exclusif pour les écrits des mystiques, madame de Sévigné fut la première
qui en fut instruite; mais cette confidence d'un ami qu'elle estimait
tant n'eut sur elle qu'une faible influence. Madame de Sévigné aimait
trop ses enfants, ses amis, le monde pour aimer Dieu à la manière de sa
grand'mère et du saint évêque de Genève, qu'elle appelle son grand-père,
ne se faisant aucun scrupule de badiner plaisamment sur l'usage qui avait
prévalu de ne pas séparer les noms vénérés de Frémyot de Chantal et de
François de Sales.
Lorsqu'il fallut se résoudre à quitter Grignan, madame de Sévigné ne
pensait plus qu'avec effroi à l'instant fatal où elle se séparerait de sa
fille. Dans la Provence, elle n'avait vu qu'elle, elle ne regrettait
qu'elle; et elle n'eût pu surmonter sa douleur sans la promesse que lui
fit madame de Grignan de venir la rejoindre. La diplomatie d'une
assemblée de députés des villes et des communautés, les intrigues du
palais d'un gouverneur de province n'intéressaient que médiocrement une
femme habituée aux agitations d'une cour où luttaient les ambitions les
plus élevées, où se décidait la fortune de tant de hauts personnages,
d'une cour dont l'éclat et la splendeur s'accroissaient chaque jour par
la gloire du monarque qui y régnait. Le pays où madame de Grignan se
trouvait heureuse de dominer plaisait peu à madame de Sévigné: la pâle
verdure des oliviers, le sombre aspect des cyprès, l'ardeur desséchante
d'un ciel d'azur fatiguaient ou attristaient ses regards. Ce château de
Grignan, exposé à tous les vents, sans abri contre les rayons brûlants du
soleil, d'où l'œil plane orgueilleusement sur des champs pierreux et
infertiles, lui faisait regretter les beaux ombrages de Livry. A cette
Provence si vantée elle préférait sa verte Bourgogne et sa Bretagne
inculte. Lyon, Aix, Marseille, Toulon avaient charmé sa curiosité, mais
ne pouvaient lui faire oublier Paris, Versailles, Saint-Germain. La
nouveauté des aspects et des objets qui s'offraient à ses regards lui
rendait plus chers encore les endroits où elle avait passé son enfance,
sa jeunesse, les plus belles années de sa vie. C'est dans ces lieux si
pleins de ses souvenirs et de ses vives émotions que nous allons la
suivre.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
CHAPITRE PREMIER.
Chapitre I, page 1, et chapitre III, p. 67.
_Sur les voyages de madame de Sévigné de Paris aux Rochers et des Rochers
à Paris._
Madame de Sévigné mit exactement le même temps pour se rendre de Paris
aux Rochers que pour retourner des Rochers à Paris; dans ces deux fois,
elle n'arriva au lieu de sa destination que le dixième jour. Partie le
lundi matin, 18 mai, de Paris (lettre du lundi 18 mai 1671 en partant, t.
II, p. 76, édit. G.), elle n'arriva aux Rochers que le mercredi de la
semaine suivante (t. II, p. 85, édit. G.).
Pour retourner à Paris, elle partit le mercredi 9 décembre 1671 (t. II,
p. 307, édit. G.), et elle n'arriva que le vendredi 18 décembre de la
semaine suivante. Dans les deux fois, le calcul des distances nous donne
le même nombre de lieues: quatre-vingt-trois lieues et demie. Elle
faisait donc environ huit lieues et un quart par jour, et, en retranchant
le jour de repos, neuf lieues et un quart.
La première fois, elle ne s'était arrêtée pour séjourner qu'après un
trajet de soixante lieues, à Malicorne, chez le marquis de Lavardin. La
seconde fois, à son retour à Paris, elle part des Rochers le mercredi;
et, pour éviter le pavé de Laval, elle va coucher chez madame de Loresse,
parente de madame de Grignan (lettres des 9 et 13 décembre 1671, t. II,
p. 308 et 310, édit. G.), où elle paraît avoir séjourné. Là on la fait
consentir à prendre deux chevaux de plus, et chacune de ses deux calèches
est attelée de quatre chevaux. Loresse est un domaine situé à la gauche
de la route de Vitré ou des Rochers, à mille ou douze cents toises de
Beaulieu et de Montjean, près de trois autres lieux nommés la
Brianterie, le Rocher, les Loges (voyez carte de Cassini, no 97). Ainsi
madame de Sévigné, pour éviter le pavé de Laval, au lieu de continuer
droit vers l'est, se dirigea au sud. Arrivée par Argentré à Loresse, où
elle coucha, elle avait fait seulement le premier jour dix mille toises
ou cinq lieues. De Loresse, il est probable qu'elle prit la route tracée
dans Cassini, qui se dirigeait au nord-est depuis Montjean sur
Saint-Berthevin, où elle rejoignit, après avoir traversé une partie de la
forêt de Concise, la route de Laval. Ce trajet jusqu'à Laval est de neuf
mille toises, quatre lieues et demie; mais nous voyons, dans la lettre du
13 décembre, que madame de Sévigné ne s'arrêta à Laval que pour prendre à
la poste les lettres de sa fille: ainsi elle alla ce jour-là coucher à
Mêlay.
