Que faisait Sévigné tandis que sa mère était en Provence; que son parent

le marquis de la Trousse quittait Paris pour commander en Bourgogne; que

Louis XIV laissait Saint-Germain et Versailles, allait sans Turenne ni

Condé, mais assisté de Vauban, assiéger et prendre la forte place de

Maëstricht[666]? Sévigné, ennuyé des fatigues de la guerre, demandait un

congé qu'il était bien sûr d'obtenir, puisqu'il employait, pour le

solliciter, l'intermédiaire de madame de Coulanges, très-désireuse de

conserver auprès d'elle ce jeune et aimable _guidon_[667]. Avec elle, il

allait dîner chez la duchesse de Richelieu; il allait voir les nouvelles

pièces au théâtre: _Mithridate_, _Pulchérie_; il l'accompagnait à

Saint-Germain, ainsi que madame de la Fayette; et toutes deux,

très-satisfaites de pouvoir disposer d'un tel cavalier, donnent de ses

nouvelles à sa mère, et font son éloge. Et comme il lui fallait toujours

un attachement de cœur, ce n'était plus d'une actrice ou d'une femme

philosophe, aux appas surannés, qu'il était épris, mais de la belle

madame du Ludres, cette chanoinesse de Poussay, si affectée dans son

parler, si coquette, dame d'honneur de la reine et amie de madame de

Coulanges. Elle n'avait pas encore attiré les regards du roi[668], et le

chevalier de Vivonne et le chevalier de Vendôme se disputaient alors ses

faveurs. Mais madame de la Fayette jugeait de Sévigné comme Ninon: «Votre

fils, écrit-elle à sa mère, est amoureux comme un perdu de mademoiselle

de Poussay; il n'aspire qu'à être aussi transi que la Fare[669].» M. de

la Rochefoucauld dit que l'ambition de Sévigné est de mourir d'un amour

qu'il n'a pas, «car nous ne le tenons pas, ajoute-t-il, du bois dont on

fait les passions[670].»

[666] _Campagne de Louis XIV en 1673, écrite par lui-même_, dans

les _OEuvres_, III, p. 339, 392. Cette place fut prise le 30

juin.

[667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit.

G.; t. III, p. 72, édit. M.--_Ibid._ (20 mars 1673), t. III, p.

147, édit. G.; t. III, p. 76, édit. M.

[668] _Recueil de chansons historiques_ (Mss. Maurepas), vol. IV,

p. 57.

[669] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673, _post-scriptum_ de

madame de la Fayette dans une lettre de la Rochefoucauld), t.

III, p. 141, édit. G.; t. III, p. 71, édit. M.--LA FARE,

_Mémoires_, p. 125, dans la notice par M. Monmerqué.

[670] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153, édit. G.;

t. III, p. 81, édit. M. (Lettre de madame de la Fayette.)

Cependant un autre motif que son amour pour madame du Ludres retenait

Sévigné dans la capitale plus longtemps peut-être qu'il ne l'aurait

voulu: c'était le besoin d'argent. Sans avoir aucun vice ou aucun goût

ruineux, il avait peu d'ordre; et sa mère lui ayant déjà avancé de fortes

sommes pour l'acquisition de sa charge de _guidon_ et pour ses équipages,

il n'osait plus rien réclamer. Aussi, malgré l'intimité qui régnait entre

elle et lui, il crut devoir lui faire cette demande par l'intermédiaire

de madame de la Fayette et de d'Hacqueville. La manière un peu sévère

dont madame de la Fayette rappelle à son amie qu'elle est beaucoup plus

prodigue pour sa fille que pour son fils prouve que l'on aimait moins la

sœur que le frère, et que, comme tous les amis de madame de Sévigné,

madame de la Fayette désapprouvait l'excessive faiblesse et la

continuelle admiration de son amie pour madame de Grignan:

«Je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il sort d'ici; il

m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur

l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de les expliquer

fort au long, car vous voyez, d'où vous êtes, la dépense d'une campagne

qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine: il est

impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres; et, de

plus, la grande amitié que vous avez pour madame de Grignan fait qu'il en

faut témoigner à son frère. Je laisse au grand d'Hacqueville à vous en

dire davantage[671].»

