était doublement intéressante, non-seulement parce qu'il n'avait jamais
cessé d'être charmé de sa personne et de son esprit, mais aussi parce
que, par le grand nombre d'amis qu'il lui connaissait et par ses liaisons
avec de Pomponne, il espérait bien employer le secours de sa parenté pour
la réussite de ses projets. Mais, sous ce dernier rapport, ce n'était que
lorsque madame de Sévigné habitait Paris que les lettres qu'il recevait
d'elle pouvaient intéresser son ambition. Aussi, quand elle était aux
Rochers, lui écrivait-il moins souvent. Cependant les relations de madame
de Sévigné avec le duc de Chaulnes et d'autres personnages puissants de
Bretagne étaient une considération qui lui faisait mettre quelque
régularité dans sa correspondance. Il en fut tout autrement quand elle
s'en alla voir sa fille; son éloignement de Paris faisait disparaître
pour Bussy la possibilité de la faire intervenir en sa faveur, et le
séjour en Provence lui ôtait l'espoir de recevoir des lettres d'elle
utiles à ses projets, et lui donnait la crainte d'y trouver des motifs de
contrariété. Il détestait les Grignan, et les Grignan ne l'aimaient pas;
de sorte que, hormis ce qui avait trait à madame de Sévigné et à sa
fille, il ne désirait rien savoir de ce qui se passait autour d'elles.
Voilà sans doute le motif qui fit que Bussy interrompit pendant plus
d'un an sa correspondance avec sa cousine[696]. Mais si pourtant il
négligea de correspondre avec elle pendant le cours d'une année (depuis
juillet 1672 jusqu'en juillet 1673), jamais il n'écrivit et ne reçut
d'autres personnes un plus grand nombre de lettres; jamais, quoique ayant
cinquante-cinq ans, il ne montra un plus grand désir de braver les
fatigues et les périls de la guerre, et de faire oublier son âge par ses
succès en amour. Ces passions surannées l'avaient lié avec un jeune
homme, l'abbé de Choisy, qui n'est plus connu heureusement aujourd'hui
que par de nombreux écrits non dépourvus d'agréments et d'instruction et
irréprochables sous le rapport de la religion et des mœurs. L'abbé de
Choisy avait quitté le nom de comtesse de Saincy ou des Barres; il ne
portait plus d'habits de femme, et, après un voyage fait en Italie, il
avait obtenu en 1663, par le crédit de sa mère, l'abbaye de Saint-Seine
en Bourgogne[697], ce qui le forçait à résider souvent dans ce pays. Il
avait à peine trente ans. Le temps de ses métamorphoses en jeune et jolie
fille était passé, mais non pas les penchants qui y avaient donné lieu:
seulement ils s'étaient affaiblis. Il aimait toujours le jeu et les
femmes. Lorsque le sort lui avait été contraire, et qu'il était las de
ses maîtresses, il quittait Paris, et allait en Bourgogne se renfermer
dans son abbaye avec la résolution d'y résider pour faire des économies,
et payer ses dettes. L'ennui le prenait, et il allait continuellement à
Paris et à Dijon[698]. Ses traits étaient restés délicats et mignards;
mais l'âge et le soleil d'Italie avaient donné à son charmant visage une
apparence plus mâle[699]. Il obtint sans artifice, sans aucun perfide
déguisement de nombreux succès auprès des femmes livrées à la
galanterie[700]. A Dijon, il en rencontra une à laquelle il rendit des
soins, et il s'en fit aimer; conquête plus facile à faire qu'à conserver:
jeune, jolie, spirituelle, elle avait en outre la réputation d'écrire
très-bien des lettres. Ce mérite était alors prisé dans la société et
dans le monde comme aujourd'hui celui de la musique: l'abbé de Choisy le
possédait, mais Bussy plus que personne.
[695] BUSSY, _Suite des Mém. mss._, p. 22 et 23 (30 mars 1673).
C'est une réponse à l'abbé Fléchier, qui venait d'être reçu de
l'Académie.
[696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 106, édit.
G.; t. III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (1er juillet 1673), t. III,
p. 164, édit. G., t. III, p. 90, édit. M.
[697] _Histoire de madame la comtesse des Barres_, 1736, in-12,
p. 136.
[698] D'OLIVET, _Vie de M. l'abbé de Choisy_, 1742, in-8º, p. 73.