De Laval à Mêlay on compte dix mille sept cents toises, ou cinq lieues de
poste et un quart. Ainsi madame de Sévigné, en partant de Loresse, avait
fait dix lieues de poste, ou quarante kilomètres. Par ces détours, elle
allongea sa route de quatre lieues au moins entre les Rochers et Mêlay.
De Mêlay à Malicorne (lettre du dimanche 13 décembre 1671, t. II, p.
309), où madame de Sévigné alla probablement coucher, la distance (par
Sablé) est de vingt mille toises, ou dix lieues de poste; de Malicorne au
Mans, quinze mille cinq cents toises, ou sept lieues et un quart de
poste; et du Mans à Paris, en passant par Chartres, d'après le livre de
poste (les autres distances ont été mesurées par nous sur les cartes de
Cassini), on compte cinquante-trois lieues de poste (lettre du vendredi
18, t. II, p. 313). Madame de Sévigné ne mentionne aucun lieu dans cet
intervalle; il est probable qu'elle coucha à Chartres et à Bonnelle:
ainsi elle avait mis dix jours à faire ces quatre-vingt-sept lieues.
J'apprends par une lettre de M. Grille, le savant bibliothécaire de la
ville d'Angers, que l'ancienne famille de Loresse existe encore dans le
département de la Mayenne. Une demoiselle de Loresse habite Laval, où
elle a fondé une maison de refuge pour les orphelins. Sa terre est située
dans la commune de Montjean, à dix-huit kilomètres au sud-ouest de Laval,
sur la route stratégique, et sur l'ancien chemin de Vitré à Malicorne. Le
château, qui remonte au XVIe siècle, avec des reconstructions et
réparations des XVIIe et XVIIIe, est de fort belle apparence; il est
entouré de bois, et on y arrive par de longues avenues. Tout annonce que
la race des Loresse était de haut parage et possédait une grande fortune.
Page 37, ligne 7: Une maison avec cour et jardin, qu'on appelait _la Tour
de Sévigné_.
Il paraît que cette maison de Vitré a été aliénée du vivant de madame de
Sévigné, ou peu de temps après sa mort; car il n'en est pas fait mention
dans l'état des biens-fonds de la maison de Sévigné, donné à la suite de
la lettre du marquis de Sévigné, publiée pour la première fois en 1847,
par M. Monmerqué. Dans cet état, il n'est parlé que des biens-fonds qui
suivent, avec leur évaluation (p. 21):
LA TERRE DES ROCHERS 120,000 fr.
LA TERRE DE BODEGAT 120,000
LA TERRE DE SÉVIGNÉ 18,000
LES TERRES DONNÉES PAR MADAME D'ACIGNÉ A
MADAME DE SÉVIGNÉ 60,000
LA TERRE DE BURON 100,000
Cependant, comme dans son acte mortuaire, daté du 28 mars 1713 (il mourut
le 26), le marquis de Sévigné est qualifié de seigneur des Rochers, de
Bodegat, _d'Estrelles, de Lestremeur, de Lanroz et autres lieux_, il est
possible qu'à cause de leur peu de valeur, ou parce qu'elles étaient
grevées de charges et d'hypothèques, il ait négligé de faire mention de
la _Tour de Sévigné_ aussi bien que des terres _d'Estrelles, de
Lestremeur, de Lanroz_ et autres lieux.
CHAPITRE II.
Page 48, ligne 17: Ce noble et grand édifice.
