[739] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 390.

[740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit.

G.; _ibid._, p. 87, édit. M.

Les causes qui empêchaient Corbinelli d'augmenter sa trop modique fortune

étaient faciles à deviner, et sans doute madame de la Fayette avait trop

de pénétration pour ne pas les reconnaître; mais il devait lui convenir

de feindre l'ignorance sur ce point. La Rochefoucauld, Marsillac, dont

elle disposait, madame Scarron, madame de Thianges, Segrais et tant

d'autres avaient à la cour d'autres choses à faire qu'à user leur crédit

pour obtenir des grâces en faveur d'un ami qui ne les sollicitait pas,

qui ne flattait personne, qui restait attaché aux grands dont il était

l'ami, même lorsqu'ils étaient exilés, comme Vardes et comme Bussy. En ne

se montrant pas plus empressés que lui de changer pour un peu d'argent

son heureuse existence, ne lui rendait-on pas service? Pouvait-on lui

donner des fonctions lucratives sans lui imposer en même temps des

devoirs à remplir, sans lui ôter l'admirable emploi qu'il faisait de ses

loisirs indépendants? Lui qui avait toujours vécu libre et heureux, lui

qui donnait tous ses moments à la satisfaction de son cœur et de son

esprit, comment eût-il pu supporter le supplice d'avoir pour pensée

principale le soin d'amasser de l'argent? Comment eût-il pu subir la

torture d'assujettir toutes ses actions à ce but unique? Un si dur

esclavage eût été incompatible avec le bonheur dont il a joui pendant sa

vie séculaire. Son calme philosophique se peint tout entier dans cette

réponse à Bussy:

«J'aurais un fort grand besoin, Monsieur, que le bruit de ma dévotion

continuât: il y a si longtemps que le contraire dure que ce changement en

ferait peut-être un dans ma fortune. Ce n'est pas que je ne sois

pleinement convaincu que le bonheur et le malheur de ce monde ne soit le

pur et unique effet de la Providence, où la fortune et le caprice des

rois n'ont aucune part. Je parle si souvent sur ce ton-là qu'on l'a pris

pour le sentiment d'un bon chrétien, quoiqu'il ne soit que celui d'un bon

philosophe.» Il informe ensuite Bussy qu'avec madame de Sévigné et madame

de Grignan ils ont lu Tacite tout l'hiver; «et, ajoute-t-il, je vous

assure que nous le traduisons très-bien[741].» Ce _nous_ s'applique moins

à lui qu'à ses compagnes, qui n'auraient pas entrepris de traduire Tacite

sans son secours. Il apprend de même à Bussy qu'il a fait un gros traité

de rhétorique en français, un autre de l'art historique, et un gros

commentaire sur l'_Art poétique_ d'Horace. Mais il lui parle surtout de

la philosophie de Descartes, à l'étude de laquelle il s'est plus

particulièrement adonné depuis un an: «Sa métaphysique me plaît; ses

principes sont aisés et ses déductions naturelles. Que ne l'étudiez-vous?

Elle vous divertirait avec mesdemoiselles de Bussy (Bussy avait ses deux

filles avec lui). Madame de Grignan la sait à miracle, et en parle

divinement. Elle me soutenait l'autre jour que plus il y a d'indifférence

dans l'âme, et moins il y a de liberté. C'est une proposition que

soutient agréablement M. de la Forge dans un traité de l'_Esprit de

l'homme_, qu'il a fait en français et qui m'a paru admirable[742].»

Bussy, qui ne comprend rien à la philosophie de Descartes, qui n'a pas lu

le traité de la Forge, répond spirituellement: «Puisque madame de Grignan

vous soutient que plus il y a d'indifférence dans une âme, moins il y a

de liberté, je crois qu'elle peut soutenir qu'on est extrêmement libre

quand on est passionnément amoureux[743].» Bussy avait raison de se

railler de cette proposition, parce qu'il entendait par indifférence

cette faculté positive que nous avons de nous déterminer à choisir entre

deux contraires, c'est-à-dire à affirmer ou à nier une même chose[744].