[699] MONMERQUÉ, _Notice sur l'abbé de Choisy_, t. LXIII des
_Mém. sur l'hist. de France_, p. 132 et 137.--_Histoire de la
comtesse des Barres_, p. 13 et 14.--D'OLIVET, _Vie de l'abbé de
Choisy_, p. 1 à 70.
[700] _Lettres de mademoiselle de Montpensier, de mesdames de
Motteville et de Montmorency_, etc.; Paris, Léopold Collin, 1806,
in-12, p. 128. (Lettre de madame de Montmorency à Bussy-Rabutin,
du 5 novembre.)
La nouvelle maîtresse de l'abbé de Choisy était madame Bossuet[701],
femme de Bossuet, trésorier général des états de Bourgogne, frère aîné de
Jacques-Bénigne Bossuet. Elle était la fille de Nicolas Dumont,
gentilhomme de Bourgogne, et d'Anne-Catherine de Hautoy, d'une maison
distinguée de Lorraine. Nicolas Dumont s'était attaché avec trois de ses
frères à la fortune de Condé; il avait suivi ce prince dans l'exil, et ce
fut Condé qui, après sa rentrée en France, maria la jeune et belle fille
de Dumont, et procura à son mari la place de trésorier général des états
de Bourgogne. Ce mariage eut lieu le 26 avril 1662; et, lors de la mort
du père des Bossuet, en 1667, madame Bossuet avait déjà deux fils. A
l'époque de son mariage, son mari était le personnage le plus notable de
la famille des Bossuet; il fut depuis intendant de Soissons et maître des
requêtes; mais, lors de sa liaison avec l'abbé de Choisy, le beau-frère
de madame Bossuet était l'évêque de Condom, le précepteur du Dauphin, le
grand Bossuet, alors à l'apogée de sa gloire et de sa fortune[702].
[701] Renée-Marie-Madeleine de Gaureau-Dumont.
[702] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, liv. II, p. 22 et 24; t.
I, p. 168 et 171 de l'édit. in-12.
Madame Bossuet désira entrer en correspondance avec Bussy, et faire
connaissance avec ce personnage célèbre dans toute la Bourgogne. Elle
manifesta ce désir à l'abbé de Choisy, qui mit d'autant plus
d'empressement[703] à la satisfaire que nulle pensée jalouse ne le
tourmentait à l'égard d'un rival dont l'âge était si fort disproportionné
avec le sien. Il écrivit à ce sujet à Bussy, qui, toujours avide des
louanges qu'on donnait à son esprit, ne manqua pas, dans un voyage qu'il
fit à Dijon pour ses affaires, de rendre visite à madame Bossuet. Au
moment de son départ ne l'ayant pas trouvée chez elle, il lui fit ses
adieux par une lettre où il lui demandait son amitié[704]. Craignant sans
doute le ridicule de se commettre avec une si jeune et si belle femme, il
mit peu d'empressement à lui écrire; mais elle lui envoya la tragédie de
_Bérénice_ de Racine, qui venait de paraître; et, à propos et sur le
sujet de cette pièce[705], il engagea avec elle une correspondance
suivie; de telle sorte que, peu à peu séduit par les louanges qu'elle lui
donnait, il finit par lui parler le langage de la galanterie et de
l'amour. C'est où elle avait voulu l'amener. L'abbé de Choisy était
retourné à Paris, et c'est à elle qu'il adressait les lettres qu'il
écrivait à Bussy, et qui de Dijon étaient transmises à ce dernier dans le
lieu de la Bourgogne où il se trouvait. De même Bussy faisait passer à
madame Bossuet les lettres qu'il écrivait à l'abbé de Choisy[706],
principalement pour qu'elle se procurât le plaisir d'en prendre lecture,
et qu'elles lui valussent de nouveaux éloges[707].
[703] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, édit. 1737, in-12 (10, 20, 28 et
30 juillet 1671), t. III, p. 375, 376, 377.--Lettres de
mademoiselle de Montpensier, de mesdames de Motteville,
etc.--Lettre de madame de Montmorency (5 novembre), dans le
recueil de Léopold Collin, 1806, in-12, p. 128.
[704] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (10 juillet 1671), t. III, p.
367.--(10 septembre 1671), t. III, p. 417.
[705] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (1er, 3, 5 et 13 août 1671), t.
III, p. 387, 389.