Pour juger ce qu'était le château de Grignan avec ses tourelles gothiques
et l'élégance italienne de sa façade moderne, il faut voir les dessins
qui en ont été faits dans le temps où il n'était point encore dégradé, et
qui se trouvent dans le tome LXIX du grand recueil intitulé _France_
(_département de la Drôme_), qui est au cabinet des estampes de la
Bibliothèque nationale. Les gravures de ce château, qu'on a publiées
depuis, n'en donnent qu'une idée imparfaite. Les vues, dans le volume
indiqué, sont au nombre de trois: l'une représente la façade sur le
chemin de Valréas; une autre, la façade du côté du potager, et enfin
cette même vue moins étendue, mais plus en grand, pour ce qui concerne
l'édifice seul. Il existe une bonne lithographie des ruines de ce
château, dessinée par Sabattier, lithographiée par Eugène Ciceri, une
autre plus petite dessinée par Veyran et gravée par Bonjan.
CHAPITRE III.
Page 68, ligne 12: Elle y coucha, pour la première fois, le 7 mai 1672.
J'apprends par M. Monmerqué qu'une quittance de Coulanges semble prouver
que madame de Sévigné se trouvait dans cette maison le 7 avril, ce qui
n'est pas en contradiction avec ses lettres, vu la proximité de la maison
qu'elle devait quitter et de celle qu'elle devait occuper.
«Transaction signée par Philippe de Coulanges, abbé de Livry, demeurant
rue Sainte-Anastase, paroisse Saint-Gervais, devant Gabillon, notaire, le
7 avril 1672.»
Un autre acte démontre que, le 18 avril 1671, elle demeurait rue de
Thorigny.
«Acte de vente par dame Marie de Rabutin-Chantal, veuve de Henri, marquis
de Sévigné, demeurant à Paris, en son _hôtel, rue de Thorigny_, paroisse
Saint-Gervais, comme ayant les droits cédés de Françoise-Marguerite, dame
de Grignan, sa fille, et se portant fort de son fils mineur, émancipé, à
Jean Boisgelin, vicomte de Meneuf, président à mortier du parlement de
Rennes, propre audit marquis de Sévigné, de la terre de la Baudière,
située paroisse Saint-Didier, évêché de Rennes, moyennant quarante mille
livres; cette vente passée, le 18 avril 1671, chez Gabillon, notaire à
Paris, et ses collègues.»
Page 75, ligne 8: Et il fit insérer le programme de ce prix dans la
Gazette.
Dans ce programme, il est dit que «c'est pour mettre au-dessus du
corinthien et du composite qui est au dedans de la cour du Louvre; et que
si quelqu'un a trouvé quelque belle pensée qu'il ne puisse modeler, il
sera reçu à en apporter le dessin pour être modelé par les sculpteurs de
Sa Majesté, s'il se trouve le mériter.» On ne songeait pas alors à
revenir au gothique.
Page 81, ligne 5: Un grand nombre d'ouvrages.
D'Olivet a donné une liste des ouvrages de l'abbé Cotin, qui paraît
complète; cependant il donne à ses Poésies chrétiennes la date de 1657,
et j'ai un volume intitulé _Poésies chrétiennes_ de l'abbé COTIN, à
Paris, chez Pierre le Petit, M DC LXVIII. Le privilége porte: «Achevé
d'imprimer, pour la première fois, le 15 mars 1668.» Ce volume commence
par un poëme intitulé _la Madeleine au sépulchre de Jésus-Christ_, et il
se termine par des _Vers au roi sur son retour de la Franche-Comté_, qui
sont nécessairement postérieurs à 1657.--D'Olivet ni l'auteur de
l'article _Cotin_ dans la _Biographie universelle_ n'ont point connu ce
volume.
Page 82, ligne 2: Humilier son sot et insolent orgueil.
Pour donner une idée de la fatuité de Cotin, il suffira de citer un
passage de ses _OEuvres galantes_, t. I, p. 14.
«Mon chiffre, c'est deux CC entrelacés, qui, retournés et joints
ensemble, feraient un cercle. Je m'appelle Charles, comme vous savez; et
parce que mes énigmes ont été traduits[769] en italien et en espagnol, et
que mon _Cantique des cantiques_ a été envoyé par toute la terre, à ce
qu'a dit un deviseur du temps, ou, si vous voulez, un faiseur de devises,
il m'a bien voulu, de sa grâce, appliquer ce mot des deux chiffres d'un
grand prince et d'une grande princesse, Charles, duc de Savoie, et
Catherine d'Autriche:
_Juncta orbem implent._
Cela veut dire un peu mystiquement que mes œuvres rempliront le rond de
la terre, quand elles seront toutes reliées ensemble.» Nous pourrions
transcrire beaucoup d'autres passages de ce genre qui justifient ce que
Molière a dit de lui:
Je vis, dans le fatras des écrits qu'il nous donne,
Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne,
La constante hauteur de sa présomption,
Cette intrépidité de bonne opinion,
Cet indolent état de confiance extrême,
Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit,
Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit,
Et qu'il ne voudrait pas changer sa renommée
Contre tous les honneurs d'un général d'armée.