Mais Descartes entendait par indifférence cet état neutre de l'âme dans

lequel elle se trouve quand elle ne sait à quoi se déterminer; «de sorte,

disait-il, que cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point

emporté vers un côté plutôt que vers un autre, par le poids d'aucune

raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt un défaut ou

un manquement dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté; car

si je voyais toujours clairement ce qui est vrai, ce qui est bon, je ne

serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je

devrais faire; et ainsi je serais entièrement libre sans jamais être

indifférent[745].» Et, à l'aide du copieux commentaire de Louis de la

Forge sur ce texte de Descartes, madame de Grignan prouvait

victorieusement la vérité de son prétendu paradoxe.

[741] BUSSY, _Suite des Mémoires manuscrits_, p. 38 et 39 (15

juillet 1673), t. III, p. 166, édit. G.; _ibid._, t. III, p. 96,

édit. M.

[742] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet 1673), t. III, p. 167, édit.

G.

[743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 173, édit.

G.--_Ibid._, t. III, p. 96.

[744] _Traité de l'esprit de l'homme, de ses facultés et

fonctions et de son union avec le corps, suivant les principes de

René Descartes_, par LOUIS DE LA FORGE, docteur en médecine,

demeurant à Saumur; Paris, Michel Robin, 1666, in-4º, p. 144-148.

[745] LOUIS DE LA FORGE, _De l'esprit de l'homme_, 1666, in-4º,

p. 145-147-156, chap. XI, _De la Volonté_.

Descartes avait rouvert chez les modernes le champ de bataille, fermé

depuis des siècles, à cet antagonisme philosophique qui résulte de la

double nature de l'homme spiritualiste et sensualiste; il avait renouvelé

le combat entre l'idée et la sensation, entre l'esprit et la matière.

L'intelligence de l'homme est-elle pourvue d'une force inhérente à son

essence? est-elle douée de la faculté de percevoir, ou n'est-elle que le

miroir sur lequel s'empreint la perception? L'idée pure existe-t-elle par

elle-même, ou n'est-elle que la sensation transformée? Ces doctrines

opposées s'étaient autrefois personnifiées chez les Grecs dans Aristote

et dans Platon. Descartes, en se plaçant dans le camp de ce dernier,

étonna le monde par la hardiesse des sublimes efforts de son génie

scrutateur et par la manière décisive, absolue avec laquelle il paraît

résoudre les plus difficiles problèmes de la pensée humaine. Par

l'enchaînement serré de ses idées, il semble vouloir toujours démontrer,

comme a dit son disciple de la Forge, «qu'il en est des vérités comme des

êtres: elles dépendent toutes les unes des autres; elles sont toutes

jointes, ou comme des effets à leurs causes, ou comme des causes à leurs

effets, ou comme des propriétés à leur essence[746].»

[746] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 350.

Près d'un quart de siècle s'était écoulé depuis la mort de Descartes, et

les partisans de ses doctrines n'avaient cessé de s'accroître parmi ceux

que recommandaient la profondeur de leur esprit, l'universalité de leur

savoir et la pratique des plus hautes vertus. Les théologiens surtout, en

adoptant cette philosophie, la complétèrent; ils ajoutèrent le sentiment

à l'idée, l'amour à la raison. Ainsi modifiée, cette philosophie n'était

nullement contraire à la foi et aux décisions de l'Église, que Descartes

respecta toujours, mais en plaçant le doute comme sentinelle impitoyable

aux portes de l'intelligence, et en n'y admettant que l'absolu. Ce

système tendait à accroître l'orgueil de l'homme et sa confiance dans son

intelligence, et, par l'abus de la raison, à faire tomber l'esprit humain

dans les abîmes sans fond du scepticisme; ou, par l'excès de l'exaltation

religieuse, à vaporiser ses forces dans les nuages du mysticisme. Ce

double danger, auquel le cartésianisme ne put échapper, le discrédita, et

prépara le succès de la philosophie sensualiste du siècle suivant. Mais,

à l'époque qui nous occupe, le cartésianisme était en progrès; et ses

partisans avaient, pour le défendre contre ses antagonistes, toute

l'ardeur des néophytes. Ce qui caractérise ce siècle si différent du

nôtre, c'est que ce fut à des femmes que s'était adressé Descartes pour

hâter le succès de ses méditations ardues. La palatine princesse

Élisabeth et la reine Christine avaient été ses disciples et ses

protectrices; et, après sa mort, nombre de femmes se glorifiaient

d'apprécier sa philosophie, et se déclaraient cartésiennes. Dans cette

lettre à Corbinelli, où Bussy exprime, pour lui et pour sa fille, le

regret de n'avoir personne pour les mettre en train sur la nouvelle

philosophie, il manifeste le désir de l'apprendre, et il ajoute: «Mais, à

propos de Descartes, je vous envoie des vers qu'une de mes amies a faits

sur sa philosophie; vous les trouverez de bon sens, à mon avis[747].»