[671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février 1673), t. III, p. 145, édit.

G.; t. III, p, 74, édit. M. (Lettres de madame de la Fayette.)

Madame de la Fayette gourmande aussi sur ses exigences madame de Sévigné,

qui mettait en doute son amitié, parce qu'en raison de sa paresse

naturelle elle négligeait de lui répondre. «Je suis très-aise, lui écrit

madame de la Fayette, d'aimer madame de Coulanges à cause de vous.

Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, de toute la

pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne

m'aimez. J'en ferais convenir Corbinelli en un quart d'heure[672]; et vos

défiances seules composent votre unique défaut et la seule chose qui peut

me déplaire en vous. M. de la Rochefoucauld vous écrira[673].»

[672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit.

G.

[673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 159, édit G.;

t, III, p. 86, édit. M.

La Rochefoucauld n'écrivit pas aussitôt qu'il l'avait promis; car il se

sert encore de la plume de madame de la Fayette pour consulter madame de

Sévigné et aussi Corbinelli, sur une pensée qu'il avait probablement le

projet d'insérer dans son livre de _Réflexions ou Sentences et Maximes

morales_. Il en avait déjà publié trois éditions: la seconde, avec des

corrections et des retranchements; la troisième, corrigée et

augmentée[674]; il en fut de même des trois éditions qui suivirent. La

Rochefoucauld avait fait de la composition de ce petit livre l'amusement

des loisirs de sa vieillesse; il y faisait participer sa société intime,

et surtout madame de la Fayette. N'ayant reçu durant les guerres civiles

qu'une éducation imparfaite[675], il était beaucoup moins lettré que son

amie; mais, par la tournure de son esprit et par son expérience du monde,

il était plus capable de peindre l'homme corrompu des cours et de rédiger

avec concision et finesse le code honteux de leur morale que tous les

gens de lettres et toutes les femmes spirituelles dont il était entouré.

Il craignait toujours de trop grossir son recueil; et il essayait en

quelque sorte l'effet de ses réflexions sur le public de son choix. Il

acceptait différentes rédactions des mêmes pensées avant de les admettre

à la publication. Segrais, auquel il soumettait la copie de chacune des

éditions, dit qu'il y a des maximes qui ont été changées plus de trente

fois[676].

[674] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; à Paris, chez

Claude Barbin, 1665, in-12 (150 pages, 316 maximes).--_Ibid._,

1666, in-12 (118 pages, 302 maximes).--_Ibid._, 1671 (132 pages,

341 maximes), 3e édition, revue, corrigée et augmentée.

[675] SEGRAIS, _Mém. et anecdotes_, dans les _OEuvres diverses_;

Amsterdam, 1723, in-12, t. I, p. 12.--_Ibid._, Paris, 1755, t.

II, p. 12.

[676] SEGRAIS, _OEuvres diverses_; Amsterdam, 1723, in-12, t. I,

p. 121.--_Ibid._, Paris, 1755, t. II, p. 111 et 112.--HUET,

_Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, lib. V, p. 316.

Madame de la Fayette termine ainsi une de ses lettres à madame de

Sévigné: «M. de la Rochefoucauld se porte très-bien; il vous fait mille

et mille compliments, et à Corbinelli. Voici une question entre deux

maximes:

On pardonne les infidélités, mais on ne les oublie pas.

On oublie les infidélités, mais on ne les pardonne pas.

«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez

pourtant toujours, ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous aime

toujours[677]?» Et pour expliquer le sens de cette question entre deux

maximes, question pourtant assez claire, madame de la Fayette dit qu'il

s'agit ici d'infidélités passagères. Quant aux deux maximes, le choix de

madame de Sévigné ne pouvait être douteux; mais, pour répondre à la

subtile question que lui pose madame de la Fayette, une chose lui

manquait, l'expérience; et elle pouvait, je pense, en renvoyer la

décision à son amie. La Rochefoucauld avait déjà inséré dans la troisième

édition cette maxime: «On pardonne tant que l'on aime[678].» Il ne

parlait nulle part, dans cette édition, de l'infidélité entre amants.

