[740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit.
G.; _ibid._, p. 87, édit. M.
Les causes qui empêchaient Corbinelli d'augmenter sa trop modique fortune
étaient faciles à deviner, et sans doute madame de la Fayette avait trop
de pénétration pour ne pas les reconnaître; mais il devait lui convenir
de feindre l'ignorance sur ce point. La Rochefoucauld, Marsillac, dont
elle disposait, madame Scarron, madame de Thianges, Segrais et tant
d'autres avaient à la cour d'autres choses à faire qu'à user leur crédit
pour obtenir des grâces en faveur d'un ami qui ne les sollicitait pas,
qui ne flattait personne, qui restait attaché aux grands dont il était
l'ami, même lorsqu'ils étaient exilés, comme Vardes et comme Bussy. En ne
se montrant pas plus empressés que lui de changer pour un peu d'argent
son heureuse existence, ne lui rendait-on pas service? Pouvait-on lui
donner des fonctions lucratives sans lui imposer en même temps des
devoirs à remplir, sans lui ôter l'admirable emploi qu'il faisait de ses
loisirs indépendants? Lui qui avait toujours vécu libre et heureux, lui
qui donnait tous ses moments à la satisfaction de son cœur et de son
esprit, comment eût-il pu supporter le supplice d'avoir pour pensée
principale le soin d'amasser de l'argent? Comment eût-il pu subir la
torture d'assujettir toutes ses actions à ce but unique? Un si dur
esclavage eût été incompatible avec le bonheur dont il a joui pendant sa
vie séculaire. Son calme philosophique se peint tout entier dans cette
réponse à Bussy:
«J'aurais un fort grand besoin, Monsieur, que le bruit de ma dévotion
continuât: il y a si longtemps que le contraire dure que ce changement en
ferait peut-être un dans ma fortune. Ce n'est pas que je ne sois
pleinement convaincu que le bonheur et le malheur de ce monde ne soit le
pur et unique effet de la Providence, où la fortune et le caprice des
rois n'ont aucune part. Je parle si souvent sur ce ton-là qu'on l'a pris
pour le sentiment d'un bon chrétien, quoiqu'il ne soit que celui d'un bon
philosophe.» Il informe ensuite Bussy qu'avec madame de Sévigné et madame
de Grignan ils ont lu Tacite tout l'hiver; «et, ajoute-t-il, je vous
assure que nous le traduisons très-bien[741].» Ce _nous_ s'applique moins
à lui qu'à ses compagnes, qui n'auraient pas entrepris de traduire Tacite
sans son secours. Il apprend de même à Bussy qu'il a fait un gros traité
de rhétorique en français, un autre de l'art historique, et un gros
commentaire sur l'_Art poétique_ d'Horace. Mais il lui parle surtout de
la philosophie de Descartes, à l'étude de laquelle il s'est plus
particulièrement adonné depuis un an: «Sa métaphysique me plaît; ses
principes sont aisés et ses déductions naturelles. Que ne l'étudiez-vous?
Elle vous divertirait avec mesdemoiselles de Bussy (Bussy avait ses deux
filles avec lui). Madame de Grignan la sait à miracle, et en parle
divinement. Elle me soutenait l'autre jour que plus il y a d'indifférence
dans l'âme, et moins il y a de liberté. C'est une proposition que
soutient agréablement M. de la Forge dans un traité de l'_Esprit de
l'homme_, qu'il a fait en français et qui m'a paru admirable[742].»
Bussy, qui ne comprend rien à la philosophie de Descartes, qui n'a pas lu
le traité de la Forge, répond spirituellement: «Puisque madame de Grignan
vous soutient que plus il y a d'indifférence dans une âme, moins il y a
de liberté, je crois qu'elle peut soutenir qu'on est extrêmement libre
quand on est passionnément amoureux[743].» Bussy avait raison de se
railler de cette proposition, parce qu'il entendait par indifférence
cette faculté positive que nous avons de nous déterminer à choisir entre
deux contraires, c'est-à-dire à affirmer ou à nier une même chose[744].