Cette pièce de vers, de l'une des plus savantes et des plus spirituelles

correspondantes de Bussy, mademoiselle Dupré, fut imprimée dans le

recueil du P. Bouhours, avec ce titre: _l'Ombre de Descartes_[748]. Dans

ces vers, l'ombre de Descartes s'adresse à mademoiselle de la Vigne,

comme elle cartésienne, comme elle aussi connue par son talent pour la

poésie. Mademoiselle de la Vigne, fille d'un médecin et fort belle, pour

se livrer avec plus de liberté à ses goûts pour l'étude, ne se maria

point: elle était alors âgée de trente-neuf ans, et il paraît que ses

savants entretiens sur la philosophie cartésienne lui avaient acquis une

assez grande réputation pour que (même en accordant toute licence à

l'hyperbole poétique) mademoiselle Dupré ait osé faire parler de la

manière suivante l'ombre de Descartes:

Par vos illustres soins mes écrits à leur tour

De tous les vrais savants vont devenir l'amour;

J'aperçois nos deux noms, toujours joints l'un à l'autre,

Porter chez nos neveux ma gloire avec la vôtre,

Et j'entends déjà dire en cent climats divers:

Descartes et la Vigne ont instruit l'univers.

[747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 171, édit.

G.; t. III, p. 96, édit. M.

[748] _Recueil de vers choisis_, 1693, in-12, p. 25, édit. de

Hollande, p. 27.--_Ibid._, édit. de Paris, 1701, p. 34 et 38.

L'épître à mademoiselle de la Vigne, dont Bussy envoya une copie aux

hôtes du château de Grignan, dut y être lue avec plaisir. Alors, comme

nous l'apprend Corbinelli, on s'occupait à Grignan de l'étude de la

philosophie de Descartes. Elle était le seul aliment à ce besoin de

discussion qui semble inhérent à l'esprit humain et sans lequel il

tomberait dans une ennuyeuse torpeur. Les bulles, les querelles des

jansénistes et des jésuites paraissaient suspendues, et les réguliers de

Port-Royal avaient été réintégrés dans leurs couvents. Dès l'année 1668,

le grand Arnauld avait obtenu la permission de reparaître. Boileau, qui

l'avait souvent rencontré chez le premier président M. de Lamoignon, et

s'était lié d'amitié avec ce grand docteur de Sorbonne, lui avait

courageusement adressé sa nouvelle épître[749] sur la fausse honte qui

nous empêche d'avouer que nous sommes convaincus des vérités que nous

avions repoussées: le satirique se disposait à faire imprimer l'arrêt

burlesque en faveur des nouveautés philosophiques de Descartes, Gassendi

et autres, qu'il avait composé pour prévenir un arrêt sérieux que

l'Université songeait à obtenir du parlement contre ceux qui

enseigneraient dans les écoles d'autres principes que les principes

d'Aristote. Madame de Sévigné en avait reçu (en septembre 1671) une copie

manuscrite, tandis qu'elle était en Bretagne[750]. Cette pièce, qu'elle

avait d'abord trouvée parfaite et pleine d'esprit[751], devint pour elle

admirable quand sa fille, à laquelle elle l'avait envoyée, l'eut

approuvée.

[749] _OEuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1744,

in-8º, t. I, p. 185 et 186. Cette épître fut écrite en 1673, et

était la cinquième dans l'ordre de la composition. Voyez BOILEAU,

t. II, p. 28, édit. de Berriat Saint-Prix.

[750] _Ibid._, t. IV, p. 108-143-144.--Édit. Saint-Marc, t. III,

p. 98.--3e édit. de Berriat Saint-Prix.