(_Les Femmes savantes_, act. I, sc. III, t. VI, p. 111 et 112,
édit. de 1676.)
[769] Cotin fait le mot _énigme_ masculin, et on était partagé
alors sur le genre de ce mot; on le faisait assez indifféremment
masculin ou féminin. (Voyez RICHELET, _Dictionnaire_, 1680, t. I,
p. 286, au mot _Énigme_.)
Que dire de M. Rœderer, qui, dans son _Mémoire pour servir à l'histoire
de la société polie_, p. 314, prétend que Molière n'a pas eu en vue Cotin
dans le rôle de Trissotin, parce que Trissotin est un homme marié et non
un prêtre, et parce que Boscheron, l'auteur de l'insipide recueil
intitulé _le Carpenteriana_, a rapporté une anecdote évidemment fausse
sur _les Femmes savantes_, qu'à tort a copiée l'exact auteur de la vie de
Molière? M. Rœderer croit que cette application de Trissotin à Cotin est
une supposition gratuite des commentateurs de Molière. M. Rœderer ignore
donc que le sonnet et le madrigal ridiculisés dans _les Femmes savantes_
se trouvent textuellement dans les _OEuvres de Cotin_; que Visé, en
rendant compte dans le _Mercure galant_ (t. I, lettre du 12 mars 1672) de
la première représentation des _Femmes savantes_, nous apprend que
Molière lui-même, pour prévenir les suites que pouvait avoir l'outrage
qu'il allait se permettre contre un homme de lettres, un prêtre ridicule,
mais estimé, crut devoir faire au public, avant la représentation de sa
pièce, une déclaration pour désavouer l'intention d'aucune application
qu'on pourrait en faire? Visé prétend que l'idée de cette application du
personnage de Trissotin à Cotin est due à une querelle que Molière avait
eue avec ce dernier huit ans avant la représentation des _Femmes
savantes_; il termine en faisant l'éloge de Cotin, et en disant qu'un
homme de son mérite ne doit pas se mettre en peine d'une telle
application. Enfin M. Rœderer oublie l'épigramme qui fut composée sur
Trissotin et Cotin en 1682, et ce qu'ont dit et écrit sur ce sujet
Boileau, Brossette, son commentateur, le P. Niceron, d'Olivet, Bayle,
Baillet et tous ceux qui ont le mieux connu l'histoire de ces temps.
Contre l'usage, un silence absolu sur Cotin paraît avoir été gardé par
l'abbé Dangeau lorsqu'il lui succéda à l'Académie française, et aussi par
le directeur de l'Académie, chargé de répondre au récipiendaire. Cotin
mourut en janvier 1682; et l'obscurité où il vécut dans ses dernières
années fut telle que des hommes comme Richelet et Baillet ont ignoré
l'époque de sa mort et ont commis des erreurs qui ont été reproduites
dans plusieurs ouvrages.
Page 84, ligne 18: Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, mourut
trois mois avant la première représentation des _Femmes savantes_.
La duchesse de Montausier n'était pas non plus à la première
représentation des _Précieuses ridicules_, qui eut lieu le 18 novembre
1659; car alors elle se trouvait à Angoulême, soignant sa fille, malade
de la petite vérole. (_Mémoires sur la vie de M. le duc de Montausier_,
t. I, p. 142.)
Ceci n'infirme en rien, mais plutôt confirme ce qu'on fait dire à Ménage
dans le _Ménagiana_, t. II, p. 65, que mademoiselle de Rambouillet,
madame de Grignan et tout l'hôtel de Rambouillet étaient à cette première
représentation des _Précieuses ridicules_. «Nous remarquons, dit un
auteur, de _singulières bévues_ sur les personnages accessoires, qui
ôtent toute autorité à ce récit. A cette époque, mademoiselle de
Rambouillet était, depuis quatorze ans, madame de Montausier, et elle
n'avait pas manqué de se rendre à Angoulême avec son mari. Madame de
Grignan avait suivi le sien en Provence.» Ces lignes, écrites par un
historien sérieux et de beaucoup de mérite, sont vraiment _singulières_.