[706] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (24, 26, 29, 30 août, et 2
septembre 1671), t. III, p. 400 à 412.--_Ibid._ (10 septembre, 6
novembre, 19 et 22 décembre 1671), t. III, p. 436 à 445.
[707] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (4 mars, 12 et 15 avril, 6 et 9
mai 1672), édit. 1737, in-12, t. III, p. 470, 481-483, 495-497.
Comme madame Bossuet ne faisait aucun mystère des lettres que lui
écrivait Bussy, qu'elle en tirait même vanité, on sut dans toute la
Bourgogne, et même à Paris[708], que le comte de Bussy-Rabutin
entretenait une correspondance avec elle; et l'historien des Amours des
Gaules fut mis au nombre des amants de cette belle-sœur de l'évêque de
Condom. Madame de Montmorency, madame la comtesse de la Roche et
mademoiselle de Scudéry, qui recevait chez elle l'abbé de Choisy,
apprirent à Bussy que cela se disait à Paris[709].
[708] BUSSY, _Lettres_ (15 février 1673), t. V, p. 292.--Lettre
de madame de Montmorency (8 avril 1673), t. V, p. 293.--Lettre de
la comtesse de la Roche.
[709] BUSSY-RABUTIN (14 et 16 septembre 1672), t. III, p. 525 et
528.
Le 17 février 1673, madame de Scudéry écrivait[710]: «On dit que madame
Bossuet est cachée à Paris, et qu'on la fait chercher pour l'enfermer
dans un couvent. M. de Condom, son beau-frère, me loua l'autre jour sa
beauté et son esprit; mais je vois bien qu'il n'est pas content de sa
conduite. Est-il vrai, ne vous déplaise, que c'est vous qui l'avez amenée
à trois ou quatre lieues de Paris? Notre ami l'abbé de Choisy a, dit-on,
de grands soins d'elle. Il y a trois mois que je ne l'ai vu: l'amour
démonte extrêmement la cervelle.»
[710] _Lettres de mesdames_ SCUDÉRY, DE SOLIAN, DE SALIEZ, etc.
(17 février 1673); 1806, in-12, p. 104. (Le nom de Bossuet est en
toutes lettres dans cette édition, et aussi dans la _Suite des
Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, mss. 221 de l'Institut, p.
10.)--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 27.
On pourrait croire que la beauté de madame Bossuet était connue du roi,
car madame de Scudéry termine sa lettre ainsi: «Vous me deviez bien venir
voir quand vous amenâtes madame Bossuet à Paris. Je ne prétends pas que
vous me veniez visiter malgré les défenses du roi. Il ne pardonnerait pas
un voyage qu'on ne ferait que par amitié; mais je crois qu'il vous
pardonnerait celui que vous avez fait pour madame Bossuet, s'il
le savait; car le tyran qui vous a fait marcher est de sa
connaissance[711].»
[711] BUSSY, _Lettres_ (17 février 1673), t. IV, p. 28.--SCUDÉRY,
_Lettres_, p. 105 et 106.--_Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss.,
p. 10 v{o}.
Mais en examinant cette correspondance avec attention, on s'aperçoit
qu'un certain marquis, amoureux de madame Bossuet, s'était offert à elle
pour servir d'intermédiaire entre elle et le roi, ce qu'elle refusa,
craignant des indiscrétions[712]. Bussy, qui n'était point allé à Paris,
répondit à mademoiselle Scudéry: «M. de Condom a raison de vous louer la
beauté et l'esprit de madame Bossuet, mais surtout son esprit: personne
ne l'a plus agréable qu'elle. Pour sa conduite, ce n'est pas la même
chose: elle ne plaît à personne, pas même à ses amants en faveur, à qui
elle est si mauvaise; et ce n'est pas seulement comme beau-frère ou comme
évêque que M. de Condom y trouve à redire. Il a eu d'autres raisons; je
ne sais si elles durent encore.»
[712] BUSSY, _Lettres_ (26 et 30 août 1671), t. III, p. 402 à
407.--(9 novembre 1671), t. III, p. 440-442.