Mais Descartes entendait par indifférence cet état neutre de l'âme dans
lequel elle se trouve quand elle ne sait à quoi se déterminer; «de sorte,
disait-il, que cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point
emporté vers un côté plutôt que vers un autre, par le poids d'aucune
raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt un défaut ou
un manquement dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté; car
si je voyais toujours clairement ce qui est vrai, ce qui est bon, je ne
serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je
devrais faire; et ainsi je serais entièrement libre sans jamais être
indifférent[745].» Et, à l'aide du copieux commentaire de Louis de la
Forge sur ce texte de Descartes, madame de Grignan prouvait
victorieusement la vérité de son prétendu paradoxe.
[741] BUSSY, _Suite des Mémoires manuscrits_, p. 38 et 39 (15
juillet 1673), t. III, p. 166, édit. G.; _ibid._, t. III, p. 96,
édit. M.
[742] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet 1673), t. III, p. 167, édit.
G.
[743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 173, édit.
G.--_Ibid._, t. III, p. 96.
[744] _Traité de l'esprit de l'homme, de ses facultés et
fonctions et de son union avec le corps, suivant les principes de
René Descartes_, par LOUIS DE LA FORGE, docteur en médecine,
demeurant à Saumur; Paris, Michel Robin, 1666, in-4º, p. 144-148.
[745] LOUIS DE LA FORGE, _De l'esprit de l'homme_, 1666, in-4º,
p. 145-147-156, chap. XI, _De la Volonté_.
Descartes avait rouvert chez les modernes le champ de bataille, fermé
depuis des siècles, à cet antagonisme philosophique qui résulte de la
double nature de l'homme spiritualiste et sensualiste; il avait renouvelé
le combat entre l'idée et la sensation, entre l'esprit et la matière.
L'intelligence de l'homme est-elle pourvue d'une force inhérente à son
essence? est-elle douée de la faculté de percevoir, ou n'est-elle que le
miroir sur lequel s'empreint la perception? L'idée pure existe-t-elle par
elle-même, ou n'est-elle que la sensation transformée? Ces doctrines
opposées s'étaient autrefois personnifiées chez les Grecs dans Aristote
et dans Platon. Descartes, en se plaçant dans le camp de ce dernier,
étonna le monde par la hardiesse des sublimes efforts de son génie
scrutateur et par la manière décisive, absolue avec laquelle il paraît
résoudre les plus difficiles problèmes de la pensée humaine. Par
l'enchaînement serré de ses idées, il semble vouloir toujours démontrer,
comme a dit son disciple de la Forge, «qu'il en est des vérités comme des
êtres: elles dépendent toutes les unes des autres; elles sont toutes
jointes, ou comme des effets à leurs causes, ou comme des causes à leurs
effets, ou comme des propriétés à leur essence[746].»
[746] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 350.
Près d'un quart de siècle s'était écoulé depuis la mort de Descartes, et
les partisans de ses doctrines n'avaient cessé de s'accroître parmi ceux
que recommandaient la profondeur de leur esprit, l'universalité de leur
savoir et la pratique des plus hautes vertus. Les théologiens surtout, en
adoptant cette philosophie, la complétèrent; ils ajoutèrent le sentiment
à l'idée, l'amour à la raison. Ainsi modifiée, cette philosophie n'était
nullement contraire à la foi et aux décisions de l'Église, que Descartes
respecta toujours, mais en plaçant le doute comme sentinelle impitoyable
aux portes de l'intelligence, et en n'y admettant que l'absolu. Ce
système tendait à accroître l'orgueil de l'homme et sa confiance dans son
intelligence, et, par l'abus de la raison, à faire tomber l'esprit humain
dans les abîmes sans fond du scepticisme; ou, par l'excès de l'exaltation
religieuse, à vaporiser ses forces dans les nuages du mysticisme. Ce
double danger, auquel le cartésianisme ne put échapper, le discrédita, et
prépara le succès de la philosophie sensualiste du siècle suivant. Mais,
à l'époque qui nous occupe, le cartésianisme était en progrès; et ses
partisans avaient, pour le défendre contre ses antagonistes, toute
l'ardeur des néophytes. Ce qui caractérise ce siècle si différent du
nôtre, c'est que ce fut à des femmes que s'était adressé Descartes pour
hâter le succès de ses méditations ardues. La palatine princesse
Élisabeth et la reine Christine avaient été ses disciples et ses
protectrices; et, après sa mort, nombre de femmes se glorifiaient
d'apprécier sa philosophie, et se déclaraient cartésiennes. Dans cette
lettre à Corbinelli, où Bussy exprime, pour lui et pour sa fille, le
regret de n'avoir personne pour les mettre en train sur la nouvelle
philosophie, il manifeste le désir de l'apprendre, et il ajoute: «Mais, à
propos de Descartes, je vous envoie des vers qu'une de mes amies a faits
sur sa philosophie; vous les trouverez de bon sens, à mon avis[747].»