Les paroles prêtées à Ménage ou dites par lui (peu importe) prouvent
qu'il n'y avait que deux des filles de madame de Rambouillet à la
représentation des _Précieuses ridicules_. Celle qui était mariée (madame
de Grignan) ne pouvait avoir été rejoindre son mari en Provence,
puisqu'il n'y était pas, et qu'il n'avait rien à y faire; mademoiselle de
Rambouillet n'était pas non plus avec son mari, puisqu'elle n'en avait
pas et qu'elle était mademoiselle de Rambouillet, et non madame de
Montausier. Le même auteur dit qu'il est las de lire cette anecdote, tant
elle lui paraît suspecte. Nous croyons pouvoir assurer que cette
anecdote, en ce qui concerne la présence des personnes désignées, quand
elle aurait été avancée sans autorité, n'en est pas moins véritable. En
effet, elle n'est pas seulement vraisemblable, mais il nous paraît
impossible qu'elle ne soit pas vraie. Qu'on se reporte à cette époque où,
dans la haute société, il n'existait pas un seul mari, un seul père qui
ne fût flatté d'entendre mettre sa femme ou sa fille au rang des
_précieuses_, au rang des femmes qui fréquentaient l'hôtel de
Rambouillet; qu'on juge de l'effet que dut produire sur un tel public
cette simple annonce des comédiens: _Première représentation des
Précieuses ridicules!_ Pas une seule des personnes qui étaient admises
chez madame de Rambouillet, si elle n'était empêchée, ne dut manquer à
cette représentation.
Page 89, ligne 7: Et que madame de Montespan jeûnait austèrement tous
les carêmes.
Ce ne fut point cette année (1671), comme le prétend M. Rœderer dans son
_Histoire de la société polie_, p. 299, ch. XXVII, que, par des scrupules
de religion, Louis XIV fut sur le point de se séparer de madame de
Montespan, mais à la fin de l'année 1675. M. Rœderer a été trompé par la
mauvaise édition qu'a donnée la Beaumelle des _Lettres de madame de
Maintenon_, t. II, p. 100, lettre 2e à madame de Saint-Géran. Les
dernières lignes n'appartiennent pas à cette lettre, qui est bien donnée,
d'après l'autographe, par Sautereau de Marcy dans son édition des
_Lettres de Maintenon_, t. II, p. 110. Dans cette édition, le passage sur
lequel s'appuie M. Rœderer et les lignes qui suivent ne s'y trouvent
pas. L'_Histoire de Bossuet_ par le cardinal de Bausset (liv. V, VIII, t.
II, p. 44, 4e édit., 1824, in-12) et les lettres de Bossuet (20 juillet
1675, t. XXXVII des _OEuvres_) ne laissent aucun doute sur l'époque et
les circonstances de cette tentative infructueuse pour engager le roi à
répudier sa maîtresse.
Page 90, ligne 5: La place d'honneur était réservée à la Vallière.
Les Mémoires de Maucroix, que je cite en note, ont été publiés par la
Société des bibliophiles de Reims, et tirés à un très-petit nombre
d'exemplaires. De Maucroix fut député par le chapitre de Reims pour
complimenter le Tellier, qui, de coadjuteur, avait été nommé archevêque.
De Maucroix se rendit pour cet objet, en août 1671, avec trois autres
chanoines ses collègues, à Fontainebleau, où la cour était alors; et
voici comme il raconte ce qu'il vit, en attendant qu'il pût être reçu par
l'archevêque:
«M. Barrois et moi, ayant vu les carrosses de S. M. qui étaient dans la
cour de l'Ovale, nous attendîmes près d'une heure; et enfin nous vîmes le
roi monter en calèche, madame la Vallière placée la première, le roi
après, et ensuite madame de Montespan, tous trois sur un même siége, car
la calèche était fort large. Le roi était fort bien vêtu, d'une étoffe
brune avec beaucoup de passements d'or; son chapeau en était bordé. Il
avait le visage assez rouge. La Vallière me parut fort jolie, et avec
plus d'embonpoint qu'on ne me l'avait figurée. Je trouvai madame de
Montespan fort belle; surtout elle avait le teint admirable. Tout
disparut en un moment. Le roi, étant assis, dit au cocher: Marche! Ils
allaient à la chasse du sanglier.» _Mémoires de_ M. FR. DE MAUCROIX, ch.