Cette perfide insinuation caractérise bien l'envie et la méchanceté de
Bussy. Il détestait Bossuet, non-seulement alors une des gloires de la
France, mais aussi une puissance en Bourgogne, par l'amitié intime qui le
liait au grand Condé, gouverneur de cette province et ennemi déclaré de
Bussy. L'amitié qui unissait Condé et Bossuet était ancienne, et datait
de la jeunesse de tous les deux. Lorsqu'âgé de vingt et un ans Bossuet
soutint sa thèse de bachelier, Condé, qui n'en avait que vingt-six et
qu'illustraient déjà les victoires de Fribourg, de Nordlingue et de
Dunkerque, avait assisté, avec tout son état-major et les seigneurs de sa
suite, au triomphe du jeune théologien. Depuis lors il était resté son
ami et son admirateur, et il fut en toute occasion le protecteur de sa
famille. Bussy avait des moyens de donner de la consistance à ses
calomnies sur l'évêque de Condom. Il avait vu Bossuet très-jeune, avant
qu'il fût entré dans les ordres, présenté chez Fouquet par madame
Duplessis-Guénégaud, qui fut une de ses premières protectrices. Madame de
Sévigné, dès le commencement de son mariage, avait fait connaissance avec
Bossuet à l'hôtel de Rambouillet; et, depuis, elle eut des occasions plus
fréquentes encore de se lier plus familièrement avec lui, lorsqu'il était
un habitué de l'hôtel de Nevers[713]. L'historien du prélat est obligé
d'avouer qu'à cette époque le jeune Bossuet n'avait pas cette sévérité de
mœurs, cette répulsion pour les amusements mondains qu'il manifesta
depuis; qu'il fréquentait les spectacles et aimait la comédie, bien qu'il
la proscrivit depuis dans un de ses meilleurs écrits. De dix enfants
qu'avait eus le père Bossuet, Bénigne était le septième; par conséquent
son frère aîné était beaucoup plus âgé que lui. Bénigne Bossuet était
fort bel homme, et n'avait que trente-quatre ans lors du mariage de sa
belle-sœur. Mais, nonobstant ces faits, les perfides insinuations de
Bussy ne nuisaient alors qu'à lui-même quand elles s'attaquaient à
Bossuet[714]. La calomnie respecta ce grand homme tant qu'il vécut, et
elle n'osa essayer de noircir sa vie que quand il fut descendu dans la
tombe. Bussy, continuant sa lettre, dit: «Où avez-vous appris cette belle
nouvelle, que j'ai mené madame Bossuet à Paris? Je vous assure qu'il n'y
a rien de si faux.
[713] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 16-29,
chap. I.
[714] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, liv. I, p. 10, 11, 12,
13; liv. II, p. 22, 24; Pièces justificatives, no 1, t. I, p. 3,
18, 19, 22, 168, 171-359, 4e édit., 1824, in-12.
Pour conduire un objet charmant,
Au hasard de déplaire au maître,
Il faudrait être son amant,
Et je n'ai pas l'honneur de l'être[715].
[715] BUSSY, _Suite des Mémoires_, mss., p. 11 (22 février
1673).--_Ibid._, _Lettres_, t. IV, p. 29; mais dans l'imprimé il
n'y a que les initiales des noms, et ces mots de la citation (p.
305), _ou comme évêque_, sont retranchés.
«La vérité est que je ne l'ai pas vue depuis l'année passée, au mois
d'août, que je l'ai quittée à Dijon; et quoiqu'elle fût assez de mes
amies, je n'ai appris de ses nouvelles que par le bruit public. Elle a
été à Paris et puis en Lorraine, et puis est retournée à Paris, où elle
est (dites-vous) cachée, et l'abbé de Choisy avec elle[716].»
[716] BUSSY, _Suite de ses Mémoires_, mss., p. 12. Tout ce
paragraphe a été retranché dans l'édit. des lettres.
Dans une de ses lettres, Bussy dépeint ainsi madame Bossuet: «C'est une
des plus jolies femmes que j'aie jamais vues, de quelque côté qu'on la
regarde.» Il en parle aussi comme aimant à exciter la passion sans la
partager: ce qui était vrai pour lui, mais non pour l'abbé de
Choisy[717].
[717] BUSSY, _Lettres_ (9 avril 1672), t. III, p. 479.