Cette pièce de vers, de l'une des plus savantes et des plus spirituelles
correspondantes de Bussy, mademoiselle Dupré, fut imprimée dans le
recueil du P. Bouhours, avec ce titre: _l'Ombre de Descartes_[748]. Dans
ces vers, l'ombre de Descartes s'adresse à mademoiselle de la Vigne,
comme elle cartésienne, comme elle aussi connue par son talent pour la
poésie. Mademoiselle de la Vigne, fille d'un médecin et fort belle, pour
se livrer avec plus de liberté à ses goûts pour l'étude, ne se maria
point: elle était alors âgée de trente-neuf ans, et il paraît que ses
savants entretiens sur la philosophie cartésienne lui avaient acquis une
assez grande réputation pour que (même en accordant toute licence à
l'hyperbole poétique) mademoiselle Dupré ait osé faire parler de la
manière suivante l'ombre de Descartes:
Par vos illustres soins mes écrits à leur tour
De tous les vrais savants vont devenir l'amour;
J'aperçois nos deux noms, toujours joints l'un à l'autre,
Porter chez nos neveux ma gloire avec la vôtre,
Et j'entends déjà dire en cent climats divers:
Descartes et la Vigne ont instruit l'univers.
[747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 171, édit.
G.; t. III, p. 96, édit. M.
[748] _Recueil de vers choisis_, 1693, in-12, p. 25, édit. de
Hollande, p. 27.--_Ibid._, édit. de Paris, 1701, p. 34 et 38.
L'épître à mademoiselle de la Vigne, dont Bussy envoya une copie aux
hôtes du château de Grignan, dut y être lue avec plaisir. Alors, comme
nous l'apprend Corbinelli, on s'occupait à Grignan de l'étude de la
philosophie de Descartes. Elle était le seul aliment à ce besoin de
discussion qui semble inhérent à l'esprit humain et sans lequel il
tomberait dans une ennuyeuse torpeur. Les bulles, les querelles des
jansénistes et des jésuites paraissaient suspendues, et les réguliers de
Port-Royal avaient été réintégrés dans leurs couvents. Dès l'année 1668,
le grand Arnauld avait obtenu la permission de reparaître. Boileau, qui
l'avait souvent rencontré chez le premier président M. de Lamoignon, et
s'était lié d'amitié avec ce grand docteur de Sorbonne, lui avait
courageusement adressé sa nouvelle épître[749] sur la fausse honte qui
nous empêche d'avouer que nous sommes convaincus des vérités que nous
avions repoussées: le satirique se disposait à faire imprimer l'arrêt
burlesque en faveur des nouveautés philosophiques de Descartes, Gassendi
et autres, qu'il avait composé pour prévenir un arrêt sérieux que
l'Université songeait à obtenir du parlement contre ceux qui
enseigneraient dans les écoles d'autres principes que les principes
d'Aristote. Madame de Sévigné en avait reçu (en septembre 1671) une copie
manuscrite, tandis qu'elle était en Bretagne[750]. Cette pièce, qu'elle
avait d'abord trouvée parfaite et pleine d'esprit[751], devint pour elle
admirable quand sa fille, à laquelle elle l'avait envoyée, l'eut
approuvée.
[749] _OEuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1744,
in-8º, t. I, p. 185 et 186. Cette épître fut écrite en 1673, et
était la cinquième dans l'ordre de la composition. Voyez BOILEAU,
t. II, p. 28, édit. de Berriat Saint-Prix.
[750] _Ibid._, t. IV, p. 108-143-144.--Édit. Saint-Marc, t. III,
p. 98.--3e édit. de Berriat Saint-Prix.