[751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 septembre 1671), t. II, p. 217,

218 et 233, édit. G.; t. II, p. 182-195, édit. M.--L'arrêt fut

composé le 12 août 1671; il en circula des copies; il ne fut

imprimé qu'en 1674.

Ainsi madame de Sévigné se trouvait bien disposée pour recevoir les

leçons de Corbinelli et de sa fille, qui voulaient faire d'elle une

prosélyte de Descartes. Le livre de Louis de la Forge était

merveilleusement choisi comme moyen d'instruction: c'était un excellent

ouvrage d'exposition cartésienne; il ne contenait rien de neuf, rien qui

ne fût déjà dans Descartes, dans ses Méditations, dans ses réponses aux

objections, ses principes, son traité des passions, ses lettres; mais

tout cela était recueilli et commenté avec méthode et clarté; et, de nos

jours, le savant et véridique historien de la philosophie du XVIIe siècle

a jugé que, même après la lecture des œuvres du maître, ce traité d'un

de ses meilleurs disciples méritait d'être connu pour lui-même et

complétait sa doctrine psychologique en quelques points secondaires[752].

La longue préface du docteur de Saumur est peut-être la meilleure et la

plus importante partie de son ouvrage; elle en est certainement la plus

adroite. Il savait que les plus grands obstacles qui s'opposaient à

l'établissement du cartésianisme dans les écoles et dans les séminaires

étaient les doctrines d'Aristote et de saint Augustin, qui y dominaient

depuis longtemps; et il s'attache à démontrer que les points fondamentaux

de la philosophie cartésienne se retrouvent dans Aristote et dans saint

Augustin, et surtout que ce dernier «ne pensait pas autrement que M.

Descartes touchant la nature de l'âme[753].»

[752] DAMIRON, _Histoire de la philosophie au XVIIe siècle_;

1846, t. II, p. 24 à 29.

[753] _Traité de l'esprit de l'homme, par_ LOUIS DE LA FORGE,

_docteur en médecine à Saumur_; Préface, p. 9-40.

Pour Aristote, madame de Sévigné en faisait bon marché: elle ne l'avait

pas lu. Mais quant à saint Augustin, c'était tout différent: elle

connaissait et comprenait très-bien la doctrine de ce premier des

métaphysiciens de la chrétienté, et elle y adhérait fortement. Les

lectures qu'elle avait faites de Nicole, de Pascal, les sermons de

Bourdaloue, ses entretiens avec les Arnauld, avec Bossuet, Mascaron

l'avaient rendue très-forte en théologie.

En arrivant en Provence, elle dit à Arnauld d'Andilly: «Vous seriez bien

étonné si j'allais devenir bonne à Aix! Je m'y sens quelquefois portée

par un esprit de contradiction; et voyant combien Dieu y est peu aimé, je

me trouve chargée d'en faire mon devoir... Je suis plus coupable que les

autres, _car j'en sais beaucoup_[754].»

[754] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1672), t. III, p. 130,

édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 59 et 60, édit. M.

Elle faisait cet aveu à Arnauld d'Andilly plutôt par humilité que par

vanité, et pour montrer qu'elle ne voulait pas s'excuser sur ses

manquements à la religion par l'ignorance de ses devoirs. Nous savons

qu'elle cachait sa science, sous ce rapport bien différente de sa

fille[755]. On ne peut douter que, dans les entretiens qu'elle eut à

Grignan avec elle et avec Corbinelli, elle n'ait opposé de fortes

objections aux raisonnements qu'on lui produisait et qu'on puisait dans

le traité du docteur de Saumur.

[755] Voyez 3e partie de ces _Mémoires_, p. 421-429-435.

Dans ces intéressants et sérieux débats, madame de Sévigné n'aura pas

oublié de faire remarquer que de la Forge dit, au début de son ouvrage,

qu'il ne prétend se servir, dans ses démonstrations, d'aucune des vérités

que la foi nous a révélées, parce que de tels arguments ne sont pas bons

à employer en philosophie, «dont le principal but est, dit-il, de

découvrir les vérités où la seule lumière naturelle peut

atteindre[756];» mais qu'ensuite, lorsqu'il veut démontrer l'immortalité

de l'âme, il n'en peut trouver d'autre preuve certaine que les promesses

de Dieu faites à l'homme par la révélation; car Dieu, dont toutes les

âmes émanent, peut, dans sa toute-puissance, anéantir ce qu'il a lui-même

créé[757].