Les flatteries que Bussy adressait à madame Bossuet dans les lettres
qu'il lui écrivait prouvent qu'il n'eût pas demandé mieux que d'être son
amant: s'il en fut autrement, c'est que madame Bossuet, entourée de plus
jeunes galants, ne voulait pas pousser sa correspondance romanesque avec
Bussy jusqu'au dénoûment[718]. Cette correspondance était pour elle un
exercice d'esprit et un agréable entretien de confiance amicale; mais
Bussy avait voulu donner à ses flatteries et à ses lettres un sens plus
prononcé, qui tendit plus directement au but qu'il désirait atteindre; et
il lui écrivit: «On ne peut longtemps avoir de l'amitié pour vous sans
trouver que Patry avait raison de dire
Qu'il est malaisé
Que l'ami d'une jeune dame
Ne soit un amant déguisé[719].»
Elle répondit:
«Si Patry avait fait pour moi les vers que vous m'avez adressés, je lui
aurais répondu:
Soyez amant, si vous voulez;
Je ne le défends à personne;
Brûlez, parlez, persévérez;
Mais sachez que mon cœur se donne
Moins aisément qu'une couronne[720].»
[718] Conférez BUSSY, _Lettres_ (13, 26 et 30 août 1671), t. III,
p. 370, 401, 403, 407.--(6 novembre 1671), t. III, p. 436.--(19
décembre 1671), t. III, p. 446.--(12 et 15 avril 1672), t. III,
p. 481 et 482.--(6 et 9 mai 1672), t. III, p. 495 à 497.
[719] BUSSY, _Lettres_ (2 octobre 1671), t. V, p. 207.
[720] BUSSY, _Lettres_ (3 octobre 1671), t. V, p. 210.
Piqué au vif de se voir traité si lestement, Bussy se vengea de madame
Bossuet par les propos indiscrets qu'il tint sur son compte, et leur
correspondance cessa. Mais Bussy en eut regret; il reconnut ses torts, et
écrivit pour réparer sa faute à madame Bossuet, qui n'avait pas, comme
autrefois madame de Sévigné, des motifs de parenté et de tendre affection
pour lui pardonner. Elle lui répondit de manière à le convaincre que leur
rupture était définitive[721]. Il avait donc cessé depuis quelque temps
toute correspondance avec elle, lorsqu'elle disparut de Dijon. On la fit
chercher dans Paris, où l'on crut que Bussy, rompant son ban, l'avait
secrètement conduite. Sa lettre à madame de Scudéry était donc sur cela
en tout point, conforme à la vérité. Bussy ne cacha pas même à cette
amie qu'il avait été fortement épris de madame Bossuet. «Il n'est pas
vrai, lui écrivait-il, que je sois fâché que la conduite de madame
Bossuet m'ait empêché de l'aimer, car je ne veux plus avoir de passions;
mais il est certain que, si du temps que j'en voulais, j'eusse trouvé une
femme faite comme elle, fidèle et tendre, je l'eusse aimée plus que ma
vie[722].»
[721] BUSSY, _Lettres_ (30 juillet et 2 août 1672), t. V, p. 261
et 262.
[722] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 20 v{o}. (Lettre de
Bussy, datée de Chaseu, à madame de Scudéry, du 23 mars 1673.)
Alors que Bussy permettait à son imagination de s'arrêter sur la folie de
passions si peu faites pour son âge, il cherchait à marier sa fille
aînée, celle qu'il avait eue de sa première femme. Privée de sa mère dès
son bas âge, mademoiselle de Rabutin fut élevée chez la comtesse de
Toulongeon, son aïeule, et ensuite au couvent des sœurs de Sainte-Marie.
Lors de son exil, Bussy l'emmena avec lui en Bourgogne, où, dit-il, «je
lui ai plus appris à vivre que toute autre chose.» Avec lui, en effet,
son esprit se développa, son goût se forma; elle apprit à bien réciter
des vers et même à en faire; elle jouait la comédie avec grâce et avec
naturel; enfin, elle faisait le charme de la société que Bussy réunissait
dans ses deux châteaux[723]. C'était à elle que le P. Rapin envoyait les
nouveautés littéraires qu'il jugeait dignes d'être lues par elle et par
son père. Il lui fit parvenir surtout la comédie des _Femmes savantes_,
de Molière, qui lui plaisait plus que toute autre pièce de cet inimitable
auteur[724]. Parmi les divers partis qui se présentèrent, le marquis de
Coligny[725], qui devait par la suite obtenir sa main, fut d'abord écarté
par Bussy, qui donna la préférence au comte de Limoges, fils du marquis
de Chandenier, capitaine des gardes du corps[726]. Bussy lui trouvait
assez de noblesse, mais pas assez de bien; et il voulait transmettre en
héritage ce qu'il possédait à son fils aîné, et ne donner qu'une faible
dot à sa fille.
