madeleine

Béjart était réellement considérée comme le personnage principal de la

troupe de comédiens où se mit Molière, et que Tallemant avait raison

lorsqu'il en parlait ainsi. Dans un recueil de vers imprimé en 1646, on

apprend que lorsque le duc de Guise partit pour Naples, il fit présent de

ses habits aux comédiens de toutes les troupes de Paris, dont les noms se

trouvent dans ce livre avec ceux des principaux acteurs qui les

dirigeaient, à savoir: la troupe du Marais, Floridor; celle du

Petit-Bourbon, le Capitan; celle de l'hôtel de Bourgogne, Beauchâteau; et

enfin une quatrième troupe qui n'est pas autrement désignée que par les

noms de la Béjart, de Beys et de Molière.

[786] PERRAULT, _Hommes illustres_, 1692, in-folio, p. 79; édit.

1698, in-12, p. 190.

[787] Registre de la Grange, cité par M. Taschereau, _Hist. de la

vie et des ouvrages de Molière_, 3e édit., p. 228.

[788] PAULIN PARIS, cité par M. BAZIN dans la _Revue des Deux

Mondes_, 15 juillet 1847;--les _Commencements de la vie de

Molière_, p. 6 du tirage à part.--Le recueil indiqué par M.

Paulin Paris est l'_Eslite des bons vers choisis dans les

ouvrages des plus excellents poëtes de ce temps_; Paris, chez

Cardin-Besongne, 1653, 2e partie, _Recueil de diverses poésies_,

p. 15.

De ces trois personnes qui sont ici nommées comme chefs d'une quatrième

troupe, deux étaient connues comme auteurs: c'étaient Madeleine Béjart et

Charles Beys; ils faisaient des pièces de théâtre; Molière se contentait

d'en jouer[789].

[789] Voyez le _Catalogue_ des pièces de Charles Beys, dans le

Catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne, par le

bibliophile Jacob, p. 243, no 119, à savoir: _le Jaloux sans

sujet_, tragi-comédie, 5 actes; _l'Hospital des fous_, 5 actes;

_Aline, ou les Frères rivaux_, 5 actes. Toutes ces pièces ont été

imprimées en 1637; _les Illustres fous_, en 1653. Aucun historien

ou éditeur de Molière n'a connu la liaison de Beys avec Molière.

Ceci, et ce que dit Tallemant, que la Béjart avait joué à Paris avec une

troupe qui n'y fut que quelque temps, se trouve confirmé par ce

paragraphe important de la _Préface_ de la Grange et Vinot:

«Il tâcha, dans les premières années, de s'établir à Paris avec plusieurs

enfants de famille qui, par son exemple, s'engagèrent comme lui dans la

partie de la comédie, sous le titre de _l'Illustre théâtre_; mais ce

dessein ayant manqué de succès (ce qui arrive à beaucoup de nouveautés),

il fut obligé de courir les provinces du royaume, où il commença de

s'acquérir une fort grande réputation[790].»

[790] Les _OEuvres de_ M. DE MOLIÈRE, 1682, in-12, p. 3 de la

préface.

La première mention de _l'Illustre théâtre_ serait bien plus ancienne,

s'il est vrai qu'une pièce de Magnon, imprimée en 1645, porte, sur le

titre, qu'elle y a été représentée[791].

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 27 / 28 段