[756] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 5,

ch. I. Dessein et division du traité.

[757] _Ibid._, p. 67, chap. VII, _Que l'esprit est immortel_.

Madame de Sévigné dut surtout faire observer que les philosophes

cartésiens, qui prétendent ne procéder que selon une méthode rigoureuse,

et avoir constamment en main la pierre de touche du doute pour éprouver

la réalité et le degré de pureté de chaque vérité, sont, au contraire,

dans leurs spéculations hardies, les plus téméraires, les plus

dogmatiques de tous les philosophes; qu'ils étaient souvent fort obscurs

dans leurs démonstrations et dangereux pour les vérités de la foi[758];

et que surtout ils avaient le grand défaut d'abuser du raisonnement et de

fatiguer en vain l'attention, en la fixant sur des matières qui sortent

des limites imposées à l'entendement humain et à la nature périssable de

l'homme, comme, par exemple, lorsque de la Forge entreprend d'examiner

quel sera l'état de l'âme après la mort[759]. Quels furent les résultats

des conférences tenues à Grignan sur ces graves sujets entre madame de

Sévigné, madame de Grignan et Corbinelli? Nous les connaissons par les

lettres subséquentes de madame de Sévigné; nous les avons déjà fait

entrevoir à nos lecteurs par des citations extraites de quelques-unes de

ces lettres, mais nous ne les avons pas résumés d'une manière assez

précise. Ces résultats furent que madame de Sévigné demeura plus que

jamais convaincue de l'inanité de la philosophie cartésienne pour prouver

la vérité de la foi. Cela se montre évidemment dans ses lettres, par

quelques railleries qu'elle et sa fille s'adressent[760], et par le

besoin qu'elles manifestent de se convaincre mutuellement et de

s'entretenir sur ces matières. Madame de Sévigné parle plus souvent

qu'avant son séjour à Grignan de son _père Descartes_; elle se dit de

plus en plus _bête_ pour comprendre les grandes vérités de sa doctrine;

et sa fille, pour la provoquer à son tour, lui demande si elle est

toujours «cette petite dévote qui ne vaut guère[761].»

[758] Voyez les passages de BOSSUET cités par M. JULES SIMON dans

son _Introduction aux OEuvres philosophiques de_ BOSSUET; Paris,

Charpentier, 1843, p. V et VI.

[759] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 403,

chapitre XXV, _De l'état de l'âme après la mort_.

[760] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 422-429. Les

lettres citées suffisent, mais elles n'y sont pas toutes.

[761] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 423.

Mais, chose remarquable, les effets de ces conférences furent tout autres

pour Corbinelli. Dans ses lettres à Bussy, il nous apprend qu'il est

philosophe; peu après, madame de Sévigné se vante que Corbinelli ne

négligera plus la religion, depuis qu'il a appris à la connaître. En

effet, il s'était converti; mais en se convertissant il resta cartésien;

et sa foi, exaltée par l'effet de ses opinions philosophiques, le

transporta dans la région du mysticisme. Madame de Grignan fut

très-mécontente de ce changement qui s'était opéré dans l'esprit de

Corbinelli; elle se permit de l'appeler _le mystique du diable_[762].

[762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 454,

édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 109, édit. M.

«Mais je vous gronde, répondit madame de Sévigné, de trouver notre

Corbinelli _le mystique du diable_. Votre frère en pâme de rire [ce

frère, à la fin de sa vie, devint plus mystique que Corbinelli]; je le

gronde comme vous. Comment! _mystique du diable_, un homme qui ne songe

qu'à détruire son empire, qui ne cesse d'avoir commerce avec les ennemis

du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église! un homme qui

ne compte pour rien son chien de corps, qui souffre la pauvreté

_chrétiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse de

célébrer les perfections et l'existence de Dieu!... Et vous appelez cela

_le mystique du diable_!... Il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui

fait rire d'abord et qui pourrait surprendre les simples. Mais je

résiste, comme vous voyez; et je soutiens le fidèle admirateur de sainte

Thérèse, de ma grand'mère et du bienheureux Jean de la Croix[763].»