[723] BUSSY, _Lettres_ (18 et 22 janvier 1673), t. IV, p. 7 et
10.--_Ibid._ (8 septembre 1669), t. V, p. 93.
[724] BUSSY, _Lettres_ (18 janvier, 14 février et 25 mars 1673),
t. IV, p. 8, 25 et 63.
[725] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 118.
[726] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p.
23.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672; 15 décembre 1673), t.
III, p. 107 et 165, édit. G.; _ibid._, t. III, p. 40, 173, édit.
M.--Le comte de Limoges était Charles-François de Rochechouart.
Le jeune homme, dans l'espoir d'épouser mademoiselle de Rabutin, dont il
était amoureux, s'embarqua sur l'escadre du comte d'Estrées, pour gagner
un grade à la guerre, et y fut tué[727]. Mais alors il avait été refusé
par mademoiselle de Bussy, qui épousa le marquis de Coligny. Elle, ainsi
que sa tante madame de Sévigné, parlent avec dédain de ce comte de
Limoges[728]. Cependant, tant qu'il fut question de ce mariage, Bussy y
gagna un correspondant de plus; et quoiqu'il en eût de bien zélés et de
bien notables, et que le nombre eût été augmenté de l'abbé Fléchier, qui
venait d'être reçu de l'Académie française, et de Despréaux, qui ne
devait y entrer que dix ans plus tard, cependant les lettres qu'il reçut
alors du jeune comte de Limoges surpassent en importance historique
toutes celles de cette époque contenues dans le recueil de Bussy. Ce
jeune homme s'était trouvé au célèbre combat des flottes combinées
d'Angleterre et de France contre celles de Hollande, où, malgré la
grande inégalité des forces, Tromp et Ruyter parvinrent à sauver leur
patrie d'une ruine entière[729]. Les lettres du comte de Limoges, écrites
de Londres et des côtes de la Grande-Bretagne[730], renferment sur nos
voisins alliés, et alors alliés très-dévoués, des détails piquants et
curieux qui devaient beaucoup plaire à Bussy. Elles lui valurent aussi
des lettres du comte d'Estrées, qui commandait en chef la flotte. Le
comte d'Estrées s'intéressait au comte de Limoges, à cause de sa
bravoure. Il était brave en effet celui dont Villeroy disait que, dans
les siéges, il n'avait d'autre lit que la tranchée[731]!
[727] BUSSY, _Lettres_ (25 avril 1678), t. VI, p. 22.
[728] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1675), t. III, p. 368, édit.
G.; t. III, p. 252, édit. M.
[729] BUSSY, _Suite des Mémoires manuscrits_ (29 mai, 8 et 25
juin 1673), t. IV, p. 25, 27, 28.
[730] BUSSY, _Lettres_ (30 mai, 23 juin, 7 juillet 1673), t. IV,
p. 71, 79.--_Ibid._ (2 et 15 novembre 1671, 30 août 1675), t. V,
p. 212, 213, 364 et 365.
[731] BUSSY, _Lettres_ (15 avril 1678), t. VI, p. 22.
Bussy ne cessait de solliciter des services et d'adresser au roi des
plaintes sur son exil, demandant qu'il lui fût permis au moins d'aller à
Paris, pour vaquer à des procès d'où dépendait une grande partie de sa
fortune. Il ne recevait point de réponse, et il se désespérait, lorsque
tout à coup la permission de se rendre dans la capitale lui fut accordée
sur une demande qu'il n'avait point écrite, dont il n'avait aucune
connaissance. C'était cette excellente amie madame de Scudéry qui,
sachant ses projets, ses désirs, l'urgence des affaires qui lui
commandaient de se rendre à Paris, avait intéressé en sa faveur la
duchesse de Noailles. Celle-ci avait sollicité son mari, et son mari le
roi. Madame de Scudéry avait elle-même dressé la requête au nom de Bussy;
elle l'avait signée et fait présenter comme de lui, sans lui en parler.
Lorsqu'elle eut réussi, elle lui envoya la lettre du duc de Noailles, qui
lui notifiait la permission du roi[732].