[751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 septembre 1671), t. II, p. 217,
218 et 233, édit. G.; t. II, p. 182-195, édit. M.--L'arrêt fut
composé le 12 août 1671; il en circula des copies; il ne fut
imprimé qu'en 1674.
Ainsi madame de Sévigné se trouvait bien disposée pour recevoir les
leçons de Corbinelli et de sa fille, qui voulaient faire d'elle une
prosélyte de Descartes. Le livre de Louis de la Forge était
merveilleusement choisi comme moyen d'instruction: c'était un excellent
ouvrage d'exposition cartésienne; il ne contenait rien de neuf, rien qui
ne fût déjà dans Descartes, dans ses Méditations, dans ses réponses aux
objections, ses principes, son traité des passions, ses lettres; mais
tout cela était recueilli et commenté avec méthode et clarté; et, de nos
jours, le savant et véridique historien de la philosophie du XVIIe siècle
a jugé que, même après la lecture des œuvres du maître, ce traité d'un
de ses meilleurs disciples méritait d'être connu pour lui-même et
complétait sa doctrine psychologique en quelques points secondaires[752].
La longue préface du docteur de Saumur est peut-être la meilleure et la
plus importante partie de son ouvrage; elle en est certainement la plus
adroite. Il savait que les plus grands obstacles qui s'opposaient à
l'établissement du cartésianisme dans les écoles et dans les séminaires
étaient les doctrines d'Aristote et de saint Augustin, qui y dominaient
depuis longtemps; et il s'attache à démontrer que les points fondamentaux
de la philosophie cartésienne se retrouvent dans Aristote et dans saint
Augustin, et surtout que ce dernier «ne pensait pas autrement que M.
Descartes touchant la nature de l'âme[753].»
[752] DAMIRON, _Histoire de la philosophie au XVIIe siècle_;
1846, t. II, p. 24 à 29.
[753] _Traité de l'esprit de l'homme, par_ LOUIS DE LA FORGE,
_docteur en médecine à Saumur_; Préface, p. 9-40.
Pour Aristote, madame de Sévigné en faisait bon marché: elle ne l'avait
pas lu. Mais quant à saint Augustin, c'était tout différent: elle
connaissait et comprenait très-bien la doctrine de ce premier des
métaphysiciens de la chrétienté, et elle y adhérait fortement. Les
lectures qu'elle avait faites de Nicole, de Pascal, les sermons de
Bourdaloue, ses entretiens avec les Arnauld, avec Bossuet, Mascaron
l'avaient rendue très-forte en théologie.
En arrivant en Provence, elle dit à Arnauld d'Andilly: «Vous seriez bien
étonné si j'allais devenir bonne à Aix! Je m'y sens quelquefois portée
par un esprit de contradiction; et voyant combien Dieu y est peu aimé, je
me trouve chargée d'en faire mon devoir... Je suis plus coupable que les
autres, _car j'en sais beaucoup_[754].»
[754] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1672), t. III, p. 130,
édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 59 et 60, édit. M.
Elle faisait cet aveu à Arnauld d'Andilly plutôt par humilité que par
vanité, et pour montrer qu'elle ne voulait pas s'excuser sur ses
manquements à la religion par l'ignorance de ses devoirs. Nous savons
qu'elle cachait sa science, sous ce rapport bien différente de sa
fille[755]. On ne peut douter que, dans les entretiens qu'elle eut à
Grignan avec elle et avec Corbinelli, elle n'ait opposé de fortes
objections aux raisonnements qu'on lui produisait et qu'on puisait dans
le traité du docteur de Saumur.
[755] Voyez 3e partie de ces _Mémoires_, p. 421-429-435.
Dans ces intéressants et sérieux débats, madame de Sévigné n'aura pas
oublié de faire remarquer que de la Forge dit, au début de son ouvrage,
qu'il ne prétend se servir, dans ses démonstrations, d'aucune des vérités
que la foi nous a révélées, parce que de tels arguments ne sont pas bons
à employer en philosophie, «dont le principal but est, dit-il, de
découvrir les vérités où la seule lumière naturelle peut
atteindre[756];» mais qu'ensuite, lorsqu'il veut démontrer l'immortalité
de l'âme, il n'en peut trouver d'autre preuve certaine que les promesses
de Dieu faites à l'homme par la révélation; car Dieu, dont toutes les
âmes émanent, peut, dans sa toute-puissance, anéantir ce qu'il a lui-même
créé[757].