XX, 2e fascicule, p. 33.
CHAPITRE IV.
Page 107, lignes 5 et 9: Madame de Brancas avait été une des femmes les
plus compromises... On crut que la beauté de mademoiselle de Brancas...
La femme du comte de Brancas se nommait Suzanne Garnier. Au volume III,
p. 217, du Recueil de chansons historiques, mss. de la Bibliothèque
nationale, un des couplets porte:
Brancas vend sa fille au roy,
Et sa femme au gros Louvoy.
Ménage disait que l'on ne pouvait faire l'histoire de son temps sans un
recueil de vaudevilles; mais dans ces recueils, si pleins d'impureté,
toujours les faits vrais et scandaleux sont exagérés, et ils en
renferment un grand nombre évidemment calomnieux. Il est cependant
remarquable qu'on ne trouve pas un seul couplet qui inculpe madame de
Sévigné, et ils en renferment plusieurs qui font son éloge. Quant à
Suzanne Garnier, comtesse de Brancas, ces recueils en font presque une
autre comtesse d'Olonne, et il y est dit (t. III, p. 195, année 1668):
Brancas, depuis vingt ans,
A fait plus de cent amants.
Dans le nombre de ces amants, l'annotateur cite d'Elbœuf, Beaufort,
d'Albret, Lauzun, Bourdeilles, comte de Matha, Monnerot, Partisan,
Fouquet.
Page 112, ligne 18: On sut d'autant plus gré à mademoiselle de Lenclos
d'en prendre la peine.
En 1672, on fit sur Ninon un couplet qui ne peut être cité en entier, car
les muses des chansonniers de cette époque étaient presque toujours
ordurières, même lorsque le sujet semblait appeler d'autres idées et
d'autres expressions:
On ne reverra, de cent lustres,
Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon,
Qui s'est mise, en dépit.....,
Au nombre des hommes illustres.
(_Recueil de chansons historiques_, mss. de
la Biblioth. nationale, vol. III, p. 551.)
Page 117, lig. 22: A un bon mot de Ninon sur la comtesse de Choiseul.
Le passage de madame de Sévigné est ainsi: «La Choiseul ressemblait,
comme dit Ninon, à un printemps d'hôtellerie. La comparaison est
excellente.»
Ce passage de la lettre de madame de Sévigné a été mal compris. On a cru
qu'il s'agissait de mauvais tableaux représentant le Printemps, exposés
dans les cabarets. Nullement. D'assez bons artistes de cette époque
avaient fait graver des têtes de femmes d'une beauté idéale, pour
représenter toutes les expressions et toutes les formes que la beauté
peut revêtir; ils désignaient ces têtes par un titre qui indiquait leurs
intentions allégoriques: c'était la _Langueur_, le _Désir_, la
_Dévotion_, les _Muses_, les _Grâces_, le _Printemps_, l'_Été_, etc. Des
copistes imitèrent ces gravures d'une manière grossière, et les
enluminèrent de couleurs fortes, pour les cabarets, les hôtelleries de
passage et les gens du peuple; et c'étaient là les seules gravures qu'on
y voyait, comme aujourd'hui des _Bonaparte_ et des scènes de la
révolution. Comparer une femme à l'élégante et gracieuse figure nommée
_le Printemps_ était en faire un grand éloge et dire qu'elle était fort
belle; mais dire qu'elle ressemblait à la caricature de cette gravure,
beaucoup plus connue que l'original, c'était la rendre ridicule, c'était
exciter le rire, et faire, comme dit madame de Sévigné, une excellente
comparaison.»
CHAPITRE V.
Page 123, ligne 16: On ouvrit à Cologne des conférences.
Charles-Albert, dit d'Ailly, duc de Chaulnes, conduisait ces conférences.
Dans le _Recueil de chansons historiques_ (mss. de la Bibl. nationale,
1673, vol. IV, p. 73), on trouve une chanson qui prouve que le sérieux
des négociations n'empêchait pas les intrigues amoureuses des
personnages français réunis à Cologne. Élisabeth Férou, femme du duc de
Chaulnes, avait avec elle, comme demoiselle de compagnie, une très-belle
personne nommée mademoiselle Auffroy, qu'on appelait par plaisanterie _la
Princesse_. Elle fut aimée de Berthault et par Anne Tristan de la Baume;
mais, selon l'annotateur de la chanson, un certain abbé de Suze parvint à
supplanter tous ses rivaux.
Page 124, ligne 10: La duchesse de Verneuil.