Dans la quatrième, il n'inséra aucune des deux maximes que rapporte ici

madame de la Fayette; mais il en ajouta quatre nouvelles qui concernent

«cette faute considérable en amour,» pour nous servir de l'expression

qu'emploie madame de la Fayette dans sa lettre[679].

[677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161-162,

édit. G.; t. III, p. 88 et 89, édit. M.

[678] LA ROCHEFOUCAULD, _Réflexions ou Sentences et Maximes

morales_; Paris, Claude Barbin, 1671, p. 123, no 330.

[679] LA ROCHEFOUCAULD, _Réflexions ou Sentences et Maximes

morales_, 4e édition, revue, corrigée et augmentée depuis la

troisième; Paris, Claude Barbin, 1675, in-12, p. 131, 132, 139,

nos 359, 360, 381.

Les deux correspondantes de madame de Sévigné ne pouvaient, en

l'instruisant des nouvelles du grand monde, lui laisser ignorer celles

qui intéressaient la littérature. Au théâtre, deux pièces nouvelles

avaient été jouées, et formaient événement; elles étaient de deux grands

auteurs, entre lesquels se partageaient alors le public, la cour et

l'Académie. Corneille avait fait jouer _Pulchérie_, et Racine

_Mithridate_[680]; alors madame de Coulanges écrit à madame de Sévigné:

«_Mithridate_ est une pièce charmante: on y pleure; on y est dans une

continuelle admiration; on la voit trente fois, on la trouve plus belle

la trentième fois que la première. _Pulchérie_ n'a point réussi[681];» et

madame de la Fayette: «M. de Coulanges m'a assuré qu'il vous enverrait

_Mithridate_.» Madame de Sévigné, avant d'aller rejoindre madame de

Grignan, sept mois avant la représentation de _Pulchérie_, lui avait

écrit, en lui envoyant la tragédie de _Bajazet_: «Je suis folle de

Corneille; il nous donnera encore _Pulchérie_, où l'on reverra

La main qui crayonna

La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna.

Il faut que tout cède à son génie[682].» Madame de Sévigné, lorsqu'elle

écrivait ces lignes, avait-elle entendu une lecture de _Pulchérie_? Je le

crois. Quoique Voltaire assure que cette tragédie est inférieure à ce que

Coras, Bonnecorse et Pradon ont jamais fait de plus plat, il n'est pas

moins vrai que Corneille a laissé dans cette pièce de nombreuses traces

de son génie mourant. Il a su, dans le rôle de _Pulchérie_, faire parler

l'amour avec cette élévation de sentiment et de fierté héroïque qui

plaisait tant aux dames de l'hôtel de Rambouillet et aux héroïnes de la

Fronde, tandis que Racine avait affadi, par le langage doucereux et

galant de la cour de Louis XIV, le rôle de Mithridate, tracé par lui avec

une admirable vigueur[683]. _Pulchérie_ néanmoins n'eut pas un grand

succès. Racine, qui venait d'être reçu à l'Académie française, avait pu

faire représenter sa tragédie par les excellents comédiens de l'hôtel de

Bourgogne, tandis que Corneille fut obligé de confier la sienne à des

acteurs médiocres, sur le théâtre du Marais, situé dans un quartier qui

avait passé de mode. Mais comme ce quartier était habité par beaucoup de

personnes de l'ancienne société, qui, de même que madame de Sévigné, y

avaient passé leur jeunesse, Corneille devait y conserver beaucoup de

partisans; ceux de Racine, au contraire, étaient principalement dans le

faubourg Saint-Germain et le quartier du Louvre. La pièce de Corneille

se soutint pendant quelque temps au théâtre, et même s'y maintint

quelques années encore après la nouveauté[684]. _Pulchérie_ aurait pu

dire aux spectateurs qui l'avaient applaudie et aux critiques qui en ont

parlé avec tant de mépris:

. . . . . . . Je n'ai pas mérité

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

[680] Les frères PARFAICT, _Hist. du théâtre françois_, t. XI, p.