[756] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 5,
ch. I. Dessein et division du traité.
[757] _Ibid._, p. 67, chap. VII, _Que l'esprit est immortel_.
Madame de Sévigné dut surtout faire observer que les philosophes
cartésiens, qui prétendent ne procéder que selon une méthode rigoureuse,
et avoir constamment en main la pierre de touche du doute pour éprouver
la réalité et le degré de pureté de chaque vérité, sont, au contraire,
dans leurs spéculations hardies, les plus téméraires, les plus
dogmatiques de tous les philosophes; qu'ils étaient souvent fort obscurs
dans leurs démonstrations et dangereux pour les vérités de la foi[758];
et que surtout ils avaient le grand défaut d'abuser du raisonnement et de
fatiguer en vain l'attention, en la fixant sur des matières qui sortent
des limites imposées à l'entendement humain et à la nature périssable de
l'homme, comme, par exemple, lorsque de la Forge entreprend d'examiner
quel sera l'état de l'âme après la mort[759]. Quels furent les résultats
des conférences tenues à Grignan sur ces graves sujets entre madame de
Sévigné, madame de Grignan et Corbinelli? Nous les connaissons par les
lettres subséquentes de madame de Sévigné; nous les avons déjà fait
entrevoir à nos lecteurs par des citations extraites de quelques-unes de
ces lettres, mais nous ne les avons pas résumés d'une manière assez
précise. Ces résultats furent que madame de Sévigné demeura plus que
jamais convaincue de l'inanité de la philosophie cartésienne pour prouver
la vérité de la foi. Cela se montre évidemment dans ses lettres, par
quelques railleries qu'elle et sa fille s'adressent[760], et par le
besoin qu'elles manifestent de se convaincre mutuellement et de
s'entretenir sur ces matières. Madame de Sévigné parle plus souvent
qu'avant son séjour à Grignan de son _père Descartes_; elle se dit de
plus en plus _bête_ pour comprendre les grandes vérités de sa doctrine;
et sa fille, pour la provoquer à son tour, lui demande si elle est
toujours «cette petite dévote qui ne vaut guère[761].»
[758] Voyez les passages de BOSSUET cités par M. JULES SIMON dans
son _Introduction aux OEuvres philosophiques de_ BOSSUET; Paris,
Charpentier, 1843, p. V et VI.
[759] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 403,
chapitre XXV, _De l'état de l'âme après la mort_.
[760] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 422-429. Les
lettres citées suffisent, mais elles n'y sont pas toutes.
[761] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 423.
Mais, chose remarquable, les effets de ces conférences furent tout autres
pour Corbinelli. Dans ses lettres à Bussy, il nous apprend qu'il est
philosophe; peu après, madame de Sévigné se vante que Corbinelli ne
négligera plus la religion, depuis qu'il a appris à la connaître. En
effet, il s'était converti; mais en se convertissant il resta cartésien;
et sa foi, exaltée par l'effet de ses opinions philosophiques, le
transporta dans la région du mysticisme. Madame de Grignan fut
très-mécontente de ce changement qui s'était opéré dans l'esprit de
Corbinelli; elle se permit de l'appeler _le mystique du diable_[762].
[762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 454,
édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 109, édit. M.
«Mais je vous gronde, répondit madame de Sévigné, de trouver notre
Corbinelli _le mystique du diable_. Votre frère en pâme de rire [ce
frère, à la fin de sa vie, devint plus mystique que Corbinelli]; je le
gronde comme vous. Comment! _mystique du diable_, un homme qui ne songe
qu'à détruire son empire, qui ne cesse d'avoir commerce avec les ennemis
du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église! un homme qui
ne compte pour rien son chien de corps, qui souffre la pauvreté
_chrétiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse de
célébrer les perfections et l'existence de Dieu!... Et vous appelez cela
_le mystique du diable_!... Il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui
fait rire d'abord et qui pourrait surprendre les simples. Mais je
résiste, comme vous voyez; et je soutiens le fidèle admirateur de sainte
Thérèse, de ma grand'mère et du bienheureux Jean de la Croix[763].»