[732] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss. autogr. de l'Institut,
in-4º, p. 33-35 (7, 8 et 12 juillet 1673).--BUSSY, _Lettres_,
édit. 1737, t. IV, p. 74-78 (7 et 10 juillet 1673).--_Madame_ DE
SCUDÉRY, édit. de Léopold Collin, 1806, in-12, p. III.
Bussy alors se ressouvint qu'il avait négligé d'écrire à madame de
Sévigné depuis qu'elle était en Provence[733]. Il savait que l'époque de
son retour à Paris approchait, et qu'il aurait besoin de son intervention
pour se réconcilier avec ses ennemis, et obtenir son rappel à la cour. Il
y croyait, il était gonflé d'espérance[734]. Déjà en effet la _Gazette de
Hollande_[735], instruite de son prochain voyage à Paris, avait annoncé
qu'il allait avoir un commandement dans l'armée. Il avait négligé la
marquise de Gouville autant que madame de Sévigné; et, en arrivant dans
la capitale, il ne pouvait se dispenser d'aller lui rendre visite. Il
résolut de renouer ces deux correspondances, dont il avait été autrefois
si fortement préoccupé[736]. La lettre que Bussy adresse à madame de
Sévigné est courte, et telle qu'il la fallait pour provoquer une réponse
plus longue. Bussy promet d'envoyer de nouveaux projets de généalogie des
Rabutin, sur lesquels il serait bien aise d'avoir l'avis de l'abbé de
Coulanges[737]. Comme il regrettait de ne plus recevoir aucune lettre de
Corbinelli, il termine ainsi la sienne: «Madame, mandez-moi de vos
nouvelles; je suis en peine aussi de n'en avoir aucune de notre ami.
Quelqu'un m'a dit qu'il était dans une dévotion extrême. Si c'était cela
qui l'empêchât d'avoir commerce avec moi, j'aimerais autant qu'il fût
déjà en paradis.»
[733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1672), édit. G., t. III,
p. 115; _ibid._, t. III, p. 46, édit. M.--BUSSY, _Lettres_, t. I,
p. 112 et 113.
[734] BUSSY, _Lettres_ (11 juillet 1673), t. IV, p. 304.
[735] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 168, édit.
G.; t. III, p. 94, édit. M.
[736] BUSSY, _Lettres_ (26 juin 1673), t. IV, p. 300. Conférez la
2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., chap. III et V, p. 30 et 48.
[737] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, mss. de
l'Institut, p. 33 (30 juin 1673); dans les éditions, 26 juin
1673.--BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, t. I, p. 116.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_, t. III, p. 163, édit. G.; t. III, p. 89, édit. M.
Bussy ne tarda pas à recevoir de madame de Sévigné une lettre
très-amicale. Elle lui disait: «Au mois de septembre j'irai à Bourbilly,
où je prétends que vous viendrez me trouver[738].»
[738] Texte du manuscrit.--_Suite des Mémoires du comte_ DE
BUSSY-RABUTIN, p. 37 v{o} (15 juillet 1673), et 38 (la lettre de
Corbinelli).--BUSSY, _Lettres_ (t. I, p. 125, édit.
1837).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 165, édit. G.; t. III, p.
90, édit. M.
Corbinelli fit une plus longue lettre. Son attachement pour madame de
Sévigné augmentait à mesure qu'il la voyait plus souvent, et sa société
était pour lui un besoin de tous les jours[739]. Allait-elle à Grignan,
il se rendait à Grignan; retournait-elle à Paris, il revenait à Paris.
Dans la conversation de ce savant, de cet érudit homme du monde, madame
de Sévigné trouvait des distractions sans nombre, une intarissable source
d'instruction, un empressement bien doux à lui rendre service et à la
consoler dans les chagrins qu'elle-même se créait. Corbinelli, en effet,
naturellement sensible et affectionné, s'occupait toujours des amis qu'il
s'était faits, et tous ses amis s'occupaient de lui. Madame de la Fayette
avait alors écrit à son sujet à madame de Sévigné[740]: «Mandez-moi de
ses nouvelles: tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à
ce pauvre homme? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui lui porte
malheur; Segrais porte aussi guignon. Madame de Thianges est des amies de
Corbinelli, madame Scarron, mille personnes, et je ne lui vois plus
aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux
beaux esprits; c'est un fonds abandonné à cela: il en mérite mieux que
ceux qui en ont. Point de nouvelles; on ne peut rien obtenir pour lui.»