243 et 253.

[681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février et 20 mars 1673), t. III, p.

143 et 149, édit. G.; t. III, p. 72 et 77, édit. M.--_Pulchérie_

fut jouée en novembre 1672, _Mithridate_ en janvier 1673.

_Mithridate_, tragédie par M. Racine; Paris, Claude Barbin, 1673,

in-12; achevé d'imprimer le 16 mars 1673 (81 pages). Les deux

pièces parurent imprimées presque en même temps. _Pulchérie_,

comédie héroïque, 1673, in-12 (72 pages).

[682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 420, édit. G.;

t. II, p. 356, édit. M.

[683] RACINE, _Mithridate_, act. II, scène IV, t. II, p. 186,

édit. 1687, in-12. _Mithridate_, tragédie de M. RACINE; Paris,

Claude Barbin, 1673 (81 pages, sans la _Préface_ de sa vie,

achevée d'imprimer le 15 mars 1673), p. 26.--CORNEILLE,

_Pulchérie_, acte I, scène I, t. V du _Théâtre de Corneille_, p.

325 de l'édition de 1692, la seule bonne.

[684] Les frères PARFAICT, _Hist. du théâtre françois_, t. XI, p.

246; FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _l'Esprit du grand Corneille_,

1819, in-8º, p. 370 et 371.

Mais dans les lettres que madame de Coulanges et madame de la Fayette

adressèrent à madame de Sévigné tandis qu'elle était à Aix, nous

cherchons en vain la mention de l'événement le plus désastreux pour la

littérature et le théâtre, mention qui aurait dû précéder la lettre sur

la représentation de _Pulchérie_. Le haut justicier, le hardi

flagellateur des travers et des ridicules de son temps, le grand amuseur

du grand roi, Molière, n'était plus; il avait succombé, à l'âge de

cinquante et un ans, à la double passion d'auteur et d'acteur comique,

dont l'attrait invincible l'avait, dès l'âge de puberté, entraîné loin du

toit paternel.

La littérature et le théâtre ne firent jamais une perte plus grande et

plus généralement sentie; il semblait que ce fin discernement, ce

spirituel bon sens, cette humeur joviale, satirique et bouffonne qui

distinguent le peuple français s'ensevelissaient dans la tombe où était

renfermé cet homme.

Louis XIV rendit une ordonnance spéciale pour protéger contre la rapacité

des comédiens de campagne la dernière œuvre de Molière, _le Malade

imaginaire_[685], et versa ses bienfaits sur sa troupe, qui par cette

mort fut menacée de désorganisation; mais elle se reforma, et se

transporta du Palais-Royal dans la rue Mazarine[686]. Cependant Louis XIV

ne voulut pas user de son autorité pour protéger contre les ressentiments

de l'Église les restes mortels d'un homme qu'il regretta toute sa vie. La

voix imposante de Bourdaloue se faisait entendre fréquemment dans la

chaire de Saint-Germain en Laye[687], et le clergé s'opposait aux

amusements du théâtre, comme contraires aux bonnes mœurs. Molière était

nommément l'objet de ses attaques, parce que, par son génie, il était

parvenu à inspirer au monarque et à toutes les classes de la nation (car

il écrivit pour tous) le goût le plus vif pour la comédie. En cela le

clergé remplissait un devoir, et Louis XIV le sentait bien; mais il ne

put jamais faire ce sacrifice à sa conscience: il aima toujours le

spectacle et la musique; et Molière et Lulli furent les deux hommes dont

il ressentit le plus vivement la perte[688].

[685] J. TASCHEREAU, _Hist. de la vie et des ouvrages de

Molière_, 3e édit., 1844, in-12, p. II de la Préface.

[686] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, 1747,

in-12, p. 284.

[687] _Sermons du P._ BOURDALOUE _pour l'Avent_, 6e édition,

1733, in-12. Ce volume contient deux _Avents_, tous deux prêchés

devant le roi.