Yupez, ou Jean de la Croix, qui fut avec sainte Thérèse le législateur
des carmes déchaussés, est un des auteurs mystiques dont les ouvrages ont
été le plus répandus; et Corbinelli devait d'autant mieux se plaire à
leur lecture qu'il était familiarisé avec la langue espagnole, si
harmonieuse, si expressive, si bien adaptée à la sensation de la vive
flamme de l'amour de Dieu et des angoisses de l'âme, délices et tourments
du solitaire voué à la vie contemplative.
[763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197 et 198,
édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 305 et 306, édit. M.--Remarquez que
madame de Sévigné ne dit pas _saint_ Jean de la Croix, parce
qu'il ne fut canonisé que longtemps après (en 1726); mais elle
dit le _bienheureux_, parce qu'il avait été béatifié en 1675.
Cependant la mysticité de Corbinelli n'a jamais affaibli son attachement
pour ses amis, ni même diminué son estime pour la philosophie
cartésienne. Le savant Huet s'était montré, dans sa jeunesse, partisan
de Descartes; mais longtemps après il combattit sa doctrine, et voulut
jeter du ridicule sur son auteur quand ce grand homme abandonna sa patrie
pour devenir le courtisan d'une reine de Suède[764]. Corbinelli prit à
cette occasion la défense de Descartes; et ses amis, auxquels il lut son
écrit, l'engagèrent à le terminer et à le publier; mais il n'en fit rien.
Jamais il ne put se résoudre à faire imprimer aucun de ses ouvrages; et
madame de Sévigné nous en donne la raison quand elle dit de lui: «Vous le
connaissez, il brûle tout ce qu'il griffonne: toujours vide de lui-même
et plein des autres, son amour-propre est l'intime ami de leur
orgueil[765].» C'est par cette raison que des nombreux ouvrages de
Corbinelli dont il est fait mention dans ses lettres, aucun n'a été
imprimé, et qu'on a seulement publié cinq petits volumes qui ne
contiennent que des extraits de livres de littérature légère[766]. On n'y
a point admis les extraits de livres composés sur des sujets pieux, les
seuls auxquels il se complaisait dans sa vieillesse. «Il a, dit madame de
Sévigné, un Malaval qui le charme; il a trouvé que ma grand'mère et
l'amour de Dieu de notre _grand-père_ saint François de Sales étaient
aussi spirituels que sainte Thérèse. Il a tiré de ces livres cinq cents
maximes d'une beauté parfaite; il va tous les jours chez madame le
Maigre, très-jolie femme, où l'on ne parle que de Dieu, de la morale
chrétienne, de l'évangile du jour: cela s'appelle des conversations
saintes; il en est charmé, il y brille; il est insensible à tout le
reste[767].» Ceci se rapporte à une époque postérieure à celle dont nous
traitons. Lorsque Corbinelli était à Grignan avec madame de Sévigné et sa
fille, il s'entretenait alors du Tasse avec la première et des
_Méditations_ de Descartes avec la seconde[768]; mais il ne se
préoccupait nullement de la _Pratique facile pour élever l'âme à la
contemplation_, de François Malaval.
[764] Dans un petit écrit malin, intitulé _Nouveaux mémoires pour
servir à l'histoire du cartésianisme_, par M. G. de l'A., 1692
(75 pages). Ces initiales sont celles de Gilles de l'Aunais; mais
cet ouvrage n'est pas de lui; il prêta son nom à Huet, qui ne
voulut pas s'avouer l'auteur de cet écrit. Tout le monde sut
qu'il était de l'évêque d'Avranches. D'Olivet, bien instruit, l'a
inscrit dans la liste des ouvrages de ce dernier. Voyez
_Huetiana_, 1722, in-12, _Éloge de Huet_, p. XXIII.
[765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 455,
édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 110, édit. M.
[766] _Recueil de tous les beaux endroits des ouvrages des plus
célèbres auteurs de ce temps_, divisés en cinq tomes; 1696 (5
vol. in-18).
[767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 455,
édit. G.; t. IX, p. 110, édit. M.
[768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1672), t. III, p. 116,
édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 46, édit. M.