Yupez, ou Jean de la Croix, qui fut avec sainte Thérèse le législateur

des carmes déchaussés, est un des auteurs mystiques dont les ouvrages ont

été le plus répandus; et Corbinelli devait d'autant mieux se plaire à

leur lecture qu'il était familiarisé avec la langue espagnole, si

harmonieuse, si expressive, si bien adaptée à la sensation de la vive

flamme de l'amour de Dieu et des angoisses de l'âme, délices et tourments

du solitaire voué à la vie contemplative.

[763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197 et 198,

édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 305 et 306, édit. M.--Remarquez que

madame de Sévigné ne dit pas _saint_ Jean de la Croix, parce

qu'il ne fut canonisé que longtemps après (en 1726); mais elle

dit le _bienheureux_, parce qu'il avait été béatifié en 1675.

Cependant la mysticité de Corbinelli n'a jamais affaibli son attachement

pour ses amis, ni même diminué son estime pour la philosophie

cartésienne. Le savant Huet s'était montré, dans sa jeunesse, partisan

de Descartes; mais longtemps après il combattit sa doctrine, et voulut

jeter du ridicule sur son auteur quand ce grand homme abandonna sa patrie

pour devenir le courtisan d'une reine de Suède[764]. Corbinelli prit à

cette occasion la défense de Descartes; et ses amis, auxquels il lut son

écrit, l'engagèrent à le terminer et à le publier; mais il n'en fit rien.

Jamais il ne put se résoudre à faire imprimer aucun de ses ouvrages; et

madame de Sévigné nous en donne la raison quand elle dit de lui: «Vous le

connaissez, il brûle tout ce qu'il griffonne: toujours vide de lui-même

et plein des autres, son amour-propre est l'intime ami de leur

orgueil[765].» C'est par cette raison que des nombreux ouvrages de

Corbinelli dont il est fait mention dans ses lettres, aucun n'a été

imprimé, et qu'on a seulement publié cinq petits volumes qui ne

contiennent que des extraits de livres de littérature légère[766]. On n'y

a point admis les extraits de livres composés sur des sujets pieux, les

seuls auxquels il se complaisait dans sa vieillesse. «Il a, dit madame de

Sévigné, un Malaval qui le charme; il a trouvé que ma grand'mère et

l'amour de Dieu de notre _grand-père_ saint François de Sales étaient

aussi spirituels que sainte Thérèse. Il a tiré de ces livres cinq cents

maximes d'une beauté parfaite; il va tous les jours chez madame le

Maigre, très-jolie femme, où l'on ne parle que de Dieu, de la morale

chrétienne, de l'évangile du jour: cela s'appelle des conversations

saintes; il en est charmé, il y brille; il est insensible à tout le

reste[767].» Ceci se rapporte à une époque postérieure à celle dont nous

traitons. Lorsque Corbinelli était à Grignan avec madame de Sévigné et sa

fille, il s'entretenait alors du Tasse avec la première et des

_Méditations_ de Descartes avec la seconde[768]; mais il ne se

préoccupait nullement de la _Pratique facile pour élever l'âme à la

contemplation_, de François Malaval.

[764] Dans un petit écrit malin, intitulé _Nouveaux mémoires pour

servir à l'histoire du cartésianisme_, par M. G. de l'A., 1692

(75 pages). Ces initiales sont celles de Gilles de l'Aunais; mais

cet ouvrage n'est pas de lui; il prêta son nom à Huet, qui ne

voulut pas s'avouer l'auteur de cet écrit. Tout le monde sut

qu'il était de l'évêque d'Avranches. D'Olivet, bien instruit, l'a

inscrit dans la liste des ouvrages de ce dernier. Voyez

_Huetiana_, 1722, in-12, _Éloge de Huet_, p. XXIII.

[765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 455,

édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 110, édit. M.

[766] _Recueil de tous les beaux endroits des ouvrages des plus

célèbres auteurs de ce temps_, divisés en cinq tomes; 1696 (5

vol. in-18).

[767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 455,

édit. G.; t. IX, p. 110, édit. M.

[768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1672), t. III, p. 116,

édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 46, édit. M.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 23 / 28 段