[688] LE GALLOIS DE GRIMAREST, _Addition à la vie de Molière_,

1706, in-12, p. 62, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie

et des œuvres de Molière_, 3e édit., p. 203.

L'abbé d'Aubignac, docteur en droit canonique, fit un livre pour réfuter

l'écrit que Nicole, en 1659, avait publié contre les théâtres; mais

l'abbé d'Aubignac composait lui-même des pièces, et d'ailleurs il

n'avait, pour défendre une telle cause, ni l'éloquence de Bourdaloue ni

le savoir de Bossuet[689]. Aux ministres de la religion est venu se

joindre, comme antagoniste de Molière et de la comédie, le plus éloquent,

le plus dialecticien des sophistes du XVIIIe siècle et le plus dangereux

ennemi du christianisme. Jean-Jacques Rousseau a été plus loin peut-être,

dans ses attaques contre Molière et la comédie, que Nicole, Bourdaloue et

Bossuet; et cependant l'admiration pour le génie de Molière n'a cessé de

s'accroître; jamais nous n'avons été plus généralement, plus constamment,

plus fortement dominés par la passion du théâtre. Les licences contre les

bonnes mœurs, si justement reprochées à Molière, n'ont fait depuis,

malgré les efforts des pasteurs de l'Église, des moralistes et

quelquefois des gouvernements, qu'usurper une large part sur la scène

française: ces licences sont parvenues à un degré de dévergondage tel

qu'il faut, dans les temps qui ont précédé la renaissance des lettres en

Europe, reculer jusqu'au siècle d'Aristophane pour trouver des exemples

qui les égalent.

[689] L'abbé D'AUBIGNAC, _Dissertation sur la condamnation des

théâtres_; Paris, 1666, in-12.--BOSSUET, _Maximes et réflexions

sur la comédie_; 1694, in-12, p. 18 et 19.

CHAPITRE XI.

1673.

Séjour de madame de Sévigné à Grignan.--Fête donnée à Grignan le 23

juillet, en réjouissance de la prise de Maëstricht par Louis

XIV.--Causes de l'interruption de la correspondance entre Bussy et

madame de Sévigné.--Bussy continue toujours à solliciter sa rentrée

au service.--Sa liaison avec l'abbé de Choisy.--Liaison de l'abbé de

Choisy avec madame Bossuet.--Bruit auquel cette correspondance donne

lieu.--Elle cesse par la faute de Bussy.--Bussy cherche à marier sa

fille aînée; le marquis de Coligny et le comte de Limoges se

présentent.--Correspondance du comte de Limoges avec Bussy.--Bussy

obtient la permission d'aller à Paris pour ses affaires.--Il renoue

sa correspondance avec madame de Sévigné, avec la marquise de

Courcelles et avec Corbinelli.--Attachement de Corbinelli

pour madame de Sévigné.--Des personnes qui s'intéressent à

Corbinelli.--Pourquoi il ne pouvait parvenir à rien.--Sa

philosophie.--Ses sentiments religieux.--Ouvrage qu'il avait

composé.--Il s'applique à l'étude de la philosophie de

Descartes.--Proposition de madame de Grignan sur la liberté de

l'âme.--Bien démontrée, selon Corbinelli, dans le traité de

Louis de la Forge sur _l'esprit de l'homme_.--Détails sur ce

traité.--Influence de la philosophie de Descartes à cette

époque.--Caractère de cette philosophie. Elle se perd dans le

mysticisme, et prépare le règne de la philosophie sensualiste.--De

ses partisans et de ses adversaires.--Les femmes prennent part à ces

hautes discussions.--De mademoiselle du Pré et de madame de la

Vigne, et de leur correspondance avec Bussy.--Arrêt burlesque de

Boileau.--Jugement sur le livre de Louis de la Forge.--Philosophie

de madame de Sévigné.--Ses opinions religieuses sont puisées dans

saint Augustin et dans les écrits des jansénistes.--Ses objections

contre le cartésianisme.--Résultat des conférences tenues à Grignan

sur ces graves matières.--Madame de Sévigné se confirme dans ses

croyances.--Madame de Grignan devient sceptique;--Corbinelli, dévot

mystique.--Le livre des maximes de Corbinelli.--Sa liaison avec

madame le Maistre.--Le séjour de Grignan devait peu plaire à madame

de Sévigné.--Elle se prépare à partir, et à retourner à Paris.

Madame de Sévigné avait tout le loisir de s'intéresser aux nouvelles du

monde, de la littérature et du théâtre. Lorsqu'elle reçut les lettres de

madame de Coulanges et de madame de la Fayette dont nous avons parlé,

elle ne voyageait plus, elle ne s'occupait plus de la Provence ni des

Provençaux; elle n'était plus à Aix, elle était à Grignan. Le lieutenant

général gouverneur s'y était transporté pour y passer la belle saison, et

madame de Sévigné jouissait encore, sans aucune jalouse distraction, du

bonheur de s'entretenir avec sa fille à tout instant du jour, de la voir

agir et commander dans son château, entourée de ses vassaux et de sa

noble famille.

Après la prise de Maëstricht par Louis XIV, la joie fut telle à Paris que

l'on alluma des feux et qu'on chanta le _Te Deum_ sans aucun ordre de

l'autorité. Ces démonstrations d'enthousiasme pour le succès des armes

françaises furent imitées dans presque toutes les villes du royaume[690].

Dans une des gazettes du mois d'août, on lit l'article suivant[691]:

«A GRIGNAN, en Provence, le 23 juillet, le comte de Grignan fit chanter

le _Te Deum_, par deux chœurs de musique, dans l'église collégiale, où

il se trouva avec plusieurs personnes de qualité; et sur le soir il

alluma dans la place publique un grand feu qu'il avait fait préparer, et

qui fut exécuté aux fanfares des trompettes et avec décharge de canons.»

[690] _Lettre de_ COLBERT _à Louis XIV_, Paris, 4 juillet 1673,

dans LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 413.

[691] _Gazettes_, _Recueil de l'année 1673_, in-4º, 1674, p. 755

et 756.

Madame de Sévigné assista à cette fête avec tous les habitants de

Grignan: huit jours auparavant elle avait, par une lettre datée de ce

lieu, renoué sa correspondance avec Bussy, interrompue depuis un an[692].

[692] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet 1673), t. III, p. 164, édit.

G.; t. III, p. 90, édit. M.

Cette interruption s'explique facilement. Les guerres interminables dans

lesquelles Louis XIV se trouvait engagé par ses ambitieux desseins

avaient persuadé à Bussy que tôt ou tard on aurait besoin des talents

militaires et de la bravoure qu'on lui connaissait, et que, s'il ne

revenait pas en faveur, on se trouverait en quelque sorte forcé, par le

manque de bons généraux, de l'employer à son grade. Aussi cherchait-il à

se mettre en état que le roi le fît sans répugnance; il tâchait de se

faire des appuis parmi ceux qui entouraient le monarque, et il

entretenait pour cet effet une nombreuse correspondance[693]. Des

fragments de ses Mémoires à la louange du roi, des sonnets, des rondeaux,

des madrigaux étaient surtout envoyés par lui au duc de Saint-Aignan, qui

aimait et admirait les productions de son esprit et qui lui-même

composait des vers plus médiocres que les siens[694]. Dans la galerie de

son château Bussy avait un grand portrait de Louis XIV à cheval,

au-dessous duquel il avait mis cette inscription:

LOUIS QUATORZIÈME, ROY DE FRANCE,

ARBITRE DE L'EUROPE,

FORT CONSIDÉRÉ ET MÊME CRAINT

DANS LES AUTRES PARTIES DU MONDE,

AIMABLE ET TERRIBLE,

LE PLUS BRAVE ET LE PLUS GALANT

PRINCE DE LA TERRE[695].

[693] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. IV et V; Paris, 1737, _Suite

des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, Mss. de la biblioth. de

l'Institut.

[694] BUSSY, _Mém. mss._ (25 mars 1673), p. 21 verso (4 avril

1674), t. V, p. 331.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 21 / 28 段